Ouvrir le menu principal

Tintin au Tibet

album des Aventures de Tintin
Page d'aide sur l'homonymie Pour l’article homonyme, voir Tintin au Tibet (jeu vidéo).

Tintin au Tibet
20e album de la série Les Aventures de Tintin
Image illustrative de l’article Tintin au Tibet

Auteur Hergé
Genre(s) Franco-Belge
Aventure

Personnages principaux Tintin
Milou
Capitaine Haddock
Tchang
Lieu de l’action Drapeau de la France France
Drapeau de l'Inde Inde
Drapeau du Népal Népal
Drapeau du Tibet Tibet

Éditeur Casterman
Première publication 1960
Nb. de pages 62

Prépublication Le Journal de Tintin
Albums de la série Les Aventures de Tintin

Tintin au Tibet (Les Aventures de Tintin : Tintin au Tibet, Hergé, 1960, Belgique) est le vingtième album de bande dessinée des Aventures de Tintin.

SynopsisModifier

 
Katmandou : Changu Narayan, le « big temple » de la page 12

En vacances à Vargèse, station savoyarde imaginaire, avec le capitaine Haddock et le professeur Tournesol, Tintin apprend par le journal une catastrophe aérienne au Tibet. Lors d’une partie d’échecs avec le capitaine, il s’assoupit et fait un cauchemar : il hurle le nom de son ami Tchang, rencontré dans l'album Le Lotus bleu ; il l'a vu affaibli, seul dans la neige, l’appelant au secours.

Le lendemain, Tintin reçoit, coïncidence, une lettre de Tchang, qui lui annonce sa visite en Europe. Or il devait arriver par l’avion qui s’est écrasé dans l'Himalaya dans le massif du Gosainthan.

Tintin repense alors à son cauchemar et y voit un message réel. Il ne croit pas à la mort de son ami et part à sa rescousse au Népal.

Tintin et le capitaine Haddock partent donc, via New Delhi, pour Katmandou, capitale du Népal. L’oncle et le cousin de Tchang leur présentent Tharkey, sherpa népalais, qui s’est déjà rendu sur le lieu du crash, mais refuse de les y conduire, jugeant le risque inutile. Le capitaine réussit cependant à le convaincre.

 
Le yéti

L’expédition se met en route, émaillée d’incidents : Milou a ingurgité du whisky et échappe de peu à la noyade. Puis les porteurs, effrayés par la présence aux alentours du yéti attiré par le whisky, les abandonnent.

Près de l'épave, Tintin découvre une grotte dans laquelle Tchang a gravé son nom ; il a donc bien survécu. En ressortant de la grotte, Tintin surpris par une tempête de neige, aperçoit une silhouette qui est celle du yéti ; il tombe dans une crevasse et en réchappe.

Mais si Tchang a pu survivre, comment le retrouver dans cette immensité glacée ? Ils doivent se résigner à abandonner les recherches.

Mais en repartant, Tintin aperçoit une écharpe accrochée à une paroi rocheuse. Tintin convainc le capitaine de suivre cette nouvelle piste, mais Tharkey préfère repartir. Il fait ensuite demi-tour, se reprochant sa lâcheté face à « un blanc qui va au secours d’un jeune garçon jaune ». Son retour providentiel sauve Tintin et Haddock, qui durant une escalade, était tombé dans le vide. Suspendu à Tintin qui faiblissait, il était prêt à se suicider pour lui permettre de survivre. Ils rebroussent alors chemin.

 
Monastère tibétain

Trois jours après, ils sont victimes d’une avalanche. Mais ils sont près d'un monastère, dont l'un des moines, Foudre-Bénie, a le don de clairvoyance : il se met à léviter et annonce que des hommes sont exténués dans les environs. Milou, seul rescapé, les met sur la voie ; ils sont recueillis au monastère.

Ils vont repartir quelques jours plus tard, quand Foudre-Bénie, en touchant l’écharpe de Tchang, a une autre vision et voit ce dernier dans une grotte, le « Museau du Yack », avec le yéti.

