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Bataille de la trouée de Charmes
Description de cette image, également commentée ci-après
Objectif allemand.
Informations générales
Date Du 24 au
Lieu À proximité de Nancy et de Lunéville,
(Meurthe-et-Moselle - France)
Issue Victoire française décisive
Belligérants
Drapeau de la France FranceDrapeau de l'Empire allemand Empire allemand
Commandants
Édouard de Castelnau Auguste DubailRupprecht de Bavière
Forces en présence
Environ 350 000 hommesEnviron 350 000 hommes

Première Guerre mondiale

Coordonnées 48° 41′ 37″ nord, 6° 11′ 05″ est

Géolocalisation sur la carte : Vosges

(Voir situation sur carte : Vosges)
Bataille de la trouée de Charmes

La bataille de la Trouée de Charmes s’est déroulée en Lorraine entre Nancy et les Vosges au début de la Première Guerre mondiale du au . Elle met aux prises les VIe et VIIe armées allemandes commandées par le Kronprinz Rupprech de Bavière et les 1re et 2e armées françaises sous les ordres respectifs des généraux Augustin Dubail et Édouard de Curières de Castelnau. Elle se conclut par une grande victoire française sans laquelle le redressement français sur la Marne n’eut pas été possible.

Un évènement méconnu en FranceModifier

La bataille de la Trouée de Charmes fait partie de ces grands évènements peu ou pas connus de l’histoire militaire française à l’instar de la victoire navale du cap Béveziers en 1690 ou de celle du maréchal Davout à Auerstaedt en 1806. Au contraire, ces faits d’armes sont très largement représentés dans l’historiographie des adversaires qu’affrontaient les Français à ces époques. Concernant la bataille de la Trouée de Charmes, les anciens chefs militaires allemands tels que Moltke, Hindenburg ou Ludendorff en parlent longuement dans leurs mémoires[1]. Le dernier généralissime, le général Groener y consacre un ouvrage où il critique le Kronprinz de Bavière qui dirigeait cette bataille. Celui-ci lui répond dans Mein Kriegstagebuch[2], son journal de guerre pendant que son ancien chef d’état-major, le général Konrad Krafft von Dellmensingen[3], l’appuie en publiant une réfutation du livre de Groener. Enfin, le général von Mertz, président du Bearbeitet im Reichsarchiv en 1934 et qui était chef des opérations de la VIe armée pendant cette bataille fait en 1934 une synthèse de tous ces ouvrages[4]. Il s’appuie notamment sur l’œuvre monumentale de près de mille pages[5] de l’historien Karl Deuringer pour conclure que cet épisode du début de la Grande Guerre avait été un moment très critique pour les armées allemandes. Il peut paraître étonnant qu’un tel évènement soit pratiquement absent du mémorial français de 1914-1918. C’est l’interrogation du grand historien Gabriel Hanotaux, auteur du premier compte-rendu exhaustif de cette bataille : «  On peut se demander pourquoi ces faits considérables ont été si mal connus jusqu’ici[6] ».

L’explication tient sans doute au fait que cette opération se déroule au début de la guerre, période où règne un véto total sur toute information militaire. On peut également penser qu’il s’est produit une sorte d’amalgame mémoriel entre cette bataille et celle du Grand Couronné de Nancy que le général de Curières de Castelnau remporte également quelques jours plus tard. Plus récemment, l'ancien directeur du Service historique de l'armée de terre, le général Bach écrivait : « Du fait de la censure et de l’absence de contre-pouvoirs, la vérité de la guerre a été, et demeure, faute d’un inventaire critique d’une ampleur suffisante, celle qui sortait du communiqué. Il serait temps de s’interroger à propos de celui ou de ceux qui en maîtrisaient la rédaction[7]. » Sans les mentionner explicitement, Bach dénonce le général Joffre et son entourage qui ont sans aucun doute voulu passer sous silence cette victoire française car au même moment, ils incriminaient la défaillance des combattants et de leurs officiers pour expliquer toutes les défaites subies pendant la bataille des frontières : « Les craintes que les journées précédentes m’avaient inspirées sur l’aptitude offensive de nos troupes en rase campagne ont été confirmées. [...] Nos corps d'armée, malgré la supériorité numérique qui leur avait été assurée, n'ont pas montré en rase campagne les qualités offensives que nous avaient fait espérer les succès partiels du début[8] ».

Dans les faits, les armées françaises étaient en large infériorité numérique en raison de l'erreur commise par les officiers de l'état-major de Joffre qui n'avaient identifié que 20 corps d'armée allemands alors qu'il y en avait 33. Dans leur évaluation, ils avaient considéré que les 13 corps d'armée allemands formés de soldats réservistes ne seraient pas engagés en première ligne. Ils fondaient leur analyse sur le fait qu'en France, c'est le choix qui avait été fait concernant les 25 divisions de réserve françaises constituées lors de la mobilisation. On estimait en effet que le manque d'entrainement des réservistes ne les prédisposait qu'à des missions défensives. Or, en Allemagne, en raison de budgets militaires beaucoup plus richement dotés, les réservistes effectuaient de nombreuses périodes d'entrainement et ils disposaient d'un important encadrement d'officiers et de sous-officiers d'active. Les corps d'armée de réserve allemands avaient donc des réelles capacités offensives contrairement aux unités de réserve françaises.

Enfin, le fait qu’après la guerre, contrairement aux autres chefs militaires français, Castelnau refuse d’écrire ses mémoires et qu’il mette un embargo sur ses papiers personnels va aussi contribuer à effacer le souvenir de cette page de gloire.

Autre source de confusion  : le nom de cette bataille. Elle est qualifiée par certains de « bataille de la Mortagne » du nom de la modeste rivière qui borde la partie sud du secteur des combats. S’y ajoute alors l’erreur de scinder en deux cet évènement en distinguant artificiellement les opérations de la 2e armée de Castelnau de celles de la 1re armée de Dubail alors que ces deux armées opèrent de concert face à deux armées allemandes sous le commandement unifié du prince Rupprecht de Bavière.

Contexte historiqueModifier

Article détaillé : bataille de Lorraine.

