Affaire Mila

affaire médiatique et judiciaire française (2020-2021)

L'affaire Mila commence le lorsque Mila, une adolescente de 16 ans, critique l'islam de manière virulente sur Instagram. Elle venait de refuser les avances d'un internaute, qui dès lors l'accusait de racisme et se montrait insultant envers les lesbiennes.

Alors que la vidéo dans laquelle elle critique l'islam et profère des insultes devient virale sur les réseaux sociaux, ses propos sont considérés par certains internautes comme dénigrants et elle est l'objet de dizaines de milliers de messages homophobes, misogynes et d'appels à la violence, au viol et au meurtre. Cette situation l'oblige à se déscolariser et à s'isoler à son domicile, où elle est placée sous protection judiciaire.

Au fil des jours, l'affaire prend une tournure nationale et provoque de nombreuses réactions au sein des sphères politiques, médiatiques et religieuses, notamment sur les questions d'islamophobie, de droit au blasphème et de liberté d'expression, au sein de la société française. En parallèle, deux enquêtes judiciaires sont ouvertes : l'une contre Mila pour incitation à la haine raciale — rapidement classée sans suite — et l'autre concernant le harcèlement et les menaces de mort dont elle a fait l'objet. Treize de ses cyber-agresseurs sont jugés en juin 2021.

L'affaire est relancée en avec de nouvelles menaces de mort proférées à l’encontre de l'adolescente, à la suite d'une nouvelle vidéo de Mila.

Résumé des faitsModifier

Lorsque l’affaire intervient, Mila est une adolescente de 16 ans qui souhaite devenir chanteuse. Elle possède un compte sur Instagram, où elle est active, notamment avec ses abonnés[1].

Le , elle discute avec ses abonnés « de tout un tas de choses », notamment de préférences amoureuses. Une de ses abonnées qui est lesbienne, comme elle, affirme ne pas vraiment être attirée par les filles « rebeus », c’est-à-dire arabes. Mila répond : « pareil pour moi, pas mon style ». Après ce commentaire, elle reçoit des avances « un peu lourdes » de la part d'un autre abonné, qu'elle rejette. Mila est alors accusée d'être raciste et reçoit des insultes lesbophobes et misogynes[2],[3].

Le sujet se détourne ensuite sur la religion. Mila affirme « rejeter toutes les religions » et n'être « pas du tout raciste, puisqu’on ne peut pas être raciste envers une religion »[4].

Elle publie par la suite une vidéo n'étant censée rester visible que 24 heures, une « story », où elle critique et tient des propos insultants envers l'islam[4] :

« Je déteste la religion. […] Le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. […] J’ai dit ce que j’en pensais, vous n’allez pas me le faire regretter. Il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul. Merci, au revoir[5]. »

Cette vidéo va très rapidement être relayée sur Internet (35 millions de vues), poussant des centaines d'internautes à multiplier des insultes lesbophobes et misogynes, à la menacer physiquement, voire à lancer des appels au meurtre à son encontre (50 000 menaces de mort)[6]. Des informations personnelles la concernant (notamment son domicile, son nom de famille et le lycée où elle étudie) sont rapidement dévoilées sur le net[1],[4],[7].

Le 21 janvier, le site Bellica, situé à l'extrême droite sur l'échiquier politique, recueille le témoignage de Mila. Le journal de gauche Libération fait de même le lendemain[8] ; elle y déclare : « Contrairement à eux, je n’ai insulté personne, ni menacé, ni appelé à la violence envers qui que ce soit. Ce que j’ai fait, c’est du blasphème, c’est une critique générale des religions, et rien d’autre[4]. »

Alors que ses propos se répandent très rapidement sur la toile, les hashtags « #JeSuisMila » puis « #JesuispasMila » émergent sur Twitter pour prendre la défense de la jeune adolescente ou pour au contraire la critiquer[2].

Le 15 août, Mila est à nouveau menacée de mort et de viol « au nom d'Allah » pendant un séjour linguistique à Malte. Son auteur, un Algérien vivant en France, est condamné à un an de prison avec sursis par la justice maltaise[9],[10].

