Sadi Carnot (homme d'État)

4e président de la Troisième République française
(Redirigé depuis Sadi Carnot (président))

Sadi Carnot
Illustration.
Portrait du président Sadi Carnot (1887).
Fonctions
Président de la République française

(6 ans, 6 mois et 22 jours)
Élection
Président du Conseil Maurice Rouvier
Pierre Tirard
Charles Floquet
Pierre Tirard
Charles de Freycinet
Émile Loubet
Alexandre Ribot
Charles Dupuy
Jean Casimir-Perier
Prédécesseur Jules Grévy
Successeur Jean Casimir-Perier
Ministre des Finances

(1 an, 7 mois et 25 jours)
Président Jules Grévy
Gouvernement Brisson I
Freycinet III
Prédécesseur Jean-Jules Clamageran
Successeur Albert Dauphin
Ministre des Travaux publics

(10 jours)
Président Jules Grévy
Gouvernement Brisson I
Prédécesseur David Raynal
Successeur Charles Demôle

(1 an, 1 mois et 22 jours)
Président Jules Grévy
Gouvernement Ferry I
Prédécesseur Henri Varroy
Successeur David Raynal
Député

(16 ans, 9 mois et 21 jours)
Élection 8 février 1871
Réélection 1876
1877
1881
1885
Circonscription Côte-d'Or
Législature Assemblée de 1871
Ire, IIe, IIIe et IVe (Troisième République)
Groupe politique Gauche républicaine
Union démocratique
Union républicaine
Biographie
Nom de naissance Marie François Sadi Carnot
Date de naissance
Lieu de naissance Limoges (France)
Date de décès (à 56 ans)
Lieu de décès Lyon (France)
Nature du décès Assassinat
Sépulture Panthéon (Paris)
Nationalité Française
Parti politique Républicains modérés
Père Hippolyte Carnot
Fratrie Adolphe Carnot
Conjoint Cécile Dupont-White
Enfants Sadi Carnot
Ernest Carnot
François Carnot
Diplômé de Lycée impérial Bonaparte
École polytechnique
École des ponts et chaussées
Profession Ingénieur
Haut fonctionnaire
Religion Catholicisme

Sadi Carnot (homme d'État)
Présidents de la République française

Marie François Sadi Carnot, plus souvent appelé Sadi Carnot, est un homme d'État français, né le à Limoges (Haute-Vienne) et assassiné le à Lyon (Rhône). Il est président de la République du à sa mort.

Descendant des hommes politiques Lazare et Hippolyte Carnot, il effectue ses études supérieures à l’École polytechnique et à l’École nationale des ponts et chaussées, puis devient ingénieur en chef de la Haute-Savoie.

Engagé en politique à partir de 1871 comme républicain modéré, il est député de la Côte-d'Or, préfet de la Seine-Inférieure, sous-secrétaire d'État puis ministre des Travaux publics et ministre des Finances. Il est également vice-président de la Chambre des députés et président de sa commission du Budget.

À la fin de l’année 1887, à la suite de la démission du président Jules Grévy en raison du scandale des décorations, l’Assemblée nationale le place en tête du premier tour de l’élection présidentielle anticipée avec 36 % des suffrages, devant Jules Ferry, dont la candidature divise les parlementaires républicains. Au second tour, après le retrait de ce dernier, Sadi Carnot est élu face au général Saussier avec 74 % des voix.

Le président Carnot est rapidement confronté à une forte remise en cause des institutions républicaines avec la montée de l’antiparlementarisme, les succès électoraux du boulangisme et les attentats anarchistes, alors que se poursuit l’instabilité ministérielle et qu’éclate le scandale de Panama. Son mandat est également marqué par le centenaire de la Révolution française et l’Exposition universelle de Paris. En politique étrangère, il favorise la signature de l’alliance franco-russe avec l’empereur Alexandre III.

