Traite orientale

La traite orientale désigne le commerce d'esclaves ayant approvisionné les espaces du Proche-Orient ancien durant l'antiquité, puis sous la domination des peuples musulmans du milieu du VIIe siècle au début du XXe siècle (avec un maximum lié à la traite arabe aux XVIIIe et XIXe siècles). Les esclaves, provenant principalement d'Europe méditerranéenne, d'Afrique subsaharienne, d'Afrique du Nord-Ouest, du Caucase et des pays slaves, étaient importés au Moyen-Orient, au Proche-Orient, en Afrique du Nord, dans la corne de l'Afrique et dans les îles de l'océan Indien.

Marché aux esclaves au Caire, Maurycy Gottlieb, 1877

Traites orientales à travers le tempsModifier

AntiquitéModifier

 
Représentation d'étrangers fabriquant des briques - Tombe de Rekhmirê - Égypte antique.
 
Représentation d'un marchand d'esclaves - Perse antique.

L'esclavage est mentionné dès la toute première société connue possédant une écriture : Sumer. L'esclave, dont les écrits sumériens nous apprennent qu'il peut l'être pour dettes et à titre temporaire (c'est alors une sorte de contrainte de remboursement par corps) peut être acheté, vendu, voire marqué au fer rouge en cas de faute. Il peut cependant aussi épouser une femme libre, posséder un commerce dont par exemple il aurait hérité et même racheter lui-même sa liberté[1]. À Babylone, le Code de Hammurabi limite par ailleurs quelques abus : ainsi, il interdit de séparer un esclave du reste de sa famille (conjoint et enfants)[2]. D'autres civilisations du Croissant fertile ont aussi pratiqué l'esclavage : les Hourites ou les Hébreux par exemple[3].

En Égypte antique, selon certains auteurs, les premières traces réelles d'esclavage seraient apparues au début de la XVIIIe dynastie (1550/1295 avant notre ère)[4][réf. nécessaire]. La détention d'esclaves proviendrait de captifs de guerre que le pharaon aurait donné comme butin ou récompense aux soldats et généraux vainqueurs ou à d'autres personnages importants[5]. Pour d'autres, les premières ventes d'esclaves stricto-sensu, quant à elles, auraient émergé au cours de la XXVe dynastie (-800/-600)[6],[7]. Si quelques sources mishellénistes postulent l'introduction de l'esclavage en Égypte par Alexandre le Grand et la dynastie lagide[8], qui en fait ne font que succéder à la domination perse, pratiquant déjà diverses formes d'esclavage[9], des récits bien plus nombreux ont contribué au cours des siècles à propager dans l'imaginaire collectif le mythe d'une Égypte antique pratiquant largement l'esclavage le plus lourd[10] :

  • le récit biblique de l’Exode ;
  • l'iconographie, en particulier celle issue de l'orientalisme (XVIIIeXIXe siècle), imposant dans l'esprit collectif européen une vision mêlant l'Orient, l'islam, l'esclavage et l'Égypte en un grand tout à la fois raffiné, exotique, décadent, cruel et corrompu ;
  • le péplum[11] qui utilise abondamment le thème de la construction des monuments par des esclaves constamment maltraités, en une vision plus proche de l'Univers concentrationnaire moderne que des sociétés antiques[12], où un esclave était un bien relativement onéreux qu'il s'agissait de préserver et rentabiliser, sans compter que l'élévation des monuments sacrés ne leur était généralement pas confiée[13].

Dans la Corne de l'Afrique, les Aksoumites possédaient des esclaves. En 324, le roi Ezana est converti par Frumentius, esclave chrétien d’origine syrienne qui, dans une certaine mesure, participa à la conversion de l'empire éthiopien. Il est appelé Abba Salama (le « Père de la paix ») dans la tradition éthiopienne.

La Chine archaïque utilise aussi une main-d'œuvre servile pour construire des digues et des fortifications[14] : la Grande Muraille n'échappe pas à la règle. Les esclaves servent également dans les cultes et dans le service domestique[15]. L'Inde de la période classique[16]. L'esclavage est pratiqué dans le Siam et l'Empire khmer[17] ; en Corée, il n'est aboli qu'à la fin du XIXe siècle[17]. La route de l'Afrique orientale à la Malaisie, bien connue des navigateurs égyptiens, perses, érythréens, yéménites, omanais et indiens, pouvait aussi être un itinéraire de traite occasionnelle vers les royaumes du Chenla et de Sriwijaya, où les esclaves pouvaient être transbordés sur des jonques chinoises[18].

