Décoloniser les arts

Décoloniser les arts est une association française créée en 2015 qui milite pour une meilleure représentation des minorités ethniques dans les institutions publiques en France, ainsi que dans le domaine des arts et de la culture.

NaissanceModifier

Décoloniser les arts (DLA) est une association loi de 1901 créée en 2015[1] par des artistes et des professionnels du monde de la culture qui ont considéré qu’il était important de venir peser sur les débats en France autour de la place des artistes racisés ainsi que sur les questions de décolonisation des esprits et des imaginaires, sur les récits à déployer autour de ces questions dans tous les arts et sur une nécessaire formation à ces problématiques[2].

Selon l'universitaire Isabelle Barbéris, une partie de ses membres serait issue du collectif Marche des femmes pour la dignité, association qui a une « proximité idéologique et militante avec les Indigènes de la république » et un « positionnement politique ethno-différentialiste et identitaire[3]. »

La présidente de DLA est l'universitaire Françoise Vergès[4],[5]. Celle-ci, tout comme le directeur du centre dramatique national de Normandie-Rouen David Bobée[Note 1], est membre du Collège de la diversité mis en place en 2015 par la ministre de la Culture Fleur Pellerin[4].

L'association revendique la fondation de ce collectif comme conséquence de la critique de deux événements[2] : le spectacle Exhibit B. de l'artiste sud-africain Brett Bailey (en), et le projet pédagogique 1er Acte piloté par Stanislas Nordey, directeur du Théâtre national de Strasbourg[Note 2]. Ainsi, d'après Barbéris, l'association s'est créée en opposition à ces deux productions malgré la démarche antiraciste et anticoloniale affichée de Exhibit B.[6], et l'objectif d'insertion de 1er Acte[7], en promouvant un antiracisme essentialiste, communautariste et identitaire[4].

RéseauModifier

Dans le milieu académique des études théâtrales, l'association et ses positions sont défendues par les universitaires Bérénice Hamidi Kim et Raphaëlle Doyon[8], qui invitent ses membres dans un séminaire qu'elles donnent à l'EHESS en 2018[9],[10], par l'universitaire Sylvie Chalaye[11] et elles recoupent les positions politiques de l'universitaire Olivier Neveux[12],[13],[14], directeur de la revue Théâtre/Public[pas clair].

ObjectifsModifier

L'association souhaite, selon la journaliste et philosophe Séverine Kodjo-Grandvaux, « dénoncer un racisme structurel qui empêche toute personne non blanche d’accéder à des postes de responsabilité et de direction dans les institutions publiques, ou qui limite les possibilités de rôle pour les acteurs »[15],[16].

Pour la metteuse en scène franco-ivoiro-malienne Eva Doumbia, cofondatrice du collectif avec la poétesse et dramaturge guadeloupéenne Gerty Dambury, « Décoloniser les arts, c’est une manière de décoloniser la société et les mentalités, de déconstruire notre héritage colonial » et sortir d'une situation qui fait qu'en 2017 il n'y aurait qu'un 1 % de non-Blancs à la direction de centres dramatiques nationaux, 4 % à la direction de centres chorégraphiques nationaux et 1 % au sein des comités d’experts et des conseils d’administration[17].

Manifeste, actions et propositionsModifier

L'association propose un lexique pour « faire avancer l'acceptation de la diversité dans la Culture française »[18],[19].

Lors de la Nuit des Molières en mai 2016, où le seul Noir invité sur scène jouait les vigiles et a été rebaptisé Touchi-Toucha par le maître de cérémonie Alex Lutz[20], l'association manifeste devant la salle des Folies Bergère, où la cérémonie est organisée, en pointant le fait qu'hormis Sophia Aram les 87 nominés sont tous blancs[21]. Elle pointe aussi la persistance de représentations coloniales[22]. Ses militants appellent à « dénationaliser, désoccidentaliser la version française de l’universel »[15]. L'association souhaite défendre une « singularité » et « un droit à l'expression artistique »[4]. L'autrice Penda Diouf note que le livre collectif de comédiennes noires Noire n'est pas mon métier pose la question des rôles stéréotypés accordés aux Noirs dans le cinéma et au théâtre en France[23].

En 2018, l'association prend position contre la mise en scène de Kanata[24] de Robert Lepage, et s'implique dans l'accusation de « blackface » au sujet de la pièce Les Suppliantes à la Sorbonne (2019). Gerty Dambury, Marine Bachelot Nguyen, Eva Doumbia, Françoise Vergès, Jalil Leclaire, parmi d'autres, signent une pétition dite des « 343 racisé.e.s »[25]. À la suite du blocage de la représentation du 25 mars 2019, Les Suppliantes est finalement jouée en mai 2019 dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, en présence du ministre de la Culture Franck Riester, de la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, de plusieurs députés et diplomates dont l’ambassadrice de Grèce en France, ainsi que d'Ariane Mnouchkine accompagnée d’une quinzaine de membres de sa troupe[26].