À quelques mois de la fin de sa présidence, alors qu’ont été votées des lois contre l’anarchisme et qu’il a refusé la grâce à plusieurs figures de ce mouvement (Ravachol, Vaillant, Henry), Sadi Carnot est mortellement poignardé par l’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio au cours d’un déplacement officiel à Lyon, à l’âge de 56 ans. À l’issue de funérailles nationales à Notre-Dame de Paris, il est inhumé au Panthéon.

Famille et étudesModifier

OriginesModifier

Né le à Limoges, préfecture de la Haute-Vienne, Marie François Sadi Carnot est le fils aîné d’Hippolyte Carnot (1801-1888) et de Claire Dupont (1816-1897), mariés depuis un an[1],[2].

 
Blason de la famille Carnot.

En exil avec ses parents sous la Restauration et un temps figure du saint-simonisme, Hippolyte Carnot vit alors principalement des biens reçus de sa mère et de la fortune de son épouse. Il est par la suite député républicain de la Seine durant la monarchie de Juillet, ministre de l’Instruction publique et des Cultes aux débuts de la Deuxième République, avant de perdre en influence dans les années 1860 et d’être élu sénateur inamovible sous la Troisième République[2].

C’est à son grand-père Lazare, grand admirateur du poète persan Saadi, que Sadi Carnot doit son troisième prénom, qui sera son prénom usuel. Cependant, il est fréquent qu’il soit désigné par tous ses prénoms (le futur chef de l’État signe d’ailleurs « Marie François Sadi Carnot »), afin notamment de le distinguer de son oncle Sadi Carnot, éminent physicien[2].

La famille paternelle de Sadi Carnot, initialement composée de petits notables vivant à Épertully (Saône-et-Loire) puis à Nolay (Côte-d'Or), gagne véritablement en importance à partir de la Révolution française, avec Lazare Carnot : surnommé le « Grand Carnot » ou l’« organisateur de la Victoire », celui-ci vote pour l’exécution de Louis XVI, puis appartient au Comité de salut public et préside la Convention nationale sous la Terreur, avant d’exercer la fonction de directeur, d’être deux fois ministre de Napoléon et de mourir en exil sous Louis XVIII[3].

La représentation graphique suivante présente succinctement les principaux membres de la famille Carnot aux XVIIIe-XXe siècles :

Du fait de cette parenté et de la profession de Sadi Carnot, la consécration d’une « république des ingénieurs » — à l’instar de la fameuse république des professeurs[a] — est évoquée par Robert Germinet et Patrick Harismendy avec son élection à la présidence du pays[6]. L'un de ses biographes écrit qu’« en élevant M. Sadi Carnot aux fonctions présidentielles, [la République] a consacré le triomphe d’un personnage nouveau, fils de la Révolution et de la science moderne : l’Ingénieur, véritable roi du siècle finissant »[7].

De son côté originaire de la Charente et de la Haute-Vienne, la famille maternelle de Sadi Carnot possède une demeure à Limoges, où naît le futur président. Sa mère, Claire, est la fille de Marie-Thérèse Nieaud (1781-1866) — dont le père est un riche négociant et un révolutionnaire, maire de Limoges de 1790 à 1791[b] — et du colonel François Dupont-Savignat (1769-1845), inspecteur général des haras et frère du général Pierre Dupont de l'Étang. La famille possède un château (appelé « Savignac ») à proximité de la commune charentaise de Chabanais : baptisé en l'église de Grenord, hameau de Chabanais, Sadi Carnot passe ses vacances d’enfant dans ce domaine[2],[8].

Sadi Carnot a un frère cadet, Adolphe Carnot, chimiste et géologue, également engagé en politique (il sera à l’origine de l’Alliance démocratique, l’un des principaux partis centristes puis de droite sous la Troisième République).


De gauche à droite : Lazare Carnot, grand-père paternel de Sadi Carnot ; Hippolyte Carnot, son père ; Sadi Carnot, son oncle homonyme ; Adolphe Carnot, son frère.

