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Études décoloniales

Ne doit pas être confondu avec Études postcoloniales.

On entend par études décoloniales une école de pensée qui postule que, malgré l’obtention de l’indépendance, des rapports de pouvoirs subsistent aujourd’hui encore entre les anciennes métropoles et les anciennes colonies.

Les études décoloniales découlent de la création des républiques en Amérique latine et de l’acquisition de l’indépendance des anciennes colonies des métropoles espagnoles et portugaises. Les principaux théoriciens des études décoloniales rejettent l'idée selon laquelle la fin des administrations coloniales et la création des États-nations d’Amérique du Sud a fait naître un monde décolonisé et post-colonial. Les études décoloniales postulent que la division internationale du travail entre le centre (l’Europe) et la périphérie (Amérique du Sud, Afrique), de même que la hiérarchisation raciale des peuples faite durant des centaines d’années de colonisation, n’ont pas substantiellement changé avec la fin du colonialisme. Des auteurs comme Santiago Castro-Gomez (es) et Ramón Grosfoguel expliquent que les organisations internationales telles que le Fonds monétaire international et la Banque Mondiale sont des outils parmi d’autres afin de maintenir les pays de la périphérie (le Sud global) en position de subordination[1].

Selon l’école décoloniale, le capitalisme n’est pas qu'un système économique, et encore moins un système culturel, mais bien un réseau de pouvoir global, intégré par nos procédés économiques, politiques et culturels. Ce sont ces procédés qui maintiennent tout le système capitaliste en place.

Les études décoloniales visent ainsi à souligner des rapports de pouvoir latents et institutionnalisés dans l’organisation du système-monde dans un objectif d’autonomisation des régions dominées par le colonialisme moderne. La critique ne s’arrête pas aux relations économiques pouvant exister directement entre une ancienne métropole (comme le Portugal) et une ancienne colonie (comme le Brésil), mais bien entre les pays européens et nord-américains et les pays sur lesquels ils ont une emprise économique, culturelle et sociale via le système colonial moderne[2]. Pour l'école décoloniale, il est également possible d'être à la fois colonisés et colonisateurs. C'est ce qu'on voit dans les pays d'Amérique qui marginalisent les communautés autochtones. Dans ce contexte, ces pays ont le double rôle de dominant et dominé.

Débat postcolonial et décolonialModifier

Il est important de différencier les études décoloniales des études postcoloniales[3]. Bien que toutes deux aient un discours critique du colonialisme, la première a des origines latino-américaines alors que la seconde plonge ses racines en Afrique du Nord, en Inde et au Moyen-Orient. Ces différences géographiques portent avec elles des différences disciplinaires et politiques qui influent sur les sujets abordés.

  • Les études postcoloniales sont centrées sur l’héritage laissé par la Grande-Bretagne dans son empire colonial. Ainsi, les États-Unis occupent une place importante dans ce discours. Provenant des disciplines comme la littérature, l’histoire et la philosophie, la pensée postcoloniale s’intéresse à la violence propre à l’acte colonisateur[4] et soulève le symbolisme derrière le discours impérialiste avec des théoriciens tels Edward Saïd ou Frantz Fanon.
  • Les études décoloniales sont, quant à elles, issues des disciplines de sciences sociales comme la science politique, l'anthropologie ou l’économie et s’attardent davantage à une critique de la modernité et du système économique néolibéral. Ces derniers étant vus comme des constructions ayant pour objectif d’instaurer une domination des pays colonisés.

Là où le courant décolonial voit un système-monde moderne et colonial, le mouvement postcolonial voit plutôt un système de significations culturelles. Selon ces derniers, les médias de masse construisent un discours d'altérisation qui détermine les relations économiques et politiques du système capitaliste. Pour eux, la lutte pour l’hégémonie sociale et politique passe par le contrôle de ces codes sémiologiques. Ainsi, les relations économiques et politiques n’ont pas de sens en elles-mêmes, mais en acquièrent à travers les acteurs sociaux et le sens donné aux symboles comme la race et le genre. Les pendants de l’école décoloniale quant à eux mettent l'accent sur les relations économiques à l’échelle mondiale comme élément déterminant du système-monde capitaliste. Pour eux, les éléments relevant de la sémiologie et du discours ne sont que des dérivés du capitalisme, pas des éléments à étudier de façon autonome.

Nous avons ainsi d’un côté l’analyse postcoloniale qui accorde beaucoup d’importance au discours, mais qui laisse parfois de côté les rapports économiques et de l’autre côté, les pendants de l’analyse du système-monde décolonial qui ont parfois de la difficulté à inclure l’analyse du langage et du discours dans leur critique.