Comme toutes les autres armées, la 1re et la 2e armée françaises viennent de subir une défaite lors de leur premier contact avec les Allemands dans ce qui passera à la postérité sous le nom de « bataille des frontières ». Le , le général Dubail dans les Vosges est repoussé de ses positions sur le Donon et dans la région de Sarrebourg. Le même jour, le général de Castelnau est vaincu à Morhange. Dans les deux cas, les Allemands surestiment leurs victoires[9]. À Coblence, au siège de l’Oberste Heeresleitung (OHL), le grand quartier général allemand, l’enthousiasme éclate. Le généralissime von Moltke pleure de joie. Il envoie ses félicitations chaleureuses à celui qui commande les troupes allemandes en Lorraine, le prince Rupprecht, héritier du trône de Bavière à qui l’Empereur, radieux, confère la croix de fer de 1re et 2eclasse. Pour Rupprecht lui-même, la retraite des Français s’apparente à une fuite sauvage. Ce ne sont partout que voitures renversées, havresacs jonchant les routes, armes et effets d’équipement abandonnés. Dans les fossés, on voit quantité de fusils dont les crosses ont été brisées. Le soir du , il ne peut cacher sa fierté à la vue de vingt-trois canons français pris aux artilleurs du 20e corps français que ses collaborateurs ont fait amener devant son QG[10].

Cette vision le pousse à tout surestimer. Il pense notamment qu’à Morhange les Français ont perdu plus d’une centaine de pièces d’artillerie et que leurs pertes dépassent les trente mille hommes mis hors de combat. Il en conclut que la 2e armée française a perdu toute valeur combative. Quant au général von Heeringen, commandant la VIIe armée allemande qui vient de battre le général Dubail, il prétend que devant lui des effectifs adverses nombreux [la 1re armée française] se replient « à une allure de fuite ». Aussi Rupprecht pousse-t-il le généralissime allemand von Moltke à donner encore plus d’envergure à sa manœuvre stratégique. Comme on le sait, selon le Plan Schlieffen un vaste mouvement débordant des armées françaises par l’ouest à travers la Belgique est en cours. Mais, désormais, Moltke peut se servir des VIe et VIIe armées allemandes pour tenter une manœuvre de débordement complémentaire par l’est. Si ces deux manœuvres réussissaient, toutes les armées françaises se retrouveraient alors encerclées et subiraient alors un désastre complet.

Les forces en présence[11]Modifier

Français et Allemands ont massé en Lorraine le tiers des forces déployées sur le front occidental. Lors de la bataille de la trouée de Charmes, ce sont quatre armées représentant 47 divisions qui s’affrontent, soit 700 000 combattants.  

Les Français : environ 350 000 hommesModifier

Il n’y a pas de commandement unique français en Alsace-Lorraine.

 
Général de Castelnau
 
Général Dubail.

Les Allemands : 350 000 hommesModifier

Rupprecht de Bavière qui commande la VIe armée bavaroise, assume également le commandement de l’ensemble des forces allemandes et bavaroises engagées en Alsace-Lorraine : soit deux armées renforcées par un corps d’ersatz et par la garnison de la place forte de Metz (équivalente à deux divisions) et par le 3e corps de cavalerie (HKK3)

  • VIe armée Prince Rupprecht de Bavière :
    • Corps d’ersatz (IVe, VIIIe et Xe divisions d’ersatz)
       
      Prince Rupprecht de Bavière.
      - IIIe corps bavarois à 2 divisions ;
    • IIe corps bavarois à 2 divisions ;
    • XXIe corps à 2 divisions ;
    • Ier corps bavarois à 2 divisions ;
    • Ier corps bavarois de réserve à 2 divisions.

Veillée d'armesModifier

Les objectifs allemandsModifier

Dans tous leurs kriegspiels d’avant-guerre, les Allemands prévoyaient qu’en cas de situation favorable en Lorraine, l’avancée de leurs troupes se limiterait à border la Meurthe. Mais, le , cette option leur paraît dépassée. Ils regardent au-delà, vers la trouée de Charmes. Qui a décidé de ce changement radical qui aura les conséquences les plus funestes  ? Pendant la guerre elle-même et bien entendu au cours des vingt années qui suivent, les anciens officiers de l'Oberste Heeresleitung - OHL (« Commandement suprême de l'armée de Terre ») et ceux de l’entourage du prince de Bavière s’entre-déchirent férocement à ce propos. En 1934, le directeur du Reicharchiv, le général von Mertz tranche ce débat avec des éléments convaincants. Il attribue sans hésitation cette responsabilité à Rupprecht et à son chef d’état-major, Krafft von Dellmensingen. Effectivement, la lecture littérale des ordres envoyés par l’OHL ne mentionne pas l’idée d’une percée de la trouée de Charmes. C’est Rupprecht lui-même qui l’impose à von Moltke en lui faisant un compte-rendu de la situation totalement erroné le au soir[12]. Les troupes allemandes en Lorraine iront donc plein sud pour franchir la Moselle à Charmes et faire leur jonction avec celle du Kronprinz impérial qui doit attaquer en direction de Neufchâteau. Ainsi seront détruites deux des cinq armées françaises, les trois autres et le corps expéditionnaire britannique devenant alors une proie facile pour les sept armées allemandes les encerclant.

La « manœuvre du mépris »Modifier

Le plan de Rupprecht est assez sommaire tant il est convaincu de l’absence de résistance française. Il a placé la droite de la VIe armée allemande entre Metz et Lunéville pour protéger ses axes de communication. Il affecte ensuite deux de ses corps d’armée à la percée elle-même et confie à la VIe armée allemande le soin de refouler devant elle la 1re armée française dans les Vosges. Il lui manque une partie de ses forces qu’il a dû affecter à la prise du fort de Manonviller. Cette imposante fortification tient sous le feu de ses canons la voie de chemin de fer qui relie Strasbourg à Lunéville. Elle le gène non seulement pour le déplacement de ses troupes, mais également pour ses approvisionnements. En conséquence, les lignes allemandes sont étirées à l’extrême de Metz à la trouée de Charmes. Elles ne résisteraient pas à une attaque française. Mais c’est une hypothèse qui parait trop invraisemblable à Rupprecht pour qu’il en tienne compte. Autre élément de faiblesse  : la ville de Lunéville. Formant un carrefour de toutes les routes au milieu de son dispositif, elle risque de se transformer en goulot d’étranglement si jamais les Allemands ratent leur cette percée et doivent reculer. Pire, si les Français opéraient un retournement de situation et reprenaient la ville, la défaite allemande se transformerait en véritable débâcle. Mais, une fois encore, cette idée n’effleure pas Rupprecht ni son état-major tant elle semble inconcevable. Comme Castelnau le note dans son carnet personnel : «  Il [Rupprecht] se borne à exécuter devant elle [la 2e armée française] “la manœuvre du mépris” […] Ce que cherche le prince Rupprecht, ce n’est point à battre l’adversaire, mais à le devancer sur ses lignes de communication. Dérivant d’un concept napoléonien, cette manœuvre est susceptible de donner des résultats considérables[13]  ». Mais elle expose les Allemands à une dangereuse contre-attaque de flanc à laquelle Castelnau se prépare.

