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Les expressions noblesse roumaine ou aristocratie roumaine (en roumain: nobilimea română ou aristocrația română) désignent l'ensemble des personnes faisant partie des classes privilégiées, détentrices de la terre et de franchises spécifiques appelées jus valachicum[1], initialement d'origine roumaine et de confession orthodoxe, ayant gouverné les « valachies » (nom commun des communautés rurales autonomes appelées « Romanies populaires » dans l'histoire de la Roumanie) essentiellement dans les trois principautés où vivaient les roumanophones, à savoir la Transylvanie, la Valachie (nom propre) et la Moldavie[2].

La noblesse roumaine ne ressemble pas aux aristocraties occidentales[3]. D'une part, il ne s'agissait initialement pas d'une noblesse titrée car les aristocrates roumains n'avaient en général pas de ducs, de marquis, de comtes ni de barons, si l'on excepte quelques familles qui ont reçu, au fil de l’histoire, des titres des monarques étrangers (l’empereur du Saint-Empire, le roi de Pologne, le tsar de Russie)[4] et la famille importée d’Allemagne formant la branche roumaine des Hohenzollern-Sigmaringen[5].

D'autre part, ses limites étaient « poreuses » tant sur le plan social (les mariages avec des roturiers étant admis) que sur le plan national (en Transylvanie qui était vassale du Royaume catholique de Hongrie, la noblesse roumaine a diminué jusqu'à la quasi-disparition, au profit de la noblesse hongroise, par conversion au catholicisme et passage à la langue magyare[6], comme en témoignent les origines du prince transylvain Jean Huniade ou du baron Nopcsa ; inversement en Moldavie et Valachie la noblesse roumaine a augmenté en intégrant de nombreux nobles grecs[7], voire tatars comme les ancêtres du prince Dimitrie Cantemir)[8].

HistoireModifier

 
Mariage de boyards par Konstantin Makovsky, 1883

Moyen ÂgeModifier

 
Le Mare Vornic (président du Conseil princier) de Valachie, Șerban Grădișteanu[9], coiffé de la toque nobiliaire (culionul boieresc) en feutre, par Gheorghe Tătărescu.

Les nobles roumains (en roumain nobilii români) étaient globalement désignés comme « boyards » (en roumain : boieri) mais d'autres désignations, toutes d'origine slave, existaient : pour les plus modestes jupâni (signifiant « maître d'une terre »), pour les plus puissants cneji (désignant un « noble de haut rang »), voievozi (terme dénommant les « chefs de guerre ») ou gospodari (signifiant « souverain »). Avant l'émergence des trois principautés transylvaine (1111), valaque (1330) et moldave (1359), la présence de ces désignations, qui existent également dans les pays slaves du voisinage (ainsi, en polonais, un woïwode est un gouverneur de province), s'explique par le long voisinage entre « valachies » roumaines et « sklavinies » slaves, sous l'égide du premier et du deuxième État bulgare (que les chroniques de son temps nommaient d'ailleurs « royaume des Bulgares et des Valaques »)[10]. Par ailleurs, de nombreux indices toponymiques et patronymiques montrent qu'une partie de la noblesse roumaine a pu avoir des origines coumanes, à l'exemple de la dynastie des Basarab[11].

Au début de l'existence des principautés valaque et moldave (du XIVe siècle au XVIe siècle) seul le domnitor (mot d'origine latine signifiant « dominateur » dans le sens de « prince régnant ») créait, adoubait et pourvoyait en terres les boyards, parmi les roturiers méritants proposés par le Sfat domnesc (« conseil princier » de la Principauté) et la plupart du temps parmi les titulaires des offices ; tous étaient révocables. Beaucoup de titulaires sont intégrés à la noblesse d'épée (boieri vechi : « anciens boyards »). Plus tard (à partir du XVIIe siècle) les hospodars mettent les offices civils aux enchères et anoblissent les acheteurs, créant ainsi une noblesse de robe (boieri noi : « nouveaux boyards »). Les titulaires d'un office, s'ils n'avaient pas eux-mêmes les compétences requises, pouvaient déléguer le travail à des adjoints (custozi) qui pouvaient, eux aussi, être éventuellement anoblis[12].

