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Charité

vertu théologale
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Guido Reni, La Charité, palais Pitti.

Dans le langage ordinaire, la charité est une vertu qui porte à désirer et à faire le bien d'autrui. Elle rend donc service aux gens. C'est donc un acte inspiré par l'amour du prochain[1]. Dans le langage des théologiens, elle désigne à la fois l'amour de Dieu pour lui-même et du prochain comme créature de Dieu[1]. La charité est en outre définie comme l'une des trois vertus théologales du christianisme (aux côtés de la foi et de l'espérance). Dans le judaïsme, elle est synonyme de justice.

ÉtymologieModifier

Le mot « charité » est la francisation du latin caritas, -atis, signifiant d'abord cherté, puis amour (et dont le mot anglais care, qui signifie le soin au sens le plus large, est l'un des dérivés). Cicéron, par exemple, prônait la « caritas generis humani », ce qu'on peut traduire par « amour du genre humain »[2]. C'est par caritas que saint Jérôme, dans sa traduction latine (dite Vulgate) de la Bible, rend le mot grec agapè du Nouveau Testament.

Le terme hébreu correspondant peut être hesed (חסד) qui signifie « générosité, bonté, bienveillance, grâce, miséricorde, etc. », selon le Nouveau dictionnaire international de théologie et d’exégèse de l’Ancien Testament[3] et que le dictionnaire Brown-Driver-Briggs traduit par « amour ». Le concept de hesed (charité, bonté, amour de Dieu et du prochain) apparaît 246 fois dans la Torah. Pour autant, le hesed s'inscrit dans le principe juif plus large de Tsedaka qui signifie « justice » et « droiture » et qui est une mitsva (c'est-à-dire un Commandement et une bonne action)[4].

Vertu théologaleModifier

La charité est la vertu reine des vertus : l'amour de Dieu et du prochain. Dans une perspective chrétienne, elle est la vertu théologale par laquelle on aime Dieu par-dessus toute chose pour lui-même, et son prochain comme soi-même pour l’amour de Dieu. Elle assure et purifie la puissance humaine d’aimer et l’élève à la perfection surnaturelle de l’amour divin. Paul de Tarse en a donné une définition dans la première épître aux Corinthiens au chapitre 13[5],[6]: « La charité prend patience, la charité rend service, elle ne jalouse pas, elle ne plastronne pas, elle ne s’enfle pas d’orgueil, elle ne fait rien de laid, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’irrite pas, elle n’entretient pas de rancune, elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle trouve sa joie dans la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle endure tout. [...] Les trois demeurent : la foi, l’espérance et la charité. Mais la charité est la plus grande. » (I Co 13, 1-7. 13). Supérieure à ces deux vertus, elle constitue le « lien de la perfection »[7].

Saint Thomas d'Aquin ira jusqu'à dire qu'elle est la forme suprême de toutes les vertus théologales, commentant un verset de saint Paul[8] ; la foi et l'espérance seraient rendues caduques par le retour de Dieu parmi les hommes, ne laissant de place qu’à l'exercice de la charité : « Maintenant donc demeurent foi, espérance, charité, ces trois choses, mais la plus grande d’entre elles, c’est la charité ». Dès le XIIe siècle, dans un monde confronté à l’urbanisation, la charité s’organise en même temps qu’émerge la réalité sociale des pauvres ; l’on distingue dès lors plusieurs catégories de pauvreté. Du point de vue théologique se généralise la notion de pauvreté volontaire (paupertas spontanea), adoptée par les moines dans un souci d’humilité et de vie apostolique. Cette pauvreté volontaire s’inscrit dans une démarche plus large d’imitation du Christ qui entraîne le développement de l’assistance pour une double raison : l’imitation des actes du Christ et la révérence des pauvres considérés comme des reflets de l’image de Jésus[9]. Ainsi, la charité constitue l’une des questions philosophiques centrales dès le XIIe siècle, puisque Bernard de Clairvaux, Aelred de Riévaulx, Guillaume de Saint-Thierry, Richard de Saint-Victor ou encore Pierre de Blois y consacrent d’amples réflexions.