Tintin décide alors de s’y rendre, rejoint par le capitaine, tandis que Tharkey, blessé, repart au Népal. Après trois jours d’attente devant la grotte, profitant d'une absence du yéti, Tintin se rend à l’intérieur où il retrouve enfin son ami. Ils échappent de peu au retour du yéti, qui se sauve effrayé par le flash de l'appareil de Tintin.

Tchang explique que seul rescapé de l'accident, il a été recueilli et nourri par le yéti, qui s'est avéré capable de compassion et de sentiment fraternel pour une autre espèce ; mais il l'avait éloigné de l'avion lorsque les secours étaient venus, craignant que ceux-ci ne lui enlèvent son ami.

Tintin et Haddock ramènent Tchang vers le monastère dont les occupants, prévenus par Foudre-Bénie, les accueillent par une procession solennelle. Le yéti observe de loin le départ du garçon qu'il avait adopté.

PersonnagesModifier

 
Moines tibétains

Autour de l’œuvreModifier

Contexte d’écritureModifier

 
Un chörten : « Toi passer à gauche, sahib », page 21.

À l'époque précédant cet album, Hergé sollicite l'aide d’un psychanalyste, le professeur Ricklyn de Zurich, élève de Jung. L'auteur traversait une crise du fait d'aimer une autre femme que son épouse, avec qui la vie ne lui semblait plus possible[1].

Au professeur, Hergé a raconté ses rêves, des rêves de blanc — le blanc de Tintin au Tibet. Le conseil du professeur a été d’arrêter temporairement le travail afin de tuer « le démon de la pureté », indication heureusement contournée.

Cet album, achevé non sans mal, constitue une réponse à cette crise. Il livre dans ce volume une part intime, qui apporte à cette histoire, cette identité, cette authenticité, ce ton particulier. Ce « chant dédié à l'amitié », comme le qualifie l'auteur, qui est un des rares albums sans « méchant » ni armes à feu[a], est aussi le préféré de l'auteur[2].

Le film La Neige en deuil, d'Edward Dmytryk, adapté d'un roman d'Henri Troyat et sorti sur les écrans en 1956, comporte des séquences qui ont dû marquer la mémoire d'Hergé, notamment celle qui montre l'arrivée de deux guides sur les lieux d'un accident d'avion. Le paysage montagneux, les débris disséminés dans la neige, les couleurs de la scène, se retrouvent dans l'album. La BD comme le roman reprennent l'accident du Malabar Princess dans le massif du Mont-Blanc en 1950. Cet avion était un Lockheed Constellation, le même modèle qui mène les héros jusqu'à New Delhi. Cette tragédie ayant fait quarante-neuf morts (en comptant le chef des guides qui dirigeait la colonne de secours, René Payot), sans aucun survivant, servit aussi de base pour Malabar Princess. Dans ce film de Gilles Legrand sorti en 2004, Gaspard (Jacques Villeret) lit avec son petit-fils... Tintin au Tibet. Comme la réalité rejoint parfois la fiction, en 1992 eut lieu une catastrophe similaire (en) à celle de la BD. Un Airbus A310 de la Thai Airways International s'écrase dans la région de Langtang, sur ce même massif du Gosainthan où s'était déjà écrasé le DC-3 de Tchang. Mais contrairement au crash dans Tintin, il n'y eut pas de survivant[2].

Dans l’édition originale de Tintin au Tibet, l’avion qui s’écrase appartient à la compagnie Air India, la même qui assurait le vol du Malabar Princess. Mais celle-ci a aussitôt protesté pour cette mauvaise publicité. L’éditeur changea le nom de la compagnie en « Sari Airways » dans les éditions suivantes. On reconnaît l’édition originale de cet album au nom de la compagnie écrit dans l’article de journal qui relate le crash. Cependant, le nom de « Air India » reste visible sur l’avion à la fin de l’album lorsque Tchang raconte l’accident[2].

