Romain IV Diogène

empereur byzantin

Romain IV Diogène
Empereur byzantin
Image illustrative de l’article Romain IV Diogène
Histamenon de Romain IV : à droite, le Christ couronnant Romain et Eudocie (à gauche, Michel VII Doukas entouré de ses frères Andronic et Constance).
Règne
-
3 ans, 9 mois et 23 jours
Période Doukas
Précédé par Constantin X
Co-empereur Michel VII Doukas (1059-1078)
Constance Doukas (1060-1078)
Andronic Doukas (1068-1077)
Suivi de Michel VII Doukas
Biographie
Naissance vers 1030
Décès (~42 ans)
Père Constantin Diogène
Épouse Anne Alousiane
Eudocie Makrembolitissa
Descendance Constantin Diogène (fils de Romain IV)
Nicéphore Diogène
Léon Diogène
Empereur byzantin

Romain IV Diogène (grec ancien : Ρωμανός Δʹ Διογένης), né vers 1030 et mort le est un militaire byzantin qui accéda au trône impérial entre 1068 et 1071 en épousant l'impératrice Eudocie Makrembolitissa.

Reconnu pour ses qualités militaires, sa nomination intervint à un moment de grandes difficultés pour l'Empire. L'extinction de la dynastie macédonienne entraîna une grave instabilité au plus haut sommet de l'État, tandis que les frontières commençaient à être assaillies de toutes parts, en particulier par les Normands en Italie et les Seldjoukides en Orient. Romain IV avait donc pour principale mission de rétablir la puissance militaire de l'État byzantin et il tenta de s'y consacrer au mieux.

Il mobilisa l'essentiel de son attention en Orient, laissant ce qui restait de l'Italie byzantine être conquise par les Normands en 1071. Il mena différentes campagnes contre les raids des Turcs, sans réellement parvenir à les vaincre. Déterminé à remporter une victoire susceptible tout à la fois de légitimer son pouvoir encore fragile et de mettre un terme à la menace seldjoukide, il leva une grande armée en 1071 et marcha jusqu'à Mantzikert. Là, il affronta les troupes du sultan Alp Arslan mais fut vaincu lors de la bataille de Mantzikert, qui figure parmi les plus importantes de la longue histoire byzantine. Constitué prisonnier, il fut néanmoins rapidement libéré en échange d'un traité de paix plutôt avantageux au regard de l'ampleur de la défaite. Néanmoins, sa légitimité était définitivement sapée par cette humiliation. La famille des Doukas, parmi les plus influentes de l'Empire et les plus hostiles à Romain IV, fomenta une rébellion et s'empara de Constantinople au profit de Michel VII, le fils aîné d'Eudocie. Romain IV tenta de reprendre le contrôle de la situation mais fut vaincu à nouveau. Il fut exilé après avoir eu les yeux crevés et mourut rapidement des suites de ses blessures.

Contexte généralModifier

 
L'Empire byzantin au milieu du XIe siècle.

Le monde byzantin de la deuxième moitié du XIe siècle est profondément troublé. À sa mort en 1025, Basile II a laissé un Empire puissant, presque au maximum de son expansion depuis Héraclius et bénéficiaire d'une prospérité économique ainsi que d'un renouveau intellectuel de premier plan. La dynastie macédonienne a su installer une légitimité dynastique inédite dans l'ordre politique romano-byzantin mais son extinction à la mort de Basile II puis de Constantin VIII en 1028 met cet édifice en péril. Les querelles de pouvoir s'accélèrent dès lors que plus aucun prétendant légitime au trône n'existe. Elle se matérialise d'abord par le phénomène des princes-époux, lors duquel plusieurs prétendants s'unissent avec les dernières survivantes de la dynastie macédonienne, que sont Zoé Porphyrogénète et Théodora Porphyrogénète. Cette compétition, parfois schématiquement décrite comme une opposition entre des familles aristocratiques aux fonctions militaires et d'autres aux fonctions civiles[N 1], revêt en réalité une complexité assez grande. Ce sont des clans, constitués au gré d'alliances matrimoniales, de proximité géographique ou de préoccupations communes, qui s'affrontent. Ces grandes familles sont les Doukas, les Comnènes, les Diogènes ou encore les Mélissènes[1]. Ainsi, en 1057, Isaac Comnène s'empare du trône en renversant Michel VI mais il est confronté à une opposition déterminée, incarnée par les Doukas, qui aboutit à la prise du pouvoir par Constantin X. Quand il meurt en 1067, il laisse sa veuve Eudocie Makrembolitissa comme régente de son jeune fils Michel VII, ce qui ouvre la voie à de nouvelles ambitions. Ces rivalités fragilisent immanquablement l'Empire alors que des peuples nouveaux se massent à ses frontières, dont les Turcs en Orient, les Normands qui envahissent l'Italie byzantine ou les Petchénègues au nord du Danube. C'est dans ce contexte de plus en plus troublé qu'intervient l'ascension puis le règne de Romain IV Diogène[2].