Formation et carrièreModifier

 
Sadi Carnot en tenue de polytechnicien à la fin des années 1850.

Avec son frère, Sadi Carnot grandit dans un milieu républicain et patriote. Leur père présente leur grand-père paternel, Lazare, comme un modèle à suivre, tant sur le plan scientifique que politique.

Sadi Carnot est scolarisé au lycée impérial Bonaparte (futur lycée Condorcet) puis à l'École polytechnique (promotion X-1857) et à l'École des ponts et chaussées, dont il sort major en 1863.

Après ses études, il devient ingénieur en chef de la Haute-Savoie, où il conçoit et fait construire vers 1874 le système de régulation de la sortie des eaux du lac d'Annecy, communément appelé « les vannes du Thiou » ; joyau technique et architectural, ces installations permettent de remonter le niveau du lac (2 759 hectares) de 20 cm afin d'assurer aux usines un débit constant toute l'année ; à eux seuls, ces 20 cm permettent d'assurer seize jours de débit à l'étiage (4 m3/s).

 
Pont franchissant le Rhône dont Sadi Carnot est le concepteur.

Il est également le concepteur du pont qui porte son nom et franchit le Rhône entre les départements de l'Ain et de la Haute-Savoie.

Vie privée et familialeModifier

 
Portrait de Cécile Carnot publié dans Munsey's Magazine en 1895 (d’après une photographie de Pierre Petit).

En 1863, à Paris, Sadi Carnot épouse Cécile Dupont-White (1841-1898), fille de l'économiste socialiste Charles Brook Dupont-White. De cette union naissent quatre enfants :

Après l’assassinat de son mari, Cécile Carnot refuse la pension que le gouvernement veut lui octroyer[9].

Ascension politiqueModifier

DébutsModifier

Sadi Carnot est élu député de la Côte-d'Or en 1871. À l’Assemblée nationale, il siège sur les bancs du groupe de la Gauche républicaine, dont il est membre du bureau comme secrétaire durant la législature (1871-1876)[10]. Dans le journal Le Siècle du , il écrit que « la Commune [de Paris] est une insurrection injustifiable contre la souveraineté nationale »[11].

Il occupe des postes de haut fonctionnaire, notamment au Conseil supérieur des Ponts et Chaussées. Il est ensuite nommé préfet de la Seine-Inférieure[12].

Réélu député en 1876 à la Chambre des députés, il est signataire du manifeste des 363 en [10]. Il est à nouveau réélu lors des élections législatives de 1877, 1881 et 1885.

MinistreModifier

 
Portrait de Sadi Carnot par Théobald Chartran (non daté).

Sous-secrétaire d'État aux Travaux publics puis ministre des Travaux publics, il devient ministre des Finances en 1885, dans le gouvernement de Charles de Freycinet. Ce dernier explique dans ses Souvenirs comment la commission du Budget de la Chambre des députés attaque le budget présenté par Sadi Carnot, et exige la suppression du crédit des sous-préfets (et donc la suppression de ce corps), ce qui provoque la chute du gouvernement en et aurait contribué à la montée du boulangisme[13].

Élection à l’ÉlyséeModifier

 
Vote des parlementaires réunis en Assemblée nationale au château de Versailles pour l’élection présidentielle de 1887, avec au premier plan Jules Ferry, principal adversaire de Sadi Carnot (gravure d’A. Bellenger, musée Carnavalet, Paris).

Le , au lendemain de la démission de Jules Grévy, enlisé dans le scandale des décorations impliquant son gendre, l’Assemblée nationale (réunion de la Chambre des députés et du Sénat) se rassemble à Versailles pour élire un nouveau président de la République.