L'écriture de l'œuvre intervient également à la fin de la grande décennie de l'alpinisme que furent les années 1950, au cours desquelles tous les sommets de plus 8 000 mètres furent conquis, ces sommets se trouvant exclusivement dans les massifs de l'Himalaya et du Karakoram.

Hergé et TchangModifier

La relation avec Tchang ne s’arrête pas à l’ouvrage de Tintin au Tibet. Hergé cherchait Tchang Tchong-Jen avec presque autant d’obstination que Tintin.

Tchang Tchong-Jen et Hergé se sont rencontrés avant Le Lotus bleu. Cet étudiant était rentré en Chine à la fin des années trente, et ils ont perdu le contact peu après, du fait de la guerre, de la révolution de 1949, tous obstacles aux relations entre Occidentaux et Chinois.

En 1976, dans un restaurant, Hergé, comme à son habitude, ne manqua pas dès qu’il était en relation avec des Chinois, de leur demander s’ils connaissaient un certain Tchang Tchong-Jen. Il apprit que Tchang était directeur d’une académie de sculpture à Shanghaï.

Hergé lui envoya Le Lotus bleu en couleur et Tintin au Tibet, version officiellement interdite en Chine. Gérard Valet, journaliste français travaillant en Belgique, co-auteur du film Moi Tintin, eut l’idée et entreprit l’organisation du retour de Tchang en Belgique. Une rencontre qui devait se produire au cinquantième anniversaire de Tintin, eut finalement lieu en 1981. Tchang Tchong-Jen fut accueilli comme un chef d’État à l’aéroport de Zaventem lors de retrouvailles émouvantes.

Le travail documentaire d'HergéModifier

 
Piments séchant dans les rues de Katmandou

Hergé ne quitte pas ses studios de l’avenue Louise, à Bruxelles. Mais comme à son habitude, il effectue un travail de documentation précis et minutieux, avec son équipe passionnée, pour créer une œuvre au décor réaliste. Il consulte Regards vers l’Annapurna et Annapurna, premier 8000 (1951) de Maurice Herzog (illustré par des photos de Marcel Ichac, qui lui serviront également), Tibet secret (1952) de Fosco Maraini, Sept ans d'aventures au Tibet (1952) et Meine Tibet-Bilder (1953) de Heinrich Harrer. Il se base aussi sur les écrits d'Alexandra David-Néel, dont les Initiations lamaïques (1930), précieuse mine d'informations, dont il tire plusieurs éléments qu'il réutilisa pour son album. Citons entre autres : la tchang (bière d'orge), la tsampa (farine d’orge du Tibet grillée, habituellement mêlée de thé au beurre de yack) le salut tibétain en tirant la langue, la lamaserie, les phénomènes surnaturels (lévitation et visions du moine Foudre Bénie), etc. Pour représenter les décors, il se sert de photographies de Katmandou, de Delhi et de paysages tibétains, prises dans sa collection de National Geographic Magazine. C'est aussi là qu'il trouve les photos composant le dossier "Alpinisme" de sa documentation. Pour la représentation du yéti, il s'aide de plusieurs numéros de Paris Match : un de 1950 montrant des empreintes mystérieuses et le no 337 du 10 septembre 1955[2],[3].

Certains de ses collaborateurs, captivés par ces recherches, se sentaient bouddhistes.[réf. nécessaire]

 
Massif du Shishapangma (Gosainthan), Himalaya, où s'est crashé l'avion de Tchang

Pour le yéti, Hergé est aidé par Bernard Heuvelmans, déjà consulté pour des albums précédents, comme On a marché sur la lune. Heuvelmans est le créateur de la cryptozoologie, science des animaux oubliés ou cachés. Il publie deux livres à propos du yéti : Sur la piste des bêtes ignorées (1955) et L’homme de Néanderthal est toujours vivant (1974). Dédicaçant un exemplaire du premier à Hergé, il lui suggère que son héros parte « un jour sur cette piste » avec l'espoir qu'il réussisse à « percer quelques-unes des énigmes posées ici ». À son tour, le scientifique se voit dédicacer l'album, évoquant « l'adorable homme des neiges ». Le bédéiste suit donc le conseil de son ami et, fin 1957, dans la marge de la dernière planche de Coke en stock, il griffonne ces mots : « Abominable homme des neiges. Pourquoi partent-ils au Tibet : le yéti ? ». Il consulte cet ouvrage, élaborant son habitat, de son mode de vie[2],[3].