Origine du décolonialismeModifier

La pensée décoloniale puise dans la création des républiques latino-américaines au XIXe siècle comme réponse à l’impérialisme européen et à la modernité imposée dans le monde non-européen[5]. On peut retracer une approche critique du colonialisme depuis les années 1960[6], avec l’émergence des courants critiques partout dans le monde occidental. Dans la seconde partie des années 1990 et dans la première partie des années 2000 cependant, les études décoloniales se popularisent et acquièrent davantage de reconnaissance. C’est alors que des auteurs comme Aníbal Quijano (es) et Ramón Grosfoguel ramènent le sujet dans les débats académiques contemporains[3],[7].

Auteurs principaux du décolonialismeModifier

Étant donné que les études décoloniales ne sont pas francophones à l’origine, leur pénétration des débats de science politique occidentale en français ne s’est pas faite aussi vite que les études postcoloniales. Ces dernières ont été popularisées aux États-Unis, qui possèdent une place de choix dans l’univers académique et une langue plus commune à travers le monde. La perspective postcoloniale étudie quant à elle les anciennes colonies françaises en Afrique du Nord, ce qui explique la plus grande popularité du post-colonialisme dans le débat francophone par rapport aux études décoloniales.

L’auteure Capucine Boidin dresse dans un de ses textes une liste des auteurs principaux dans le courant décolonial : le philosophe argentin de la libération Enrique Dussel (Mexique), le sociologue péruvien Aníbal Quijano (es), le sémioticien et théoricien culturel argentin-américain Walter D. Mignolo, le philosophe colombien Santiago Castro-Gómez (es), la sémioticienne argentine Zulma Palermo, les anthropologues colombiens Arturo Escobar et Eduardo Restrepo, le sociologue vénézuélien Edgardo Lander (es), l’anthropologue vénézuélien Fernando Coronil (es), le philosophe portoricain Nelson Maldonado Torres, le sociologue portoricain Ramón Grosfoguel, la spécialiste en études culturelles américaine Catherine Walsh et la critique littéraire allemande Freya Schiwy[3].

Sujets principaux débattusModifier

RaceModifier

Selon Anibal Quijano, le concept de race est l’instrument de domination sociale le plus efficace inventé durant les 500 dernières années[8]. Imposé sur les peuples autochtones dès la découverte de l’Amérique à la fin du XVe siècle, elle a été intégrée à l’impérialisme européen au cours des siècles qui ont suivi. Les colonisateurs ont alors imposé l’idée de la "race" comme outil de classification en s’assurant de se retrouver du côté dominant de l’histoire. D’un côté on retrouve alors ceux qui détiennent le pouvoir, les « blancs », et de l’autre les dominés, les « indiens » (ceux qu’on appellerait aujourd’hui des autochtones) ou les « noirs ». La notion de "race" aurait donc orienté le pouvoir entre les mains des Européens, ceux-là mêmes qui entreprenaient des courses à la colonisation aux 17 et 18e siècles. Par la suite, ce pouvoir a été utilisé pour organiser la distribution mondiale du travail et des échanges, toujours en faveur de ceux écrivant les règles du jeu : les « Occidentaux ». Santiago Castro-Gomez y Ramon Grosfoguel ajoutent dans la préface de leur livre El giro decolonial[1] que la race, loin de n’être qu’une construction sociale, est également un élément constitutif de l’accumulation du capital. Autrement dit, la construction de la race et le racisme seraient les bases du capitalisme et auraient contribué à construire les civilisations actuelles. Cette critique est visible à travers l’esclavage, mais aussi dans la distribution du capital dans le monde moderne.

Selon les chercheurs en thèses décoloniales, l'État français moderne serait « structurellement raciste »[9].

ModernitéModifier

Pour les auteurs du décolonialisme, la modernité force une compréhension linéaire et unidirectionnelle du développement. Elle crée une opposition entre les pays «sous-développés» ou en « développement » et ceux qui sont « développés ». Ainsi, Maria Lugones, chercheuse féministe décoloniale, explique que les pays du Sud sont perçus comme plus primitifs (au niveau économique, cognitif, technologique et social), ce qui légitime le comportement colonial du Nord envers eux[1],[3]. Puisque plus avancé et développé, le mode de vie européen et nord-américain devient donc « supérieur » et « souhaitable ».

D'autres chercheurs comme Ramón Grosfoguel et Santiago Castro-Gómez (es) ajoutent de plus dans El giro decolonial, ouvrage traitant du tournant décolonial, qu’à force de séparer les régions du monde entre pays avancés/développés et pays en retard/sous-développés, on crée l’impression que ce qui s’y passe a lieu dans des époques totalement différentes qui ne seraient pas liées entre elles, alors que c’est bel et bien la construction discursive de pays « développés » qui créent les pays « sous-développés ».