En Afrique subsaharienne, les esclaves étaient l'apanage des rois (qui pouvaient les mettre à la disposition de leurs sujets, les prêter, les échanger, les vendre). Comme ailleurs dans le monde, il s'agissait souvent de captifs pris comme butin des guerres entre royaumes, livrés comme tribut par les peuples vaincus, ou razziés par les royaumes les plus puisants chez les voisins plus faibles. Avec le développement des empires nécessitant une main d'œuvre abondante et pas chère (Égypte, Assyrie, Babylone, Perse, royaumes hellénistiques, Carthage, Rome), des filières de commerce d'esclaves se mettent en place, numides, puniques, garamantes ou nubiennes. Ce trafic ne disparut ni avec l'arrivée du christianisme en Afrique orientale (Égypte, Nubie, Abyssinie, etc.)[19] ni avec celle de l'islam, religions qui ne proscrivent pas l'esclavage des « infidèles » mais seulement celui de leurs propres croyants. Bien au contraire, avec la mise en place, dans l'Antiquité tardive, des dynasties musulmanes d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient, la traite s'intensifie[20]. En Afrique subsaharienne, l'empire du Mali tente d'interdire l'esclavage au XIIIe siècle, mais les profits générés sont tels que la mesure ne sera pas appliquée : Tombouctou deviendra l'une des plaques tournantes de la traite des esclaves en Afrique.

Moyen ÂgeModifier

La « traite orientale » a suivi différents itinéraires au Moyen Âge, qui ne font, en fait, que continuer les trafics déjà présents dans l'Antiquité :

Europe de l'Est et CaucaseModifier

Dans les premiers temps de l'islam, les tribus guerrières du Caucase ainsi que les marchands vénitiens vendent aux Arabes musulmans des prisonniers en provenance des pays slaves, encore adeptes des divinités slaves. Ces Slaves n'étaient pas convertis de force ou exécutés en cas de refus, mais vendus comme esclaves pour couvrir les frais des expéditions.

À partir du XIIIe siècle, après l'installation de comptoirs génois et vénitiens autour de la mer Noire, les peuples chrétiens orientaux du Caucase et du Pont deviennent aussi une source d'esclaves appréciés, en même temps que les Russes, les Circassiens ou les Karaïtes. Les esclaves originaires du pourtour de la mer Noire sont ceux auxquels les musulmans d'Égypte attribuent les plus grands qualités : loyauté, courage, qualités guerrières. Ils sont donc très prisés en Égypte, importés en grand nombre, parfois par des marchands européens, et arrivent même parfois à des positions de pouvoir tellement importantes que certains finissent par y établir une dynastie d'anciens esclaves, connue sous le nom de « Mamelouks ». Si la proportion d'hommes et de femmes esclaves déportés de cette région est difficile à estimer, les sources prouvent que la majorité des esclaves hommes arrivaient dans les pays arabes, tandis que la majorité des esclaves femmes étaient vendues dans l'Occident méditerranéen par les génois et les vénitiens[22],[23],[24].

Afrique sub-saharienneModifier

 
Commerce des esclaves en Afrique sub-saharienne

Dès le VIIe siècle, plusieurs expéditions musulmanes égyptiennes remontent la vallée du Nil vers la Nubie alors encore chrétienne et animiste. Les vainqueurs exigent des esclaves comme tribut : en 642, dix ans seulement après la mort de Mahomet, selon un traité connu sous le nom de Baqt, le roi de Nubie Kalidurat doit livrer 360 esclaves par an aux musulmans. Selon le même processus, une série de raids égyptiens menacent l'Abyssinie également chrétienne.

Au Moyen Âge, les esclaves bantous sont dénommés « Zanj »[25], mot qui vient du persan زنگبار, Zanji-bar signifiant depuis l'Antiquité la « Côte des Noirs » (c'est aussi l'origine du nom Zanzibar) étaient capturés par les marchands somalis et arabes le long de la côte de l'Est de l'Afrique. La révolte des Zanj fut le premier grand soulèvement d'esclaves noirs contre le pouvoir des Abbassides entre 869 et 883 dans la région de Bassorah (actuel Irak). Le vizir Al-Muwaffaq eut beaucoup de mal à la réprimer.