 
Juillet 1964 : Une équipe d'alpinistes chinois escalade le Gosainthan

Il s'aide aussi de témoignages de ceux qui auraient vu le yéti, retenant ceux qu'il juge fiables, notamment Maurice Herzog, qu'il rencontre à Paris. Cet alpiniste, dont les récits de ses exploits sont contestés, se vante à tort d'être à l'origine de la trame de l'album et d'avoir fait découvrir le yéti à Hergé, qui n'en aurait jamais entendu parler. Sauf que lorsque celui-ci le rencontre, son projet est avancé depuis longtemps et il connaît déjà cette créature. Toutefois, l'alpiniste inspire au moins l'auteur pour le nom du guide sherpa, Tharkey, du nom du guide qui l'accompagne lors de son expédition à l'Annapurna de 1950 : Ang Tharkey[2].

Le monastère tibétain de Khor-Biyong est sans doute du courant bouddhiste tibétain Gelugpa comme on le voit aux coiffes jaunes des moines, qui portent aussi le kesa. Milou s'y voit arrêté par des dob-dob, moines tibétains entraînés aux arts martiaux, qui ont pour rôle d'assurer la sécurité des lieux. Le surlendemain, le capitaine se réveille face à deux effrayantes statues. Celle de droite reprend peut-être une photo prise par Heinrich Harrer dans le temple de Jokang, à Lhassa. Cette même personne influence sans doute, plus largement, le travail de l'auteur de par ses écrits et ses photos. En revenant à ce monastère avec Tchang, les héros sont accueillis par une procession de moines. Parmi les objets qu'ils portent, on remarque une ghanta tenue par celui de devant, clochette employée dans les rituels hindous, évoquant la sagesse. Les deux trompes, dans lesquelles le capitaine ne résiste pas à l'envie de souffler, sont des dungchen, produisant un son très grave se répercutant en écho sur les parois montagnardes, évoquant la vibration primordiale de l'univers. Enfin, les tambours à manche sont des lag nga. Le Rinpoché, appelé ici « Grand précieux », remet à Tintin une khatag pour le récompenser de ses efforts. Il s'agit d'écharpe traditionnelle de prière, très courante dans le bouddhisme tibétain, qui témoigne du respect profond que l'on éprouve envers son récipiendaire[4],[5].

La religion imprègne donc grandement cette aventure, aussi évoquée à travers les chörtens. Comme il est indiqué dans la bande dessinée, ils doivent être contournés par la gauche en signe de déférence. En revanche, ces monuments sont représentés de manière erronée, puisqu'ils comportent normalement treize disques empilés.

Lors des passages des protagonistes dans les villes de New Delhi et de Katmandou, l'auteur en profite pour représenter ou évoquer des monuments des deux villes. Dans la première, ils visitent le Qûtb Minâr et le Fort-Rouge et auraient bien vu aussi le Jama Masjid (grande mosquée) et le Raj Ghat (mémorial à Mohandas Gandhi), s'ils en avaient eu le temps. Dans la seconde, après avoir vu du hublot de leur avion le Swayambunath (site bouddhiste sur une colline), ils déambulent sur la place du Darbâr, passant devant le « big temple »[5].

 
Tenzing Norgay en 1953, sherpa, lors de son ascension de l'Everest avec Edmund Hillary.