PolémiquesModifier

Accusations de racismeModifier

Les positions de Décoloniser les arts et de ses membres (Françoise Vergès, Eva Doumbia, David Bobée, Gerty Dambury, Marine Bachelot NGuyen...) ou de ses soutiens (Rokhaya Diallo, Amandine Gay, Hanane Karimi...) sont sujettes à des critiques. Leur proximité, réelle ou supposée, avec l'idéologie indigéniste leur est reprochée (Indigènes de la République, racialisme, discours « décolonial »[réf. nécessaire]), la philosophe Carole Talon-Hugon y voyant une « racialisation de la culture »[27].

L'universitaire Isabelle Barbéris publie en 2017 une étude sur l'association qu'elle définit comme « un groupe d’artistes qui défendent une conception de la culture proche des postulats décoloniaux avancés par des associations comme le CRAN, le Parti des Indigènes de la République, le collectif afro-féministe Mwasi, etc.[4] » Ainsi, pour Barbéris, Décoloniser les arts serait porteuse d'« une idéologie extrémiste et racialiste[28]. »

DLA, par la voix de sa présidente Françoise Vergès, récuse ces critiques et toute proximité avec des partis politiques ou des groupes indigénistes, qualifiant en particulier les critiques d’Isabelle Barbéris de diffamatoires :

« Nous affirmons clairement et sans aucune hésitation que les accusations de Madame Barbéris d’indigénisme, d’extrémisme ou de racialisme contre David Bobée et contre notre association sont mensongères. Notre association lutte contre les discriminations dans les arts et la culture afin que ni la couleur de peau ni les origines n’entravent l’accès à la pratique culturelle et artistique. Elle est indépendante des partis politiques et des groupes militants diabolisés par Isabelle Barbéris. Notre objectif, qui est de favoriser une diversité de représentations et une multiplicité de récits, a d’ailleurs convaincu des personnes au sein des équipes des théâtres, des musées, des institutions culturelles, des universités, et du ministère de la culture[29]. »

Accusations de censureModifier

Le journaliste et écrivain Yves Mamou assimile la démarche de l'association à une censure plutôt qu'à une promotion de la diversité.

« Mais quand l'apologie de la "diversité" coïncide avec l'éviction de tout spectacle critique de cette partie de la diversité qu'est l'islamisme, le résultat est identique à celui d'une censure. D'une censure politique et donc d'une atteinte à la liberté d'expression[30]. »

Dans une tribune[31] publiée par Libération en réaction au blocage de la représentation de la pièce d'Eschyle Les Suppliantes, le réseau Vigilance université assimile également la démarche de Décoloniser les arts à une censure :

« Pour le réseau Vigilance universités, il ne faut pas confondre le "blackface" colonial et un choix artistique de mise en scène. Le boycott de la représentation est une forme de censure qui "nuit à la cause même qu’elle prétend défendre"[31]. »

Si l'association Décoloniser les arts considère la mise en scène comme un « blackface », cette interprétation ne fait pas consensus dans le monde du spectacle, comme en témoigne la tribune intitulée « "Blackface" à la Sorbonne : "Ne pas céder aux intimidations, telle est notre responsabilité" », publiée le 11 avril 2019 par le journal Le Monde à l’initiative d’Ariane Mnouchkine[32], tribune où le blocage de la représentation du 25 mars est également qualifié de « logique de censure intégriste et identitaire ».

C'est par la Tribune des « 343 racisé.e.s »[25] que l'association récuse ces accusations de censure :

« Aujourd’hui, nous sommes outré·e·s, mais surtout fatigué·e·s. Nous n’avons pas l’énergie de vous rappeler que la censure est un outil d’état, et non pas le fait de quelques militant·e·s usant de leur droit à la protestation et à l’insurrection face à des représentations négrophobes et racistes.
Nous sommes épuisé·e·s de dire que la tentative d’inversion des responsabilités qui consiste à transformer l’action légitime des militants en “grave agression” est une pratique bien rodée des instances de pouvoir[25]. »

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Également membre de Décoloniser les arts
  2. Exhibit B présentait une série de tableaux vivants critiques de l'esclavage et du colonialisme qui évoquent selon les détracteurs des zoos humains. 1er Acte visait à promouvoir la présence de comédiens issus de la diversité dans les conservatoires.

