Jules Grévy

3e président de la république française

Jules Grévy
Illustration.
Portrait officiel de Jules Grévy par Léon Bonnat (1880, exposé au château de Versailles).
Fonctions
Président de la République française

(8 ans, 10 mois et 2 jours)
Élection 30 janvier 1879
Réélection 28 décembre 1885
Président du Conseil Jules Dufaure
William Henry Waddington
Charles de Freycinet
Jules Ferry
Léon Gambetta
Charles Duclerc
Armand Fallières
Henri Brisson
René Goblet
Maurice Rouvier
Prédécesseur Patrice de Mac Mahon
Successeur Sadi Carnot
Président de la Chambre des députés

(2 ans, 10 mois et 17 jours)
Législature Ire
Prédécesseur Gaston d'Audiffret-Pasquier[Note 1]
Successeur Léon Gambetta
Président de l'Assemblée nationale

(2 ans, 1 mois et 17 jours)
Prédécesseur Eugène Schneider[Note 2]
Successeur Louis Buffet
Député

(7 ans, 11 mois et 18 jours)
Élection 8 février 1871
Réélection 20 février 1876
14 octobre 1877
Circonscription Jura
Législature Assemblée nationale
Ire et IIe (Troisième République)
Groupe politique Gauche républicaine

(2 ans et 18 jours)
Élection
Réélection 24 mai 1869
Circonscription Jura
Législature IIIe et IVe (Second Empire)
Groupe politique Gauche

(3 ans, 6 mois et 28 jours)
Élection 23-24 avril 1848
Réélection 13-14 mai 1849
Circonscription Jura
Législature Assemblée nationale constituante
Assemblée nationale législative
(Deuxième République)
Groupe politique Gauche
Biographie
Nom de naissance François Judith Paul Grévy[1]
Date de naissance [2],[Note 3]
Lieu de naissance Mont-sous-Vaudrey (Jura)
Date de décès (à 84 ans)
Lieu de décès Mont-sous-Vaudrey (Jura)
Nature du décès Congestion pulmonaire
Sépulture Mont-sous-Vaudrey
Nationalité Française
Parti politique Républicains modérés
Conjoint Coralie Fraisse
Enfants Alice Wilson
Entourage Daniel Wilson (gendre)
Diplômé de Université de Paris
Profession Avocat
Religion Déisme

Jules Grévy
Présidents de la République française

François Judith Paul Grévy, né le à Mont-sous-Vaudrey et mort le dans la même commune, est un homme d'État français, président de la République du au .

Originaire du Jura, il s'installe à Paris pour y exercer la profession d'avocat, où il se fait remarquer par son éloquence. Il est notamment secrétaire de la Conférence et bâtonnier de l'ordre des avocats.

Militant républicain, il est nommé commissaire de la République dans le Jura après la révolution de 1848, avant d'être élu député de ce département à l'Assemblée nationale constituante (1848-1849) puis à l'Assemblée nationale législative (1849-1851), dont il devient vice-président.

Prônant une autorité moindre pour le pouvoir exécutif, il propose un amendement contre l'élection du président de la République au suffrage universel. Il défend également la liberté de la presse et vote contre l'état de siège. Après avoir été brièvement emprisonné dans la foulée du coup d'État de 1851 de Louis-Napoléon Bonaparte, il se consacre au barreau.

À la fin du Second Empire, il fait son retour en politique et retrouve un siège de parlementaire. À la suite de la restauration de la République, il est l'un des chefs de file des républicains modérés ; il préside l'Assemblée nationale de 1871 à 1873 et la Chambre des députés de 1876 à son élection à l'Élysée. Il prend part à la crise de 1877 contre la restauration de la monarchie.

Vainqueur de l'élection présidentielle de 1879, il succède au maréchal de Mac Mahon et devient le premier président de la République française émanant des rangs républicains. Réélu en 1885, il est contraint à la démission au terme de près de neuf ans de présidence, à l'âge de 80 ans, en raison du scandale des décorations impliquant son gendre Daniel Wilson, qui sera finalement acquitté.

L'expression « Constitution Grévy » est utilisée en référence à son discours d'intronisation devant les chambres en 1879 et à sa pratique du pouvoir. Perpétuée par ses successeurs, celle-ci marque un tournant majeur, avec la pérennisation de la République et un chef de l'État se tenant en retrait. Pour ses opposants, cette situation a créé une instabilité dans les institutions de la Troisième République.