Les Sherpas, membres d'un groupe ethnique originaire du Tibet, sont mis à l'honneur, à travers Tharkey. Réputés pour leur robustesse et leur habitude de la vie en haute montagne, ils deviennent rapidement indispensables aux alpinistes projetant d'escalader les sommets. Le plus célèbre est Tenzing Norgay, qui accompagne le Néo-zélandais Edmund Hillary dans la première expédition connue jusqu'au sommet de l'Everest, en 1953.

Le travail documentaire d'Hergé pour cet album ne concerne pas seulement tout ce qui a trait aux pays visités par Tintin et leurs cultures. Plus étonnamment, il a aussi servi, par exemple, pour l'ameublement design du chalet au début de l'album, inspiré par celui de Jean Prouvé. Le bédéiste avait d'ailleurs l'habitude pour créer ses décors de s'inspirer de magasines d'ameublements. Il en découpait les images des objets qui l'intéressaient et les conservaient, pour les reproduire dans ses vignettes[6].

ComplémentsModifier

  • Dans la première case de la dernière page, on peut voir la silhouette de Foudre Bénie flotter au-dessus de la lamaserie. Cette silhouette est un ajout dans l'album par rapport à la parution dans Le Journal de Tintin.
  • Une page a été supprimée de la version finale de l’album : juste après que le capitaine Haddock a fait exploser son réchaud, Tintin se précipite en disant : « Votre sac, Capitaine ! Il va flamber ! » puis dégage le réchaud d’un coup de pied. Le feu atteint cependant un sac contenant des fusées de détresse qui s’allument, volent et explosent.
  • Dans la première page parue en 1958 dans le Journal de Tintin, la case du haut représente une vue panoramique de Vargèse. Cette case a été supprimée dans l’album pour y placer le titre.
  • Le titre original choisi par Hergé pour cette histoire était Le Museau de la vache, titre rejeté par l’éditeur Casterman, préférant pour des raisons commerciales un titre évoquant le Tibet[7].
  • Page 11, le capitaine ne voit pas un coolie porteur qu'il bouscule puis invective injustement, mais le porteur lui répond vertement en langage hindi[à vérifier] (et non en népalais) : « Pourquoi ne pouvez-vous pas regarder devant vous ? ». Page 14, le même porteur hurle : « Encore le même ! »
  • Page 12, ils rencontrent un Népalais qui répète « Hi hi hi ! ». Dans la version anglaise de l'album ça devient « Yes please ! », qui est un tic réel du langage local.
  • Hergé présente le yéti de la même manière que Ranko, le gorille de L'Île Noire. Tous les deux se révèlent être des créatures sensibles, loin de l'horrible bête décrite par tout le monde. L'un comme l'autre sont inspirés de King Kong, personnage qui n'est finalement pas aussi monstrueux qu'il n'en a l'air[2].

Prix Lumière de la vérité 2006Modifier

Le Dalaï-lama, chef temporel et spirituel du gouvernement tibétain en exil, a remis le 1er juin 2006, à Bruxelles, le prix Lumière de la vérité 2006 à la Fondation Hergé. Ce prix, un des plus prestigieux du mouvement tibétain International Campaign for Tibet (ICT), récompense sa contribution significative à faire connaître le Tibet auprès du grand public. Le chef religieux a d'ailleurs lu cet album en anglais en 2003, à Dharamsala[4].

Tintin au Tibet a ainsi présenté ce pays à de nombreux lecteurs et a participé à sa popularité dans le monde occidental. Un peu comme Les Horizons perdus, roman de James Hilton paru en 1933, avec son monastère de Shangri-La, qui lui aussi favorisa l'intérêt du public pour le Tibet[4].

Portée philosophiqueModifier

Publié bien après l’album Tintin au Congo (1931, dans Le Petit Vingtième), Tintin au Tibet marque la profonde évolution de la vision d'Hergé sur les peuples non européens. Son ouverture à l’autre et à la différence s’étend même à l'animal. Selon Michel Serres, Hergé exprime que « même l’innommable peut être bon ». Cet album invoque une nouvelle justification à l’aventure : le voyage humanitaire.

