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Racialisme

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Pour certains théoriciens (Pierre-André Taguieff, Tzvetan Todorov), le racialisme est un courant de pensée distinct du racisme, apparu en Europe au milieu du XIXe siècle, qui prétend expliquer les phénomènes sociaux par des facteurs héréditaires et raciaux. Ce courant, lié à la « théorie des races » qui émerge au XVIIIe siècle, culminerait avec les travaux de Joseph Arthur de Gobineau, de Gustave Le Bon et Georges Vacher de Lapouge.

Selon le sociologue Pierre-André Taguieff[1], cette prétention n'implique pas nécessairement des appels à la violence ou à la discrimination, ces penseurs s'efforçant de faire rentrer l'histoire ou la théorie politique dans les sciences naturelles[2]. Pour Tzvetan Todorov, le racialisme est à la fois une idéologie, une doctrine du racisme, voire un comportement en général haineux et méprisant[3].

La distinction entre racisme et racialisme reste discutée et souvent polémique. Elle est « spécieuse » pour Ama Mazama[4], de peu d'intérêt pour Gérard Lenclus[5], et l'historien Jean-Frédéric Schaub estime qu'elle crée une « scission malheureuse » entre racisme et antisémitisme[6].

Sommaire

Espèces, races et histoire naturelleModifier

Les premières classificationsModifier

Au XVIIIe siècle, le travail de mise en ordre et de classification de la nature aboutit aux premières taxinomies qui, organisant de manière logique les organismes vivants pour la commodité des chercheurs. Elles vont s'accompagner presque indépendamment de classifications des êtres humains servant cette fois-ci des intérêts davantage géopolitiques que scientifiques.

On avait observé dès 1684 dans La Revue des Savants la première de ces tentatives[7]. L’auteur, le médecin et philosophe François Bernier, se propose à cette occasion de rompre avec la logique géographique qui prévalait jusqu’alors dans l’appréhension des groupes humains. Il avance l’idée que les hommes puissent être classés selon leurs caractéristiques physiques, en distinguant « quatre ou cinq races humaines ».

La position de Bernier s’inscrit dans un nouveau cadre de pensée, celui d'une philosophie émancipée de la religion dont les premiers représentants, Fontenelle, Pierre Bayle et surtout Pierre Gassendi, dont Bernier est l’un des principaux admirateurs, apparaissent au XVIIe siècle. À l'opposé de la doctrine chrétienne, ce courant de pensée cherche à placer l’homme comme élément de la nature et non comme son métayer. Cela lui fait donc perdre la position privilégiée que lui attribuait la Genèse.

La proposition de Bernier, qui indique un changement d’attitude profond, passe en son temps relativement inaperçue. Il en va tout autrement des systèmes proposés au siècle suivant par Buffon et Carl von Linné, tous deux naturalistes respectés de la Faculté et de leurs pairs.

Le naturaliste suédois Carl von Linné (1707-1778), posant les bases de la systématique moderne, distingue en 1758[8], quatre races différenciées au sommet de l’ordre des « anthropomorpha » (les futurs primates) : Européens, Américains (nous dirions aujourd'hui Amérindiens), Asiatiques et Africains[9].

Buffon reprend pour sa part à Maupertuis[10] l’idée que le blanc serait la couleur originelle de l’homme, les colorations sombres évoquées autrefois par la malédiction de Cham dans la Bible étant selon lui le produit d’une dégénérescence partielle due à l’éloignement de la zone climatique tempérée. Cette théorie de la dégénération connaîtra différentes déclinaisons empruntant notamment à la théorie des climats[11], seront évoquées par Johann Friedrich Blumenbach ou le philosophe Emmanuel Kant. Une divergence au sein des dégénérationnistes portera sur la question de la réversibilité des différentiations phénotypiques en cas d’immersion prolongée dans le milieu adéquat[12].

Le racialisme appliqué aux humains : de Blumenbach à GobineauModifier

Parmi les premiers théoriciens des races, Kant et Blumenbach sont partisans du monogénisme, Meiners et Sömmerring du polygénisme. Renan se contente de parler en philologue, parlant des civilisations qu'il peut connaître par les documents écrits d'époque. Arthur de Gobineau écrit un Essai sur l'inégalité des races humaines (1853-55). Pierre-André Taguieff a établi la généalogie de ce racisme qu'il qualifie, conformément à nos critères actuels plus rigoureux, de « pseudo-scientifique ». Reste que seront créés des zoos humains, où la curiosité légitime du public — connaître l'autre, qui habite un pays qu'on ne verra jamais — est transformée en exploitation commerciale à la Barnum. Lors des expositions ethnographiques, il n'est pas rare de voir les prétendus sauvages enfermés dans des cages (la sécurité est invoquée), et dans certains cas non loin de singes.