Toujours sur le plan intérieur, il lutte contre le boulangisme et préfère nommer à la présidence du Conseil des modérés plutôt que des figures comme Léon Gambetta ou Jules Ferry. Sa présidence est également marquée par l'adoption de plusieurs symboles républicains (fête du 14 Juillet, La Marseillaise, liberté de la presse). En politique étrangère, il s'oppose au nationalisme revanchard face à l'Empire allemand ainsi qu'à l'expansion coloniale.

Situation personnelleModifier

Naissance, origines et familleModifier

François Judith Paul Grévy est issu d'une famille de grands propriétaires terrains aux convictions républicaines, son père s'étant engagé lors de la Révolution française. Il est le frère d'Albert Grévy et de Paul Grévy.

Mariage et descendanceModifier

 
Coralie Grévy, son épouse.

Jules Grévy se marie le à Paris, avec Coralie Fraisse, fille d'un négociant tanneur de Narbonne. Ils ont une fille : Alice (1849-1938). Jules Ferry fut plus tard témoin du mariage de sa fille avec Daniel Wilson, en 1881[3].

Franc-maçonnerieModifier

Franc-maçon, il appartient à la Loge d'Arras « La Constante Amitié », du Grand Orient de France[4].

Formation et carrièreModifier

ÉtudesModifier

Jules Grévy suit d'abord des études au collège de l'Arc à Dole. Lorsque le collège est repris par les jésuites à ses seize ans, son père, républicain convaincu, le retire et l'inscrit au collège de Poligny, réputé pour la qualité de ses enseignements et dirigé par un prêtre non-jésuite[5].

Passionné par la littérature, notamment par Voltaire, Jules Grévy est un excellent élève, qui reçoit de nombreux prix. Il poursuit ses études à Besançon, où les lycées et facultés ont bonne réputation, puis à à Paris, où il obtient une licence à l'École de droit[6].

Carrière d'avocatModifier

Arrivé dans la capitale peu avant les Trois Glorieuses, Jules Grévy vit rue de Grenelle-Saint-Honoré puis rue de Richelieu et fréquente régulièrement le café de la Régence, où il se lie d'amitié avec le poète Alfred de Musset. L'écrivain Edmond About dira à son propos : « Grévy est buveur, galant et grave. C'est le président qu'il faut aux Français[7]. »

Après avoir passé le barreau, Jules Grévy devient avocat. Ses débuts sont difficiles sur le plan financier. En 1836, pour augmenter ses revenus, il publie Le Procédurier, un « recueil général de formules pour tous les actes judiciaires auxquels donnent lieu les dispositions du Code de procédure, du Code civil et du Code de commerce » : il s'agit d'une sorte de code de procédure pour particuliers[8].

En 1837, il est admis à la cour royale de Paris en tant qu'avocat stagiaire. L'année suivante, il devient secrétaire de la Conférence du barreau de Paris. Après avoir interrompu sa carrière en 1848, il exerce à nouveau sa profession d'avocat sous le Second Empire. En 1862, il devient membre du conseil de l'ordre. En 1868, il est élu au premier tour membre du conseil de discipline des avocats à la cour impériale de Paris et bâtonnier de l'ordre des avocats de la capitale[9].

Jules Grévy plaide principalement à des procès civils, mais aussi politiques : c'est notamment le cas en 1839 dans l'affaire des Saisons, du nom d'une association jacobine dont des membres ont mené une insurrection, aboutissant à leur comparution pour atteinte à la sûreté de l'État[10]. Il défend également Alfred de Musset, qui tente sans succès de récupérer ses lettres d'amour à George Sand[11].

Son collègue Me Laurier écrit : « Il plaide avec une simplicité extraordinaire, sans faste, presque sans bruit, comme un homme qui ne s'attache qu'au raisonnement ; il ne fait aucun cas du reste. Il parle d'une voix claire, nette peut-être un peu molle, contraste singulier avec le nerf de sa dialectique […]. Il plaît malgré lui, par une espèce de bonhomie ronde et malicieuse en même temps[12]. »

Ascension politiqueModifier

Commissaire de la RépubliqueModifier

 
Affiche présentant Jules Grévy en tant que député du Jura (1848).

Sa carrière politique débute en 1848, lorsqu'il est nommé commissaire de la République dans le Jura par Alexandre Ledru-Rollin, ministre de l'Intérieur dans le gouvernement issu de la révolution de février[13].

En avril de la même année, il est élu député du Jura à l'Assemblée nationale constituante. Lors des débats relatifs à l'élaboration de la Constitution, il propose « l'amendement Grévy », contre l'élection du président de la République au suffrage universel, sans succès[14]. Cet amendement montrait son refus de légitimer le pouvoir d'une seule personne au-dessus de tout. Son idéal républicain repose sur un pouvoir impersonnel, exercé par une assemblée.