RéférencesModifier

  1. « Décoloniser les arts », sur net1901.org, (consulté le 14 octobre 2018).
  2. a et b Décoloniser les arts, « Chaillot - 23 avril 2016 - Présentation d'ouverture », sur Club de Mediapart (consulté le 26 juillet 2020).
  3. Isabelle Barbéris, L'Art du politiquement correct, Presses universitaires de France, Paris, 9 janv. 2019.
  4. a b c d et e Isabelle Barbéris, « Dérives "décoloniales" de la scène contemporaine », Cités, vol. 72, no 4,‎ , p. 199 (DOI 10.3917/cite.072.0199, lire en ligne, consulté le 8 octobre 2018) .
  5. « "Décoloniser les arts" : la charte d’un collectif d’artistes de la diversité contre les discriminations dans le spectacle », sur Outre-mer la 1ère (consulté le 6 juin 2019).
  6. Association C.R.I.S, « Présentation - Exhibit B - Brett Bailey, - mise en scène Brett Bailey », sur theatre-contemporain.net (consulté le 26 juillet 2020).
  7. « Ier Acte | Théâtre national de Strasbourg », sur tns.fr (consulté le 26 juillet 2020).
  8. « Pour une liberté de création partagée par tous – sur l'affaire des Suppliantes », sur AOC media - Analyse Opinion Critique, (consulté le 1er août 2019)
  9. Décoloniser Les Arts, « La nécessaire décolonisation des arts et des imaginaires », sur Club de Mediapart (consulté le 1er août 2019)
  10. Équipe de recherche Fabula, « Séminaire « Histoire du genre dans les arts vivants : identités, rôles et rapports sociaux de sexe au théâtre » (Paris) », sur https://www.fabula.org (consulté le 1er août 2019)
  11. Sylvie Chalaye et Anne Bocandé, « Eschyle à la Sorbonne : pourquoi condamner le blackface ? », sur Africultures, (consulté le 1er août 2019)
  12. « Exhibit B, oui à la liberté d’expression des artistes, et à celle des manifestants », sur Libération.fr, (consulté le 1er août 2019)
  13. « 31 octobre. Marche de la Dignité et contre le Racisme à Paris », sur L'Humanité, (consulté le 1er août 2019)
  14. Devoir d'insolence antiraciste, « Devoir d'insolence antiraciste : Pétition à signer », sur Indigènes de la République, (consulté le 1er août 2019)
  15. a et b Séverine Kodjo-Grandvaux, « Décoloniser les arts : « Les Blancs doivent apprendre à renoncer à leurs privilèges » », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  16. Anaïs Heluin, « Afrique - Décoloniser les arts : la diversité questionnée », sur Le Point, (consulté le 6 juin 2019)
  17. Séverine Kodjo-Grandvaux, « Eva Doumbia, vigie afropéenne », sur lemonde.fr, (consulté le 16 octobre 2018)
  18. DLA, « Décoloniser les arts », Club de Mediapart,‎ (lire en ligne, consulté le 14 octobre 2018).
  19. Philippe Triay, « "Décoloniser les arts" : la charte d’un collectif d’artistes de la diversité contre les discriminations dans le spectacle », sur francetvinfo.fr, (consulté le 16 octobre 2018).
  20. « Le cinéma et le théâtre français à l'épreuve de la diversité (1/4) Décoloniser les imaginaires du théâtre français », sur franceculture.fr, (consulté le 16 octobre 2018).
  21. « #Molièrestousblancs : Décoloniser les arts interpelle le monde du théâtre », sur L'Afro, (consulté le 16 octobre 2018).
  22. « 2017 devra être décoloniale ! », L'Humanité,‎ (lire en ligne). [réf. à confirmer]
  23. « Penda Diouf : "La France est un pays aveugle au genre et à la couleur" », sur lesartsaufeminin, (consulté le 16 octobre 2018).
  24. Voir sur theatre-du-soleil.fr.
  25. a b et c « Tribune des 343 racisé.e.s », sur 343.home.blog (consulté le 1er août 2019).
  26. Michaël Naulin, « Les Suppliantes d'Eschyle répondent à la polémique et triomphent à La Sorbonne », sur lefigaro.fr, (consulté le 25 juillet 2020).
  27. Carole Talon Hugon (dir.), « La racialisation de la culture. Institutionnalisation de l'indigénisme au cœur de la République des arts », revue Cités n° 75, Presses universitaires de France,‎ .
  28. Voir sur lexpress.fr.
  29. Voir sur blogs.mediapart.fr.
  30. Le Grand Abandon. Les élites françaises et l'islamisme, Yves Mamou, éditions L'artilleur, 26 sept. 2018. Chapitre : « Théâtre et victimisation diversitaire ».
  31. a et b Vigilance Universités, « Pièce d’Eschyle censurée : le contresens d’un antiracisme dévoyé », sur Libération.fr, (consulté le 25 juillet 2020).
  32. « "Blackface" à la Sorbonne : "Ne pas céder aux intimidations, telle est notre responsabilité" », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le 25 juillet 2020).