Des négriers chinois achetaient des esclaves noirs (Hei-hsiao-ssu) à des intermédiaires arabes ou bien s'approvisionnaient directement chez les Somalis qui pratiquaient aussi les échanges d'esclaves négroïdes capturés dans les régions du Nord-Est du Kenya actuel[26].

Corne de l'AfriqueModifier

 
Routes historiques de la traite éthiopienne

Les Somalis - surnomés Barbar, Baribah de l'Est ou Barbaroi[25],[27],[28] - étaient des acteurs important de cette traite[29]. Le sultanat d'Adal, était un sultanat Somali qui exportait les esclaves Bantous d'Afrique de l'Est, son histoire est marquée par une guerre territoriale menée par l'imam Ahmed Gragne, qui s'alliera aux Ottomans contre les États chrétiens d'Éthiopie en particulier pour le contrôle des routes de traite. Le négus d'Éthiopie appelle les chrétiens d'Occident à l'aide. Les Portugais voulant contrôler la route des Indes orientales attaquent les comptoirs somaliens : en 1517, ils incendient le comptoir de Zeilah. Vers 1542-1543, Christophe de Gama mène une expédition en Abyssinie pour repousser l'armée d'Adal, il sera capturé après la bataille de Wofla et décapité.

Les sultanats musulmans somalis et afars, tels que le Sultanat d'Adal, à travers leurs ports, exportaient des esclaves Zanj (Bantous) capturés dans l'arrière-pays, ainsi que parmi les ennemis vaincus. Les Abyssins exportaient également des esclaves Nilotiques issues des régions frontalières de l'Éthiopie, ainsi que des provinces conquises[30]. Des inscriptions javanaises et des textes arabes montrent qu'aux IXe et Xe siècles Java entretenait des échanges commerciaux avec la côte est de l'Afrique. Une inscription datée de l'an 860, trouvée dans l'est de Java (actuelle Indonésie), mentionne, dans une liste de serviteurs, des Jenggi ; une inscription javanaise plus tardive parle d'esclaves noirs offerts par un roi javanais à la cour impériale de Chine.

Dans les territoires somalis, les esclaves bantous servaient exclusivement pour travailler dans les plantations[31]. Ils travaillaient sous le contrôle de leurs maîtres somalis tout en étant séparés d'eux. D'un point de vue juridiques, les esclaves bantous étaient très dévalorisés dans la société somalienne. Les mœurs sociales des somalis décourageaient et méprisaient tout contact, y compris sexuel, avec des esclaves bantous. La liberté pour ces esclaves de plantation pouvait être acquise par l'évasion[31].

Contrairement à celui pratiqué par les somalis, l'esclavage en Éthiopie était essentiellement domestique. Les esclaves servaient ainsi dans les maisons de leurs maîtres ou de leurs maîtresses, et étaient rarement employés à des fins productives. Les esclaves étaient ainsi considérés comme des membres "de deuxième classe" de la famille de leurs propriétaires[32].

Afrique du NordModifier

 
Rachat de captifs chrétiens à Alger par des Mercédaires.

Les marchés d’esclaves d’Afrique du Nord sont approvisionnés principalement en esclaves européens, via de nombreux raids menés par les pirates barbaresques qui opéraient principalement en Méditerranée sur les villes côtières d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de la France mais également sur les côtes d'Angleterre, d'Irlande, des Pays-Bas et allaient parfois chercher des esclaves en Islande.

L'Empire ottoman qui domine le nord de l'Afrique à partir du XVIe siècle continue la pratique de l'esclavage. Les captifs étaient employés dans l’armée, la marine, les harems. Certains étaient domestiques ou artisans. Les Ottomans ont créé à partir du XVe siècle des unités d'élite avec des enfants de familles chrétiennes capturés comme esclaves qu'ils convertissient à l'islam, éduquaient en turcs ottomans et qu'ils finissaient par émanciper pour en faire des janissaires. Ces esclaves étaient encasernés très jeunes, entraînés et récompensés en proportion de leur obéissance et de leurs performances.