Sous le Second EmpireModifier

Lors des élections législatives des et , Jules Grévy est élu membre de l'Assemblée nationale législative, dont il devient vice-président. Il défend la liberté de la presse, s'oppose à la loi du 9 août 1849 sur l'état de siège et dénonce l'« expédition de Rome »[13].

Lors du coup d'État du 2 décembre 1851, il est arrêté et emprisonné à Mazas[15]. Il est rapidement libéré.

Retourné au barreau, il est élu membre du conseil de l'ordre des avocats du Barreau de Paris en 1862, puis, en , bâtonnier de l'ordre des avocats.

Président de l'Assemblée nationaleModifier

 
Jules Grévy dans les années 1870.

Jules Grévy revient en politique à la fin du Second Empire. Largement élu député du Jura en 1868, il fait partie des dirigeants de l'opposition.

En 1870, avec notamment Adolphe Thiers et Léon Gambetta, il est hostile à la déclaration de guerre contre la Prusse par Napoléon III. Il organise la défense nationale et intègre les rangs des républicains modérés[13].

Le , il est élu président de l'Assemblée nationale.

Lors d'un débat sur les prérogatives de la ville de Lyon, le , il tente sans succès de ramener l'ordre alors que la droite conspue l'orateur républicain ; sous les applaudissements de la gauche et du centre gauche, il lève alors la séance en menaçant de quitter ses fonctions. Considérant que son autorité a été amoindrie, Jules Grévy fait lire sa lettre de démission le lendemain. Cette décision stupéfait les députés, qui lui demandent de revenir sur sa décision par 349 suffrages contre 231[16].

Mais Jules Grévy refuse de retrouver son fauteuil de président de l'Assemblée nationale et Louis Buffet lui succède. Alors que des républicains lui reprochent d'avoir abandonné son mandat en pleine période d'incertitudes et de manœuvres royalistes, il expliquera plus tard à l'écrivain Élie Sorin qu'il n'entendait pas cautionner les « complots d'une majorité monarchique » et qu'il craignait de devoir un jour proclamer le retour de la monarchie dans le cadre de ses fonctions[17].

Après Jules Grévy, c'est Adolphe Thiers qui apparaît comme la cible des conservateurs, menés par Patrice de Mac Mahon (légitimiste) et par Albert de Broglie (orléaniste). Le , après la mise en minorité de son gouvernement par l'Assemblée nationale, le président de la République démissionne. À l'élection présidentielle du même jour, non-candidat, Jules Grévy recueille une voix face au maréchal de Mac Mahon.

Redevenu simple député, Grévy appelle à l'unité des républicains et adopte le même leitmotiv qu'en 1848 : "N'effrayez pas si vous voulez vous maintenir !". Alors que beaucoup s'attendaient à ce qu'il prenne la tête d'une coalition de la gauche, il se tient en retrait pendant plusieurs mois[18].

Président de la Chambre des députésModifier

 
Jules Grévy lisant la lettre de démission du président Patrice de Mac Mahon à la tribune de la Chambre des députés, le 30 janvier 1879 (L'Illustration du 8 février 1879).

Elu aux élections législatives de 1876, Jules Grévy préside la Chambre des députés à partir du , date à laquelle il est élu président provisoire avec 414 voix sur 433 votants[19]. Son élection est confirmée le avec 462 voix : alors que tous les groupes ont voté pour lui, Le Figaro relève que "jamais président n'eut eu pareil triomphe"[20],[21]. Il succède ainsi indirectement au monarchiste Gaston d'Audiffret-Pasquier, dernier président de l'Assemblée nationale, et se voit constamment réélu par la suite.

Il est signataire du manifeste des 363 lors de la crise du 16 mai 1877, se montrant particulièrement ferme dans la défense de la Chambre[22],[13].

En , il prononce l'éloge funèbre d'Adolphe Thiers, à qui il succède à la tête du parti républicain[23].

Président de la RépubliqueModifier

Premier mandatModifier

 
Une de la revue Les Hommes d'aujourd'hui après l'élection de Jules Grévy à l'Elysée.

Pérennisation de la républiqueModifier

Le , le président Mac Mahon démissionne après avoir refusé de signer le décret révoquant certains généraux[24]. Le jour-même, les parlementaires élisent Jules Grévy à la présidence de la République, par 563 voix. Il est le premier républicain à exercer cette fonction[25].