Sadi Carnot arrive en tête du premier tour avec 303 voix (35,7 %), devant l’ancien président du Conseil Jules Ferry (212 suffrages, 25 %), dont la candidature est massivement rejetée par les radicaux. Le même jour, après le retrait de Ferry, Sadi Carnot remporte le second tour par 616 voix, soit 74,5 %, face au candidat des conservateurs et ralliés, le général Saussier.

Président de la RépubliqueModifier

Déplacements et rôle cérémonialModifier

 
« Attentat contre M. Carnot à sa sortie de l’Élysée, le  » (Le Monde illustré, .

L’année 1889 marque le centenaire de la Révolution française. Le , Sadi Carnot se rend à Versailles en mémoire des états généraux de 1789 ; à cette occasion, il manque une première fois d’être assassiné.

À sa demande, les cendres de son grand-père Lazare, d’Alphonse Baudin, de François Séverin Marceau et de La Tour d'Auvergne sont transférées au Panthéon le , cent ans après la célèbre séance de l’Assemblée constituante. Cette décision suscite l’opposition de la droite conservatrice (Lazare Carnot a voté la mort du roi et été ministre durant les Cent-Jours) ainsi que de l’extrême gauche et de descendants de révolutionnaires ayant été réprimés par le Grand Carnot[d].

En , Sadi Carnot ouvre au public l’Exposition universelle de Paris puis son attraction majeure, par la suite appelée Tour Eiffel, qui constitue alors le plus grand monument au monde et dont le président de la République a grimpé les 1 710 marches quelques semaines plus tôt[15].

Alors que la condition ouvrière reste particulièrement précaire, Sadi Carnot est interpellé lors de ses déplacements par les conditions de vie des « populations laborieuses », à qui il reverse une partie de ses indemnités présidentielles[16]. Sous sa présidence, le , à Fourmies, dans le département du Nord, des militaires ouvrent le feu sur des manifestants revendiquant la journée de huit heures, causant neuf morts, dont deux enfants.

Durant sa présidence, il accepte d’adhérer à une seule association : le Comité d’histoire de la Révolution française, dont il devient président d’honneur à la mort de son père (1888), qui en était le président[14].

Succession de crises politiquesModifier

Le début du mandat de Sadi Carnot est marqué par l'agitation boulangiste et le scandale de l'affaire de Panama. L'instabilité ministérielle ayant marqué la présidence de son prédécesseur Jules Grévy se poursuit, Sadi Carnot nommant neuf présidents du Conseil en moins de sept ans (Maurice Rouvier, Pierre Tirard, Charles Floquet, à nouveau Pierre Tirard, Charles de Freycinet, Émile Loubet, Alexandre Ribot, Charles Dupuy et Jean Casimir-Perier).

Politique étrangèreModifier

 
Carte postale de 1901 éditée pour l'alliance franco-russe et le pont Alexandre-III : la France est représentée par les présidents Sadi Carnot, Félix Faure et Émile Loubet, la Russie par les empereurs Alexandre III et Nicolas II et par l’impératrice Alexandra Feodorovna.

Souhaitant de plus étroites relations entre la France et la Russie, Sadi Carnot contribue à la conclusion de l’alliance franco-russe avec l’empereur de Russie Alexandre III.

Au début de 1891, le président français est décoré par le tsar de l'ordre de Saint-André, la plus haute décoration russe, en remerciement de l'arrestation d'anarchistes russes à Paris.

Du au , avec le ministre de la Marine Henri Rieunier, Sadi Carnot reçoit en France, lors de fêtes grandioses, notamment à Toulon et à Paris, l'escadre de l'amiral Avellan, envoyé de Alexandre III, et des marins russes.

Attentats manquésModifier

Dans un contexte d'agitation syndicale et anarchiste, le chef de l’État est visé par deux attentats manqués :

  • le , alors qu'il se rend à Versailles pour fêter le centenaire des états généraux de 1789, un magasinier de la Marine, Jean-Nicolas Perrin, tire une fois ; Perrin souhaitait protester contre sa mutation au Sénégal (des six cartouches du revolver, trois — dont celle tirée — contenaient de la poudre sans balle, les trois autres des balles mais pas de poudre) ;
  • le , l'inventeur Martial Jacobs, pour protester d'avoir été spolié de certaines de ses inventions, tire en l'air (encore des balles à blanc) au passage du président avenue de Marigny[17].