Bien qu'il n'y ait pas eu de titres à proprement parler, la noblesse roumaine était très puissante, car dans les trois principautés, c'est elle qui élisait les souverains, le plus souvent en son sein (voir liste des souverains de Moldavie, liste des souverains de Transylvanie et liste des souverains de Valachie). Les nobles roumains possédaient d'énormes domaines et jouaient un rôle majeur dans le choix des alliances formées par les principautés. Les familles moins aisées et moins prestigieuses servaient dans les armées ou à la cour ; ils avaient de plus petites domaines. Au cours des siècles, plusieurs rangs de boyards se sont progressivement différenciés : seules les familles ayant obtenu des fonctions à la cour étaient considérées comme des « grands boyards » (roumain : boieri mari). Les autres étaient des petits boyards (boieri mici) voire des boyards pauvres (boieri legați cu tei, littéralement « boyards aux ceintures en écorce de tilleul »). Cette différenciation entre nobles roumains avait des causes généalogiques (accumulation ou au contraire morcellement des domaines au fil des générations), politiques (les perdants de tel ou tel groupe ou complot se voyaient confisquer leurs biens) ou religieuses (des boyards sans descendance léguaient leurs terres aux monastères, qui finirent au début du XIXe siècle par détenir autant de surface que la noblesse)[13].

Principauté de TransylvanieModifier

En Transylvanie (roumain : principatul Ardealului, hongrois Erdély fejedelemség), la souveraineté était exercée par un prince transylvain (roumain : Principele ardelean, hongrois : erdélyi fejedelem), vassal de successivement du royaume de Hongrie jusqu'en 1526, de l'Empire ottoman jusqu'en 1699 et des Habsbourg jusqu'en 1711 ; après cette date, la Principauté devient une composante de l'Empire d'Autriche puis disparaît en 1867 au sein du royaume magyar lors de la création de la « double-monarchie » austro-hongroise. Mais à ce moment, il ne restait presque plus de boyards roumains en Transylvanie : ils s'étaient soit exilés en Moldavie ou Valachie pour pouvoir rester orthodoxes, soit intégrés à la noblesse hongroise, de confession catholique ou protestante (édit transylvain de tolérance de 1568)[14].

Le prince de Transylvanie était élu par la diète transylvaine (où étaient représentés les nobles hongrois, les sièges saxons et sicules, et les délégués des villes libres) puis accepté par le roi de Hongrie (jusqu'en 1626), par la Sublime Porte comme vassal du sultan de l'Empire ottoman à Constantinople et, après 1699, sous la domination des Habsbourg et jusqu'en 1711, par l'empereur du Saint-Empire. Après 1711, il n'y eut plus de prince transylvain car les Habsbourg nommèrent eux-mêmes des gouverneurs (le dernier, Louis Folliot de Crenneville, descendait d'un émigré français).

La noblesse transylvaine était similaire à la noblesse autrichienne : elle constituait la classe privilégiée de l'Empire d'Autriche puis, après 1867, du royaume magyar austro-hongrois. Le système de la noblesse autrichienne et de la noblesse hongroise est très proche de celui qui eut cours en Allemagne. Tout noble vivant dans un territoire soumis à l'autorité des Habsbourg et qui prêtait allégeance à l'Empereur et à la dynastie était intégré à l'aristocratie autrichienne. Ceci s'appliqua donc aux membres des noblesses de Bohême, de Hongrie, de Galicie, de Croatie-Dalmatie et de Transylvanie. Les différences nationales au sein de la noblesse dite autrichienne s'estompent, particulièrement après l’établissement de l'Empire austro-hongrois : tous les nobles sont alors devenus allemands ou hongrois. Un noble transylvain était dès lors considéré comme un noble hongrois, et à ce titre faisait également partie de plein droit de la noblesse autrichienne[15].

Titres de noblesse transylvainsModifier

  • Prince (hongrois fejedelem, roumain ancien crai, roumain moderne principe) : rang le plus élevé des nobles transylvains, il était élu par la diète transylvaine le plus souvent parmi ses membres, et était adoubé par le monarque hongrois (jusqu'en 1526), puis par le sultan turc (jusqu'en 1699), et pour finir par l'empereur autrichien (jusqu'en 1711).
Familles (liste non-exhaustive) : Báthory, Batthyány, Lackfi, Pálffy d'Erdőd
  • Comte (hongrois et roumain ancien : gróf ; roumain moderne conte) : ce titre est surtout octroyé et utilisé sous la domination des Habsbourg.
Familles (liste non-exhaustive) : Bánffy de Losoncz, Csáky, Kendeffy de Malomvíz, Rhédey, Szilágyi, Teleki de Szék
  • Baron (hongrois : báró, roumain ancien : jupân, roumain moderne baron) : il était détenu par les propriétaires de baronnie, il pouvait aussi être simplement honorifique.
Familles (liste non-exhaustive) : Apor, Flondor, Nopcsa, Wesselényi
  • Chevalier (hongrois : köznemesség, roumain ancien : moșnean, roumain moderne cavaler) : ce titre pouvait être octroyé à des combattants, des garde-frontières, des pandoures ayant montré de la bravoure, des fonctionnaires méritants de l'État.

