Ouvrir le menu principal

La fusillade de Fourmies est un évènement qui s'est déroulé le à Fourmies (Nord). Ce jour-là, la troupe met fin dans le sang à une manifestation qui se voulait festive pour revendiquer la journée de huit heures. Le bilan est de neuf morts et de 35 blessés. Bien que les forces de l’ordre aient été mises en cause, neuf manifestants furent condamnés pour entrave à la liberté de travail, outrage et violence à agent et rébellion, à des peines de prison de deux à quatre mois fermes.

Les événements de Fourmies (couverture du Petit Parisien illustré du 17 mai 1891).

Sommaire

HistoriqueModifier

Le contexteModifier

Petite ville de 2 000 habitants au début du XIXe siècle, Fourmies a connu une croissance industrielle et démographique rapide à la fin du XIXe siècle grâce à l'industrie textile[1]. En 1891, elle comptait 37 filatures de coton et de laine, 15 000 habitants, en majorité des ouvriers. Le centre lainier représente alors près d'un cinquième de l'industrie lainière française et la région fourmisienne est le premier centre mondial de la laine peignée[2]. La distance la séparant de la frontière belge n’est que de huit km, près de 20 % des habitants étaient belges en 1886[1].

Dans les usines austères et insalubres, le travail dure 12 h/jour, parfois 15, six jours sur sept. Les salaires des ouvriers du textile sont particulièrement bas[3]. À l'époque, le principal ouvrage de Jules Barni, La morale dans la démocratie explique que la misère endémique de l'ouvrier est principalement due au manque d'instruction, d'éducation et à l'alcoolisme[4].

À partir de 1885, l'industrie textile dans le Nord-Pas-de-Calais commença à rencontrer des difficultés[5]. Cette crise de rentabilité fut directement répercutée sur les ouvriers, par des mises au chômage et des baisses de salaires alors que le prix de la nourriture et des loyers augmentait[6].

Dans ce centre lainier, plusieurs grèves ont éclaté, notamment en juin 1886 où un millier d'ouvriers manifestèrent dans les rues de Fourmies[7].

L'hiver 1890-1891 fut particulièrement rigoureux, au cours de celui ci 3 000 habitants doivent être secourus[8]. De nouvelles grèves éclatèrent en avril 1891 dans plusieurs usines.

L'appel à la grève à FourmiesModifier

Le droit de grève est légalisé depuis la loi Ollivier du 25 mai 1864, mais les syndicats n'étaient autorisés que depuis 1884.

Dans le Nord de la France, les socialistes guesdistes, très implantés dans la région, tentent d’y organiser les ouvriers. Hippolyte Culine fonde en 1888 une section locale du Parti ouvrier français.

L'Internationale ouvrière décida lors du Congrès de Paris (1889) (en) de faire du Premier mai une journée de revendication internationale pour réclamer la journée de huit heures[9]. Cette date correspondait entre autres aux premières manifestations à Chicago qui se terminèrent par le massacre de Haymarket Square. Les « mises en demeure » de cette première journée internationale des travailleurs de 1890 s'étaient déroulées en France sans trop de heurts[10].

L'année suivante, le parti ouvrier souhaitait assurer le succès du premier mai en province. Les grèves qui s'achevaient à Fourmies et Wignehies leur valurent la visite de Paul Lafargue (gendre de Karl Marx), alors l’un des dirigeants nationaux des socialistes guesdistes, pour des meetings incitant à la grève générale du 1er mai.