Hervé Le Bras s'est intéressé aux modalités du racialisme et de la raciologie lors de ses travaux sur l'idéologie démographique. Parmi les hommes de science ou de pouvoir approuvant cette idéologie, il a indiqué Vacher de Lapouge, Ludwig Woltmann, (darwiniste social et socialiste), sir Ronald Fisher (démocrate et eugéniste négatif)[réf. nécessaire].

La thèse de l’inégalité raciale est remise en cause dès 1885 au nom de critères scientifiques également avec le livre De l'égalité des races humaines de Joseph Anténor Firmin, qui expose les sophismes de publications racistes se présentant comme scientifiques.

Mesures de la différence et hiérarchisationModifier

 
Page du livre Histoire naturelle.

La couleur de la peau n'est jamais le seul critère retenu dans la définition des races élaborée par les scientifiques des XVIIIe et XIXe siècles. Les nouvelles exigences de scientificité poussent les savants à s’appuyer sur une multitude de « critères » quantifiables, à défaut d'être significatifs. De nouvelles disciplines font leur apparition, se fixant l’étude de l’être humain, de ses origines et de sa classification. L’anatomie comparée, initiée par le britannique Edward Tyson (1650-1708), l’ethnologie ou plus tard l’anthropologie physique connaissent au XIXe siècle un développement croissant. Elles s’appuient sur des méthodes de mesure qui donnent naissance à autant de sous-disciplines aujourd'hui réfutées (crâniométrie, céphalométrie, anthropométrie, phrénologie), qui définissent des critères de comparaison et de classification des groupes humains. Il importe de ne pas inclure dans cette classification le travail signalétique de Bertillon qui ne vise qu'à identifier sans ambiguïté, en 1870, des individus précis à des fins de recherche, et non des groupes humains.

Les travaux des « raciologues »[13] aboutissent à une biologisation de l'ancienne typologie empirique des peuples. La méthode linguistique promue par Volney, Friedrich Schlegel, Adriano Balbi ou James Cowles Prichard est de ce fait remise en cause par des anatomistes dans les années 1840, au motif que les caractères physiques, estimés fixes, seraient plus pertinents que les caractères linguistiques qui présentent des signes d’instabilité[14]. Les sciences biologiques s’octroient à cette occasion un rôle prescripteur de la définition de l’être humain et des déterminants de son comportement social.

Les critères initialement retenus par les premiers naturalistes pour distinguer l’homme du reste du monde animal se voient appliqués aux groupes humains, dans une perspective de hiérarchie. Louis Jean-Marie Daubenton (1716-1800) et Petrus Camper (1722-1789) avaient initié une méthode fondée sur la mesure de l’angle facial. Reprise par Georges Cuvier (1769-1832) et Saint-Hilaire (1772-1844), la méthode trouve une nouvelle application : le degré d’inclinaison du front est censé indiquer la place laissée libre au cerveau et donc l’intelligence[15].

Les recherches internationales aboutissent à une multitude de taxonomies. Celle de Johann Friedrich Blumenbach (1752-1840) revenant à cinq races sur la base de l’observation des crânes passera à la postérité en appliquant le terme « caucasien » (ou « caucasoïde ») — toujours en vigueur aux États-Unis — à la « race blanche »[16]. Choix surprenant, car en toute rigueur les Caucasiens sont les habitants du Caucase.

Les théories pseudo-scientifiques du racisme nazi empruntées à celles du Dr René Martial, s'appuyaient sur la prévalence accrue du groupe sanguin B chez les Juifs[réf. nécessaire] pour prétendre quantifier la "pureté du sang" au sens littéral. On sait aujourd'hui que la prévalence accrue du facteur B dans les populations sémitiques est d'origine purement géographique, sans aucun rapport avec la religion ni même la nationalité.