Les Français se préparent à la batailleModifier

Dans cette bataille, bien que très diminuées par les défaites subies à Morhange et dans les Vosges, les deux armées françaises ont l’avantage du terrain. En particulier, le général de Castelnau va être favorisé par sa parfaite connaissance de la trouée de Charmes. C’est un couloir géographique laissé libre de fortifications à dessein entre Nancy et les Vosges en raison de la difficulté qu’aurait un assaillant à la traverser. Il débute par un premier obstacle : la Meurthe. Il se poursuit par une succession de collines entre la Mortagne et la Moselle. Si ces ondulations de terrain paraissent peu impressionnantes sur les cartes d’état-major, elles sont en réalité autant de petites forteresses. Leurs bords francs face à l’est forment parfois de véritables falaises. Elles offrent aux Français de formidables plates-formes d’artillerie. L’ennemi où qu’il se trouve est à vue et les canons français, dont la portée est accrue par l’altitude, sont dissimulées aux tirs de contre-batteries. La trouée se termine par l’obstacle de la Moselle. À cet endroit, le fleuve est large, semé de marais et doublé d’un canal. C’est donc une formidable position de défense bordée à gauche par la place forte de Toul et à droite par celle d’Épinal.

Depuis de nombreuses années, les Français se sont entrainés à résister à une offensive ennemie dans cette trouée. Le général de Castelnau lui-même, ayant commandé pendant cinq ans le 37e régiment d'infanterie de Nancy, en connaissait les moindres chemins. Il sait au mètre près où placer ses troupes.

D’un point de vue tactique, il a décidé de miser sur son atout maître : l’artillerie de campagne, autrement dit les canons de 75 français. Ils ont sauvé son armée lors de la retraite de Morhange.

Le 75 français est en effet exceptionnel. Son équivalent allemand le 77 n’est un vieux Feldkanone (FK) de 1864, mal modernisé. La pièce se dépointe au tir, ce qui nuit très fortement à sa cadence et à sa précision. Au contraire, le canon français équipé d’un cylindre de recul beaucoup plus long se remet en batterie efficacement, sans ébranler la position de l’affût. Le tir rapide est né. Ce canon, servi par des artilleurs entraînés, peut tirer jusqu’à vingt-cinq coups par minute. On verra des pièces dépasser les mille obus tirés dans la journée. Jouissant d’un haut niveau d’entraînement, les artilleurs français sont formés à ce qu’on appelle la mise en batterie éclair. Ils seront capables de contrecarrer les effets de l’artillerie lourde allemande en changeant de position en permanence.

Des obus, contrairement aux Allemands qui souffrent de leurs approvisionnements, Castelnau en possède à profusion. Il n’est qu’à quelques kilomètres de réserves inépuisables placées dans les souterrains de la citadelle de Toul. La manœuvre que conçoit Castelnau amènera Rupprecht à «  buter sur ses canons  ». Depuis les collines où sont placées ses troupes, il domine les ponts sur la Meurthe que vont devoir franchir les Allemands. Ce sont autant de goulets d’étranglement et de cibles pour les artilleurs français. Ensuite, les assaillants n’auront d’autre choix que d’emprunter les deux seuls axes de progression ouverts dans la trouée. Ces deux routes sont également prises en enfilade par les 75.

De son côté, le général Dubail est moins favorisé. Ses troupes sont dans une zone de montagne fortement boisée. Il perd donc le bénéfice de son artillerie de campagne à tir tendu alors qu’il se bat contre des Allemands richement dotés en obusiers à tir courbe. Aussi la répartition des rôles entre les deux armées françaises est-elle claire. La 2e armée française, après avoir suffisamment affaibli l’ennemi par son bombardement sera chargé de la contre-attaque dans la trouée de Charmes pendant que Dubail freinera tant qu’il pourra l’avance allemande dans les Vosges. Castelnau indique clairement son intention offensive à ses troupes : « Le général de la 2e armée estime que l’ennemi, en engageant aujourd’hui le combat au nord de Lunéville, a voulu le mettre dans l’obligation d’accepter la bataille sur la rive droite de la Meurthe. Il entend se soustraire à cette obligation ». Et Castelnau ajoute qu'il est bien décidé « à profiter de toute faute que commettra l’adversaire[14] ».

Premier jour de bataille, le Modifier

Dans les faits, les combats auraient dû commencer deux jours plus tôt et se seraient immanquablement terminés par un désastre français. En effet, totalement désorganisés par la défaite de Morhange les trois corps d’armée de Castelnau ont le plus grand besoin de se reconstituer. Quant au 8ecorps de la 1re armée, ayant subi de lourdes pertes à Sarrebourg, il aurait été incapable de combattre[15]. Comme le note le sergent Henri Bleys dans son carnet personnel : «  On est si fatigué, on est si découragé que l’on pense revenir au feu sans courage et avec regret. La défaite tue, éprouve les forces [16] ». Certes, Castelnau peut compter sur les divisions de réserve installées sur le Grand Couronné et celles que vient de lui envoyer Joffre en renfort, mais elles ne sont pas de taille à recevoir seules le choc allemand[17].

La 1re armée française quant à elle, même si elle est moins atteinte que sa voisine, doit effectuer un très large mouvement à travers les Vosges pour se replacer à proximité de la Moselle, prête à la franchir pour se mettre à l’abri en cas de besoin. Elle n’en a matériellement pas le temps.

 
Occupation de Lunéville par les Allemands .

Or, du temps, ce sont les Allemands eux-mêmes qui vont en donner aux Français. Tout d’abord, l’OHL va rester étrangement silencieux laissant Rupprecht sans directive précise pendant deux jours. Ensuite, le prince de Bavière lui-même perd encore une journée. La veille au soir, il a conquis Lunéville pratiquement sans combat. Le 23, il ne peut s’empêcher d’y organiser une gigantesque parade militaire au son de la Badenweiler Marsch ce qui laisse le temps aux Français de se regrouper sur les collines autour de Nancy et dans les Vosges. Les divisions de réserve du général Durand sont établies dans le massif du Grand Couronné devant Nancy, les 20e corps du général Foch sur le plateau du Rambétant, les 15e et 16e corps sur les collines de Saffais et Belchamps[18]. Au fond de la trouée, dans la forêt de Charmes et sur les collines des Saint-Remy-aux-bois et d’Essey-la-côte s’installe le 8e corps. Dubail l’a détaché de son armée et le met sous le commandement de Castelnau afin de lui permettre de renforcer son dispositif[19]. Les trois autres corps de la 1re armée ont pu prendre leurs positions entre Rambervillers et le nord de Saint-Dié[20].