Arrivée au pouvoirModifier

Issu d'une ancienne famille de l'aristocratie militaire alliée à la plupart des autres grandes familles d'Asie mineure, grand propriétaire terrien en Cappadoce, Romain Diogène était le fils de Constantin Diogène (mort en 1032), général commandant les tagmata d'Occident, lequel, marié à une nièce de Romain III Argyre, fut accusé de complot contre l'empereur et mourut en détention[3]. Sa mère était la fille de Basile Argyre, frère de l'empereur Romain III Argyre[4].

La première mention connue de Romain est au travers d'un sceau daté des environs de 1060, qui le mentionnait comme stratège et patrice[5]. Militaire courageux, doué d'une grande générosité mais fort impétueux, Romain Diogène commença sa carrière sur la frontière danubienne où il gravit rapidement les échelons de la hiérarchie militaire[6] et devint gouverneur de Sardica (ou Serdica) lorsqu'il fut accusé et convaincu de vouloir usurper le trône des fils de Constantin X en 1067[7]. Alors qu'il attendait que sa sentence soit prononcée par l'impératrice régente Eudocie Makrembolitissa, il fut convoqué en sa présence pour apprendre que non seulement il était gracié, mais encore que l'impératrice voulait l'épouser et faire de lui le protecteur de ses trois fils, Michel (le futur Michel VII Doukas), Andronic Doukas et Constance Doukas[8],[9]. Il est possible que l'impératrice ait eu le coup de foudre pour l’élégant militaire, mais il est aussi probable qu'elle ait été convaincue que la seule façon de mettre le trône à l'abri d'un coup d'État était d'épouser un militaire disposant d'une grande autorité et capable de l'imposer[7]. Elle songea d'ailleurs un temps à Nicéphore Botaniatès, autre militaire influent de son temps. Quoi qu'il en soit, sa décision ne fut guère contestée, les Seldjoukides s'étant emparés de l'importante ville de Césarée de Cappadoce et d'une grande partie de l'Anatolie, signe évident que l'armée impériale qui avait subi échec après échec au cours des dernières années devait être placée sous la direction d'un général capable et énergique[8],[CH 1].

Seul obstacle : Constantin X, avant de mourir, avait fait jurer à son épouse de ne pas se remarier[10]. Elle s'adressa alors au patriarche Jean VIII Xiphilin et n'eut aucune peine à convaincre ce dernier de lui remettre le document qu'elle avait elle-même signé à cet effet et à lui faire proclamer publiquement qu'il était en faveur d'un tel mariage pour le plus grand bien de l'État. Le Sénat ayant donné son accord, le , Romain épousait l'impératrice et était lui-même couronné empereur sous le nom de Romain IV Diogène[8],[7]. Jean-Claude Cheynet estime que ce soutien décisif du Sénat et du patriarche illustre l'accord donné par une composante notable de l'aristocratie civile à l'ascension sur le trône d'un militaire. Selon lui, c'est une preuve de la nuance nécessaire à apporter à l'idée d'un conflit entre une aristocratie civile et une autre militaire. Seule la garde varangienne fut quelque peu hostile à Romain car elle estimait devoir sauvegarder les droits au trône du jeune Michel Doukas[CH 2]. De manière générale, la famille Doukas se montra réservée face à Romain Diogène, qui les privait potentiellement de leur influence au plus haut niveau de l'État, surtout quand Eudocie donna naissance à deux fils, Léon et Nicéphore, qui menaçait la position de Michel Doukas[11],[12]. Depuis ses possessions en Bithynie, Jean Doukas devint son principal opposant.

Lutte contre les SeldjoukidesModifier

 
Follis de Romain IV Diogène : à gauche le Christ pantocrator, et à droite une croix entourée des lettres CΒΡΔ pour la devise « Σταυρὲ σου βοήθει Ρωμανόν δεσπότην » (« Que ta croix aide le seigneur Romanos »)[13].

Conscient de la fragilité de sa légitimité, Romain IV en tira la conclusion que la meilleure façon d'établir son autorité était de conduire lui-même les armées au combat, concentrant ainsi l'attention de la haute hiérarchie civile et des militaires sur la guerre contre les Turcs[14]. Pour la première fois depuis Basile II, un empereur donnait toute son attention à l'armée[15].