Derniers moisModifier

À partir de 1893, pour lutter contre les attentats anarchistes, plusieurs lois, plus tard appelées « lois scélérates », sont adoptées. En parallèle, la haine des milieux anarchistes envers Sadi Carnot se renforce en raison de son refus d’accorder la grâce à Ravachol (), Auguste Vaillant (), auteur d’un attentat à la Chambre des députés, et Émile Henry ()[18].

À l’approche de la fin de son septennat, qui arrive à son terme en , Sadi Carnot est pressé par ses soutiens de briguer un second mandat. Mais, après 23 ans d’engagement politique, celui-ci n’entend pas se représenter, faisant savoir qu’il souhaite se consacrer à sa famille, reprendre des travaux scientifiques et rédiger ses mémoires[16].

Mort et obsèquesModifier

AssassinatModifier

 
« Assassinat du président Carnot » en une du Supplément illustré du Petit Journal du .

Le , à cinq mois de la fin de sa présidence, Sadi Carnot effectue un déplacement officiel à Lyon, où se tient l'Exposition universelle, internationale et coloniale. Après avoir participé à un banquet organisé au siège de la chambre de commerce, au palais du Commerce, il prend place à l’arrière d’une voiture décapotable basse, en compagnie notamment du docteur et maire de Lyon, Antoine Gailleton. Il prévoit alors de rentrer brièvement à la préfecture du Rhône avant d’assister à une représentation au Grand-Théâtre de la ville[16].

Vers 21 h 15, le convoi s'engage rue de la République, avec le chef de l’État qui salue une foule compacte et vient de faire reculer le cavalier situé à sa droite pour avoir une meilleure visibilité[19]. C’est alors qu’un anarchiste italien de 20 ans, Sante Geronimo Caserio, s’approche du landau présidentiel en faisant mine de vouloir remettre un document, monte sur le marche-pied et poignarde le président de la République.

Gravement touché au foie et à la veine porte, Sadi Carnot, âgé de 56 ans, est transporté inconscient à l’hôtel de préfecture. Les soins prodigués et l’intervention chirurgicale conduite par les professeurs Lacassagne et Poncet ne stoppent pas l’hémorragie : le président se vide de son sang pendant plusieurs heures, avec un moment d'interruption pendant lequel il reprend connaissance[20]. Son acte de décès indique qu’il est mort à h 40 le [21].

« Carnot le probe, Carnot l’intègre, le père de famille exemplaire, le discret, le timide, toujours un peu raide dans l’habit, barré par le grand cordon de la Légion d'honneur qui le quittait rarement et qui faisait les délices de Caran d'Ache, d’Alfred Le Petit, de Blass, les grands caricaturistes de l’heure, venait de mourir. De mourir en héros. Lui, dont ces caricaturistes justement avaient construit une image de l’anti-héros par excellence, doux rêveur, automate ou machine à serrer les mains. Il n’empêche, pendant sept ans et sur le mode crescendo, les Français s’étaient attachés à cette figure qui montrait l’idée de la République sage, modérée, travailleuse, progressiste[16]. »

— Patrick Harismendy, historien et universitaire, 1995.

Dessin de Louis Tinayre représentant l’assassinat de Sadi Carnot, en présence notamment du maire de Lyon, le médecin Antoine Gailleton (Le Monde illustré, )[22]
Couteau utilisé par Sante Geronimo Caserio ; présentant une lame de 16,5 centimètres, l’arme a touché Sadi Carnot au foie et à la veine porte, provoquant une hémorragie fatale[20]
Rue de la République à Lyon, sur une façade du palais de la Bourse, une plaque indique qu’un pavé rouge sur la chaussée se trouve à l’endroit où a été poignardé Sadi Carnot[23]

ConséquencesModifier

 
L’anarchiste italien Sante Geronimo Caserio, photographié par la police française après avoir tué Sadi Carnot.