Rupprecht va commettre une autre erreur. Au lieu de neutraliser le fort de Manonviller avant tout mouvement en avant, il se contente de l'encercler. Il compte sur les deux monstrueux canons de 420 mm qu'il a fait transférer de Strasbourg pour en venir à bout dans la journée du . Or, en réalité, il lui faudra plus de trois jours pour obtenir la reddition du fort qui continuera à tirer sur la voie de chemin de fer Strasbourg-Lunéville, gênant considérablement ses approvisionnements.

Deux corps d'armée allemands s'élancentModifier

 
Gerbéviller totalement dévastée.

Ce n’est que le , dans la matinée, que deux des corps d’armée allemands (IIe Bavarois et XXIe allemand) s’engagent dans la trouée de Charmes. Leur progression a été immédiatement détectée par l’aviation française qui fournit à Castelnau et à Dubail de précieux renseignements. Après quelques heures d’un parcours facile, ils s’apprêtent à franchir la Meurthe et la Mortagne. Les choses alors se compliquent. Les nombreux orages qui se sont déclenchés depuis deux semaines ont gonflé ces cours d’eau. Le franchissement de la Meurthe par le IIe corps bavarois prélude aux calamités qui vont s’abattre sur cette unité. Ayant laborieusement réparé les ponts à Mont-sur-Meurthe et à Blainville, les Bavarois se font soudain cueillir par une artillerie française décidément très précise. Les pertes s’accumulent d’autant qu’ensuite, sur la route de Lunéville à Bayon, pratiquement leur seul axe de progression vers la Moselle, ils ont une bien mauvaise surprise. L’artillerie lourde que Castelnau a prélevée dans les forts de Toul entre en action. À la tombée de la nuit, des deux côtés de cette route, les cratères sont pratiquement jointifs. Les pertes allemandes s’alourdissent inexorablement.

Au XXIe corps allemand, la progression est également très lente. Il opère plus au sud et vise la ville de Charmes. Mais, d’abord, il doit franchir la Mortagne. Contre toute attente, il faut livrer bataille pour la conquête du pont de Gerbéviller. Mais il est farouchement défendu. Une brigade allemande entière s’engage alors contre un simple groupe de chasseurs à pied. Ils ne sont que soixante, commandés par l’adjudant Chèvre, un enfant du pays. Ils bloquent les Allemands une grande partie de la journée avant de disparaître dans les bois voisins. Rendus furieux par cette résistance, les Allemands se vengent sur la population civile en massacrant plus de quatre-vingts personnes.

Castelnau attaque par surprise au nord de LunévilleModifier

À 15 heures, à la stupeur des Allemands, car au nord de Lunéville, ce sont les Français qui passent à l’attaque ! L’impensable s’est produit ! Castelnau vient d’abattre sa première carte. Il a attendu que les deux corps ennemis aient suffisamment entamé leur mouvement pour commencer la première manœuvre de son plan : se rapprocher de l’axe vital Château-Salins–Lunéville. La 70e division commandée par le futur maréchal Fayolle et le 20e corps du général Foch refoulent les Allemands d’Erbéviller, de Réméréville et de Courbesseaux et progressent dangereusement. Des scènes de panique se produisent parmi les divisions d’ersatz allemandes qui défendent cette partie du front. Rupprecht est sidéré. Mais il rassure son entourage : «  Les Français sont battus !  ». Cette attaque ne constitue à ses yeux qu’une diversion.  

Dans les Vosges, la situation est confuse. Certes les Français de la 1re armée reculent, mais ils vont bientôt bénéficier d’un premier obstacle défensif : la Meurthe. Ils s’installent sur la rive gauche de la rivière. La VIIe armée allemande va devoir combattre pour les en déloger.

Quand la nuit tombe, certaines hésitations commencent à apparaitre dans le camp allemand quant à la suite à donner à cette opération. Cette attaque française au nord de Lunéville difficilement contenue donne à réfléchir. Contrairement aux attentes, la 2e armée française n’a pas été sérieusement entamée par sa défaite à Morhange. Le chef d’état-major, le général Krafft von Dellmensingen, ne cache plus son inquiétude. Il propose de retirer l’un des deux corps d’armée pour renforcer la défense de Lunéville. Ce point de passage obligé au sein du dispositif a été fortement fragilisé par l’attaque française partie de Nancy en début d’après-midi. Des scènes de panique ont eu lieu. La situation est difficilement rétablie dans la nuit par les renforts qu’on engage au fur et à mesure de leur arrivée. Von Mertz, lui, est franchement pessimiste : «  Espérons que la volonté de sortir de la nasse dans laquelle nous nous sommes jetés jusqu’à présent vainement sera bientôt plus grande que le désir de nous y enfoncer toujours davantage. » mais l’héritier de Bavière balaye toutes ces hésitations. Ses ordres pour la journée du sont maintenus : il force la trouée de Charmes.

Nuit du au Modifier

Profitant du répit nocturne, Castelnau décide de créer un verrou sur la colline de Borville. Elle domine un couloir que les Allemands vont inévitablement tenter d'utiliser le pont de Charmes. En effet, s'ils atteignent le bois de Lallau à la lisière du village de Rozelieures, ils n'auront plus qu'à entrer à l'abri de la forêt de Charmes et plus rien ne pourra les arrêter jusqu'à la Moselle. Aidés des villageois, les Français hissent sur Borville 5 groupes d'artillerie : ceux du 8e RAC, des 1re et 6e DC et deux groupes du 16e corps. Il y a 60 canons de 75 sur la colline !

Deuxième jour de bataille, le Modifier

 
Carte allemande de la bataille.

Au nord de la Meurthe, sur le plateau du Rambétant, là où le 20e corps du général Foch avait aisément enfoncé les divisions d’ersatz allemandes, l’afflux massif de renforts, notamment de troupes aguerries du IIIe corps bavarois, permet de rétablir progressivement la situation. Mais cela ne se fait qu’au prix de pertes qualifiées d’« effroyables » par le général von Gebsattel qui commande sur cette partie du front. Il a reçu la mission impérative «  d’empêcher les Français de mettre la main sur les hauteurs de Hoéville, Serres ainsi que sur Friscati […] Tout succès, même localisé, des Français, aurait pu avoir immédiatement les plus graves conséquences pour la VIe armée et même les aurait probablement eues  ».