Enseignement du racialisme au XIXe siècle, en FranceModifier

 
Les quatre races d'hommes. — La race blanche, la plus parfaite des races humaines, habite surtout l'Europe, l'ouest de l'Asie, le nord de l'Afrique, et l'Amérique. Elle se reconnaît à sa tête ovale, à une bouche peu fendue, à des lèvres peu épaisses. D'ailleurs son teint peut varier. — La race jaune occupe principalement l'Asie orientale, la Chine et le Japon : visage plat, pommettes saillantes, nez aplati, paupières bridées, yeux en amandes, peu de cheveux et peu de barbe. — La race rouge, qui habitait autrefois toute l'Amérique, a une peau rougeâtre, les yeux enfoncés, le nez long et arqué, le front très fuyant. — La race noire, qui occupe surtout l'Afrique et le sud de l'Océanie, a la peau très noire, les cheveux crépus, le nez écrasé, les lèvres épaisses, les bras très longs.
Le Tour de la France par deux enfants, G. Bruno, 1877, p. 188.

Après 1870, dans son ouvrage Histoire naturelle, destiné à l'enseignement secondaire[17], J. Langlebert revient à quatre races, plus exactement des types humains :

  • blanche ou caucasique, cette race est « remarquable par la puissance de son intelligence, c'est à elle qu'appartiennent les peuples qui ont atteint le plus haut degré de civilisation » ;
  • jaune ou mongolique ;
  • noire ou africaine ;
  • rouge ou américaine.

La terminologie de ses descriptions peut laisser supposer un jugement de valeur. « L'angle facial ne dépasse guère 70 à 75 ° » chez les Noirs. On remarquera que cette méthode consiste à retrouver par des moyens différents la description peu flatteuse des Africains fournie dans les Prolégomènes à une histoire universelle (Muqaddima) par Ibn Khaldoun.

Les débats sur les origines de l’hommeModifier

L’un des principaux débats qui secouent la communauté scientifique au début du XIXe siècle concerne les origines de l’humanité. Deux couples d’opposition, monogénisme/polygénisme et fixisme/transformisme, structureront le débat tout au long du siècle. Ce dernier contribue largement à fixer l’attention sur la question des races et de leur corrélat, la mesure des caractères extérieurs. Il constitue aussi le générateur de différentes positions occupées dans l’espace académique de l’étude des races.

Le monogénisme suppose l’humanité issue d’un ancêtre unique et fait donc du milieu la cause principale de la différenciation. Le polygénisme suppose au contraire des origines distinctes. La première thèse, compatible avec le récit biblique, se verra défendue par les spiritualistes, majoritaires dans l’Université française. La thèse polygéniste reçoit quant à elle les suffrages de libres-penseurs peu influencés par les doctrines religieuses (Voltaire[18] et plus loin encore Paracelse en furent les partisans), des matérialistes et des républicains anticléricaux.

Cette division recoupe celle séparant partisans du créationnisme et du transformisme. Formulée au début du XIXe siècle par Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829), la théorie transformiste débouche en France dès les années 1820 sur la controverse entre Georges Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire[19]. À la parution de l’Origine des espèces de Charles Darwin en 1859, la communauté scientifique adhère encore largement au créationnisme et à son corollaire le fixisme. Des lettrés influents sont tout aussi divisés : Victor Hugo refusera toute sa vie l'idée du darwinisme, tandis qu'Ernest Renan l'adoptera d'emblée.

À partir de cette date, le transformisme rallie cependant un nombre grandissant de partisans, jusqu’à devenir majoritaire en France à la fin du siècle[20] ; il établit le schéma d’une continuité évolutionniste depuis quelque anthopoïde alors inconnu (baptisé « singe » par les détracteurs de la théorie) jusqu’à l’homme blanc, dans laquelle les races non-occidentales se voient attribuer opportunément une place intermédiaire.

Au cœur de la controverse, ceux qui se désignent sous le nom d’« anthropologistes », multiplient les études pour établir la proximité physique des sauvages et des primates[21]. La taille du cerveau, mesurée par la crâniométrie[22] tient une place centrale dans ce dispositif classificatoire[23]. D'autres éléments sont retenus : forme du crâne et des mâchoires, taille des os du squelette sont aussi prises en compte. Une supposée bestialité des races primitives, argument traditionnel de leur infériorité, se voit intégrée désormais dans une idéologie générale d’évolution de l’humanité.