Sante Geronimo Caserio est arrêté sur le lieu de l’assassinat. Condamné à mort à l’issue de son procès, il est guillotiné le .

Cécile Carnot refuse dans un premier temps que le corps de son défunt époux ne soit autopsié ; elle se laisse finalement convaincre par Antoine Gailleton, qui invoque l’intérêt national, mais à la condition que l’examen soit effectué par le professeur Ollier. En présence d’une dizaine de professionnels, dont Alexandre Lacassagne, Antonin Poncet, Fleury Rebatel et le médecin personnel du président, François Planchon, le Dr Ollier peut ainsi sonder une plaie de dix centimètres au foie et constater un double sectionnement de la veine porte[9].

Bien que très symbolique, la mort de Sadi Carnot ne remet pas en question la stabilité des institutions républicaines, confortées par les échecs du projet de Troisième Restauration et du boulangisme[24]. Le drame n’en suscite pas moins une forte vague d’émotion populaire, qui entraîne notamment des émeutes anti-italiennes. Les parlementaires adoptent quant à eux la dernière et la plus marquante des lois visant les anarchistes, qui sont privés de tout type de communication ; le texte sera abrogé en 1992.

Funérailles et entrée au PanthéonModifier

Le corps de Sadi Carnot est ramené à Paris et des obsèques nationales sont organisées en vertu d’une loi adoptée le . Les funérailles ont lieu le en la cathédrale Notre-Dame de Paris, en présence notamment de Jean Casimir-Perier, son successeur à l’Élysée.

 
Tombeau de Sadi Carnot au Panthéon.

Il est ensuite inhumé au Panthéon, à côté de son grand-père Lazare. Sadi Carnot est le seul président de la République française à reposer dans ce bâtiment[e],[26].

Profil et particularitésModifier

Contrairement à l'« homme nouveau » de la Rome antique, Sadi Carnot est issu d’une famille française renommée. Sa lignée paternelle compte en effet nombre de scientifiques et hommes politiques républicains engagés durant des périodes agitées. Ses origines seront parfois utilisées contre lui, des opposants le qualifiant d’héritier et soulignant les opinions fluctuantes de son grand-père Lazare[f],[3],[27].

Avant son élection à la magistrature suprême, la presse décrit souvent Sadi Carnot comme une personne effacée, sans talent oratoire ni bilan politique notable. Ses plus farouches adversaires vont jusqu’à affirmer qu’il n’a aucune conviction et qu’il doit son entrée à l’Élysée au seul prestige de son nom. Lors de l’élection présidentielle de 1887, Georges Clemenceau, amateur de bons mots et adversaire résolu de Jules Ferry, aurait appelé à le soutenir en ces termes : « Votons pour le plus bête ! »[28],[29].

Cependant, au fil de sa présidence, il gagne en popularité auprès de la population en raison de sa modestie, de sa bienséance, de ses nombreux déplacements officiels et de sa pratique du pouvoir d'une façon générale.

Attaché à la préfecture de la Seine, Charles Rémond dresse le portrait suivant de Sadi Carnot : « Très correct dans sa tenue, droit et mince ; la redingote boutonnée, irréprochable ; la démarche assurée, mais réglée à petits pas, un peu automatique ; le visage pâle, avec une teinte de mélancolie […] ; les cheveux lisses, rejetés en arrière, d’un noir brillant ; la barbe taillée en éventail, très brune ; l’œil franc et bon, très doux ; l’aspect général un peu sévère et froid ; […] l’attitude simple, le geste rare et la voix tranquille, M. Sadi Carnot essayait de convaincre par la logique et la netteté de l’argumentation plutôt que d’entraîner par des effets de rhétorique[30]. »

Contrairement à son épouse, Marie François Sadi Carnot n’est pas un catholique fervent. En tant que président de la République, il affiche une stricte neutralité religieuse tout en cherchant à apaiser les relations entre l’État et l’Église. Il donne une instruction religieuse à ses enfants, et, au risque d’irriter la frange la plus laïque des républicains, demande à recevoir l’extrême-onction de la part de Mgr Coullié après avoir été poignardé à Lyon[16].