Principauté de ValachieModifier

 
Le domnitor Grigore II Ghica (1695-1752), hospodar de Valachie.

En Valachie (en roumain : principatul Țării Românești), la souveraineté fut exercée de 1330 à 1859 par un prince valaque (roumain : Domnul Țării Românești, en français voïvode ou hospodar de Valachie) tributaire de l'Empire ottoman depuis 1394. En 1859 elle s'unit à la Moldavie pour devenir la principauté de Roumanie. Après avoir été élu par le sfat domnesc (« conseil princier ») le souverain de Valachie était confirmé par la Sublime Porte, sur ordre du sultan de l'Empire ottoman à Constantinople. Les mœurs et les usages de la noblesse valaque différaient de ceux du peuple. La noblesse valaque était fort nombreuse et se divisait en trois classes assez distinctes, mais aussi fort « poreuses » entre elles au fil des alliances et des aléas de fortune économique ou politique : la « première classe » (rândul crăiesc, littéralement « rang princier ») comptait les familles souveraines, qui avaient régné sur le trône de la principauté (successivement à Curtea de Argeș au XIVe siècle, à Târgoviște au XVe siècle et à Bucarest depuis le XVIIe siècle) ; la « seconde classe » (rândul curtean, littéralement « rang courtisan ») qui, sans avoir régné, occupait néanmoins de hauts rangs et charges, possédait de grands domaines latifundiaires et de grandes richesses, était non seulement exempte de toute contribution mais pouvait en percevoir, et comptait en outre les nouveaux nobles adoubés par les princes ; et la « troisième classe » (rândul moșnean, littéralement « rang terrien »), de loin la plus nombreuse, qui se composait de familles ayant quelques terres, offices et privilèges, qui les exemptaient de certaines taxes ou impôts[16],[17].

Il faut aussi ranger dans ses classes un grand nombre de procureurs, secrétaires et intendants des grandes maisons aristocratiques, qui jouissaient pour la plupart des avantages des véritables nobles. Leurs revenus consistaient principalement dans leurs terres, qu'ils affermaient, ainsi que dans les taxes et impôts que leur payait le peuple, qui étaient fixés par le sfat domnesc et répartis par le prince régnant. Ils percevaient également le revenu de leurs charges dans le gouvernement ou dans la principauté : ces sommes pouvaient être considérables puisqu'elles pouvaient rapporter jusqu'à 150 000 francs (490 500 euros)[18] par an. La plupart de ces charges étaient en même temps civiles et militaires mais elles n'étaient ni accordées à vie, ni héréditaires : les boyards en sortant de charge, n'en conservaient et transmettaient que le titre, jusqu'à ce qu'ils officient une plus grande dignité. Les différents titres des boyards datent, pour la plupart, du règne de Rodolphe le Grand, qui d'après le conseil du patriarche Niphon de Constantinople, organisa les charges et offices valaques sur le modèle de ceux de l'Empire romain d'Orient.

Les privilèges de la noblesse en général étaient très considérables jusqu'au milieu du XVIIIe siècle, avec la promulgation en 1741 par le hospodar Constantin Mavrocordato d'une constitution (Marele Hrisov[19]), l'abolition en 1746 du servage et, en 1780, l'adoption de la Pravilniceasca Condică, code juridique rédigé par le hospodar Alexandre Ypsilantis (ancêtre d’un autre Alexandre Ypsilántis célèbre en 1821) qui instaure ainsi la notion de citoyenneté. Jusqu'à ces réformes, les nobles valaques jouissaient du droit exclusif d'occuper toutes les places d'honneur et d'exercer tous les emplois publics. Comme ils étaient exempts de toute contribution à l'exception du service militaire, la masse des frais du gouvernement tombait sur les paysans libres et sur les serfs. Les boyards avaient droit de juridiction sur leurs terres, pouvaient enrôler des hommes d'armes à leur service, étaient maîtres de leurs serfs, et de leurs biens quand ceux-ci n'avaient pas d'héritiers. Avant le XVIIIe siècle, seuls les nobles avaient voix délibérative dans toutes les assemblées de la nation, dont ils formaient le noyau. Les voix des boyards élisaient les princes souverains de Valachie, et la Sublime Porte confirma presque toujours le prince qu'ils avaient élu[20].