Les deux positions — fixiste et transformiste — s’accordent cependant sur un point : l’existence de races humaines inégalement capables et inégalement perfectibles. Au long du siècle, ce que Caroline Reynaud Paligot désigne comme le « paradigme racial » s'est tellement intégré aux schémas de pensée que personne ne semble le remettre sérieusement en cause : quelques études empiriques venant le contredire sont rationalisées pour être aussitôt réintégrés dans son schéma explicatif. Quand la taille du cerveau n’apparaît plus comme critère pertinent de différenciation, il cède par exemple la place à des considérations d’identification de la zone où serait localisée l’intelligence[24].

Racialisme linguistiqueModifier

Selon Wolfang Geiger, durant la période nazi, c'est Edgar Glässer qui introduit le racialisme anthropologique (de Hans F.K Günther) dans la linguistique des langues romanes et Alex Niederstenbruch a produit « le pire de (..) l'idéologie racialiste nazi » en linguistique[25].

Selon Tzvetan TodorovModifier

Pour Tzvetan Todorov, le racialisme est à la fois une idéologie, une doctrine du racisme, voire un comportement en général haineux et méprisant[3].

Il y a pour Todorov cinq propositions pour définir l'idéologie racialiste[26] :

  1. Les races sont une réalité
  2. Continuité physique-moral
  3. Action(s) du groupe influe(nt) sur individu(s)
  4. Une hiérarchie unique de valeurs forme cet ethnocentrisme
  5. L'action politique fondée sur ce savoir « prétendument scientifique[25] ».

Le racialisme et la racialisation, nouveaux racismesModifier

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Le racialisme[27] et la racialisation sont des néologismes décrivant l'invasivité d'une sémantique et d'une symbolique de la race dans le discours politique et médiatique contemporain, ainsi que dans les représentations culturelles. Les enjeux et les polémiques conséquentes interviennent en premier dans le contexte français d'un héritage postcolonial, laïc, et démographique spécifique.

La notion de race est désormais très fréquemment recyclé par des groupes d'extrême-gauche d'obédience marxiste et pro-palestinienne (proche du NPA) qui revendiquent la "race sociale"[28] à des fins de déconstruction de l'idéologie désignée comme dominante, argumentant en faveur d'une "lutte des races" à la place de la "lutte des classes" : MAFED, BAN (Brigade anti-négrophobie), Parti des indigènes de la République, collectif MWASI, Camp Décolonial interdit aux "Blancs", collectif MXMR Non-Mixte racisé.e - qui se verra interdit de réunion à l'intérieur de l'Université Paris 8 en 2017), Décoloniser les arts[29], entre autres. Les dérives antisémites du Parti des Indigènes de la République tendent à montrer la proximité entre racialisme et antisémitisme. Etant donné son spectre d'appartenance politique, le racialisme pourrait être décrit comme une dérive raciste d' extrême-gauche, en miroir au racisme d'extrême-droite.

La racialisation peut être décrite dans la continuité du processus de retournement du stigmate en identité décrit par le sociologue Erwing Goffman[30]: la "race" devient alors, de subie, une catégorie positive, revendiquée, assumée. Elle correspond plus largement à un filtre de perception du monde comme l'écrit le sociologue Christian Poirier: "J'utiliserai le terme racialisation pour désigner un processus cognitif de mise en forme du monde et de définition de la situation, un processus de construction de la réalité sociale, c’est-à-dire la face mentale du racisme compris comme un rapport social."[31] Poirier note également un "retour de la catégorie « Noirs » dans l'espace public français"[32]. Le terme sert à désigner un ensemble de pratiques discursives, symboliques, souvent attachées à un éthos militant radicalisé. Cet ethos procède par autostigmatisation (l'individu se désigne comme "racisé.e") et par ce que Philomena Essed appelle des « scenarii du racisme »[33]: la racisation étant un scénario (voire un "sentiment") de racisme, c'est-à-dire une potentialité, un script de traitement racisé. La stigmatisation systématique du "blanc raciste" amène Pascal Bruckner à parler de "racisme imaginaire"[34] tandis que d'autres appellent à "déracialiser" les luttes contre les discriminations[35].