Au sud, dans la trouée de Charmes et dans les Vosges, cette journée est un véritable bras de fer. À la clef, une grande victoire et une lourde défaite pour l’un et l’autre des belligérants. Que la 1re armée, et notamment son 8e corps, tout au fond de la nasse, continuent à fléchir, et Rupprecht peut franchir la Moselle. Il ne reste plus aux Français qu’à essayer de fuir, l’aile gauche vers Toul, la droite vers Épinal, ouvrant entre les 1re et 2e armées françaises une brèche fatale. Que Castelnau continue à avancer, et il écrase le IIe corps bavarois et le XXIe corps allemand. Lunéville est à sa merci avec en perspective la rupture de tout le dispositif de Moltke dans l’Est.

La Ire armée française reculeModifier

Sur la route qui mène à Bayon, le IIe corps bavarois est dans une vallée fermée par une ligne de collines hérissées de canons français qui tirent sans discontinuer. Il est bloqué et subi des pertes énormes sans pouvoir progresser. Mais tout va se jouer à l’extrémité sud du champ de bataille, à Rozelieures, à quelques kilomètres seulement de la Moselle. C’est la jointure entre les 16e et 8e corps français, le point névralgique de la bataille. À cet endroit, la topographie n’est pas aussi favorable aux Français. C’est précisément là que le XXIe corps allemand s’apprête à les attaquer. Disposant d’une nombreuse artillerie et conscients que l’effort à faire peut être décisif, les Allemands prononcent un très violent assaut. Ils commencent par chasser les soldats du 134e régiment d'infanterie français de ce village. À 8 h 30, ceux-ci se replient dans un certain désordre. À 9 h 50, les généraux Bajolle et de Maud'huy qui commandent les deux divisions formant le 8ecorps d’armée, annoncent leur retraite[21].

Entre-temps, les Allemands se sont infiltrés dans le bois de Lalau. Derrière cette zone boisée, il y a la grande forêt de Charmes. S’ils l’atteignent, il sera impossible de les empêcher d’aller jusqu’à la Moselle, d’autant que dans les Vosges les trois corps de la VIIe armée allemande, renforcés du Ier corps bavarois, sont en train d’engranger une série de succès tactiques face à la 1re armée française. Dans le secteur des 14e et 21e corps français se livre en effet ce qu’on appellera la bataille des ponts de la Meurthe. Ceux qui sont défendus par les chasseurs tiennent. Mais tous les autres sont pris. Le gros des forces allemandes franchit la rivière. Le 21e corps français et entraîne alors son voisin dans sa retraite. Quant au 13e corps placé à leur gauche, il se déclare «  littéralement à bout de forces  » et donne des signes de panique[22]. En effet, il vient de faire refluer ses parcs[pas clair] sur la rive gauche de la Moselle et parle même de mettre à exécution les instructions prévisionnelles de repli au-delà de la rivière qui ont été préparées la veille par Dubail en cas de coup dur[23].

Vers 11 h 30, le général Dubail évoque un scénario de repli général de son armée. Comme l’écrira le lieutenant-colonel Laure, la journée du {Date-|25 août}} constitue un « important succès allemand » face à la 1re armée française. Ce n’est donc pas une surprise si, à 13 heures, le capitaine Fétizon, officier de liaison du GQG, qui est aux côtés de Dubail, téléphone : «  1re armée essayera de se maintenir sur ce front général. Offensive de 2e armée peut seule rétablir la journée[24]  ».

Tout va se jouer à RozelieuresModifier

 
Mémorial de la bataille de la trouée de Charmes à Rozelieures.

Castelnau compte sur sa puissante artillerie installée pendant la nuit sur la colline de Borville et qui maintenant est prête à tirer. Mais ses instructions ont sans doute été mal comprises. «  C’est une foire complète !  » rapporte le capitaine de Cointet à l’état-major de la 2e armée face au désordre inextricable qui règne sur cette hauteur stratégique. Il y a là un mélange d’unités de réservistes parfaitement inactifs ainsi que plusieurs groupes d’artillerie qui visiblement n’ont pas reçu d’instructions. Cointet, simple capitaine, mais fort de l’ordre de mission signé de Castelnau, redistribue les rôles. Il rassemble sous les ordres du chef d’escadron Jean Fondeur toute l’artillerie présente à Borville. Fondeur va bientôt montrer qu’il sait s’en servir.

Dans la plaine, un autre agent de liaison est en train d’opérer. Il s’agit du capitaine de Miribel. Il sait que de dangereuses infiltrations ont commencé dans le bois de Lalau. Il rameute alors sur le 2e bataillon de chasseurs à pied, le 6e groupe de cyclistes ainsi qu’un demi-escadron du 1er régiment de hussards qu’il dirige immédiatement dans le bois. Rapidement, les Allemands refluent.

La bataille dans son ensemble est en train de basculer. Dans le secteur de Rozelieures, les Allemands n’ont plus de munitions. Ils ne ramassent plus leurs blessés. Si un ordre de retraite ne leur était pas parvenu, ils se seraient rendus. Il est plus que temps, car, du côté de la 1re armée de Dubail, les nouvelles sont de plus en plus inquiétantes, comme vient de le téléphoner Fétizon : «  21e CA replié sur bois d’Anglemont, 13e CA en retraite, 8e CA rétrograde[25]  ».

Dans le village de Rozelieures même, depuis une heure l’apocalypse se déchaîne, car du haut de la colline de Borville, Fondeur a déclenché le tir de ses 60 canons qu’il pousse maintenant au maximum des cadences de tir. Les quelques rares rescapés décrochent. Sur leurs talons s’avancent les chasseurs. Quand il pénètre dans Rozelieures, le 2e bataillon de chasseurs français découvre un gigantesque charnier : «  Tous ceux qui ont vécu ce combat se souviennent des longues files d’Allemands couchés dans les fossés de la route ou étendus face contre terre, aussi nombreux que les gerbes d’avoine qui leur servaient d’abri ».

Rupprecht prince et héritier du trône de Bavière ne forcera pas la trouée de Charmes et n’offrira pas à son père la très grande victoire qui aurait sans doute changé la physionomie du début de cette guerre. À 15 heures, les hommes du 16e corps français voient arriver l’avion du lieutenant Cheutin qui passe au-dessus d’eux en rase-mottes, moteur pratiquement au ralenti. Ses gesticulations leur font comprendre que l’ennemi est en train de fuir. Volant à toucher le sommet des collines, il répand la nouvelle tout le long du dispositif. Derrière son passage, agitant leurs képis à bout de bras, les Français hurlent de joie. Henri Bleys note : «  À 3 heures le canon s’éloigne et la gaîté nous reprend. Nous sommes prêts à combattre. »

Aux postes de commandement des 15e et 16e corps tombe alors un message qui va entrer dans l’Histoire : «  Ordre du général de la 2e armée ; en avant partout, à fond ![26]  ».