Cette réflexion théorique aboutit à une classification des œuvres de miséricorde, codifiées au XIIe siècle comme suit[10] : nourrir les affamés, désaltérer les assoiffés, vêtir les démunis, soigner les malades, visiter les prisonniers, enterrer les morts, selon ce que préconise l’Évangile[11]. Ces six formes de don charitable représentent un devoir pour chaque chrétien, cependant le Moyen Âge voit les ordres religieux s’en emparer jusqu’à s’en faire une règle pour certains. Ainsi, les Antonins, les Trinitaires, les frères du Saint Esprit et bien entendu les Hospitaliers pratiquent cette charité et la transforment en une pratique d’assistance collective dès le XIIe siècle.

Le mot « charité », dans son sens religieux initial, est associé à l'idée de transcendance[12], alors que le sens du mot « amour » est plus général.

Dans le judaïsmeModifier

 
Timbre-vignette au bénéfice des orphelins de Charity Chaye Olam à Jérusalem, années 1940

Dès le commencement de la prière du matin, l'homme dit : « Voici les devoirs (à accomplir ), qui n'ont pas de limites (fixées par la Torah) : L'abandon de l'angle du champ aux nécessiteux lors de la moisson (Lév, XIX, 9-10;22 ) ; l'offrande des Prémices et le sacrifice, lors des visites au Temple à l'occasion des fêtes de pèlerinage ; les actes de charité et l'étude de la Torah ». Et puis : « Voici les devoirs qui donnent à l'homme une jouissance dans ce monde, mais dont le fonds lui en reste conservé (afin d'en jouir) dans le monde futur : la piété envers père et mère, la pratique de la charité, la fréquentation de la Maison d'Étude, matin et soir ; l'hospitalité, la visite des malades, l'assistance au mariage (des indigents), la conduite du mort (à sa sépulture), le recueillement dans la prière, la médiation de la paix entre un homme et son prochain (et entre les époux) mais l'étude de la Torah équivaut à tous (les autres devoirs ci-devant énoncés) »[13],[14]. Le principe général s'inscrit dans les Gemilut-Hassadim (de gamol « accomplir, payer » et de hesed « générosité, bonté, grâce... ») qu'on pourrait traduire par « actes de bienfaisance ».

Le judaïsme a plutôt tendance à écarter le terme de « charité » car le possesseur de biens n'en est en réalité que le dépositaire (par la bienveillance et grâce divine), et s'il est juste et droit (et non pas charitable ou généreux), il doit faire acte de justice en les redistribuant car cette part de richesse ne lui appartient pas. Il ne s'agit pas d'un acte arbitraire mais d'un devoir naturel et d'une obligation de justice, légale, sociale, un acte méritoire pour le Juif qui reconnaît son devoir et l'accomplit : il paie ce qui est légitimement dû à autrui. De cette façon, il aide à corriger les inégalités dues à la pauvreté et réalise une partie du tikoun olam, la réparation du monde[15], à travers des actes récurrents de justice (dits de générosité ou charité).

Dans cette perspective, même le pauvre qui vit de la tsedakah (donc de la « charité » d'autrui) doit être lui-même juste et accomplir la mitsva de redistribuer une partie de ce qu'il a obtenu[16]. Ainsi, riches ou pauvres, tous les hommes ont l'opportunité de devenir partenaires de Dieu dans la nourriture du monde et dans la création, en constituant une chaîne qui suit le Commandement divin. En accomplissant ce devoir de justice, chacun permet donc à autrui d'y participer. Ainsi va la parole du Sage : « Bien plus que le riche fait pour le pauvre, le pauvre accomplit pour le riche »[4],[14],[17].

ReprésentationsModifier

  • Dans la tradition iconographique chrétienne, l'allégorie de la Charité est souvent celle d'une jeune femme allaitant des nourrissons. Les peintres italiens de la Renaissance représentent également la Charité sous les traits d'une jeune femme donnant le sein à un vieillard décharné. Ils reprennent ainsi le thème de la Charité romaine.
  • Le mot Caritas est inscrit dans l'image du Sacré-Cœur révélée à sainte Marguerite-Marie Alacoque. Le Sacré-Cœur est par conséquent devenu dans la religion catholique le symbole de la charité chrétienne issue de Dieu. C'était, par exemple, la devise du Père de Foucauld, avec l'image du Sacré-Cœur brodé sur sa poitrine.
  • Dans les rituels maçonniques en particulier dans celui du 18e degré Chevalier Rose Croix au Rite Écossais Ancien et Accepté (R.E.A.A.) il est fait mention des trois vertus théologales et le chevalier Rose Croix porte un bijou en sautoir représentant un pélican nourrissant ses petits, symbole de charité et d'amour.[réf. souhaitée]

Ambiguïté du conceptModifier

Dans le langage courant contemporain, le mot charité est à utiliser avec précaution car, selon certaines sensibilités, il peut être chargé de significations dérivées, éloignées du concept initial :

  • La charité est parfois considérée comme obligatoirement liée à une pratique religieuse, ce qui a pour effet de rendre l'utilisation du mot délicate dans le contexte des sociétés francophones contemporaines laïques ;
  • La charité est également perçue, dans certains contextes, comme une relation inégale impliquant une situation humiliante pour la personne aidée, et non comme un comportement social réellement bienveillant et utile[18].