Le discours racialiste repose sur la catégorie de "racisé.e.s" et l'idée de "racisation", l'hypothèse ontologique du "blanc raciste" ( qu'il s'agisse de racisme "conscient" ou "par omission"[36][37]), ou encore la notion d'"Etat raciste". Les militants puisent dans un corpus théorique alimenté par des chercheurs (souvent eux-mêmes engagés dans ces luttes): la sociologue Nacira Guénif (militante au PIR); Eric Fassin qui tend à justifier un passage de la "question sociale" à la "question raciale"[38], la chercheuse Françoise Vergès (militante au PIR et à Décoloniser les arts), le chercheur au CNRS Marwan Mohammed, Laurence De Cock (docteur en didactique)... L'anti-universalisme d'Etienne Balibar sert souvent d'argument scientifique. Les travaux de Patrick Simon à l'INED, lui-même signataire de pétitions en faveur de ces organisations et militant[39] de cette mouvance - servent d'argument statistique alors que ses enquêtes reposent sur le "sentiment"[40] de discrimination - dès lors élevé au rang de fait (cf. les "scenarii").

Les groupes racialistes participent de la construction d'un langage racialisé et d'un argumentaire: substitution systématique de l'adjectif "décolonial" au mot "postcolonial"; militantisme en faveur de statistiques ethniques en vue d'une discrimination positive quantifiée sur la couleur de peau; mise en place de réunion "non-mixtes" interdites aux blancs et/ou aux hommes; articulation avec un féminisme "non blanc" (celui d'Hanane Karimi ou Rokhaya Diallo inspirées par l'afroféminisme par exemple), préconisation d'une logique intersectionnelle en vue de la réparation des "racisé.e.s", recours à des catégories identitaires, argument d'islamophobie ou de "négrophobie". Le groupe Décoloniser les arts va jusqu'à proposer un lexique à des fins militantes[41].

L'emploi de la notion de race, bien que revendiquée comme "construction sociale" prenant part à une lutte pour l'émancipation, produirait et reproduirait ce qu'elle est censée déconstruire à l'échelle des mentalités et des symboles: un renforcement des essentialismes, une construction du ressentiment, en premier lieu dans les classes populaires. Le racialisme reposerait sur une dérive de l'usage du mot race. Dans le sillage de Wittgenstein, de Victor Klemperer (La Langue du IIIème Reich, 1947), la philosophe et politologue Chantal Mouffe note ainsi "l"essor de divers fondamentalismes religieux, moraux et ethniques" et propose pour y remédier de porter une attention toute particulière à ces usages : "s'accorder sur la définition d'un terme ne suffit pas; il faut encore s'accorder sur la manière de l'utiliser"[42]. P.A. Taguieff a démontré l'ambivalence de la notion de race présente à l'intérieur même de l'antiracisme, ainsi que les dérives potentielles de certains usages de la terminologie antiraciste pouvant aboutir à une "racialisation"[43] inappropriée, notamment des musulmans. La contradiction entre objectif d'émancipation proclamé et réductionnisme identitaire (religieux, ethnique, sexuel) a été de nombreuses fois mentionnée[44],[45].

La féministe Christine le Doaré, dans une lettre ouverte au Maire de Paris Anne Hidalgo au sujet du festival Nyansapo (interdit aux blancs)[46] déclare ainsi que "le racialisme est un racisme"[47]. Anne Hidalgo interdit la tenue de ce festival[48].

Défendus par Le Bondy Blog[49] ou encore le CCIF[50] ces groupes présentés comme extrémistes ou militants sont souvent interpellés sur leur terminologie racialisée. Bernard Maro, chercheur au CNRS, établit un rapprochement entre racialisme et racisme. Le politologue Thomas Guénolé démontre le racisme d'Houria Bouteldja, égérie de cette mouvance. De nombreuses associations laïques comme Le Printemps républicain, Viv(r)e la République, le Comité Laïcité République[51][52] se sont alertées de cette emprise croissante des idéologies identitaires voire identitaristes, dans un contexte d'aggravation des clivages et des essentialismes religieux, ethniques et politiques depuis les attentats de janvier 2015 contre la rédaction du journal satirique Charlie Hebdo. Le militant athée palestinien Waleed Al-Husseini considère que ces mouvances expriment une solidarité explicite ou implicite avec un islam réactionnaire à tendance totalitaire[53] . En février 2017, la polémique autour de l'affaire des tweets de Mehdi Meklat fait ressurgir le débat et dévoile les dérives identitaires de la banalisation du discours racialisé[54],[55],[56] et met en cause le silence de grands médias au sujet de ces dérives[57].