L'offensive de la 2e armée françaiseModifier

Ce moment, Castelnau l’attend depuis le soir de Morhange. Général vaincu et humilié, meurtri par la perte d’un être cher - son fils Xavier a été tué quelques jours plus tôt pendant la bataille de Morhange, tourmenté par le sort du pays qui va de défaite en défaite, il sent qu’il tient entre ses mains une occasion unique. Il lance alors son infanterie sur les Allemands en retraite qui tentent de replier leurs deux corps d’armée, ou du moins ce qu’il en reste, pour les mettre à l’abri derrière les fleuves. L’offensive qui se faisait sentir depuis le Grand-Couronné et devant Lunéville vient de s’étendre face à la Mortagne. Précédés par d’un déluge d’obus, les fantassins des 15e et 16e corps français commencent à descendre des collines. Tous les témoins seront unanimes. La vue de ces dizaines de milliers de soldats en pantalon rouge qui soudain surgissent sur les crêtes et commencent à descendre les pentes est spectaculaire. Les Bavarois du IIe corps se replient en panique. À 17 heures, Castelnau galvanise son armée : «  Mettez sac à terre s’il le faut, vous êtes sur les derrières de l’ennemi […] Poussez en avant toute l’artillerie ! [27]» Les premiers éléments français pénètrent ainsi dans les villages de la rive droite de la Meurthe et le général Espinasse, commandant le 15e corps peut lancer des détachements dans la forêt de Vitrimont. Si ces éléments faisaient leur jonction avec le 20e corps du général Foch qui occupe Anthelupt à quelques kilomètres au nord, ce serait la chute de Lunéville. En effet, le IIe corps bavarois n’est plus capable de la moindre action de guerre.

Les autres unités de la VIe armée allemande sont également très affectées : le Ier corps bavarois et le XXIe corps allemand ont chacun perdu une dizaine de milliers d’hommes, dont de nombreux officiers. Au nord de la Meurthe, le IIIe corps bavarois s’est sacrifié en essayant d’empêcher à tout prix le 20e corps de Foch d’approcher de la route Château-Salins–Lunéville, axe vital de ravitaillement des deux armées allemandes. Le soir venu, il se replie sur sa base de départ. Les Français re-occuperont dès le lendemain matin le terrain qu'il avait repris. Tous les regards allemands sont maintenant tournés vers Lunéville. Rupprecht tente de rallier tout ce qui est encore valide pour renforcer la ville où règne une situation de désolation. Von Mertz note dans son carnet : « Lunéville brûle, la panique y règne. Des colonnes et des convois en pleine fuite refluent de la ville jusque vers Lagarde. Les bruits les plus insensés se répandent [28]». La paranoïa s’installe. Le chef d’état-major de Rupprecht en vient à demander à von Mertz d’étudier le plan d’une retraite générale vers le nord-est.

Le problème est que l’écho de tous ces événements parvient à l’OHL. Il n’en faut pas plus pour Moltke. Sa conviction est faite : l’héritier du trône de Bavière a subi une très lourde défaite qui renverse — et au-delà — la situation favorable qu’il s’était créée à Morhange et à Sarrebourg. Au même moment, un malheur n’arrivant jamais seul, des inquiétudes surgissent sur le front de la Ve armée allemande voisine que dirige le Kronprinz impérial. Selon le télégramme qu’envoie la Direction suprême à Rupprecht, cette armée est obligée de replier son aile gauche devant des forces supérieures. Le au soir, ce n’est pas moins du tiers de l’armée allemande qui est plongé dans une grave crise.

Troisième et ultime jour de bataille, le Modifier

Castelnau pouvait-il transformer cette première phase victorieuse en succès décisif pour les Français ? Il en a tout d’abord le sentiment : « Battu au sud de la Meurthe, coupé au nord de ses lignes de retraite, le prince Rupprecht pouvait être anéanti.[29] » C’est également l’analyse du stratège français, le général Camon : «  Écrasant le corps d’observation laissé par le prince Rupprecht devant le Grand-Couronné, puis poussant promptement vers l’est sur les derrières de la VIe armée [Castelnau] lui aurait coupé vivres et munitions. Ce pouvait être le désastre pour l’aile gauche allemande et quel retentissement.[30]. »  

Mais, ces impressions ne tiennent pas compte de l’état des forces en présence. Contrairement à tout ce que pouvaient craindre les Allemands, les journées du et du marquent progressivement la fin de la crise. Les Français ne prendront pas Lunéville. Ils en sont incapables. L’infanterie n’est pas en état de le faire et l’artillerie, qui a fait merveille pendant ces derniers jours, ne peut plus grand-chose contre un ennemi qui s’enterre. Cette victoire dépasse pourtant les plus grandes espérances françaises. Mais elle a principalement reposé sur les dommages irrémédiables que se sont infligés à elles-mêmes les troupes de Rupprecht en s’empalant sur les canons de la 2e armée française. L’industriel Georges Keller, qui gère la [[Faïencerie de Lunéville-Saint-Clément|faïencerie de Lunéville]] et qui s’est vu imposer d’héberger l’héritier du trône de Bavière, l’entendra dire : « Vous [les Français] faites autour de nous, avec votre 75, un cercle de feu qu’il nous est impossible de rompre.[31] » Certes, la manœuvre de flanc conçue et exécutée par Castelnau a été proche d’aboutir, mais les soldats de 2e armée, épuisés par une semaine de combats ininterrompus et ayant subi de lourdes pertes à Morhange ne peuvent faire mieux que suivre l’ennemi en retraite. Comme l’écrit Henri Bleys : « Aujourd’hui on les [les Allemands] a poursuivis dans les bois, mais on n’a guère tiré que des coups de canon. […] Nous sommes restés sur place dans la forêt couchés sur les gerbes d’avoine dans des cahutes avec des branches vertes  ». Quant à Dubail, son armée n’a cessé de reculer devant la VIIearmée allemande qui le domine en raison notamment de son artillerie lourde bien adaptée au combat en montagne.