Pour Laurent Deshayes et Frédéric Lenoir, le thème de l'amitié entre Tintin et Tchang, mais également entre Tchang et le yéti, renvoie à la compassion et à l’altérité : « il faut dépasser la peur de la différence de l'autre pour découvrir les forces d'amour et de bonté qui résident en lui »[8].

Portée politiqueModifier

Contrairement à ses habitudes, Hergé ne fait aucunement allusion au contexte politique de son époque. Pourtant, le Tibet vivait alors une série de bouleversements historiques, avec l'Intervention militaire chinoise en 1950, marquant le début de la campagne de la Chine pour prendre le contrôle du territoire tibétain. Ce qui aura pour conséquence des mouvements de révolte, puis un soulèvement en 1959. Mais cela provoquera aussi cette même année la fuite en Inde du 14e dalaï-lama, qui forme le gouvernement tibétain en exil à Dharamsala, ainsi que celle d'environ 100 000 Tibétains dans ce même pays.

Mais à l'époque de la rédaction de l'épisode, l'Europe était très mal informée de la situation tibétaine. Et surtout, elle n'intéressait pas Hergé qui avait volontairement mis de côté toute allusion politique pour se concentrer sur son histoire d'amitié, d'expédition en haute montagne et de rencontre avec le yéti, explique Benoît Peeters. De plus, le Tibet demeure marginal dans le récit, comme l'explique Philippe Paquet. L'auteur, après avoir représenté de manière précise les villes de New Delhi et Katmandou, fait évoluer ses personnages dans un espace géographique volontairement flou, une contrée mythique : l'Himalaya. Philippe Goddin détaille que « le contexte tibétain n'était pas essentiel : Hergé voulait amener Tintin dans une région, au sens vague, où existait une culture, une croyance, qui l'intéressaient, et qui aura une grande importance dans la suite de sa vie, lorsqu'il se tournera vers les philosophies orientales. »

Paradoxalement, la politique rattrapera l'album, en particulier sous l'impulsion de la veuve d'Hergé, Fanny Rodwell, l'érigeant en emblème de la cause tibétaine. C'est ainsi que fut organisé à Bruxelles l'exposition "Au Tibet avec Tintin", mêlant la bande dessinée à la défense de la culture de cette région[3].

En 2001, l’éditeur chinois de l’album, China Children Publishing House, après un accord avec l’éditeur belge Casterman, publie une traduction depuis l’anglais de tous les albums de la collection. Les formats, papiers et dessins des 10 000 exemplaires sont identiques à ceux de langue française et ne diffèrent que par les couvertures souples et plastifiées. Mais le titre devient : Tintin au Tibet « chinois ». L'anomalie est relevée par un journaliste belge lisant le chinois, et rendue publique lors de la présentation officielle de la version chinoise. La famille d’Hergé, informée, manifeste son opposition en menaçant de cesser toute collaboration avec l’éditeur, arguant que cette transformation du titre dénature l’œuvre[9]. Probablement à la demande des autorités chinoises, l’éditeur chinois refuse la réimpression en format d’origine et en petit format (15,5 × 21 cm) de Tintin au Tibet sous son titre initial qui disparaît donc de la collection[10]. Puis Tintin au Tibet réapparait ainsi en chinois simplifié[11],[12] et les tirages qui comportent le titre pro-chinois sont aujourd'hui recherchés par les collectionneurs.

Pourtant, comme le souligne Philippe Paquet, « cet album est devenu emblématique d'une cause, alors que n'était pas son projet de départ. On y chercherait même en vain matière à soutenir ce genre d'interprétation. » Aussi, « pour beaucoup d'entre nous, l'image du Tibet est et restera celle de Tintin. Cet album a joué un rôle central dans l'intérêt pour cette partie du monde, grâce à son pouvoir évocateur considérable. » C'est donc cette mise de côté volontaire du contexte politique, son détachement de l'actualité le rendant intemporel, qui fait la force de l'album et le rend si populaire[3].