Dans les jours suivants, des tracts décrivant le programme de la journée sont distribués. La manifestation devait se dérouler dans une ambiance festive et pacifique. À 10 heures, les ouvriers doivent porter leurs revendications à la mairie, puis un pique-nique familial est prévu dans l'estaminet « Le Cygne ». Des festivités l'après-midi et un bal en soirée sont inscrits sur le programme établi par Hippolyte Culine, animateur local du Parti ouvrier. Il se conclut par cette adresse : « Le plus grand calme est recommandé ; pas de tumulte, pas de récriminations personnelles. Le Parti Ouvrier veut le droit et la justice, et en demandant le respect de lui-même, il compte sur le respect moral de chacun pour faire aboutir par la raison, ses justes revendications. »

Réaction patronaleModifier

Pour montrer leur opposition aux revendications, les patrons font apposer sur les murs des usines de Fourmies, une affiche affirmant leur détermination à ne pas faire de concessions. Sous leur impulsion, le maire de la ville demande un soutien au sous-préfet d’Avesnes, Ferdinand Isaac. L'un des importants industriels, François Boussus était par ailleurs Conseiller général républicain du canton de Trélon ; le maire Auguste Bernier était aussi patron d'une usine. Trois compagnies du 84e régiment d'infanterie arrivèrent d'Avesnes le 30 au soir[11].

Déroulement de la journéeModifier

Premières arrestationsModifier

Le 1er mai, dès 5 heures les manifestants étaient présents pour la prise de poste devant les usines de Fourmies et Wignehies, ils y distribuaient des tracts et tentaient de convaincre les ouvriers de se joindre à eux[11]. À 9 heures, un incident eut lieu à l'entrée de la « Sans Pareille » , deux gendarmes à pied arrêtent un ouvrier du piquet de grève et après une échauffourée avec les gendarmes à cheval qui chargent la foule, quatre manifestants sont arrêtés[12]. Des renforts sont demandés à la sous-préfecture qui envoie deux compagnies du 145e de ligne caserné à Maubeuge. Le 84e RI d'Avesnes est déjà sur place.

Dès lors le premier slogan, « c'est les huit heures qu'il nous faut », est suivi par « c'est nos frères qu'il nous faut ».

La remise des doléancesModifier

À partir de 11h30, les délégations des différentes usines en grève sont reçues à la mairie où elles remettent leurs revendications. Pour calmer les esprits, le maire Auguste Bernier annonce que les ouvriers arrêtés seront libérés à 17h[13]. La réception des délégations dura jusqu'à 13h45. Entre temps le sous préfet Isaac, ainsi que Le François, substitut du procureur, étaient arrivés à la mairie.

Les rues de Fourmies s'étaient peu à peu vidées, tandis que certains manifestants partaient à Wignehies et d'autres partageaient leur repas en famille dans les estaminets.

ManifestationsModifier

 
Disposition des acteurs du drame.

En début d'après-midi, des ouvriers étaient de nouveau rassemblés devant la mairie ; Culine et quelques familles se dirigèrent cependant vers le théâtre où le spectacle prévu attendait toujours son public. Les gendarmes à cheval dispersent les manifestants et procédèrent à de nouvelles arrestations. La fête n'était plus d'actualité et la représentation fut alors annulée[14].

À 15h30, les renforts du 145e régiment d'infanterie arrivèrent en gare de Fourmies, accueillis sans hostilité : parmi eux se trouvaient des conscrits du pays, et l'armée était plutôt bien considérée[n 1]. Ils se dirigèrent vers la mairie, suivis par des badauds[14]. Au même moment, les gendarmes à pied se faisaient chahuter sur la place, d'abord en riant, puis la bousculade fut accompagnée de jets de pierre et d'insultes [13]. Un roulement de tambour et une petite avancée du 84e éparpilla les manifestants.

La fusilladeModifier

18 h 15 : 150 à 200 manifestants arrivent sur la place et font face à trente soldats équipés du nouveau fusil Lebel qui contient neuf balles (une dans la chambre et huit en magasin) de calibre 8 mm. Ces balles peuvent, quand la distance n'excède pas cent mètres, traverser trois corps humains sans perdre d'efficacité. Les cailloux volent ; la foule pousse. Pour se libérer, le commandant Chapus fait tirer en l'air. Rien ne change.

Il crie : « Baïonnette ! En avant ! »

Collés contre la foule, les trente soldats, pour exécuter l'ordre, doivent faire un pas en arrière. Ce geste est pris par les jeunes manifestants pour une première victoire. Kléber Giloteaux, leur porte-drapeau s'avance et crie « Vive la grève ! Vive l'Armée ! »[15].