Sur le réseau social TikTok, le , Mila publie une nouvelle vidéo critique envers l'islam. S'en prenant à ses détracteurs et ceux qui la menacent de mort, elle conclut la vidéo en déclarant : « Et dernière chose, surveillez votre pote Allah, s'il vous plaît. Parce que mes doigts dans son trou du cul je les ai toujours pas sortis[11],[12]. » Alors que l'extrait circule sur la toile, Mila est alors la cible d'une recrudescence d'appels au meurtre[10],[13]. Elle est également exclue de son nouveau lycée militaire après avoir par mégarde cité le nom de l'internat où elle vivait[14]. Dans un communiqué, le ministère des Armées, dont dépend l'établissement scolaire de la jeune fille, affirme que « Mila n'avait pas été exclue » et qu'elle pourra poursuivre son enseignement dans un lieu sûr, à distance, le temps que la situation s'apaise[15]. Dans une lettre adressée au proviseur du lycée militaire parue dans le magazine Le Point, le père de Mila pointe la lâcheté des militaires et leur refus de protéger sa fille[14].

Au début de l'année 2021, Mila a reçu un total de plus de 50 000 messages de haine, avec environ une trentaine de messages à la minute[16],[17]. La présidente de l’association de protection des mineurs sur Internet e-Enfance indique alors :

« Jamais un mineur n’a été victime d’une telle viralité. À l’époque, l’activité autour de Mila dépassait le nombre de messages ordinairement échangés lors d’un événement comme la Coupe du monde de football[16]. »

En , le compte Twitter de Mila est brièvement suspendu pour « harcèlement » après ses réponses à des milliers d’insultes provoquées par une campagne concertée de cyberharcèlement faisant suite à un dessin de maternelle qu'elle avait posté[18],[19]. Devant l’émotion suscitée et sous le feu des critiques, le réseau social revient sur sa décision et reconnaît « une erreur »[20],[21].

Suites et conséquencesModifier

Pour MilaModifier

Pendant la polémique, Mila s’exprime une seule fois dans les médias : le , dans l’émission Quotidien, diffusée sur TMC. Alors qu’elle vit recluse chez ses parents depuis plusieurs jours, elle assume ses propos et revendique « le droit au blasphème », tout en précisant ne pas avoir « voulu viser des êtres humains », regrettant « de l’avoir dit de manière aussi vulgaire » et présentant ses excuses à ceux qui « pratiquent leur religion en paix »[2],[22].

Ne pouvant plus se rendre au lycée Léonard-de-Vinci de Villefontaine alors que l’Éducation nationale juge qu’elle met en danger ses camarades[16], Mila demande à changer d'établissement[23]. Mais en juin 2020, ses parents dénoncent « l’inertie » de l’Éducation nationale : ils indiquent qu’elle est désormais déscolarisée depuis quatre mois et que tous les établissements du secteur public de la région affirment ne pas être en mesure d’assurer sa sécurité[2]. Leur avocat, Richard Malka, déclare alors :

« Cette affaire illustre le renoncement général, en particulier de l'Éducation nationale, à enseigner la liberté d'opinion et d'expression. On tolère l'intolérable pour ne pas faire de vague. On renonce aux valeurs républicaines par peur de blesser et, au final, on fait taire les victimes et on ferme les yeux sur les agissements de leurs agresseurs[2]. »

JudiciairesModifier

 
Mila et son avocat, Richard Malka, s’entretenant lors d'une suspension d'audience au tribunal de Paris, le .

Dans le cadre de cette affaire, Mila porte plainte et deux enquêtes sont ouvertes : une contre Mila pour appel à la haine et l'autre pour appel au meurtre. La première enquête est classée sans suite le 30 janvier 2020, car, selon le procureur de la République Jérôme Bouvier, elle « a démontré que les propos diffusés, quelle que soit leur tonalité outrageante, avaient pour seul objet d'exprimer une opinion personnelle à l'égard d'une religion, sans volonté d'exhorter à la haine ou à la violence contre des individus à raison de leur origine ou de leur appartenance à cette communauté de croyance[24],[25]. »

En , un juge d'instruction au tribunal judiciaire de Vienne met en examen, notamment pour « menaces de mort », l'un des auteurs des appels à la violence et au meurtre de Mila ; cet adolescent lui indique « assumer totalement » son comportement et avoir « fait le boulot que les juges et la police ne font pas. » Dans la foulée, deux autres mineurs sont mis en examen pour « vol et recel de vol de données informatiques »[2],[26].

Un jardinier de 23 ans, jugé en comparution immédiate à Auch (Gers), est condamné le , à trois ans de prison, dont dix-huit mois avec sursis, pour menaces de viol et de mort[10],[27].

À la suite de la publication d'une nouvelle vidéo de Mila, le parquet de Vienne (Isère) annonce, le , l’ouverture d'une enquête pour « menaces de mort par écrit et harcèlement électronique »[10],[13].