Possédant d'immenses richesses, la plupart d'entre eux déployaient une très grande magnificence en exposant leurs grandes propriétés (à la campagne et dans la capitale), leurs chevaux, leurs équipages, leurs navires, leur domesticité, leurs luxueux vêtements et joyaux, en finançant des écoles, des hôpitaux, des constructions ou restaurations d'églises ou de monastères, et en donnant régulièrement des concerts populaires ou classiques, des spectacles et de fastueux repas publics au titre de la charité. L'habillement annuel d'un boyard ou autre noble de Valachie, d'inspiration byzantine, coûtait, sans aucun bijou, entre 3.000 et 4.000 francs-or (de 9.810 à 13.080 euros de 2019). Leur couvre-chef était, en hiver, une toque de pelleterie le plus souvent en peau de bièvre, à peu près demi-sphérique, et qui avait au moins cinq pieds de circonférence ; dans les grandes cérémonies, ils portaient des căciuli de martre zibeline, ayant la forme d'un cylindre dont le dessus est recouvert d'une étoffe de couleur rouge pour les boyards, bleue ou blanche pour les princes qui ont seuls le droit de la porter, ainsi que, parfois, le turban ottoman. Les boyards portaient sous leur bonnet une calotte rouge, qu'ils n'ôtaient jamais en public, et qui cachait une chevelure courte ou même rasée, pour éviter les poux[16]. La parure des dames nobles valaques ne le cèdait en rien à celle de leurs époux : elles étaient ordinairement vêtues d'une robe blanche garnie dans le bas d'une large broderie. Les dentelles de la chemisette, qui cachaient leur gorge, ressortaient très bien sur leur beau châle ou sur l'élégante petite pelisse qu'elles portaient en hiver.

Principauté de MoldavieModifier

 
Le domnitor Mihai Racoviță de Moldavie (1660-1744).
 
Le domnitor Michel Soutso de Moldavie au début du XIXe siècle, un phanariote qui soutînt discrètement l'« Hétairie » révolutionnaire grecque en 1821..

En Moldavie (en roumain : principatul Moldovei), la souveraineté était exercée par un prince moldave (roumain : Domnul Moldovei, en français voïvode ou hospodar de Moldavie). La Principauté, tributaire de l'Empire ottoman depuis 1538, perd en 1775 la Bucovine au profit de l'Empire des Habsbourg, et en 1812 sa moitié orientale au profit de l'Empire russe qui en fait son gouvernement de Bessarabie. En 1859, la moité occidentale restante s'unit à la Valachie pour devenir la principauté de Roumanie. Une fois élu par le par le sfat domnesc (« conseil princier ») le prince de Moldavie était accepté par la Sublime Porte, sur ordre du sultan de l'Empire ottoman à Constantinople, tout comme son homologue de Valachie. Le prince pouvait parfois être le même qu'en Valachie, le plus souvent successivement, mais parfois simultanément. Le système nobiliaire de la principauté de Moldavie était quasi-identique à celui de la principauté de Valachie. Néanmoins, dans cette principauté du nord et bien plus qu'en Valachie, les rivalités entre les grandes familles indigènes moldaves ou phanariotes, ont eu des effets négatifs sur l'histoire du pays, car chaque parti de boyards s'appuyait sur l'une ou l'autre des puissances voisines, générant ainsi d'incessantes guerres moldo-ottomanes, moldo-tatares ou turco-polonaises sur le territoire de la Moldavie[21].

Après que la principauté de Moldavie a changé de vassalité, passant de la Pologne à l'Empire ottoman, les phanariotes purent s'immiscer dans les affaires moldaves en s'adjugeant d'immenses domaines pour eux et leur parentèle, au détriment des boyards moldaves dépossédés pour être restés fidèles à la Pologne ou bien à la Russie comme la famille Movilă (dont le métropolite Pierre Movilă). Les phanariotes naturalisés ou nés en Moldavie formèrent presque à eux seuls la première classe de la noblesse : devenus majoritaires au sfat domnesc, ils votèrent une loi réservant la qualité de noble uniquement aux familles de boyards pouvant justifier d'avoir occupé des offices princiers depuis au moins quatre-vingts ans. Cela en exclut une partie de la petite noblesse autochtone et comme les phanariotes, pour leur part, étaient tous parents de princes[22], ils furent tous considérés comme des princes[23]. Leur qualité princière en Moldavie ne leur fit pas oublier leurs racines culturelles byzantines et helléniques[24] : ils participèrent aux renaissances culturelles grecque et roumaine, soutinrent en sous-main la société secrète révolutionnaire dite « Hétairie » ou « Société des Amis »[25] et la guerre d'indépendance grecque[26].