Seul, le 20e corps français réussit à gagner du terrain sur les Bavarois, reprenant la ferme de la Faisanderie, les villages de Friscati, Deuxville, Maixe, Drouville et enfin le bois de Crévic. Quant aux divisions de réserve du général Léon Durand, elles réussissent à chasser les Bavarois hors de Champenoux qui avait résisté la veille.

De toute façon, l’heure n’est plus à l’offensive. Les généraux Dubail et Castelnau ont reçu l’instruction générale n°2 que Joffre a signée dans la nuit[32]. Elle assigne à ces deux armées la mission de maintenir l’ennemi en face d’elles pendant que les autres unités entament leur retraite.

Pour finir, à la gauche de la 2e armée française, on reprend l’offensive contre le flanc droit de l’ennemi. Le 20e corps français réussit à gagner du terrain sur les Bavarois, reprenant la ferme de la Faisanderie, les villages de Friscati, Deuxville, Maixe, Drouville et enfin le bois de Crévic. Enfin, plus au nord, les troupes françaises réussissent à chasser les Bavarois hors de Champenoux qui avait résisté la veille.

Bilan de la bataille de la Trouée de CharmesModifier

Une terrible hécatombe allemandeModifier

La bataille de la trouée de Charmes fut sans doute pour l'armée allemande l'épisode le plus sanglant du mois d'août 1914 sur l'ensemble des théâtres d'opérations. Contrairement aux Français qui, à cette époque, ne tiennent pas une comptabilité rigoureuse des pertes, il existe des éléments très précis concernant celles subies par les VIe et VIIe armées allemandes[33]. S'agissant des opérations de Lorraine, entre le et le , elles déclarent127 496 hommes hors de combat (malades, blessés, morts et disparus) dont 38 875 tués. Des trois grandes batailles de cette période, celle de la trouée de Charmes intervient pour au moins la moitié dans ces chiffres. Cette évaluation est cohérente avec celle figurant dans les comptes-rendus français qui parlent de 18 000 tués chez l'ennemi. Concernant les pertes françaises, même si elles ne sont pas connues avec précision, on peut penser qu'elles sont sensiblement plus faibles en raison du caractère défensif du combat menés par les 1re et 2e armées françaises. Nous ne possédons qu'un chiffre, celui cité par le lieutenant-colonel Jacquant dans son journal[34] mais il concerne l'ensemble des opérations de Lorraine et se limite à la 2e armée française : il parle de 60000 hommes hors de combat (dont 18 000 tués environ), sachant que les batailles de Morhange et du Grand Couronné ont été les plus meurtrières pour les Français.

Une importante stratégique méconnueModifier

 
Monument de Lorraine en souvenir de la bataille.

L'importance stratégique de cette bataille pour la trouée de Charmes ne sera connue qu’après la guerre quand sera dévoilé le détail des mouvements de troupes opérés par les Allemands dans les jours précédant la bataille de la Marne. La victoire de Castelnau le et le profond sentiment chez les Allemands d’avoir subi une inexplicable et inimaginable défaite les amènent à prendre des décisions qui pèseront lourd dix jours plus tard. Ils abandonnent notamment l’idée de prélever deux corps d’armée chez le Kronprinz de Bavière pour renforcer leur front oriental. Moltke ou son entourage font alors le choix de les prendre dans leurs armées de l’aile droite qui est en train de traverser la Belgique. Cette décision fera l’objet de controverses sans fin en Allemagne après la guerre. Même s’il est pratiquement impossible d’établir de façon irréfutable qu’elle fit basculer l’issue de la bataille de la Marne, on peut néanmoins dire qu’elle influera fortement le sort des armes car elle offrait aux Français et à leurs alliés anglais une supériorité numérique inespérée. En effet, le lorsque les troupes franco-anglaises se lancent à l'attaque, elles disposent de 56 divisions d'infanterie et 9 divisions de cavalerie face à 44 divisions d'infanterie et 7 divisions de cavalerie allemandes[35]. Or, cette décision prise par le généralissime allemand fut certainement l’une des moins justifiées d’un point de vue stratégique et tactique.

La publication tardive et morcelée sur près de dix années des travaux du Service historique des armées faussera les analyses à propos de cette bataille. Pour certains, elle apparait comme une simple contre-attaque locale de deux corps d'armée, pour d'autres c'est un « coup d'arrêt » comme celui donné par le général Lanrezac à Guise dont l'historiographie français fait grand cas. Il faut attendre le milieu des années 30 pour qu'apparaissent les premières études d’état-major publiées dans les revues spécialisées[36]. Elles rappellent qu'à la trouée de Charmes, quatre armées s'étaient affronté pendant plusieurs jours sur un champ de bataille de plus de cent kilomètres d’amplitude. Elles concluent que ce fut la plus grande bataille du début de la guerre avant que ne se déroule celle de la Marne. Mais ces publications sont peu lues en dehors du microcosme militaire. Aussi, l'ampleur de la victoire de Castelnau n'est-elle pas perçue à sa juste mesure par les Français dans l'immédiat après-guerre. Ils le voient avant tout comme « le sauveur de Nancy ». Or, si au Grand Couronnéle , Castelnau et la 2e armée française ont sauvé la ville, quelques jours plus tôt, à la trouée de Charmes, ils avaient sauvé la France.

En dépit de sa moindre place dans le mémorial français de cette guerre, cette victoire aura été saluée par des hommes tels que Clemenceau. Conscient des enjeux stratégiques qui y étaient attachés, celui qui sera bientôt appelé «  le Père la victoire  » concluait que si Castelnau n’avait pas vaincu : « Les forces franco-britanniques auraient pu être obligées de s’assurer de nouvelles positions dans la “péninsule de Cherbourg” ou dans les Pyrénées » [37] . La presse britannique ne sera pas en reste qualifiant Castelnau de : « the hero of Lorraine » [38] ou de «  a military genius [39]. The Times le couvrira d’éloges et conclura également que, sans la victoire de la 2e armée française à la trouée de Charmes, la redressement français sur la Marne était impossible. Mais c’est d’outre-Rhin que viennent les louanges les plus marquées. Que cela soit dans les nombreux ouvrages publiés ou dans la presse, le nom de Castelnau est fréquemment mentionné, assorti d’un commentaire qui lui confère l’image d’un «  chef résolu à la plus tenace des résistances  ».

DécorationModifier

  • LA MORTAGNE 1914 est inscrit sur le drapeau des régiments cités lors de cette bataille.