En juin 2017 dans Le Monde, le journaliste Jean Birnbaum note le malaise grandissant d'une gauche déchirée par "le racisme antiraciste"[58] qui déclenche à son tour une tribune[59] de soutien à Houria Bouteldja, auteur de Les Blancs, les juifs et nous (2016), porte-Parole du Parti des Indigènes de la République, un groupe considéré par de nombreuses sources comme antisémitehomophobe, ou encore antiféministe. Parmi la dizaine de signataires l'on trouve la philosophe Isabelle Stengers, les universitaires Ludivine Bantigny et Olivier Neveux, la féministe Christine Delphy partisane d'un féminisme "non blanc", l'écrivain Annie Ernaux ou Judith Bernard. Des voix s'élèvent en retour (par ex. dans Le Monde[60] , dans Marianne[61], dans Le Figaro[62]). Dans un tweet du 24 juin 2017, Ariane Chemin répond à Houria Bouteldja ""Je suis métis et mes enfants + encore. Que dois-je entendre qd Houria Boudeldja dit que le métissage la dégoûte?"[63]

En 2013, un débat commence à voir le jour autour de la suppression du mot race (présent au premier alinéa de l'article 2 de la Constitution de 1958 : "Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion") de la législation.[64]

Notes et référencesModifier

  1. Pierre-André Taguieff, La couleur et le sang: doctrines racistes à la française, Mille et une nuits, (ISBN 284205640X et 9782842056407)
  2. Sylvain Crépon et Sebastien Mosbah-Natanson, Les sciences sociales au prisme de l'extrême droite, Editions L'Harmattan, (ISBN 978-2-296-20419-5, lire en ligne), p. 68 et suiv.
  3. a et b Jérôme Jamin, L'imaginaire du complot: discours d'extrême droite en France et aux Etats-Unis, Amsterdam University Press, (ISBN 9789089640482, lire en ligne), p. 124
  4. Ama Mazama, L'impératif afrocentrique, menaibuc, (ISBN 9782911372230, lire en ligne), p. 79-80
  5. Gérard Lenclus, « L'universel et le relatif, à propos d'un ouvrage de Tzvetan Todorov », Terrains, no 17, octobre 1991, voir en ligne, p. 57 sq..
  6. Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race., Editions Seuil, (ISBN 9782021237016 et 202123701X), p. 228
  7. Voir sur ce point, Boulle, « François Bernier et le concept moderne de race », Race et esclavage…, p. 47 – 56. William Petty avait toutefois en 1677 émis l’idée de l’existence de races humaines équivalentes aux races des animaux d’élevage.
  8. dans la dixième édition de son Systema Naturae
  9. Une histoire du racisme: des origines à nos jours, Librairie Générale Française, coll. « Le livre de poche » (no 575), (ISBN 2253905755 et 978-2-253-90575-2), p. 149
  10. Dissertation physique à l’occasion du nègre blanc, 1744. Cité dans Léon Poliakov, Le mythe aryen, Calmann-Lévy, Paris, 1971, p. 161.
  11. Abusivement, puisque Montesquieu s'était précisément élevé dans plusieurs de ses écrits contre l'asservissement des noirs.
  12. On peut y voir une intuition de l'épigénétique.
  13. C’est ainsi que Carole Reynaud Paligot désigne les spécialistes de l’étude des races humaines. La République raciale. Paradigme racial et idéologie républicaine (1860-1930), Presses universitaires de France, Paris, 2006, p. 2.
  14. Claude Blanckaert, « Un fil d’Ariane dans le labyrinthe des origines… Langues, races et classification ethnologique au XIXe siècle », in Revue d'histoire des sciences humaines, no 17, 2002, p. 137-171.
  15. Carole Reynaud Paligot, op. cit., p. 22. Voir aussi le bref essai Le Chapeau de Cuvier de Stephen Jay Gould.
  16. Christian Delacampagne, Une histoire du racisme, p. 151.
  17. Manuel d'Histoire naturelle, Delalain, Paris, [lire en ligne] une édition de 1875.
  18. « Aveuglé par sa passion antireligieuse, il (Voltaire) poursuit d’une même haine le christianisme et le judaïsme. Et comme il lui faut à tout prix se démarquer des doctrines défendues par ces deux religions, il se croit obligé d’attaquer avec vigueur le monogénisme », Christian Delacampagne, Une histoire du racisme, p. 153.
  19. Carole Reynaud Paligot, op. cit., p. 34.