Ces dérives de sens ont entraîné d'importantes restrictions d'usage du mot charité, qui a notamment disparu du vocabulaire administratif où il est remplacé par des notions alternatives jugées plus neutres (comme solidarité, action sociale, etc), et qui est même souvent utilisé avec une connotation péjorative dans le discours public.

Notes et référencesModifier

  1. a et b Encyclopédie Larousse, 1992
  2. « In omni autem honesto, de quo loquimur, nihil est tam illustre nec quod latius pateat quam coniunctio inter homines hominum et quasi quaedam societas et communicatio utilitatum et ipsa caritas generis humani. Quae nata a primo satu, quod a procreatoribus nati diliguntur et tota domus coniugio et stirpe coniungitur, serpit sensim foras, cognationibus primum, tum affinitatibus, deinde amicitiis, post vicinitatibus, tum civibus et iis, qui publice socii atque amici sunt, deinde totius complexu gentis humanae.» Cicéron, De finibus, livre 5 (chap. 23), § 65, mis en ligne par l'université de Nice. « Mais de tout ce qui est honnête, rien n'a plus d'éclat et ne s'étend plus loin que l'union des hommes avec leurs semblables; cette société et cette communauté d'intérêts, cet amour de l'humanité, amour qui naît avec la tendresse des pères pour leurs enfants, se développe dans les liens du mariage, au milieu des nœuds les plus sacrés, puis coule insensiblement au dehors, s'étend aux parents, aux alliés, aux amis, aux relations de voisinage, grandit avec le titre de citoyen, se répand sur les nations alliées et attachées à la nôtre, enfin est consommé par l'union de tout le genre humain. » (Traduction française par Guyau, Paris, 1875, en ligne.)
  3. Nouveau dictionnaire international de théologie et d’exégèse de l’AT, dirigé par Willem VanGemeren (6e éd., USA : Zondervan, 1997), dans une traduction partielle et adaptée (cf. http://zondervan.com)
  4. a et b Yanki Tauber, « Le mythe de la charité - Pas de ça chez nous! », sur fr.chabad.org (consulté le 24 novembre 2019)
  5. Kevin J. Vanhoozer, Daniel J. Treier, Theology and the Mirror of Scripture, InterVarsity Press, USA, 2015, p. 224
  6. Orlando O. Espín, James B. Nickoloff, An Introductory Dictionary of Theology and Religious Studies, Liturgical Press, USA, 2007, p. 225
  7. Col 3, 14.
  8. I Co 13, 13.
  9. Mollat, Michel, Les pauvres au Moyen Âge, Paris : 1978, Hachette, coll. « Littérature et sciences humaines », p. 12
  10. Mollat, Michel, « Les moines et les pauvres », in Études sur l'économie et la société de l'Occident médiéval, Londres : 1977, Varirorum reprints, p. 193-215
  11. Mt 25, 31-46
  12. Bruno Le Pivain, « Témoins de la transcendance », Revue Kephas, octobre-décembre 2004
  13. Début du traité de la Mishna intitulé Péa (angle) et traité de Sabbat (Fol. 127 a) in Talmud babylonien
  14. a et b Prof. Meyer A. Halévy, « L'IDÉE DE CHARITÉ DANS LA RELIGION JUIVE », (source : Article paru dans la "REVUE D'HISTOIRE DE LA MÉDECINE HÉBRAÏQUE" n° 91 (24e année, n° 1) MARS 1971 , après la participation de l'auteur au symposium qui a eu lieu à Heidelberg entre 12 et 14 février 1970 sur "GESCHICHTE DES JÜDISCHEN KRANKENHÄUSER IN EUROPA", sur sefarad.org, (consulté le 24 novembre 2019)
  15. David Saada, « Tsedaka, la main invisible », sur akadem.org,
  16. Dans le judaïsme, donner, être généreux ou charitable, s'entend aussi au-delà des richesses pécuniaires : cela peut être du temps, des soins, de l'attention, de hospitalité, etc. Ainsi, tout le monde peut être « charitable ».
  17. Paracha – Vayéra sur louyehi (Sources : Yanki Tauber, Tali Loewenthal, site Chabad.org – Rav Dufour, site Modia – Rav Jean Schwarz, site Lamed – Rav Yehouda Léon Askénazi – site lemondejuif – Communauté Loubavitch du Québec), lire en ligne
  18. Contre la charité, par Gérard Mordillat L'Humanité 05/10/2012