Titres de noblesse de moldo-valaquesModifier

Les offices des principautés danubiennes ont évolué avec le temps et étaient principalement les suivants (par ordre alphabétique)[27] :

  • Aprod : huissier, page, écuyer ;
  • Ban : gouverneur régional, chef de plusieurs juzi et pârcălabi ;
  • Cămărar : chambellan, chef des serviteurs de la cour et du souverain, ou encore du métropolite ;
  • Clucer : ambassadeur ;
  • Jude : gouverneur (préfet) et chef des sénéchaux (logofeți) d'un județ (comté) ;
  • Logofăt : haut officier, membre du sfat domnesc (« conseil princier »), mais aussi greffier ou sénéchal d'un jude ou d'un vornic ;
  • Mare-Logofăt : chancelier de la cour ;
  • Mare-Vistiernic : grand-argentier (ministre des Finances) ;
  • Mare-Vornic (ou Mare-Ban) : Premier ministre de la principauté ;
  • Măscărici : bouffon de la cour, seul autorisé à brocarder, dans certaines limites, le pouvoir et l'église, mais n’ayant aucun espoir d'être anobli ;
  • Paharnic : échanson (valet particulier et goûteur du souverain) ;
  • Pârcălab : gouverneur d'une forteresse, bourgmestre d'une ville ;
  • Postelnic : ministre des Affaires étrangères, chef des clucères ;
  • Spătar : haut fonctionnaire à la cour royale, chef de l'armée et de la police
  • Mare spătar : connétable, ministre des Armées ou consul ;
  • Stolnic : sénéchal, responsable des unités de mesure, des machines et des horloges de la Principauté ;
  • Mare-Stolnic : ministre de l'Économie et du Commerce, responsable aussi de la table princière, des chefs cuisiniers, des pêcheurs, des meuniers, des chasseurs et des jardiniers ;
  • Vistiernic : collecteur d'impôts ;
  • Vornic : maire d'un village, ou du palais princier, chargé de surveiller la cour et la conduite des affaires intérieures du pays, il a des pouvoirs judiciaires ;
  • Mare Vornic : premier gentilhomme du sfat domnesc avec la tâche d'arbitre et juge de la cour princière.

Époque moderneModifier

Début du déclin politique de la noblesse roumaineModifier

À partir du XVIIe siècle mais surtout après le traité de Koutchouk-Kaïnardji de 1774, un grand nombre de familles grecques de Constantinople, les phanariotes, ont été intégrées à la noblesse roumaine, au point de marginaliser l'ancienne classe de boyards autochtones, notamment en Moldavie. Des révolutions anti-aristocratiques secouent les trois principautés et, après chacune, des réformes réduisent progressivement les privilèges de la noblesse : révolution transylvaine de 1784, révolution moldo-valaque de 1821 et révolution roumaine de 1848. Au milieu du XIXe siècle, la renaissance culturelle roumaine (à laquelle une partie de la noblesse roumaine a pris part), remet en question la domination économique, politique et culturelle des boyards et des monastères, à mesure qu'émergent une classe intellectuelle et une classe moyenne roumaines en Valachie et Moldavie qui s'unissent en 1859 pour former la Roumanie, qui reste nominalement tributaire de l’Empire ottoman jusqu’en 1877. En 1858 le boyard et prince de Moldavie et Valachie Alexandre Jean Cuza abolit les rangs et les dernières exemptions de taxes de la noblesse roumaine et sécularise les immenses domaines des monastères, partagés entre les paysans des villages concernés, qui forment ainsi une classe de petits propriétaires libres[28]. Toutefois, la noblesse roumaine conserve pour un temps l'essentiel de sa fortune, qui ne commence à être remise en cause qu'à la suite de la jacquerie paysanne roumaine de 1907[29].