La traite barbaresque et la piraterie sur les côtes maghrébines était déjà existante dès le XIIIe siècle, notamment à Bougie[33]. Dans son ouvrage Christian slaves, muslim masters : white slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800, Robert C. Davis[34] estime que, depuis le début du XVIe au milieu du XVIIIe siècle, les seuls marchands d’esclaves de Tunis, d’Alger et de Tripoli ont réduit de 1 million à 1 250 000 chrétiens européens blancs en esclavage en Afrique du Nord (ces chiffres ne prennent pas en compte les Européens asservis par le Maroc et par les autres raiders et les esclavagistes de la côte méditerranéenne[35]). De plus, environ 700 Américains ont été esclaves dans cette région entre 1785 et 1815[36]. L’analyse des statistiques douanières des XVIe et XVIIe siècles montre qu’entre 1450 et 1700, l’importation supplémentaire d’esclaves de la mer Noire par Istanbul s’élèverait à environ 2,5 millions[37]. De 1500 à 1650, le nombre d’esclaves européens blancs dépasse largement celui des noirs africains envoyés comme esclaves vers les Amériques[38]. Travaillant dans les carrières, les mines ou comme rameurs pour les pirates barbaresques, la vie des esclaves blancs en Afrique n’était pas meilleure que les pires conditions des esclaves noirs en Amérique[39].

Selon Robert Davis, entre 1 000 000 et 1 250 000 millions d'Européens ont été capturés par des pirates barbaresques et vendus comme esclaves en Afrique du Nord et l'Empire ottoman entre le xvie siècle et le xixe siècle[40],[41] Cependant, pour extrapoler ses chiffres[interprétation personnelle], Davis suppose que le nombre d'esclaves européens capturés par des pirates barbaresques a été constant pendant une période de 250 ans.

David Earle, auteur de The Corsairs of Malta et de Barbary and The Pirate Wars, a déclaré que le professeur Davis avait peut-être commis une erreur en extrapolant la période de 1580 à 1680, parce que c'était la période d'esclavage la plus intense : « Ses chiffres semblent un peu douteux et je pense qu'il peut exagérer »[42]. Earle a également mis en garde que le tableau était brouillé par le fait que les corsaires ont également saisi des européens non-chrétiens d'Europe de l'Est, et des Noirs d'Afrique de l'Ouest : « Je ne risquerais pas de deviner le total ». En outre, ces estimations exagérées reposaient sur les années de pointe pour calculer des moyennes pour des siècles entiers ou des millénaires. Par conséquent, il y a eu de grandes fluctuations d'une année à l'autre, en particulier aux XVIIIe siècle et xixe siècle, compte tenu des importations d'esclaves, et aussi du fait que, avant les années 1840, il n'y avait pas de registres cohérents. L'expert du Moyen-Orient, John Wright, prévient que les estimations modernes sont basées sur des rétro-calculs de l'observation humaine[43]. De telles observations, à travers les observateurs de la fin du xvie siècle et du début du xviie siècle comptent environ 35 000 esclaves chrétiens européens détenus pendant cette période sur la côte barbaresques, à travers Tripoli, Tunis, mais surtout à Alger. La plupart étaient des marins (en particulier des Anglais), emmenés avec leurs bateaux, mais d'autres étaient des pêcheurs et des villageois côtiers. La plupart de ces prisonniers étaient des personnes vivant sur des terres proches de l'Afrique du nord-ouest, en particulier en Espagne et en Italie[44].

Les corsaires barbaresques les plus célèbres et puissants étaient des renégats (européens convertis à l'islam), tels que Barberousse, et son frère aîné Arudj, Turgut Reis (aussi connu sous le nom de Dragut), Uluç Ali Paşa, Ali Bitchin, Salomo de Veenboer, etc.[44],[41]. En 1816, après le bombardement d'Alger, Omar Agha, dey d'Alger, signe un traité qui prévoit la libération de tous les esclaves européens et l'abolition de fait de la traite d'esclave. Les captifs des guerres maritimes entre la régence et les pays d'Europe sont dès lors désigné comme « prisonniers de guerre ». Ces derniers furent libérés par les troupes françaises lors de la reddition d'Alger en 1830[45]. En Tunisie, il est aboli le 23 janvier 1846 par Ahmed Ier Bey

Période moderneModifier

 
Une esclave bantoue à Mogadiscio (1882-1883).

De 25 000 à 50 000 esclaves bantous ont été vendus sur le marché d'esclaves de Zanzibar à la destination de la Somalie dans les années 1800-1890. Ils étaient issus essentiellement des groupes ethniques Yao, Makua, Chewas (Nyanjas), Zigua, Ngidono et Zaramo. Dans les années 1840, des esclaves fugitifs de la vallée du Shebelle commencent à s'installer dans la vallée du Jubba, encore peu peuplée[46]. En 1891, un officier britannique estime leur nombre entre 30 et 40 000 personnes, mais en 1932, un administrateur italien n'en compte que 23 500[46].