Il est presque 18 h 25. Le commandant Chapus s'écrie : « Feu ! feu ! feu rapide ! Visez le porte-drapeau ! ».

Bilan : neuf morts, trente-cinq blessés (au moins) en quarante-cinq secondes.

Les morts[16]
  • Maria Blondeau, 18 ans[17]
  • Louise Hublet, 20 ans
  • Ernestine Diot, 17 ans
  • Félicie Tonnelier, 16 ans
  • Kléber Giloteaux, 19 ans
  • Charles Leroy, 20 ans
  • Émile Ségaux, 30 ans
  • Gustave Pestiaux, 14 ans
  • Émile Cornaille, 11 ans

Conséquences de la fusilladeModifier

Retentissement dans la presseModifier

 
Couverture de L'Intransigeant.
 
Couverture du Voleur.

Cet événement a un fort retentissement en France car de nombreux journaux de l’époque le mettent en première page, retenant surtout l’aspect tragique. Certains comme le Voleur illustré, soulignent le rôle de l’abbé Margerin qui s’interposa durant la fusillade.

La fusillade est interprétée différemment par les différents camps: les socialistes et anarchistes l'utilisent pour justifier leur combat; de même, les journaux chrétiens, pour un socialisme chrétien, notamment dans la Croix du Nord. Certains ex-boulangistes et quelques bonapartistes l'utilisent pour discréditer la République et les avancées votées par les députés, notamment l'éducation laïque et obligatoire, qui serait à l'origine de revendications comme celles de Fourmies.

Débats parlementairesModifier

La fusillade est à l'ordre du jour de la Chambre les 4, 5 et 8 mai, après un report le 2 mai faute d'informations suffisantes[18]. Le socialiste Ernest Roche en fait un récit objectif mais enflammé, présentant aux députés la chemise ensanglantée d'une des victimes[19].

Georges Clemenceau prononce un discours à la tribune de la Chambre, le 8 mai 1891 où il rend hommage aux victimes : « Ces femmes et ces enfants dont le sang a pour si longtemps rougi le pavé. [...] Il y a quelque part, sur le pavé de Fourmies, une tache innocente qu’il faut laver à tout prix… Prenez garde ! Les morts sont des grands convertisseurs, il faut s’occuper des morts. » Puis il plaide pour l'amnistie : « Monsieur le président du conseil [Charles de Freycinet], vous avez refusé l'enquête. [...] Il me semble que la conséquence nécessaire du refus de l'enquête, c'était la proclamation de l'amnistie. » Il refuse de voter contre le gouvernement mais le passage à la discussion des quatre propositions d'amnistie est rejeté par 294 députés contre 191. Ce discours est resté fameux, en outre, car Clemenceau (futur président du Conseil qui se forgera une réputation de briseur de grève) y évoque la révolution à venir : « C'est le Quatrième État qui s'est levé ».

Procès des manifestantsModifier

Bien que les forces de l’ordre eussent été mises en cause, l'amnistie est repoussée. S'ensuit un procès au cours duquel neuf manifestants sont condamnés, pour entrave à la liberté de travail, outrage et violence à agent, et rébellion, à des peines de prison de deux à quatre mois fermes.

Procès de Culine et LafargueModifier

Un second procès a lieu le 4 et 5 juillet 1891 : la cour d'assises de Douai condamne Hippolyte Culine et Paul Lafargue, considérés comme les instigateurs de la grève, pour provocation à attroupement armé[20]. Le premier écope de six ans de travaux forcés et dix ans d'interdiction de séjour, le second d'un an de prison[21]. Toutefois, Lafargue est libéré de façon anticipée, après son élection comme député, en novembre 1891. Cet épisode contribue au progrès du socialisme français et est un événement fondateur de la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).