Notes et référencesModifier

  1. (de) Helmuth von Moltke, Erinnerungen Briefe Dokumente 1877-1916., Stuttgart, Der Kommende Tag a.g., , 496 p.
  2. Rupprecht, Kronprinz von Bayern (Eugen von Frauenholz, ed.), Mein Kriegstagebuch (Berlin: E. S. Mittler & Sohn, 3 volumes, 1929),
  3. Krafft von Dellmensingen, Konrad, Die Führung des Kronprinzen Rupprecht von Bayern auf dem linken deutschen Heeresflügel bis zur Schlacht in Lothringen im August 1914 (Berlin: E. S. Mittler & Sohn, 1925)
  4. Général von Mertz, La volonté du chef (traduction du colonel L. Koeltz), Paris, Payot,
  5. (en) Karl Deuringer, The First Battle of the First World War : Alsace Lorraine (traduction anglaise de Terence Zuber), The History Press, , 398 p. (ISBN 9780752460864)
  6. Gabriel Hanotaux, « La bataille de la trouée de Charmes », La Revue des Deux Mondes,‎ , p. 241-294
  7. Général André Bach, « La commémoration du centenaire de 1914 », La Nouvelle Revue d’Histoiren°70, janvier-février 2014.
  8. AFGG 1/2/A1 n°149 : Le général commandant en chef à ministre de la Guerre. , 9h35.
  9. Cf. le récit qu'en fait le général von Mertz dans «La volonté du chef», op. cit., p. 89-112.
  10. Ce corps d'armée que commande Foch a subi le gros des pertes françaises. Cf. télégramme de Joffre au ministre de la Guerre le  : Les Armées Françaises dans la Grande Guerre (AFGG) 1/2, p.6
  11. AFGG 1/2, p. 309.
  12. Von Mertz, op. cit., p. 134.
  13. Extrait du cahier relatif à la bataille de la Trouée de Charmes, SHD, fonds Castelnau, 1K795/10.
  14. AFGG 1/1/A n°839
  15. 8e corps d'armée, message téléphoné à Ire armée, , AFGG 1/1 annexe n°914.
  16. « Carnet d'Henri Bleys », sur Chtimiste
  17. AFGG 1/1/A n° 724
  18. Ordre général d'opérations pour la journée du 24 août de la 2e armée : AFGG, 1/1/A n°1199.
  19. Selon le témoignage du capitaine de Miribel, celui-ci est envoyé le à l’état-major de Dubail pour demander l’appui du 8e CA qui lui est finalement accordé « avec réticence ». Extrait du carnet de notes du capitaine de Miribel, SHD, fonds Castelnau, 1K795/11 classeur 20.
  20. Ordre général d'opérations pour la journée du de la 1e armée armée : AFGG, 1/1/A n°1195
  21. AFGG 1/2/A1 n°587 et 588
  22. AFGG 1/2/A1 n° 303.
  23. AFGG 1/2/A1 n° 179
  24. AFGG1/2/A1 n° 402
  25. Service historique de la Défense (SHD), fonds Castelnau, 1K795/13 classeur 23
  26. AFGG 1/2/A1 n° 416
  27. AFGG 1/2/A1 n°421.
  28. Von Mertz, op. cit., p. 148.
  29. SHD, fonds Castelnau 1K795/10.
  30. Général Camon, « L'aile gauche allemande (août-septembre 1914) », Revue militaire française, juillet 1924, p. 196
  31. Patrick-Charles Renaud, La guerre à coup d'hommes, Paris, Grancher, 2014, p. 415.
  32. AFGG 1/2/A1 n° 395.
  33. Heeres-Sanitätsinspektion des Reichskriegsministeriums, Sanitätsbericht über das Deutsche Heer (Deutsches Feld-und Besatzungheer) im Weltkriege 1914/1918 Volume III: Die Krankenbewegung bei dem Deutschen Feld-und Besatzungsheer im Weltkriege 1914/1918 (Berlin: E. S. Mittler & Sohn, 1934), pp. 36–9;
  34. Journal du lieutenant-colonel Jacquant, SHD fonds Castelnau 1K795/37.
  35. AFFG 1/3 p. 18 -21.
  36. Colonel Pugens, « La manœuvre de Lorraine. Août-septembre 1914. », La Revue militaire française publiée avec le concours de l'État-major de l'armée,‎ , p. 127-162, 269-300
  37. L'Homme Libre,
  38. The Globe,
  39. Dundee Telegraph,

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

  • Benoît Chenu, Castelnau : le quatrième maréchal, Paris éditeur=Bernard Giovanangeli éditeur, , 446 p. (ISBN 978-2-7587-0204-7).
  • (de) Karl Deuringer, Die Schlacht in Lothringen und in den Vogesen 1914 : die Feuertaufe der bayerischen Armee, herausgegeben vom Bayerischen Kriegsarchiv, Munich, M. Schick, (LCCN 29013965).
  • (en) Karl Deuringer (trad. Therence Zuber), The First Battle of the First World War : Alsace-Lorraine, The History presse, , 600 p. (ISBN 978-0752460864).
  • Patrick-Charles Renaud, La guerre à coups d'hommes : la bataille des frontières de l'Est, Lorraine, août-septembre 1914, Escalquens, Grancher, , 431 p. (ISBN 978-2-7339-1297-3).
  • Jean-Paul Huet, Édouard de Castelnau : 1851-1944, l'artisan de la victoire, Turquant, Anovi, coll. « Vitae », , 118 p. (ISBN 978-2-914818-63-6).
  • (de) Ludwig Hermann von Gebsattel, Von Nancy bis zum Camp des Romains 1914, nach amtlichen Unterlagen des Reichsarchivs, des Münchener Kriegsarchivs und Berichten von Mitkämpfern, Oldenburg, G. Stalling, , 154 p. (LCCN ltf90023196).
  • Baron Ludwick von Gebsattel (trad. Eugène Georges), De Nancy au Camp des Romains 1914 (ISBN 978-2-9553529-0-8).
  • Général Yves Gras, Castelnau ou l’art de commander : 1851-1944, Paris, Denoël, , 466 p. (ISBN 2-207-23673-0).
  • Marcel Durand, Historique de la bataille de Rozelieures du 25 août 1914, La Garnison (Gimont), M. Durand, , 53 p. (notice BnF no FRBNF35020519).
  • Jacques Didier, Lorraine 1914 : guide des lieux de mémoire : Morhange, le Grand Couronné de Nancy, Louviers, Ysec, , 152 p. (ISBN 2-84673-042-3).
  • Nancy et le Grand Couronné, Clermont-Ferrand, Michelin, coll. « Guide illustré des champs de bataille », , 111 p. (notice BnF no FRBNF34124191) disponible sur Gallica.

Liens externesModifier

Articles connexesModifier