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, la noblesse est confrontée à la modernité : ces vieilles familles de propriétaires terriens, les plus riches et cultivées du pays, ayant financé des églises, des hôpitaux et des écoles, y ont apporté la culture française et les idées des « Lumières » qui ont ensemencé la renaissance culturelle roumaine, mais elles en sont aussi les perdantes, car l'occidentalisation des institutions et les réformes, notamment agraires, qui suivent la jacquerie paysanne roumaine de 1907 et la Première Guerre mondiale les privent de la majeure partie de leurs fortunes et des sources de leur puissance. Elles gardent cependant un prestige culturel et éthique, car jusqu'au régime communiste, la société roumaine suit un code de valeurs puisant à la fois dans la courtoisie des anciens boyards et dans les valeurs des pays occidentaux, notamment la France qui était alors le modèle et l'alliée de la Roumanie[30]. Paul Morand, dans son livre Bucarest, décrit la vie, dans les années 1923-1940, des boyards et princes ayant perdu leur opulence et devant apprendre à travailler, à se lancer dans l'économie de marché, à s'intégrer à la société moderne, avec une préférence pour la haute bourgeoisie, particulièrement pour la bourgeoisie intellectuelle (professeurs, scientifiques, médecins, officiers, avocats, écrivains, artistes)[31].

Régime communiste et post-communismeModifier

Après la Seconde Guerre mondiale et l'abdication forcée du roi Michel Ier de Roumanie, le 30 décembre 1947, le régime communiste place les anciennes élites roumaines, qu'il considère comme « des exploiteurs, des parasites, des ennemis du peuple » dans la « case prison » : presque tous connaissent le système carcéral et concentrationnaire du nouveau régime, les pénitenciers fameux pour leurs tortures et leur mortalité de Gherla, Jilava, Pitești ou Sighet, les dizaines de camps de travail forcé du Bărăgan. Les survivants se voient confisquer non seulement leurs dernières terres mais aussi leurs domiciles et leurs biens historiques et culturels (collections artistiques, livres, documents de famille, meubles anciens…). Ils sont assignés à domicile dans des greniers, des entresols ou des caves sans confort, et, privés de toute retraite, ne peuvent se nourrir que grâce à l'aide de leur parentèle. Seul moyen de sortir de telles situations : faire une bruyante allégeance au régime et accepter de renseigner sa police politique, la Securitate, comme en témoigne Alexandre Paléologue. Beaucoup de descendants des familles nobles roumaines ont été emprisonnés, beaucoup sont morts en prison, tels que Constantin Brătianu, Gheorghe Brătianu, Mircea Vulcănescu, les princes Vladimir Ghika, Mihail Racoviţă et beaucoup d'autres. Parmi les nobles qui ont été emprisonnés et ont survécu, on peut citer Alexandru Budişteanu, Gheorghe Flondor, Constantin Noica, Alexandre Paléologue, Barbu Brezianu, Mihai Sturdza, Marie Cantacuzène[3]

Par ailleurs, des centaines de descendants des anciennes familles roumaines s'exilent en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Italie. Le « premier exil » date des 34 premiers mois du régime communiste de Roumanie, alors que le Parti communiste roumain avait déjà pris le pouvoir (le ) grâce à l'occupation soviétique (depuis le ), mais que la Roumanie était toujours une monarchie dont les frontières n'avaient pas encore été fermées : ce « premier exil » compte des personnalités, des politiciens, des gens riches, d'anciens officiers ou intellectuels qui ont poursuivi leurs vies en Occident et ainsi évité de subir la répression communiste. Après la fermeture de la frontière, durant les décennies suivantes, il fallait risquer sa vie pour réussir à s'échapper à travers les chicanes du rideau de fer. Les familles ayant réussi l'aventure sont donc considérées comme des héros en exil, mais comme des traîtres par le régime. Plus tard, dans les années 60 et 70, l'état communiste a commencé à « vendre » les candidats à l'exil, en réclamant, pour accorder des visas de sortie aux demandeurs, des taxes en devises fortes aux « répondants » d'Occident au prorata du niveau d'instruction, le plus souvent élevé chez les descendants de la noblesse et de la bourgeoisie. Enfin, au cours des années 80, il y eut une dernière « vague » de fuyards, dont les motivations n'étaient pas seulement les persécutions sociales ou idéologiques, mais aussi les pénuries économiques, liées à la dégradation de la situation sous la gouvernance des époux Ceaușescu[32].

Après chute de la dictature communiste en 1989, la classe des boyards a été réhabilitée dans l'historiographie roumaine, mais les descendants qui ont revendiqué la restitution de leurs biens nationalisés par le régime communiste, ont pour la plupart échoué en raison de la complexité des procédures, des preuves exigées et du coût des démarches judiciaires. La plupart des survivants en Roumanie ont perdu leur statut social ainsi qu'une grande partie de leur mémoire familiale, car faire état de ce que le parti communiste roumain appelait une « origine sociale malsaine » (origine socială nesănătoasă) pouvait conduire en prison[3].