Le concept de modernité est entendu par l’école décoloniale comme un narratif européen et occidental dont la face cachée est le colonialisme. Ces deux facettes sont inextricables l’une de l’autre. Ainsi, la modernité globale implique la colonialité globale, dans le sens que la matrice coloniale du pouvoir (la colonialité) est disputée par de nombreuses régions du monde[10]. Les concepts de modernité et de colonialisme sont discutés dans des groupes comme le collectif modernité/colonialité.

GenreModifier

Dans certaines approches mêlant féminisme intersectionnel et décolonialisme, le genre est conçu comme une construction sociale faite par le pouvoir capitaliste, euro-centré et global. Dans ses textes, Maria Lugones explique que la société n’a pas nécessairement à être organisée selon un système binaire divisant le monde entre hommes et femmes. Loin d’être fondamentalement humaine, la division genrée des civilisations occidentales est une imposition et un système d’oppression au même titre que l’hétérosexualité et la race. Comme dans tous les cas de système d’oppression, ces derniers sont établis par les groupes dominants : les hommes blancs européens. Pour Lugones, jusqu’au début du XXe siècle, la fonction reproductive était considérée comme fondamentale pour déterminer la féminité d’une femme. Ces caractéristiques ont changé avec le temps, ce qui démontre par conséquent que le genre est une construction sociale. Lugones explique donc que la division genrée des sociétés n’est pas organisée par des facteurs biologiques, mais bien par la société dominante. Cette dernière ayant changé dans le passé, on peut s’imaginer qu’elle changera aussi dans le futur[5].

Dans ses textes, Lugones utilise comme exemple des tribus amazoniennes dans lesquelles, avant l’invasion occidentale, la division de la société n’était pas faite selon le genre. Elle explique que suite à l’imposition du système de genre binaire par les Européens, ceux qui se sont vus attribuer le rôle d’homme sont devenus des complices d’une fabulation dans laquelle les femmes étaient inférieures. Cette transformation est fondamentale; dans beaucoup de tribus, la féminité était vénérée et considérée comme un élément créateur. Les colonisateurs ont donc coopté les hommes indigènes pour affaiblir la position des femmes dans la société. Elle utilise ce phénomène pour expliquer que beaucoup d’hommes ne cherchent pas à remettre en question le patriarcat: c’est qu’en fait le changement ne serait pas à leur avantage.

Colonialité du pouvoirModifier

Anibal Quijano explique dans ses livres[11] que c’est le système capitaliste blanc qui détient le pouvoir. Selon lui, le pouvoir est structuré en relations de dominations, d’exploitation et de conflits entre acteurs sociaux qui se disputent le contrôle des quatre milieux d'existence fondamentaux des êtres humains : le sexe, le travail, l’autorité collective et l’intersubjectivité/subjectivité. Cette distribution du pouvoir est détenue par le pouvoir colonial de manière consciente et intentionnelle. L’idée de colonialité du pouvoir divise le monde entre dominés et dominants et transporte les relations de dominations de l’ère coloniale au présent. Quijano, qui développe le concept de la colonialité du pouvoir la conçoit comme une matrice coloniale du pouvoir, un moule que le pouvoir utilise pour façonner le monde[12].

Hiérarchie du pouvoirModifier

Ramon Grosfoguel répertorie dans l'article « Les implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global »[13] une suite de hiérarchies du pouvoir maintenues en place par le système-monde capitaliste. On y retrouve entres autres (et sans priorisation) : la hiérarchie de classe, de race, de genre et d'hétéronormativité ainsi qu’une hiérarchie religieuse qui privilégie les chrétiens par rapport aux spiritualités non-chrétiennes ou non-occidentales. Grosfoguel mentionne également une hiérarchie épistémique dans laquelle « les connaissances occidentales sont privilégiées sur les cosmologies et sur les connaissances non-occidentales et institutionnalisées à travers le système global des universités ; alors que les « autres » produisent des religions, du folklore, des mythes, jamais des théories ou des connaissances. » Il termine en faisant état d’une hiérarchie linguistique entre langues européennes et langues non-européennes. Pour lui, « les premières se confondent avec la production de connaissances et la communication et les secondes, subalternes, sont représentées comme de simples créatrices de folklore ou de cultures »[13].

CritiquesModifier

Cette section adopte un point de vue régional ou culturel particulier et doit être internationalisée (juin 2019).