Postérité et hommagesModifier

Dans l'opinion publiqueModifier

 
Avec Paul Doumer (photo), Sadi Carnot reste le seul président de la République française à avoir été assassiné.

Alors qu'il était généralement considéré comme un homme sans envergure ni charisme, Marie François Sadi Carnot jouit d’une bonne image au cours de sa présidence et surtout après sa fin tragique : il devient ainsi l’incarnation d’une République modérée et respectable[31]. Il bénéficie également de la bienveillance du mouvement régionaliste en raison des nombreux déplacements qu’il a effectués en province durant son mandat de chef de l’État[29].

Les Français des décennies suivant sa mort voient surtout en lui un « martyr de la République », mortellement poignardé par un activiste italien. La plupart des ouvrages et travaux académiques du XXe siècle le concernant traitent d’ailleurs essentiellement du crime de Sante Geronimo Caserio et de ses conséquences. Avec Paul Doumer (tué par balles en 1932), Sadi Carnot est en effet le seul président de la République française à avoir été assassiné[29].

Malgré les circonstances de son décès, Sadi Carnot restera peu connu du grand public pour plusieurs raisons[29],[32] :

  • aucun de ses discours ou écrits n’aura durablement marqué les esprits, bien qu’il avait l’intention de rédiger ses mémoires après son départ de l’Élysée ;
  • la période qui va du début des années 1880 — caractérisées par la gestion des affaires après la victoire du régime républicain face au projet de Troisième Restauration — au milieu de la décennie suivante — débuts de l’affaire Dreyfus —, période durant laquelle a lieu la présidence Carnot, n’est pas celle qui suscite le plus d’intérêt ;
  • contrairement à ses contemporains Thiers, Gambetta ou Ferry, Sadi Carnot n’a pas exercé de responsabilités de premier plan lui permettant d’être associé à de grands débats politiques, ni pris part à la vie parlementaire d'une façon particulièrement active ; or, l’homme d’État gestionnaire, aussi compétent soit-il, laisse toujours dans l'histoire une trace moins importante que les personnalités confrontées à des événements agités.

Monuments et autres hommagesModifier

À l'occasion de l'élection de Sadi Carnot à la présidence de la République, deux médailles à son effigie sont exécutées : l'une par le graveur Alphée Dubois, dont un exemplaire est conservé au musée Carnavalet de Paris (ND 0203), l'autre par le sculpteur Jules Chaplain, dont un exemplaire se trouve au Metropolitan Museum of Art de New York.

Plaquette en bronze gravée par Oscar Roty à l'occasion des funérailles de Sadi Carnot.

Lors des funérailles du président, le graveur Oscar Roty réalise une plaquette représentant la France en deuil et le cercueil porté au Panthéon. Un exemplaire en bronze est conservé au musée d'Orsay[33] ; un exemplaire en argent est conservé au Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris (don Jean-David Jumeau-Lafond).

Après sa mort, 384 communes donnent son nom à des rues, et 17 communes érigent des statues ou des bustes de lui[11]. Le musée d'Orsay relève 22 monuments qui lui sont consacrés en France[34].