Le , cinq personnes, âgées de 18 à 29 ans, dispersées sur le territoire français et apparemment sans lien entre elles, sont placées en garde à vue sous la coordination opérationnelle de l'Office central de lutte contre les crimes de haine pour cyberharcèlement et menaces de mort à son encontre[28],[29]. Le 22 mars 2021, six autres personnes sont placées en garde à vue, toutes pour « harcèlement moral en ligne », cinq d’entre elles l’étant aussi pour « menaces de mort », la sixième pour « menaces de crime »[30]. Au total, treize personnes sont jugées le 3 juin devant le tribunal correctionnel de Paris[31],[32]. Le 7 juillet, le tribunal correctionnel de Paris prononce des peines de quatre à six mois de prison avec sursis contre onze des douze prévenus[33].

RéactionsModifier

ReligieusesModifier

CFCMModifier

Le , le délégué général du Conseil français du culte musulman (CFCM), Abdallah Zekri déclare à Sud Radio, tout en se disant « contre » les menaces de mort à l'encontre de Mila : « Cette fille sait très bien ce qu'elle fait. Qui sème le vent récolte la tempête. […] Elle l’a cherché, elle assume[2],[34]. » La secrétaire d'État Marlène Schiappa dénonce alors des « propos criminels […] indignes d'un leader d'opinion »[35]. Le même jour, le président du CFCM, Mohammed Moussaoui, tweete quant à lui : « Rien ne saurait justifier les menaces de mort à l'égard d'une personne, quelle que soit la gravité des propos tenus. C'est la justice qui doit prononcer les sanctions prévues par la loi s'il y a provocation et incitation à la haine[36]. »

Grande mosquée de ParisModifier

Le , le recteur de la grande Mosquée de Paris, Chems-Eddine Hafiz, accorde à Mila une visite privée de l'édifice d'une durée de deux heures. Elle est notamment invitée dans la salle de prière (dont l'accès est habituellement « strictement interdit » aux visiteurs), où il lui remet un moushaf (en) du Coran de couleur rose. Cette « visite amicale », que Mila perçoit comme une « marque de paix très importante », est saluée par la maire de Paris, Anne Hidalgo, la présidente déléguée de LREM, Aurore Bergé, et la LICRA[37],[38].

Opinion publiqueModifier

Une enquête réalisée par l’IFOP du au indique que Mila est soutenue par 53 % des Français, le soutien étant plus marqué dans les milieux socio-économiques élevés. L'enquête montre cependant que les sondés hostiles au droit au blasphème (même si celui-ci est exprimé de manière outrageante) sont aussi nombreux que ceux qui y sont favorables[39],[40].

En décembre 2020, les auditeurs de RMC la désignent « Grande Gueule de l'année »[41].

Aspects politiquesModifier

Les personnalités politiques se montrent divisées à son sujet[16].

 
La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, estime que « l'insulte à la religion, […] c'est grave », avant d’affirmer avoir été maladroite dans ses propos.

Le 29 janvier, la ministre de la Justice, Nicole Belloubet déclare sur Europe 1 : « Dans une démocratie, la menace de mort est inacceptable […]. L'insulte à la religion, c'est évidemment une atteinte à la liberté de conscience, c'est grave, mais ça n'a pas à voir avec la menace [de mort] »[36]. Plus tard, elle déclarera avoir été maladroite et inexacte : « Chacun peut critiquer […] une religion, une idée, […] avec les mots de son choix. C’est non seulement heureux, mais aussi salutaire[42],[43]. »

De son côté, Ségolène Royal déclare : « Il y a une liberté de critiquer les religions, mais moi je refuse de poser le débat sur la laïcité à partir des déclarations d'une adolescente […]. Critiquer une religion, ça n'empêche pas d'avoir du respect, de l'éducation, de la connaissance, d'être intelligent par rapport à ce qu'on dit. Certainement pas d'ériger une adolescente qui manque de respect comme le parangon de la liberté d'expression[36],[44]. »

Couplées au silence de nombreuses personnalités politiques, les deux déclarations supra — perçues comme remettant en question le droit au blasphème — sont considérées par d’autres figures politiques (de gauche et de droite), des éditorialistes, des chroniqueurs et des philosophes comme caractéristiques d’une « lâcheté » d'une partie de la classe dirigeante française[2],[45],[46],[47],[44]. La gauche et les associations féministes et LGBT sont accusées par Le Figaro[16] et par Mila[48] de n'avoir pas assez défendu l’adolescente, par peur de « faire le jeu de l’extrême droite ». Cependant, sur Twitter, le collectif féministe NousToutes dénonce le harcèlement subi par Mila et les associations Osez le féminisme, SOS homophobie et STOP Homophobie lui apportent leur soutien[49]. De son côté, Marine Le Pen écrit sur Twitter : « Il y a plus de courage chez cette jeune fille que chez toute la classe politique au pouvoir depuis 30 ans[50]. »

 
Le président de la République, Emmanuel Macron, intervient dans le cadre de l’affaire en réaffirmant le « droit au blasphème ».