Dans son discours devant le Sénat du [26], il annonce qu'il n'ira jamais à l'encontre de la volonté nationale, et de fait, abandonne l'exercice du droit de dissolution. Jules Grévy renonce ainsi à la conception dualiste du régime parlementaire instauré par son prédécesseur (le maréchal de Mac Mahon) en établissant un système moniste du régime. On parle dès lors de « Constitution Grévy » (expression du constitutionnaliste Marcel Prélot), dans la mesure où ses successeurs vont respecter cette conception moniste. Laquelle affaiblissait les prérogatives de l'Exécutif, notamment du président de la République, au profit du Législatif : c'est l'accouchement d'un régime d'Assemblée. Le lendemain, Léon Gambetta déclare : « Depuis hier, nous sommes en République[27]. » La révision de la Constitution a lieu du 19 au . Elle porte notamment sur des mesures qui pérennisent les symboles de la République : le 14 juillet et La Marseillaise sont adoptés comme symboles. D'une part, les deux Chambres sont transférées à Paris, d'autre part le président de la République élit officiellement domicile au palais de l'Élysée.

Politique généraleModifier

 
Portrait de Jules Grévy durant sa présidence.

Jules Grévy célèbre la première fête nationale le à l’hippodrome de Longchamp, où il remet de nouveaux drapeaux aux armées françaises. Ses ministères doivent faire face au krach financier de l'Union générale, le . Gambetta, porté par le succès des élections législatives de 1881, doit pourtant démissionner, l'année suivante, en raison des oppositions à son projet de réforme de la Constitution. En 1881, la liberté de réunion sans autorisation est accordée et en 1884, les anciens membres de la famille royale déclarés inéligibles aux élections républicaines.

En politique extérieure, le président Grévy se montre très attaché à la paix, ce qui lui vaut un conflit avec le boulangisme naissant, revanchard contre l'Empire allemand. Il s'oppose également à l'expansion coloniale, pourtant voulue par Léon Gambetta ou encore Jules Ferry. Ainsi en 1881, un protectorat sur la Tunisie est créé, entre 1883 et 1885 l'Annam et le Tonkin sont occupés et en 1885, un protectorat instauré sur le royaume de Madagascar. En 1882, un égyptologue pasticha la politique coloniale de la France en composant une titulature pharaonique de Jules Grévy, dont l’épithète « celui qui repousse les Khroumirs » faisait allusion à la campagne de Tunisie de l’année précédente[28]. Dans L'Histoire des Présidents, les auteurs écrivent : « Grévy n'était pas un homme de premier plan mais il exerça une influence certaine quoique discrète. Malgré son autoritarisme il accepta de laisser gouverner ceux qu'il avait choisis. Mais il évita de confier le soin de former le gouvernement à une personnalité trop forte qui aurait pu lui porter ombrage[29]. » Ainsi, sa rivalité avec Gambetta se manifeste dans la mesure où il s'efforce de l'écarter de la présidence du Conseil ; celui-ci ne siègera que 73 jours au sein de son « Grand ministère ». Il essaie également de cantonner Jules Ferry dans un rôle secondaire, préférant nommer des modérés comme Freycinet[13].

Dans les pages qu’il a consacrées à Grévy dans L'Élysée, histoire d'un palais (2010), Georges Poisson évoque le peu de prestige et la pingrerie du personnage : « Le président recevait, en plus de sa liste civile, 600 000 francs de frais de déplacement… sans se déplacer, et des frais de représentation, sans représenter ». Henri Rochefort racontait l’histoire d’un jeune homme en tenue de soirée qui avait été arrêté après avoir volé un petit pain et qui s’excusa en disant qu’il sortait d’un dîner chez le président de la République. « Il fut immédiatement relâché et les passants firent une collecte en sa faveur ».

C'est à l'occasion de la mort de Victor Hugo, qu'il décide, le , de rendre le statut de temple républicain au Panthéon de Paris, pour y déposer son corps, statut qu'il a conservé depuis lors. Des funérailles y sont organisées le .

Réélection à la présidenceModifier

 
Jules Grévy avec des militaires au palais de l’Élysée, en .

À 78 ans, Jules Grévy est facilement réélu à la présidence de la République, lors de l'élection présidentielle de décembre 1885. Son second mandat commence le 30 janvier 1886.