  • À Lyon, sur la place de la République, à proximité du lieu de son assassinat, un important monument est érigé à sa mémoire quelques années après sa mort, avant d’être déplacé dans les jardins de l’hôtel de préfecture du Rhône lors de la construction du métro dans les années 1970. Une rue du Président-Carnot se trouve également dans le quartier central des Cordeliers. La place Carnot, où Sadi Carnot est venu inaugurer la statue de la République en 1889, a en revanche été baptisée ainsi en hommage à son grand-père Lazare.
  • En 1897, une statue est installée sur la place portant son nom à Limoges, sa ville natale. Détruite en 1942 sous l'occupation allemande, elle est remplacée en 1987 par un médaillon inauguré par le maire de la ville, Louis Longequeue[11].
  • Un monument est érigé en 1897, après souscription populaire, à Angoulême (Charente), sur le rempart Desaix ; œuvre du sculpteur charentais Raoul Verlet, il représente un buste du président assassiné entouré de deux allégories : celle de la renommée (portant une branche d'olivier et une couronne de laurier) et celle de la France en veuve éplorée.
  • Un buste le représentant est érigé en 1897 à La Ferté-Alais (Seine-et-Oise, actuelle Essonne), sis place Carnot. À proximité, dans la commune de Cerny, se trouve le château de Presles, domaine de la famille Carnot sur lequel Sadi Carnot a fait construire une ferme[35].
  • En 1895, une souscription populaire permet l'érection à Nolay (Côte-d'Or), où vivait la famille Carnot, d'un monument réalisé par le sculpteur Alexandre Falguière ; cette réalisation est détruite lors de l'occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale[34]. Dans le même département, à Dijon, un Monument à Sadi Carnot, réalisé par les sculpteurs Mathurin Moreau et Paul Gasq, est installé en 1899.



Une rose, baptisée 'Souvenir du Président Carnot', lui est par ailleurs dédiée en .

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Il est également fait état d’une « république des ducs » par Daniel Halévy[4] et d’une « république des avocats » par Gilles Le Béguec[5].
  2. Négociant teinturier de profession, Jean-Baptiste Nieaud (1742-1820) est maire de Limoges de 1790 à 1791, président du tribunal de commerce de la ville en 1793, puis conseiller général de la Haute-Vienne entre 1800 et 1815[2].
  3. a et b Fille de Léon Chiris.
  4. Lazare Carnot a notamment fait réprimer les courants jacobin et babouviste. Alors que la famille de Lazare Hoche critique ce transfert au Panthéon, le président Sadi Carnot fait publier anonymement la déclaration suivante dans la presse : « Au nom de l’histoire, au nom de la mémoire de Hoche, nous revendiquons le droit d’associer dans une même apothéose le vainqueur d’Altenkirchen, le Pacificateur de la Vendée et l’Organisateur de la Victoire. »[14].
  5. En , les autorités proposent que Paul Doumer, également assassiné pendant son mandat de président de la République, soit inhumé au Panthéon, mais sa veuve s'y oppose[25].
  6. Lazare Carnot, qui a voté pour l’exécution de Louis XVI, est successivement membre de la Plaine, puis girondin, jacobin, thermidorien, relativement conservateur en tant que directeur, plutôt partisan de l’arrivée au pouvoir de Bonaparte, favorable à la Première Restauration, ministre de l'Intérieur durant les Cent-Jours[3].

RéférencesModifier

  Sauf indication contraire ou complémentaire, les informations mentionnées dans cet article proviennent de l'ouvrage de Patrick Harismendy Sadi Carnot : l'ingénieur de la République (Paris, éditions Perrin, 1995).

  1. « Actes de naissance, no 823, , Limoges », sur archives.haute-vienne.fr (consulté le 15 mai 2021).
  2. a b c d et e Harismendy 1995, p. 29-45.
  3. a b et c Jean Dhombres et Nicole Dhombres, Lazare Carnot, Paris, Fayard, , 776 p. (ISBN 978-2213025797).
  4. Daniel Halévy, La Fin des notables, vol. II : La République des ducs, Paris, B. Grasset, , 410 p.
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Voir aussiModifier

BibliographieModifier

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