L'affaire ayant pris une tournure polémique[51], Emmanuel Macron réaffirme le 12 février « le droit au blasphème » et à « critiquer les religions ». Il indique aussi que « dans ce débat, on a perdu de vue que Mila est une adolescente » et que l’État protège Mila « à l'école, dans sa vie quotidienne, dans ses déplacements »[52]. En suivant, reconnaissant « à demi-mot la défaite de la puissance publique » selon les termes du Figaro, il affirme au sujet de cette affaire : « Ça veut dire qu’on est devenu fous, et que les gens ne respectent pas un principe fondamental de la République qui est ce qu’on appelle la laïcité »[16].

Réagissant aux propos du président de la République, l'essayiste Céline Pina déclare : « Dans le mot folie, on met ce que l’on compte ne pas traiter. […] Ça veut dire que sur notre sol, à partir du moment où l’islam radical désigne une cible, on l’abandonne parce que ça devient trop difficile de la protéger. […] On assiste à un rétablissement du blasphème par l’assassinat et la menace politique, et on finit par dire “tant pis !”[16]. »

En janvier 2021, lors du débat parlementaire sur le projet de loi confortant le respect des principes de la République, Marine Le Pen accuse l'État d'être « incapable » d'assurer la sécurité de Mila, ce que réfute le ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin[53].

AutresModifier

La militante Zohra Bitan est à l'origine de la publication en mars 2020 du livre #JeSuisMila #JeSuisCharlie #NousSommesLaRépublique : 50 personnalités s’expriment sur la laïcité et la liberté d’expression, préfacé par Zineb El Rhazoui qui écrit : « Par ce livre, nous disons à Mila et à tous ceux qui pensent comme elle qu'ils ne sont pas seuls, que leur liberté est notre sacerdoce[54]. »

Le président du Comité Laïcité République, Jean-Pierre Sakoun, considère que cette affaire est révélatrice de la volonté de l'islam radical du « contrôle des corps et des esprits » des femmes[55].

Dans un communiqué en date du , le Conseil représentatif des associations noires de France soutient l'adolescente en souhaitant « rappeler que Mila n'a pas gratuitement insulté la religion musulmane (...) mais a réagi à des insultes d'un homme qui pour justifier ses injures homophobes s'est appuyé sur la religion musulmane. Les réseaux sociaux s'emballent et Mila est menacée de mort pour avoir osé répondre à l'intolérance »[56].

La journaliste Lauren Bastide déclare sur Instagram, le , qu'elle ne soutient pas Mila au motif que celle-ci serait « islamophobe » et que cette affaire aurait été récupérée par l'extrême droite[56],[n 1].

Place des réseaux sociauxModifier

L'affaire naît sur Instagram et se propage à travers les réseaux sociaux. E-Enfance, une association agréée par l'Éducation nationale chargée de la protection des mineurs sur internet, fait supprimer de nombreuses insultes et menaces vis-à-vis de l'adolescente et est elle-même menacée[24].

Parallèlement, sur internet, est créé pour la défendre les hashtags « #Jesuismila ». Est par ailleurs créé le mot-dièse « #Jenesuispasmila » ; l'association STOP Homophobie et Le Collectif féminin se positionnent en faveur de « #Jesuismila »[59].

Lors des auditions devant les enquêteurs, les prévenus évoquent un « effet d’entraînement »[32].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Réagissant à la déclaration de Lauren Bastide (« Je ne soutiens pas publiquement Mila parce que je ne partage pas sa vision du monde raciste et irrespectueuse des musulman-e-s de France »), le magazine Marianne conteste tout « racisme » de la part de Mila en assimilant ses propos au blasphème, « critique des religions tout à fait légale en France puisque protégée par la liberté d’expression[57] ».
    Dans L'Express, Marylin Maeso critique également le militantisme dit « intersectionnel » en affirmant que Lauren Bastide ment lorsqu'elle repeint « en raciste irrespectueuse des musulmans une jeune homosexuelle qui n'a fait que dire ce qu'elle pensait des croyances qu'on lui avait jetées à la figure pour la déshumaniser en tant que lesbienne. Ce faisant, Bastide embrasse aveuglément le narratif des harceleurs de Mila, consistant à exiger un respect inconditionnel des croyances religieuses, y compris quand celles-ci servent à cautionner une haine homophobe[58] ».

RéférencesModifier

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AnnexesModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

BibliographieModifier

Document radiophoniqueModifier