 
Attaque d'esclavagistes « Arabo-Swahilis » dans un village de la région de Nyangwe.
Gravure anonyme du Journal de David Livingstone, 15 juillet 1871.

Aux XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle, l'Afrique orientale (la partie orientale du République démocratique du Congo inclus) était le domaine réservé des émirats dits « arabo-swahilis », terme qui désigne aujourd'hui les États musulmans, pour certains initialement vassaux des Yémenites ou des Omanais, comme Zanzibar (dont le nom signifie « côte des Noirs »), à la population métissée d'Arabes, d'Indiens musulmans et de Bantous convertis, avec une aristocratie souvent d'origine arabe, comme Rumaliza, sultan d'Ujiji (en actuelle Tanzanie, sur la rive orientale du lac Tanganyika). Dès 1840, des commerçants venus de Zanzibar avaient atteint les territoires sis entre le lac Tanganyika et la Lualaba (actuels Kivus et Maniema).

Les cités de Nyangwe, Kasongo, Riba Riba ou Kabambare se structurèrent dès avant les années 1870. Ces émirats vivaient du commerce de l'encens, des épices, de l'ivoire, des perles, et de la traite orientale, qui était l'une de leurs principales sources de prospérité et dont les victimes étaient les populations encore animistes de la région, démunies face aux armes à feu des « Arabo-Swahilis ».

Un rapport de l'ambassadeur de France en Arabie saoudite signale qu'en 1955, des trafiquants d'esclaves de ce pays envoyaient des émissaires-rabatteurs en Afrique subsaharienne. Ils se faisaient passer auprès des populations locales pour des missionnaires au service de l'islam, mandés par de riches croyants pour offrir le voyage à la Mecque à des Africains nécessiteux. Il s'agissait d'un traquenard puisque les pèlerins étaient fait prisonniers et remis aux marchands d'esclaves[47].

Oppositions à la traite orientaleModifier

À partir du milieu du XIXe siècle, les Européens reconnaissent et, dans les dernières décennies du siècle, s'emparent progressivement de ces territoires (expéditions et campagnes de Baker, Burton, Cameron, Coquilhat, Dhanis, Delcommune, Dixmude, Grant, Hanssens, Lenz, Livingstone, Marchand, Moll, Schnitzler, Speke, Stairs, Stanley, Storms et Wissmann) : dès lors, une rivalité les oppose aux « Arabo-Swahilis », et la lutte contre la traite orientale va servir de justification morale aux guerres menées contre ces derniers (voir l'article Société anti-esclavagiste belge).

Au terme de ces conflits dont les guerres Mahdiste et de Rabah sont des exemples, les « Arabo-Swahilis » perdent leur suprématie mais ce sont toutes les populations africaines, à l'exception des seuls Éthiopiens[48], qui vont se trouver soumises aux colonisateurs européens, lesquels abolissent officiellement la traite orientale (à laquelle certains d'entre eux se livrent pourtant[49]) mais pour la remplacer par d'autres formes d'exploitation, dont au moins celle du Congo belge (officiellement « État indépendant du Congo » à ses débuts, mais en fait propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique) fut tout aussi cruelle[réf. nécessaire].

Conséquences géopolitiques présentesModifier

 
Les King's african rifles (équivalent anglais des « Tirailleurs africains » français) en 1902 au Kenya.

Pour asseoir leur influence, les Européens ont joué sur tous les tableaux : parfois ils se sont alliés à des souverains arabo-swahilis comme Tippo Tip ; dans d'autres cas ils se sont appuyés sur des populations animistes qu'ils avaient en partie converties au christianisme (catholique ou protestant), que les missions avaient formées, et dont une partie s'enrôla dans les armées occupantes.