BibliographieModifier

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  • (it) Ovidio Capitani, L'etica economica medievale, Bologne, Societa editrice il Mulino, 1974.
  • Raymond de Roover, La pensée économique des scolastiques : doctrines et méthodes, Montréal-Paris, Institut d'études médiévales, 1971.
  • André Gueslin et Pierre Guillaume, Charité médiévale : de la charité médiévale à la sécurité sociale, économie de la protection sociale du Moyen Âge à l'époque contemporain, Paris, L'Atelier, 1992.
  • (en) Barry Gordon, The economic problem in biblical and patristic thought, Leyde, Brill, 1989.
  • Dominique Iogna-Prat, « Préparer l'au-delà, gérer l'ici-bas : les élites ecclésiastiques, la richesse et l'économie du christianisme (perspectives de travail) », dans Élites, 2011, p. 59-70.
  • Léon Lallemand, Histoire de la charité, 3 vol., Paris, Poussielgue, 1902-1912 (rééd. 2019, éd. Gallia).
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  • Dominique Le Blévec, La part du pauvre, l'assistance dans les pays du Bas-Rhône du XIIe siècle au milieu du XVe siècle, 2 vol., coll. École française de Rome, 2000.
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  • Jacques Le Goff, La bourse et la vie. Économie et religion au Moyen Âge, Paris, Hachette, 1986.
  • Jacques Le Goff, Le Moyen Âge et l'argent. Essai d'anthropologie historique, Paris, 2010.
  • Léon Legrand, Les Maisons-Dieu et léproseries du diocèse de Paris au milieu du XIVe siècle d'après le registre des visites du délégué de l'évêque (1357-1369), Paris, 1899.
  • Léon Legrand, Statuts d'Hôtels-Dieu et de léproseries. Recueil de textes du XIIe au XIVe siècles, Paris, Picard, 1901.
  • Clément Lenoble, L'exercice de la pauvreté, Presses Universitaires de Rennes, 2013
  • Eliana Magnani, « Le don au Moyen Âge : pratiques sociales et représentations. Perspectives de recherche », Revue du MAUSS, no 19, 2002, p. 309-322.
  • Michel Mollat, Les pauvres au Moyen Âge, Bruxelles, 2006 (1re édition de 1978).
  • Pascal Montaubin, Hôpitaux et maladreries au Moyen Âge : espace et environnement, actes du colloque international d'Amiens-Beauvais (22-), Amiens, Cahmer, 2004.
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  • (it) Giacomo Todeschini, Il prezzo della salvezza. Lessici medievali del pensiero economico, Rome, La nuova Italia scientifica, 1994.
  • (it) Giacomo Todeschini, I mercanti e il tempio. La societa cristiana e il circolo virtuoso della rischezza fra Medioevo ed età moderna, Bologne, Il mulino, 2002.
  • Valentina Toneatto, « Peritia et disciplina. Les fondements monastiques de l'expertise économico-administrative », actes du 42e colloque de la SHMES, Oxford, 2011.
  • Valentina Toneatto, « La richesse des Franciscains. Autour du débat sur les rapports entre économie et religion au Moyen Âge », Médiévales, 60, printemps 2011, p. 187-202.
  • Valentina Toneatto, Les banquiers du Seigneur : évêques et moines face à la richesse (IVe-début IXe siècle), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.
  • François-Olivier Touati, Maladie et société au Moyen Âge. La lèpre, lépreux et léproseries dans la province ecclésiastique de Sens jusqu'au milieu du XIVe siècle, Bruxelles, Deboeck université (bibliothèque du Moyen Âge, 11), 1998.
  • François-Olivier Touati, « Les groupes de laïcs dans les hôpitaux et les léproseries au Moyen Âge », dans Les mouvances laïques des ordres religieux, Saint-Étienne, Publications de l'université de Saint-Étienne, 1986, p. 137-162.

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