Second mandatModifier

Scandale des décorationsModifier

Début , Le XIXe siècle révèle que le général Louis Charles Caffarel serait à l'origine d'un trafic de l'ordre national de la Légion d'honneur. L'influent gendre du chef de l'État, Daniel Wilson, homme d'affaires, député radical d'Indre-et-Loire, ancien sous-secrétaire d’État aux Finances, considéré comme l'homme de confiance de Jules Grévy, est ensuite accusé de mettre à profit sa situation à l'Élysée pour trafiquer des nominations de Légion d'honneur contre d'importantes participations dans ses entreprises de presse[30].

Une virulente campagne de presse met sous pression le président de la République, qui signe les décrets d'attribution de la Légion d'honneur. Au fil des semaines, les principaux quotidiens du pays, comme Le XIXe siècle, Le Gaulois, Le Petit Journal ou Le Matin, révèlent régulièrement de nouveaux éléments, notamment des noms de bénéficiaires et de complices. Le mot « Ah ! quel malheur d’avoir un gendre ! » est popularisé, tandis que les chansonniers s'en donnent à cœur joie[31],[32].

 
Caricature et chanson sur Jules Grévy et son gendre.

Les juristes Pierre Lascoumes et Frédéric Audren écrivent en 2019 : « [Wilson] a vraisemblablement commencé à suggérer certaines nominations dans l’ordre de la Légion d'honneur à Jules Grévy dès les années 1882 et 1883. […] Des travaux récents ont ruiné l’image du rigoureux Grévy sous influence de l’aventurier Wilson. De tels travaux ont souligné le climat de faveur et de compromission autour d’un clan Grévy passablement enrichi pendant ses années élyséennes, et donc d’un Grévy en parfait accord avec son gendre[33]. »

Mais dans cette affaire, un vide juridique existe et les éléments de preuve manquent. En 1888, après avoir été condamné en première instance par la 10e chambre du tribunal correctionnel de la Seine pour « escroquerie », Daniel Wilson est acquitté en appel. Par ailleurs, une seule personne se voit retirer la Légion d'honneur. Le gendre du président sera ensuite réélu député. Ce pourquoi il était accusé donne lieu en 1889 à la création du délit de trafic d'influence, qui s’ajoute à celui de corruption (qu'elle soit active ou passive)[34].

DémissionModifier

Le , avec les voix de l’extrême gauche et de modérés, une commission d'enquête est votée à la Chambre des députés. Par la suite, les chambres appellent à la démission Jules Grévy, qui dans un premier temps refuse. Mais tous les ministres pressentis se récusent l'un après l'autre.

Après huit ans et dix mois de présidence, Jules Grévy finit par démissionner le .

Présentée comme la première d’une série à partir des années 1880, cette affaire contribue au discrédit de la République et alimente la crise boulangiste[35].

Après l'annonce de la démission du président, Le Gaulois publie le papier suivant : « Puisque vous en appelez à la France en démissionnant Monsieur le Président, voici ce que la France vous répondra : « Tu as passé neuf années au pouvoir. Tu as trouvé en arrivant nos coffres plein d'or, tu les laisses vide. Tu as brisé la carrière de braves officiers. Tu as flétri l'enfance, désespéré les moribonds... Tes victimes sont innombrables : si leurs âmes irritées te poursuivais dans tes songes, tu ne ne dormirais pas tranquille une seules des nuits qu'il te reste à passer sur ta terre. Voilà ta paix, voilà ton ordre, voilà ta liberté ! »[36] ».

À l’issue de l’élection présidentielle du , Sadi Carnot est préféré à Jules Ferry pour succéder à Jules Grévy.

HéritageModifier

Jules Grévy reste le symbole de la mise en place des idées républicaines dans les institutions politiques. Il a imposé un style dans la manière d'exercer la fonction de président de la République.

Sa pratique du pouvoir, qui se traduit par l’effacement quasi-total du président de la République, sera ultérieurement appelée « Constitution Grévy ». En outre, par aversion à l'égard de Gambetta, Jules Grévy est accusé d’avoir faussé le jeu parlementaire, écartant le chef de la majorité de la Chambre des députés et confiant la présidence du Conseil à des personnalités plus proches de lui. Pour ces deux raisons, il est jugé, au moins en partie, responsable de l'absence d'un pouvoir exécutif fort et de l'instabilité des gouvernements successifs de la IIIe République[37],[38].

Fin de vie et obsèquesModifier

 
Jules Grévy avec son gendre, Daniel Wilson, et deux de ses petites-filles, en 1889.
 
Buste en marbre de Jules Grévy par Carrier-Belleuse, exposé au musée des beaux-arts et d'archéologie de Besançon.
 