Lors de la décolonisation, c'est souvent à partir des élites formées par les colonisateurs, en majorité chrétiennes, que se constitue la nouvelle classe administrative, politique et économique africaine[50]. Plusieurs fois les populations musulmanes — dominantes avant la colonisation, marginalisées depuis — sont entrées en résistance ou en rébellion, avec des succès divers ; là où elles étaient dominantes, comme au Soudan, ce sont les populations chrétiennes qui se rebellèrent. Cela généra de nombreuses crises et conflits, par exemple[51] :

L'Afrique reste le continent le plus ravagé par ce type de conflits aux multiples racines allant de la traite inter-africaine aux méandres de la politique coloniale, de la guerre froide ou des rivalités entre grandes compagnies pétrolières, minières, forestières ou autres. Selon l'Atlas stratégique 2008, sur 35 conflits graves répertoriés dans le monde, 13 sont situés en Afrique, où 15 pays sur 53 sont concernés par une « crise d'intensité moyenne à haute ». Les premiers fournisseurs d'armement en valeur à l'ensemble du continent furent, entre 1998 et 2005, des entreprises françaises[52].

Depuis que le parlement mauritanien a officiellement aboli l'esclavage en 1981, celui-ci n'a plus nulle part d'existence légale, mais perdure pourtant, non seulement en Mauritanie (où le décret d'application de l'abolition de 1981 n'a jamais été publié en raison de l'incompatibilité entre l'abolition et les textes de la religion officielle — voir l'article Esclavage en Mauritanie[53]) mais aussi dans l'ensemble de l'aire historique de la traite orientale[54] : voir l'article Esclavage contemporain.

Dans la cultureModifier

La traite orientale est beaucoup moins présente dans la culture que l'occidentale : moins d'études, moins d'ouvrages littéraires, moins de films, plus de polémiques. Ce fait est dû d'une part au manque de statistiques fiables : il n'existe aucun recensement systématique en Afrique au Moyen Âge, alors que les archives sont beaucoup plus fournies en ce qui concerne la traite atlantique (XVIeXVIIIe siècles) même si les livres de comptes ont été souvent falsifiés[réf. nécessaire], et d'autre part à la susceptibilité de certains états musulmans pour les représentants desquels, le fait d'évoquer le passé négrier de leurs pays revient à vouloir banaliser ou minimiser la traite transatlantique[55],[56].

  • L'ouvrage d'Hergé Coke en stock, où des trafiquants razzient des pèlerins noirs cherchant à se rendre à La Mecque, a pu s'inspirer d'un auteur contemporain de la jeunesse de l'auteur : le reporter Albert Londres qui décrit en 1925 dans son ouvrage Pêcheurs de perles une vente d'esclaves noirs (pratique alors officiellement interdite) dont il a été témoin en Arabie.
  • Le roman Le Dernier Survivant de la caravane d'Etienne Goyémidé (1985) place au centre de l'intrigue les razzias et la traite qui se poursuit du sud au nord de l'Afrique au XIXe siècle.
  • L'esclave islandaise de l'écrivaine islandaise Steinunn Johannesdottir (2017) est un roman historique ayant pour point de départ les enlèvements turcs en Islande en 1627.

Problème des sourcesModifier

Un important obstacle à l'histoire de la traite orientale est le manque de sources. Les documents disponibles sont étrangers aux cultures africaines, provenant des lettrés qui s'expriment en arabe et nous proposent un regard partial et souvent condescendant sur le phénomène. Si depuis quelques années, la recherche historique sur l'Afrique progresse (l'historien croise les apports de l'archéologie, de la numismatique, de l'anthropologie, de la linguistique et de la démographie pour pallier les carences de la documentation écrite), il n'en reste pas moins que les sources restent rares :