InterprétationsModifier

La tragédie fait aussi germer des thèses complotistes familières de l'époque, telle celle de l’écrivain antisémite Édouard Drumont dans Le Secret de Fourmies. Il l’explique par la présence d’un sous-préfet juif, Isaac[22].

Le 1er mai 1903 est inauguré à Fourmies un monument à la mémoire des victimes dans le cimetière du centre[23].

BibliographieModifier

Ouvrages générauxModifier

Ouvrages spécialisésModifier

RomansModifier

MusiqueModifier

Articles connexesModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. La région avait eu des sympathies boulangistes.

RéférencesModifier

  1. a et b Jean-Claude Daumas, Les Territoires de la laine: Histoire de l’industrie lainière en France au XIXe siècle, Presses Universitaires du Septentrion, , p. 157-161.
  2. Michel Labori, Jean-Marc Tetier, Le féodalisme industriel: patronat textile et révolte ouvrière du 1er mai 1891 à Fourmies, SIDES, , p. 28.
  3. Odette Hardy-Hémery, L'envers d'une fusillade : Fourmies, 1er mai 1891, L'Harmattan, coll. « Collection Chemins de la mémoire », , p. 10
  4. Laurence Loeffel, La question du fondement de la morale laïque sous la IIIe République, Presses universitaires de France, , p. 129.
  5. Odette Hardy-Hémery, L'envers d'une fusillade : Fourmies, 1er mai 1891, L'Harmattan, coll. « Collection Chemins de la mémoire », , p. 11
  6. Madeleine Rebérioux (dir.) et Jean-Louis Chappat, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La fusillade de Fourmies », p. 25.
  7. Madeleine Rebérioux (dir.), Mohamed Kasdi, Ludovic Klawinski et Bruno Lassaux, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « Modes de vie et quotidiens ouvriers dans le bassin textile de Fourmies », p. 39-48.
  8. Madeleine Rebérioux (dir.) et Jean-Louis Chappat, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La fusillade de Fourmies », p. 26.
  9. Danielle Tartakowsky, La Part du rêve - Histoire du 1er mai en France, Hachette, , p. 14
  10. Danielle Tartakowsky, La Part du rêve - Histoire du 1er mai en France, Hachette, , p. 29-31
  11. a et b Madeleine Rebérioux, Fourmies et les Premier Mai, Editions de l'Atelier, , p. 30.
  12. Madeleine Rebérioux (dir.) et Jean-Louis Chappat, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La fusillade de Fourmies », p. 31.
  13. a et b Madeleine Rebérioux (dir.) et Jean-Louis Chappat, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La fusillade de Fourmies », p. 32.
  14. a et b Madeleine Rebérioux (dir.) et Jean-Louis Chappat, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La fusillade de Fourmies », p. 34.
  15. André Pierrard, Jean-Louis Chappat, La fusillade de Fourmies: premier mai 1891, Miroirs, , p. 114.
  16. La fusillade de Fourmies le premier mai 1891, dossier par Alain Delfosse
  17. Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social, « Le Maitron » : BLONDEAU Emélie, dite Maria.
  18. Madeleine Rebérioux (dir.) et Monique Kieffer, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La tragédie de Fourmies : le débat parlementaire », p. 101.
  19. Madeleine Rebérioux (dir.) et Monique Kieffer, Fourmies et les Premier Mai, Éditions de l'Atelier, , « La tragédie de Fourmies : le débat parlementaire », p. 102.
  20. « Après le drame de Fourmies (1er mai 1891) où la troupe tire sur les ouvriers faisant neuf morts et une soixantaine de blessés, Lafargue est condamné pour incitation au meurtre. », Paul Claudel, Paul Lafargue, Encyclopédie Universalis, lire en ligne.
  21. André Pierrard, Jean-Louis Chappat, La fusillade de Fourmies: premier mai 1891, Miroirs, , p. 233.
  22. Édouard Drumont, Le Secret de Fourmies, Paris, 1892
  23. Cent ans de vie dans la région, Tome 1 : 1900-1914, éditions la Voix du Nord, 1998, page 43

Sur les autres projets Wikimedia :