Familles de la noblesse roumaine (liste non-exhaustive)Modifier

BibliographieModifier

  • Octav George Lecca, Familiile boerești române : genealogia a o sută de case din Țara Românească și Moldova (« Les familles nobles roumaines : généalogie de cent maisons de Valachie et Moldavie »), Bucarest 1911.
  • V. Costăchel, P. P. Panaitescu, A. Cazacu, (ro) Viața feudală în Țara Românească și Moldova (secolele XIV–XVI) (« La vie féodale en Valachie et Moldavie (XIVe / XVIe siècles »), Editura Științifică, Bucarest 1957.
  • Ștefan Ionescu, (ro) Bucureștii în vremea fanarioților (« Bucarest au temps des Phanariotes »), Editura Dacia, Cluj 1974.
  • Neagu Djuvara, (ro) Între Orient și Occident. Țările române la începutul epocii moderne (« Entre Orient et Occident, les pays roumains au début de l'époque moderne »), éd. Humanitas, Bucarest 2009. (ISBN 978-973-50-2490-1)
  • Keith Hitchins, (en) Rumania : 1866–1947, Oxford University Press, 1994

Notes et référencesModifier

  1. János Mihályi de l’université de Budapest : Máramarosi diplomák a XIV és XV századbol- « Chartes de Marmatie des XIVe et XVe siècles », Sighet, 1900, p. 619 et suiv., et Alexandru Filipașcu de l’université de Cluj : L’Ancienneté des Roumains de Marmatie (en français), éd. du Centre d’études et de recherches transylvaines de l'université Ferdinand-Ier de Sibiu, Bibliotheca rerum Transsilvaniæ, 1945, p. 8 à 33
  2. Emmanuel Beau de Loménie, Naissance de la nation roumaine, de Byzance à Etienne-le-Grand de Moldavie, réf.: KXI-14679, Paris 1937.
  3. a b et c Filip-Lucian Iorga, (en) The Memory of the Romanian Elites, in : Analele Universităţii din Craiova, Seria Istorie, An XIX, n° 2 (26)/2014, pp. 157-172, lire en ligne [1]
  4. Neagu Djuvara, Les pays roumains entre Orient et Occident : les Principautés danubiennes au début du XIXe siècle, Publications Orientalistes de France, 1989 et Jean-Michel Cantacuzène, Mille ans dans les Balkans, Éditions Christian, Paris, 1992. (ISBN 2-86496-054-0)
  5. Michel Huberty, Alain Giraud, L'Allemagne dynastique, tome V : Hohenzollern, Waldeck, 1988.
  6. En Transylvanie, le jus valachicum garanti par la charte des privilèges de 1383 est mis en cause après 1366, par l'édit de Turda du roi Louis Ier de Hongrie qui conditionne l'accessibilité à la congregatio generalis et à la Diète à l'appartenance à l'Église catholique. Bien que l'édit ne le mentionne pas ouvertement, cela en exclut les orthodoxes, c'est-à-dire la majorité des Transylvains. Après 1437–38, l'échec de la révolte de Bobâlna achève de remettre en question les droits des joupans et des boyards roumains qui doivent choisir entre d'une part la perte de leurs privilèges et la chute dans le servage, ou d'autre part leur intégration, par passage au catholicisme, dans la noblesse hongroise, avec le titre d’ispán (comte) : Ioan Aurel Pop, Romanians and Romania : a brief History, Columbia University Press 1999, (ISBN 0-88033-440-1) ; A. Dragoescu, Transilvania, istoria României, 2 volumes, Cluj 1997–1999 et manuel scolaire de Felicia Adăscăliței et Liviu Lazăr Manual de istorie pentru clasa a 12-a - éd. Corvin, Deva 2007, (ISBN 978-973-622-369-3).
  7. Eugène Rizo Rangabé, Livre d'or de la noblesse phanariote en Grèce, en Roumanie, en Russie et en Turquie, impr. S. C. Vlastos, Athènes, 1892 (Lire en ligne)
  8. Stefan Lemny, Les Cantemir : l'aventure européenne d'une famille princière au XVIIIe siècle, éd. Complexe, 2009.
  9. Mihai Dumitru Sturdza, Dictionnaire historique et généalogique des grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, Paris, chez l'auteur, 1983 (ASIN B0000EA1ET) et du même auteur (ro) Familiile boierești din Moldova și Țara Românească (encyclopédie historique, généalogique et biographique des « Familles de boyards de Moldavie et de Valachie », Ed. Simetria, Bucarest vol. I - 2004, vol. II - 2011, vol. III - 2014