Notes et référencesModifier

  1. Samuel Noah Kramer, L'histoire commence à Sumer (ISBN 978-2081223868)
  2. Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 30-31
  3. Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 37
  4. Début du Nouvel Empire et de ses grandes campagnes militaires
  5. Il s'agissait alors de « prises de guerre » comme indiqué dans l'autobiographie du général Ahmès fils d'Abana découverte dans sa tombe à El Kab qui détaille les récompenses qu'il reçut des souverains pour lesquels il a combattu au début de la XVIIIe dynastie ; cf. K. Sethe, ch. I, Die Lebensgeschichte des Admirals I'hms (Amosis). Aus seinem Felsgrab bei Elkab., p. 2-6. Pour une traduction en français on consultera l'article consacré à cette tombe sur le site Osirisnet
  6. Dynastie d'origine uniquement nubienne (ou koushite) du Royaume de Napata
  7. Cette dynastie est la première de la Basse époque, période de forte instabilité qui se caractérise par des prises de pouvoir successives de souverains étrangers (nubiens, libyens, perses), entrecoupée de courtes périodes d'indépendance et marquée par l'invasion assyrienne
  8. Édouard Will, Le monde grec et l'Orient : Le monde hellénistique, t. 2, PUF, coll. « Peuples et Civilisations », 1993 4e édition (ISBN 2130387144)
  9. E. Cruz-Uribe, (en) « Slavery in Egypt during the Saite and Persian periods » in: Revue Internationale de Droit dans l'Antiquité n° 29, 1982, p. 47-71.
  10. Collection Microsoft Encarta, 2004, in L'Esclavage dans le monde antique : « Les Égyptiens utilisaient des foules d'esclaves pour construire leurs palais et monuments royaux », 1999-2003, Microsoft Corporation.
  11. Dans le film La Terre des pharaons de 1955, Khéops (IVe dynastie égyptienne est obsédé par son sort dans l’au-delà : pour se faire bâtir un tombeau inviolable et éternel, il s’adresse à un architecte appartenant à un peuple réduit en esclavage en Égypte : les Hébreux. Khéops, pour convaincre l'architecte, lui propose en échange la liberté pour tout son peuple. Plus tard, dans le but de mobiliser suffisamment de main-d’œuvre, Khéops exige un tribut en hommes des différents territoires dont il est le souverain ou le suzerain
  12. Dans le film Les 10 commandements, on peut voir les Juif dignes et héroïques construisant les pyramides sous force coups de fouet de cerbères frustes et inutilement violents, comme l'étaient les SS gardant les camps d'extermination nazis douze ans auparavant
  13. Voir les données archéologiques sur l'Exode et Moïse : aucune source égyptienne ne fait état d'un grand nombre d'esclaves, ni de calamités infligées par Dieu aux Égyptiens, ni même de la mort d'un prince de sang royal dans la poursuite d'hypothétiques esclaves en fuite.
  14. Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 42.
  15. Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 43
  16. Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 40
  17. a et b Christian Delacampagne, Histoire de l'esclavage. De l'Antiquité à nos jours, Paris, Le livre de poche, (ISBN 2253905933), p. 44
  18. Lionel Casson, Le Périple de la mer Érythrée, New Jersey, Princeton Univ. ed., (ISBN 0-691-04060-5, lire en ligne)
  19. Les sources historiques sur l'Égypte des premiers siècles du christianisme, concernant par exemple la vie de Cyrille d'Alexandrie, y mentionnent des esclaves.
  20. Christian Delacampagne, Une histoire de l'esclavage de l'Antiquité à nos jours, Paris, Le Livre de Poche, .
  21. Bridget Anderson, World Directory of Minorities, Minority Rights Group International, , p. 456.
  22. Charles Verlinden, L'Esclavage dans l'Europe médiévale, 1955-1977
  23. Michel Balard, La Romanie génoise,
  24. David Ayalon, Le Phénomène mamelouk dans l'Orient islamique, .
  25. a et b F. R. C. Bagley, The Last Great Muslim Empires, Brill, , p. 174.
  26. François Renault et Serge Daget, Les Traites négrières en Afrique, Karthala, p. 56
  27. (en) Mohamed Diriye Abdullahi, Culture and Customs of Somalia, Greenwood Press, , p. 13.
  28. (en) James Hastings, Encyclopedia of Religion and Ethics Part 12: V. 12, Kessinger Publishing, LLC, , p. 490.
  29. (en) Henry Louis Gates, Africana: The Encyclopedia of the African and African American Experience, Oxford University Press, , p. 1746
  30. (en) Pankhurst, Ethiopian Borderlands, p. 432
  31. a et b (en) Catherine Lowe Besteman, Unraveling Somalia: Race, Class, and the Legacy of Slavery, University of Pennsylvania Press, , p. 83–84.