  20. Cédric Grimoult, Évolutionnisme et fixisme en France: histoire d'un combat 1800-1882, CNRS Editions, (ISBN 2271056063 et 978-2-271-05606-1)
  21. Carole Reynaud Paligot, op. cit., p. 33-43.
  22. mais aussi la phrénologie dont la méthode est non seulement acceptée, mais raffinée par Paul Broca
  23. Carole Reynaud Paligot, op. cit., p. 38.
  24. Carole Reynaud Paligot, op. cit., p. 77-83.
  25. a et b L'image de la France dans l'Allemagne nazie: 1933-1945. De Wolfang Geiger, éditions Presses universitaires de Rennes, 2015
  26. «Pour une histoire politique de la race.» de Jean-Frédéric Schaub, Le Seuil, 2015
  27. « racialisme — Wiktionnaire », sur fr.wiktionary.org (consulté le 27 juin 2017)
  28. « Les races sociales sont un rapport de lutte », Les Indigènes de la République, {{Article}} : paramètre « année » ou « date » manquant (lire en ligne)
  29. « Les races sociales sont un rapport de lutte », Les Indigènes de la République, {{Article}} : paramètre « année » ou « date » manquant (lire en ligne)
  30. GOFFMAN Erwing (1975 [1963]) Stigmate. Les usages sociaux des handicaps, Paris, Minuit, 176 p.
  31. Christian Poiret, « Les processus d’ethnicisation et de raci(ali)sation dans la France contemporaine : Africains, Ultramarins et « Noirs » », Revue européenne des migrations internationales, vol. 27, no 1,‎ , p. 107–127 (ISSN 0765-0752, DOI 10.4000/remi.5365, lire en ligne)
  32. Christian Poirier, « Le retour de la catégorie « Noirs » dans l'espace public français », Migrations Société, 131,‎ 2010b, pp. 69-85.
  33. ESSED Philomena (1995 [1991]) Understanding Everyday Racism. An interdisciplinary Theory, London, Sage Publications, 321 p.
  34. « "Un racisme imaginaire" : un livre clé », Atlantico.fr, {{Article}} : paramètre « année » ou « date » manquant (lire en ligne)
  35. « Ce racialisme qui nous imprègne », sur Le Courrier,
  36. « David Bobée : « Le monde de la culture est raciste ! » », Sceneweb,‎ (lire en ligne)
  37. A ce titre, l'argument tombe sous le coup de la critique épistémologique de l'"infalsifiabilité" (cf. Karl Popper) : toute tentative de critique du modus operandi sera en effet automatiquement requalifiée de racisme "inconscient" ou "par omission".
  38. FASSIN Didier et FASSIN Éric (Dir.)(2006) De la question sociale à la question « raciale » ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 264 p.
  39. Paroles D'Honneur, « "Mélenchon est-il notre pote ?", Le QG Decolonial #3 », (consulté le 27 juin 2017)
  40. « Les discriminations à la mairie de Paris passées au crible », Libération.fr, {{Article}} : paramètre « année » ou « date » manquant (lire en ligne)
  41. « Décoloniser Les Arts », sur www.facebook.com (consulté le 27 juin 2017)
  42. Chantal Mouffe, Le Paradoxe démocratique, Beaux-Arts de Paris, 2005, 2016, p. 105 pour les deux citations
  43. « La déferlante « islamophobe », légende urbaine (Marianne n°924) », sur jc-moreau.com (consulté le 27 juin 2017)
  44. François Noudelmann, « L'inquiétante racialisation du discours de gauche », Le Monde,‎
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  46. « Festival NYANSAPO », sur Mwasi, (consulté le 27 juin 2017)
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BibliographieModifier

  • Agnès Lainé, « Ève africaine ? De l’origine des races au racisme de l’origine », in François-Xavier Fauvelle-Aymar, Jean-Pierre Chrétien et Claude-Hélène Perrot, dir., Afrocentrismes. L’histoire des Africains entre Égypte et Amérique, Paris, Karthala, 2000, p. 105-125
  • Agnès Lainé, « L’anthropologie biologique et l’Afrique au XXe siècle », in Christine Deslaurier et Dominique Juhé-Beaulaton, dir., Afrique, terre d’histoire. Au cœur de la recherche avec Jean-Pierre Chrétien, Paris, Karthala, 2007, p. 131-158
  • Jean-Frédéric Schaub, Pour une histoire politique de la race, Seuil, 2015
  • Pierre-André Taguieff, La couleur et le sang: doctrines racistes à la française, Mille et une nuits, 2002

Articles connexesModifier

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