  10. Alexandru Avram, Mircea Babeş, Lucian Badea, Mircea Petrescu-Dâmboviţa et Alexandru Vulpe (dir.), (ro) Istoria românilor : moştenirea timpurilor îndepărtate (« Histoire des Roumains : l'héritage des temps anciens ») vol.1, éd. Enciclopedică, Bucarest 2001, (ISBN 973-45-0382-0) et Alain Ducellier, Michel Kaplan, Bernadette Martin et Françoise Micheau, Le Moyen Âge en Orient, Paris, 2014.
  11. László Rásonyi, Contributions à l’histoire des premières cristallisations d’état des Roumains : l’origine des Basarabas, in : Archivum Europae Centro-Orientalis, tome I/1-4, Budapest, 1935 [1931 ?] (pp. 221-253).
  12. Stelian Brezeanu, (ro) Identități și solidarități medievale : controverse istorice (« Identités et solidarités médiévales : les controverses historiques »), éd. Corint, Bucarest 2002.
  13. Neagu Djuvara, Les pays roumains entre Orient et Occident : les Principautés danubiennes au début du XIXe siècle, Publications Orientalistes de France, 1989
  14. Robert John Weston Evans, T. V. Thomas, (en) Crown, Church and Estates : Central European politics in the sixteenth and seventeenth centuries, Macmillan, 1991, p. 80-81.
  15. (en)Jean W. Sedlar, East Central Europe in the Middle Ages, 1000–1500 [« L’Europe Centrale et de l’Est au Moyen Âge »], University of Washington Press, 2011 (ISBN 0-295-97291-2).
  16. a et b Lettres sur la Valachie, F.R., De Rignoux, 1821, Paris, p.80-89 Lire en ligne
  17. (en)Jean W. Sedlar, op.cit. [2].
  18. 1. FRF (franc français) en 1850, vaut aujourd'hui 3,27 EUR ; Lire en ligne
  19. Le Marele Hrisov a été publié in extenso dans le Mercure de France de juillet 1742
  20. et Tache Papahagi, (ro) Românii din punct de vedere istoric, cultural și politic (« Les roumains du point de vue historique, culturel et politique »), Bucarest 1915.
  21. Jean Nouzille La Moldavie, Histoire tragique d'une région européenne, Ed. Bieler (2004), (ISBN 2-9520012-1-9)
  22. Mihail Dimitri Sturdza, Dictionnaire historique et généalogique des grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, M.-D. Sturdza, Paris, chez l'auteur, 1983 (ASIN B0000EA1ET).
  23. Félix Colson, De l'état présent et de l'avenir des principautés de Moldavie et de Valachie, Paris 1839, p.74-78 Lire en ligne
  24. Jean-Michel Cantacuzène, Mille ans dans les Balkans, Éditions Christian, Paris, 1992. (ISBN 2-86496-054-0)
  25. Camille Leynadier, Histoire des Peuples et des Révolutions de l'Europe depuis 1789 jusqu'à nos jours, tome VI : Grèce, Librairie historique, Paris 1847.
  26. Joëlle Dalegre, Grecs et Ottomans 1453-1923 : de la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman, L’Harmattan Paris (2002) (ISBN 2747521621).
  27. Nicolae Iorga, Histoire des Roumains et de la romanité orientale, Université de Bucarest, 1945
  28. Keith Hitchins, (en) The Rumanian National Movment in Transylvania, 1780-1849, Harvard University Press 1969 ; Dan Berindei, Revoluția Română din 1848-1849 (« La Révolution roumaine de 1848-1849 »), Fondation culturelle roumaine, Bucarest 1997 ; Claude Karnoouh, L'Invention du peuple, chroniques de la Roumanie, Arcantère, Paris 1990; seconde édition revue, corrigée et augmentée d'une longue postface sur les années 1989-2007, L'Harmattan, Paris 2008.
  29. Philip Gabriel Eidelberg & John R. Lampe, (en) The Great Rumanian Peasant Revolt of 1907, Origins of a Modern Jacquerie, ed. E. J. Brill, Leyden 1974.
  30. Claude-Émile Gaudin, Du soulèvement des nations chrétiennes dans la Turquie européenne, ses causes, ses résultats probables, son influence présumable sur les intérêts présents et futurs de l'Europe en général et sur ceux de la France en particulier, Paris, Imprimerie Trouvé, 1822, 119 pages, en ligne [3].
  31. Paul Morand, Bucarest, Plon, Paris 1935
  32. Edward Behr, (en) Kiss the Hand You Cannot Bite : The Rise and Fall of the Ceaușescus, Villard Books, 1991, (ISBN 9780679401285).

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