  32. (en) « Ethiopia – The Interregnum », sur Countrystudies
  33. Valérian, Dominique, Chapitre 3. La mer source de profits. La piraterie (lire en ligne)
  34. Professeur d’histoire à Ohio State University.
  35. (en) Robert C. Davis, Christian slaves, muslim masters : white slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast, and Italy, 1500-1800, Londres, Palgrave Macmillan, .
  36. (en) Charles Hansford Adams, The Narrative of Robert Adams: A Barbary Captive, New York, Cambridge University Press, (ISBN 978-0-521-603-73-7), xlv-xlvi.
  37. (en) The Cambridge World History of Slavery, vol. 3, ad 1420-ad 1804.
  38. (en) « The Royal African Company ; Supplying Slaves to Jamestown », Historic Jamestowne, sur NPS.gov (consulté le 8 juin 2011).
  39. (en) « When Europeans were slaves : Research suggests white slavery was much more common than previously believed », sur Research News, Ohio State University.
  40. (en) Robert C. Davis, Christian Slaves, Muslim Masters: White Slavery in the Mediterranean, the Barbary Coast and Italy, 1500-1800, Palgrave Macmillan, (ISBN 9780333719664, lire en ligne), p. 45
  41. a et b (en) Jeff Grabmeier, « When Europeans Were Slaves: Research Suggests White Slavery Was Much More Common Than Previously Believed », Ohio State News,‎ (lire en ligne, consulté le 20 janvier 2018)
  42. (en-GB) Rory Carroll et Africa correspondent, « New book reopens old arguments about slave raids on Europe », The Guardian,‎ (ISSN 0261-3077, lire en ligne, consulté le 11 décembre 2017)
  43. (en) John Wright, Trans-Saharan Slave Trade, Routledge,
  44. a et b (en) « British Slaves on the Barbary Coast », bbc,‎ (lire en ligne)
  45. Abla Gheziel, « Captifs et captivité dans la régence d’Alger (xviie- début xixe siècle) », Cahiers de la Méditerranée, no 87,‎ , p. 77–89 (ISSN 0395-9317, lire en ligne, consulté le 15 juin 2020)
  46. a et b Cassanelli (Lee V.) [1987].
  47. Tidiane N'Diaye, Le génocide voilé, Gallimard, p. 61
    (L'album de Tintin Coke en stock s'en inspire.)
  48. La résistance de l'Éthiopie à la colonisation a fait de ses couleurs, vert, jaune et rouge, les « couleurs panafricaines », et a nourri l'imaginaire du mouvement « Rastafari ».
  49. Mais pas Arthur Rimbaud, qui écrivit à sa famille le  : « N’allez pas croire que je sois devenu marchand d’esclave » car il avait seulement demandé à Ilg, dans une lettre datée du 20 décembre 1889, « deux garçons pour [son] service personnel », à quoi Ilg répond le  : « pardonnez-moi, je ne puis m’en occuper, je n’en ai jamais acheté et je ne veux pas commencer, je reconnais absolument vos bonnes intentions, mais même pour moi je ne le ferai jamais ».
  50. Le professeur Ebénézer Njoh-Mouellé déplore qu'encore aujourd'hui la jeunesse du Cameroun s'oriente majoritairement vers des études littéraires, donc vers des carrières d'administration, et non vers des études scientifiques : il explique que les colonisateurs ne cherchaient à susciter des créateurs, mais simplement des exécutants, et que ce pli est resté.
  51. Sources : The CIA The World Factbook: Africa sur [1] ; Stefaan Marysse et Filip Reyntjens: "L'Afrique des Grands Lacs: Annuaire 1999-2000" sur [2], et "Plus on fera la guerre en Afrique, plus on la transformera en société guerrière" par Bertrand Badie, professeur à Sciences Po, sur [3] consulté le 21 mars 2013.
  52. Conventional Arms Transfers to Developing Nations", CRS Report for Congress, 1998-2005, p. 32 [lire en ligne].
  53. Le , le Parlement mauritanien a aussi adopté une loi criminalisant l'esclavage, puni de dix ans d'emprisonnement : voir Courrier international du 10 août 2007, [lire en ligne].
  54. L'Organisation internationale du travail (OIT) estime à 25 millions le nombre de personnes vivant actuellement dans des conditions assimilables à de l'esclavage et selon l'ONU, chaque année, deux millions de personnes sont réduites en esclavage.
  55. Catherine Coquery-Vidrovitch, Les Collections de l'Histoire, .
  56. La traite oubliée des négriers musulmans Olivier Pétré-Grenouilleau, lhistoire.fr, mars 2010, consulté le 21 février 2020
  57. http://classiques.uqac.ca/classiques/Ibn_Khaldoun/Ibn_Khaldoun.html

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Études universitairesModifier

  • Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières, Essai d'histoire globale, Paris, Gallimard, , 468 p. (ISBN 2-07-073499-4)

Articles connexesModifier

Liens externesModifier