Mausolée de la famille Grévy, à Mont-sous-Vaudrey, en 2018.

Retraite à Mont-sous-Vaudrey et ParisModifier

Lors de sa démission, Jules Grévy est âgé de 80 ans. Il vit mal son départ du pouvoir. En effet, il considère qu’il a été de bonne foi en faisant confiance à son gendre et estime que la pression exercée par le pouvoir législatif a été inconstitutionnelle car empiétant sur les prérogatives de l’exécutif[39].

Après l’Élysée, Jules Grévy se retire dans son château de sa commune natale de Mont-sous-Vaudrey – où il jouit d’une popularité certaine – tout en continuant de se rendre à son hôtel parisien situé avenue d’Iéna. Il pratique la chasse et en échange fréquemment avec les hommes politiques lui étant restés fidèles[40].

Condamné en première instance à deux ans de prison et cinq ans de privation de ses droits civiques et politiques pour « escroquerie », Daniel Wilson est acquitté par la cour d’appel de Paris en mars 1888. Après quelques années de retrait de la vie politique, il est réélu député en 1893, 1894 et 1898[41],[42].

Mort et funérailles nationalesModifier

Au début du mois de septembre 1891, l’ancien président de la République tombe malade. Rapidement, son rhume se transforme en grippe et dégénère. Il meurt finalement des suites d’une congestion pulmonaire, le 9 septembre, à son domicile de Mont-sous-Vaudrey, à l'âge de 84 ans[43],[44].

Son corps est exposé dans une chapelle ardente. Des obsèques nationales ont lieu le dans son village natal, en présence du général Brugère, représentant du président de la République, de personnalités politiques comme Charles de Freycinet, Philippe Le Royer, Charles Floquet, Armand Fallières et Jules Ferry, ainsi que de nombreux hauts fonctionnaires[45],[46].

Positionnement politiqueModifier

Jules Grévy a la réputation d'être un franc-tireur, ne respectant pas toujours les consignes de son parti[47].

Il apparaît comme un véritable républicain opportuniste (ou modéré). Un journaliste de son époque écrit : « Tout son art consiste dans ce rare équilibre de toutes ses facultés qui procèdent toujours d'un mouvement aussi égal que celui des oscillations d'un pendule autour du point de suspension ; il n'avance ni ne retarde ; il suit correctement, régulièrement, sans secousses ni efforts, son impulsion première ; s'il semble précipiter ou contenir sa marche, regardez de plus près : vous constaterez qu'il est demeuré le même, mais que les pulsations de l'opinion publique se sont accélérées ou ralenties […][48]. »

Il s'oppose à Jules Ferry et Léon Gambetta, à qui il déclare en 1871 : « Faites ce que vous voudrez, vous ne serez jamais républicain ; vous êtes destiné à mourir dans la peau d'un rebelle[49]. »

Particularités et recordsModifier

Jules Grévy présente des particularités notables et établit plusieurs records durant sa présidence[11] :

  • il est le premier président républicain de l'histoire
  • il est le premier président à être réélu sous la Troisième République – et le seul avec Albert Lebrun en 1939
  • sa présidence est la plus longue de la Troisième République (8 ans, 10 mois et 2 jours)
  • à ce jour dans l'histoire française, il est le président de la République à avoir été réélu à l'âge le plus avancé (78 ans) et à avoir quitté ses fonctions le plus vieux (80 ans)
  • il est le seul Jurassien à avoir accédé à la magistrature suprême

Il fait partie des plus grands chefs d'État de par sa taille, 1,90 m, alors que la moyenne pour les hommes est à cette époque ne dépassait pas 1,65 m. Après avoir longtemps porté des favoris et une courte barbe en collier sans moustache, il modifie en 1881 le port de sa barbe, qui devient plus fournie[50].

 
Caricature de Jules Grévy en joueur de billard (par Théobald Chartran, dans Vanity Fair, 1879).
 
Caricature présentant Jules Grévy en train d’alimenter le canard « Bébé » (par Manuel Luque, dans Le Monde parisien, 1884).

Jules Grévy est un grand amateur d'échecs puis de billard, étant réputé pour être l'un des meilleurs joueurs de Paris. En 1877, un numéro de La Lune rousse est censuré en raison d'un dessin satirique le représentant en train de jouer aux échecs[51].

Selon une rumeur répandue par les chansonniers et caricaturistes, il aurait possédé comme animal domestique favori un canard nommé Bébé, à qui il apportait régulièrement à manger dans les jardins du palais de l'Elysée[52]. Mais pour le colonel Lichtenstein, Jules Grévy – dont il faisait partie de la maison militaire – n’aurait pas eu « de canard favori auquel il aurait, dit-on, donné des soins spéciaux »[53].