RécompenseModifier

L'album a été classé en 2012 à la première place du classement des cinquante BD essentielles établi par le magazine Lire[13].

AdaptationsModifier

Série animéeModifier

Cet album fut adapté dans la série animée de 1992.

Jeu vidéoModifier

Cette histoire a été adaptée : Tintin au Tibet par l’éditeur Infogrames, pour plusieurs consoles de jeu vidéo.

Notes et référencesModifier

NotesModifier

RéférencesModifier

  1. Dupuis Jérôme, « Le jour où Hergé a failli arrêter Tintin... », sur www.lexpress.fr, (consulté le 21 décembre 2015), « Il est en pleine crise artistique et surtout conjugale, tiraillé entre son épouse, Germaine, et son amour naissant pour Fanny, coloriste aux Studios Hergé. »
  2. a b c d e f et g Jacques Langlois et Jean-Marie Asselin, « Les personnages de Tintin dans l'histoire : Les événements qui ont inspiré l'œuvre d'Hergé », Historia, Hors-série,‎ , p. 80 à 89
  3. a b c et d Tintin : les arts et les civilisations, vus par le héros d'Hergé, p. 118 à 125
  4. a b et c Tintin les peuples du monde vus par le héros d'Hergé... et leur réalité aujourd'hui, GEO, , 2017 p., p. 126 à 140
  5. a et b Collectif, « Tintin à la découverte des grandes civilisations », Le Figaro Beaux-Arts magazine hors-série, Paris, (ISBN 978-2810501991)
  6. Inandiak, Tintin, Grand voyageur du siècle ; Tibet, sur les chemins de la sagesse, GEO, , p. 159 à 171
  7. Tintin au Tibet Archives Tintin Éditions Atlas
  8. Laurent Deshayes et Frédéric Lenoir, L’Epopée des Tibétains entre mythe et réalité, essai, Fayard, 2002, pages 248 et 249
  9. Agence France-Presse (AFP), « Une nouvelle aventure de Tintin au Tibet », sur La Libre.Be, Bruxelles, La Libre Belgique, (consulté le 13 août 2016).
  10. Agence France-Presse (AFP), « Tintin au Tibet retiré du marché chinois », sur La Libre.Be, Bruxelles, La Libre Belgique, (consulté le 13 août 2016).
  11. Agence France-Presse (AFP), « La version chinoise de Tintin au Tibet retrouve son titre original », sur La Libre.Be, Bruxelles, La Libre Belgique, (consulté le 13 août 2016).
  12. Françoise Pommaret-Imaeda, Le Tibet, une civilisation blessée, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard / Histoire » (no 427), , 159 p. (ISBN 978-2-070-76299-6, OCLC 300921161), p. 99
  13. Julien Bisson, La meilleure de toutes les BD: Tintin au Tibet, par Hergé, Lire.fr, 23 novembre 2012

AnnexesModifier

BibliographieModifier

  • Paul Gravett (dir.), « De 1950 à 1969 : Tintin au Tibet », dans Les 1001 BD qu'il faut avoir lues dans sa vie, Flammarion, (ISBN 2081277735), p. 217.
  • Pierre-Yves Bourdil, Hergé : Tintin au Tibet, Bruxelles, Éditions Labor, coll. « Un livre, une œuvre / Itinéraires », , 80 p. (ISBN 2-8040-0131-8)
  • Marc Fenoli, dossier « Au Tibet avec Tintin », art. « Tchang a disparu... », analyse de l’album Tintin au Tibet, Montagnes Magazine, no 174, octobre 1994.
  • Inandiak, « Tibet : Sur les chemins de la Sagesse », Géo, Paris « Hors-série », no 1H « Tintin, grand voyageur du siècle »,‎ , p. 152-165
  • Volker Saux, « Himalaya : Un Tibet vu de très loin », Géo, Paris « Hors-série », no 3H « Tintin : les arts et les civilisations vus par le héros d'Hergé »,‎ , p. 106-113

Articles connexesModifier

Liens externesModifier