FranceModifier

Pour certains critiques, le système de pensée des thèses décoloniales est celui d'un monde intégralement clivé entre les bons indigènes et les mauvais Blancs. Il s'agirait d'un retournement des valeurs des empires coloniaux où les Blancs étaient perçus comme supérieurs. Le « décolonialisme » réinstaure un système totalitaire qui racialise les individus et oppose une majorité dominante à une minorité racialisée[14],[15].

En France, en décembre 2018, 80 intellectuels lancent un appel pour dénoncer « la stratégie hégémonique du décolonialisme »[16]. Dans cet appel, les auteurs décrivent une idéologie qui avancerait masquée sous couvert de progressisme mais qui livrerait des combats visant à exploiter la « culpabilité des uns et à exacerber le ressentiment des autres », nourrissant les haines interethniques et les divisions selon la couleur de la peau, le sexe, la pratique religieuse[16].

Selon Benjamin Stora, le sujet serait « préempté par de jeunes doctorants en sociologie parfois très dogmatiques ». Les chercheurs en thèses décoloniales assumeraient d'être des militants politiques[9].

Les accointances entre certains chercheurs et des organisations islamistes provoquent régulièrement de vives polémiques[9]. Des associations islamiques liées au CCIF, aux Frères musulmans ou encore à Tariq Ramadan sont régulièrement invitées. L’invitation d'une personne fichée S dans un colloque contre l'islamophobie a notamment entraîné une polémique puis l'annulation dudit colloque[9].

Dans le milieu universitaire français, le « décolonialisme » gagnerait du terrain et les opinions divergentes n'oseraient plus s'exprimer. Les chercheurs qui s'opposent à ces réseaux seraient accusés d'islamophobie et de racisme[14],[9].

Notes et référencesModifier

  1. a b et c (es) Santiago Castro-Gómez et Ramón Grosfoguel, El giro decolonial : Reflexiones para una diversidad epistémica más allá del capitalismo global, Bogota, BIBLIOTECA UNIVERSITARIA : Ciencias Sociales y Humanidades., .
  2. (es) Anibal Quijano, Colonialidad del poder, eurocentrismo y América Latina, Argentine, CLACSO, , p.245
  3. a b c et d Capucine Boidin, « Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français », Cahiers des Amériques latines,‎ (lire en ligne)
  4. Achille Mbembe, « Qu'est-ce que la pensée postcoloniale? (Entretien) », Esprit [En ligne],‎ consulté le 3 mars 2019 (lire en ligne)
  5. a et b (es) Maria Lugones, « Colonialidad y Género », Tabula Rasa,‎ , p.73-101
  6. (es) Lucía Bravo, « El pensamiento crítico latinoamericano - La opción decolonial », Teseopress,‎ consulté le 2 avril 2019 (lire en ligne)
  7. (es) « Decolonial », Subtramas.museoreinasofia.es, (consulté le 3 mars 2018)
  8. Aníbal Quijano, « « Race » et colonialité du pouvoir », Mouvements, vol. 51, no 3,‎ , p. 111 (ISSN 1291-6412 et 1776-2995, DOI 10.3917/mouv.051.0111, lire en ligne, consulté le 2 avril 2019)
  9. a b c d et e Matthieu Aron, « Enquête sur la menace "décoloniale" à l'université », L'Obs,‎ .
  10. Walter Mignolo, La colonialidad: la cara oculta de la modernidad, Catalog of museum exhibit: Modernologies, .
  11. (es) César Germana, Una epistemología otra: el proyecto de Aníbal Quijano, Lima, Pérou, Revista del Colegio de Sociólogos del Perú, , p.49-87.
  12. Laura Schuft, « La “colonialité du pouvoir” en Polysésie française : de l’institutionnel à l’intime », Revue Asylon(s), no 11,‎ (lire en ligne, consulté le 2 avril 2019).
  13. a et b Ramón Grosfoguel, « Les implications des altérités épistémiques dans la redefinition du capitalisme global », Multitudes, vol. 26, no 3,‎ , p. 51 (ISSN 0292-0107 et 1777-5841, DOI 10.3917/mult.026.0051, lire en ligne, consulté le 6 avril 2019)
  14. a et b « Un antiracisme sectaire à l'assaut des facs : malaise dans la culture juvénile », sur Marianne, (consulté le 15 avril 2019).
  15. « L'offensive des obsédés de la race, du sexe, du genre, de l'identité… », sur Marianne, (consulté le 15 avril 2019).
  16. a et b Le Point magazine, « Le “décolonialisme”, une stratégie hégémonique : l'appel de 80 intellectuels », sur Le Point, (consulté le 15 avril 2019).

Voir aussiModifier