DécorationsModifier

IconographieModifier

 
Médaille de Jules Grévy par Daniel Dupuis.

Une médaille à l'effigie de la République, œuvre du graveur Maximilien Louis Bourgeois, fut distribuée aux députés et aux sénateurs pour commémorer la réélection de Jules Grévy à la présidence de la République le . L'exemplaire ayant appartenu à Henri Rochefort est conservé au musée Carnavalet (ND 5160).

PostéritéModifier

Ayant reçu un spécimen d'une nouvelle espèce de zèbre, en 1882, il en fit don au Jardin des plantes. On nomma alors cette espèce « zèbre de Grévy ».

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Dernier président de l'Assemblée nationale.
  2. Dernier président du Corps législatif du Second Empire.
  3. Sa date de naissance est incertaine, car les registres de l’État civil ont été détruits vers 1812.

RéférencesModifier

  1. Association amicale des secrétaires et anciens secrétaires de la Conférence des avocats à Paris, Bulletin annuel, no 5, Paris, Alcan-Lévy, 1883, p. 277.
  2. BNF 12214121.
  3. https://www.elysee.fr/jules-grevy
  4. Monique Cara, Jean-Marc Cara, Marc de Jode Dictionnaire universel de la franc-maçonnerie, Larousse, 2011.
  5. Jules Grévy ou la République debout, page 19-20
  6. Jules Grévy ou la République debout, page 19-20
  7. Jules Grévy ou la République debout, page 21
  8. Jules Grévy ou la République debout, page 28
  9. Jules Grévy ou la République debout, page 28
  10. https://www.elysee.fr/jules-grevy
  11. a et b Clémentine Portier-Kaltenbach, « Jules Grévy, le président de tous les records », Europe 1, 2022.
  12. Jules Grévy ou la République debout, pages 31-32
  13. a b c d et e https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jules_Gr%c3%a9vy/122302
  14. Site elysee.fr, page sur Jules Grévy, consulté le 3 janvier 2020
  15. Victor Hugo, Histoire d'un crime, t. 1, 1877-1878 (lire sur Wikisource), chap. 15 (« Mazas »), p. 360
  16. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k458594c/f1
  17. Jules Grévy ou la République debout, page 171
  18. Jules Grévy ou la République debout, page 173
  19. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k275897p/f2
  20. Dominique Frémy 1987, p. 287.
  21. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2759020/f1
  22. http://www.droitpolitique.com/files/manifeste_des_363_2_.pdf
  23. https://www.elysee.fr/jules-grevy
  24. Alfred Colling 1949, p. 294.
  25. Gérard-Michel Thermeau, « Ils étaient Présidents : Jules Grévy », sur contrepoints.org, (consulté le ).
  26. T L., « Discours de Jules Grévy adressé au Sénat le 06 février 1879 », Publications Doc Du Juriste,‎ (lire en ligne, consulté le ).
  27. Georges-Léonard Hémeret et Janine Hémeret 1994, p. 44.
  28. a et b Frédéric Colin, « Le pharaon Jules Grévy à Bibracte et la campagne de Tunisie contre les Khroumirs », sur Carnet de laboratoire en archéologie égyptienne, (consulté le )
  29. Georges-Léonard Hémeret et Janine Hémeret 1994, p. 47.
  30. Alfred Colling 1949, p. 310.
  31. https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/jura/elu-president-de-la-republique-qui-etait-jules-grevy-le-seul-franc-comtois-a-avoir-gouverne-la-france-2530692.html
  32. Une partie de la population chante :

    Son austère bienséant
    À l’Élysée s’trouve à l’aise ;
    Y colle au fond de la chaise,
    Qui colle à l’appartement.
    Afin d’chasser d’son repaire
    L’vieux à son fauteuil ancré
    Va falloir foutre par terre
    Tout l’faubourg Saint-Honoré.

    On trouve des anecdotes qui ont accompagné sa démission dans Georges Poisson, L'Élysée : histoire d'un palais, Paris, Pygmalion, , 523 p., 1 vol. (523 p.) : couv. ill. en coul. ; 24 cm (ISBN 978-2-7564-0300-7, BNF 42177215).

  33. https://books.openedition.org/pur/137247?lang=fr
  34. https://books.openedition.org/pur/137247?lang=fr
  35. Françoise Taliano-Des Garets 2012, p. 30.
  36. https://france3-regions.francetvinfo.fr/bourgogne-franche-comte/jura/elu-president-de-la-republique-qui-etait-jules-grevy-le-seul-franc-comtois-a-avoir-gouverne-la-france-2530692.html
  37. Benoît Yvert 2002, p. 222.
  38. François Broche, La IIIe République (1870-1895), Pygmalion, 2001, p. 300.
  39. Jules Grévy ou la République debout, page 417
  40. Jules Grévy ou la République debout, page 419
  41. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k4682015h/f1
  42. https://www2.assemblee-nationale.fr/sycomore/fiche/(num_dept)/7442
  43. Jules Grévy ou la République debout, pages 421-422
  44. La Presse, Édition du 11 septembre 1891 sur Gallica.
  45. Jules Grévy ou la République debout, page 425
  46. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k773506r/f2
  47. Jules Grévy ou la République debout, page 173
  48. Jules Grévy ou la République debout, page 173
  49. Jules Grévy ou la République debout, page 6
  50. Jules Grévy ou la République debout, pages 21-26
  51. Jules Grévy ou la République debout, page 22
  52. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k5247930
  53. https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k527732c/f2

Voir aussiModifier

OuvragesModifier

  • Jules Grévy, Le Procédurier, recueil général de formules pour tous les actes judiciaires auxquels donnent lieu les dispositions du Code de procédure, du Code civil et du Code de commerce, Paris, Audin, 1836, 480 p.
  • Jules Grévy, Discours prononcé par Me Grévy, bâtonnier de l'ordre des avocats, à l'ouverture de la Conférence, le 26 décembre 1868, Paris, Renou et Maulde, 1869, 22 p. (lire en ligne).
  • Jules Grévy, Le Gouvernement nécessaire, Paris, A. Le Chevalier, 1873, 48 p. (lire en ligne).
  • Jules Grévy (préf. Lucien Delabrousse), Discours politiques et judiciaires : rapports et messages de Jules Grévy, tome 1, Paris, A. Quantin, 1888, 428 p. (lire en ligne).
  • Jules Grévy, Discours politiques et judiciaires : rapports et messages de Jules Grévy, tome 2, Paris, A. Quantin, 1888, 552 p. (lire en ligne).

BibliographieModifier

  • Jules Rouquette, Jules Grévy, président de la République, Paris, Claverie, , 8 p. (BNF 31256008).
  • Lucien Delabrousse, Jules Grévy, Paris, A. Quantin, coll. « Célébrités contemporaines », , 32 p. (BNF 30311810).
  • Edgar Zevort, Histoire de la Troisième République : la présidence de Jules Grévy, F. Alcan, , 546 p. (lire en ligne).
  • Bernard Lavergne (préf. Pierre Renouvin), Les Deux Présidences de Jules Grévy, 1879-1887 : Mémoires de Bernard Lavergne, Paris, Fischbacher, , 532 p.
  • Jean-Paul André Lyautey, Jules Grévy et l'Empire libéral, ou l'élection législative partielle de la circonscription de Dole en 1868, Faculté de droit et de sciences économiques de Besançon, , 27 p. (ISBN 9782402269131).
  • Dominique Frémy, Quid des présidents de la République et des candidats, Paris, R. Laffont, , 717 p., 717 p.-[64] p. de pl. (ISBN 2-221-05360-5, BNF 34965649).
  • Pierre Jeambrun, Jules Grévy ou la République debout, Paris, Tallandier, coll. « Figures de proue », , 464 p. (ISBN 978-2235020558, BNF 35470499).
  • Jérôme Grévy, La République des opportunistes, 1870-1885, Paris, Perrin, coll. « Terre d'histoire », , 415 p., 1 vol. (415 p.) : couv. ill. en coul. ; 24 cm (ISBN 2-262-01344-6, ISSN 1284-8131, BNF 36984934, lire en ligne).
  • Benoît Yvert (dir.), Premiers ministres et présidents du Conseil : histoire et dictionnaire raisonné des chefs du gouvernement en France, 1815-2002, Paris, Perrin, , 729 p. : couv. ill. en coul. ; 25 cm (ISBN 2-262-01354-3, BNF 38907484).
  • Collectif, Jules Grévy : un Jurassien président, Dmodmo, (ISBN 978-2916295060).
  • Nicolas Paris, « Les Constitutions Grévy », Revue française de droit constitutionnel, no 129,‎ , p. 91-109 (lire en ligne, consulté le ).

Liens externesModifier

Sur les autres projets Wikimedia :