En 1067, les Seldjoukides avaient impunément fait des incursions en Mésopotamie, en Syrie, en Cilicie et en Cappadoce où ils avaient mis à sac Césarée de Cappadoce[16]. L'hiver de la même année, ils établirent leur camp aux frontières de l’Empire, attendant l’arrivée du printemps pour reprendre leurs incursions. Romain, encore persuadé que l’armée byzantine aurait la supériorité sur le terrain, regardait de haut les Turcs qu’il considérait comme une bande de pillards, convaincu qu’ils se disperseraient à la première rencontre. C’était négliger l'état de dégradation de l’armée qui avait souffert au cours des dernières décennies de la négligence des empereurs, notamment de Constantin X[17]. Elle était principalement composée de tagmata (unités) d'Occident rapidement amenés en Anatolie et de mercenaires esclavons, arméniens, oghouzes, bulgares et francs, peu disciplinés, désorganisés et sans commandement unifié. Mais Romain n'était pas disposé à prendre le temps voulu pour améliorer l'armement et la stratégie de cette armée, autrefois toute puissante, avant de l'amener au combat[18],[19]. Il devint rapidement évident que, quels que soient les talents militaires de Romain, son impétuosité lui nuirait[12]. Surtout, désireux d'être moins dépendant des unités de mercenaires, il se les alièna assez rapidement, que ce soit les Nemitzoi d'origine germanique ou les forces normandes conduites par Roussel de Bailleul. A cet égard, Jean-Claude Cheynet qualifie la politique de Romain IV de réactionnaire, dès lors qu'il essaie de rétablir l'organisation thématique de l'armée byzantine, c'est-à-dire des corps de troupes recrutés localement[CH 3]. En effet, historiquement, l'armée byzantine était divisée en deux corps : les tagmata formant une armée centrale et professionnelle, complétée de mercenaires, et les themata, des troupes provinciales levées périodiquement parmi la population en fonction des besoins. Or, ces dernières déclinèrent avec la fin de la guerre défensive en Orient dans la deuxième moitié du IXe siècle et, quand Romain tenta de les rappeler, il s'avéra qu'elles étaient dans un état de dénuement avancé[20].

Deux stratégies s'opposaient au sein de l'entourage de Romain. Une partie des généraux estimait nécessaire d'abandonner les provinces arméniennes récemment conquises et plus exposées, pour se concentrer sur la défense du cœur de l'Asie Mineure. D'autres, au contraire, affirmaient qu'il fallait défendre la frontière la plus orientale de l'Empire face aux nouveaux venus. Les premiers, plus prudents, mettaient en garde contre les risques d'une expédition trop ambitieuse contre les Turcs. Romain ne les suivit pas[CH 4].

Campagne de 1068Modifier

La première campagne de Romain avait pour but la frontière sud-est de l'Empire où les Sarrasins du sultan d'Alep avaient entrepris la conquête de la province byzantine de Syrie et se dirigeaient vers Antioche[21]. C'est alors qu'il apprit qu'une armée seldjoukide avait fait une incursion dans la région du Pont (sud-est de la mer Noire) et avait pillé Néocésarée. Il sélectionna immédiatement une petite force mobile et, s'élançant à travers le thème de Sébastée leur coupa la retraite à Téphrikè, les força à arrêter leurs pillages et à relâcher leurs prisonniers ; toutefois, bon nombre de Seldjoukides parvinrent à s'échapper[22],[23],[24].

Reprenant la route du sud, il rejoignit son armée avec laquelle il continua son avance à travers les cols de la chaîne du Taurus vers le nord de Germanicée pour commencer l'invasion de l'émirat d'Alep[22]. Il s'empara de Hiérapolis qu'il fortifia pour offrir une protection contre de nouvelles incursions dans les provinces au sud-est de l'Empire[18]. Il reprit ensuite les combats contre les Sarrasins d'Alep, mais sans que l'un ou l'autre camp ne remporte de victoire décisive. La saison des campagnes militaires touchant à sa fin, Romain IV reprit le chemin du nord, passant par Alexandrette et les portes de Cilicie pour se diriger vers Podandos. Là, il apprit que les Seldjoukides avaient mené de nouveaux raids en Galatie, mettant Amorium à sac, mais qu'ils étaient retournés si rapidement à leur base qu'il s'avérait impossible de les poursuivre. Romain rentra à Constantinople en [22],[25],[26]. Dans l'ensemble, le bilan de cette première campagne pouvait être considéré comme positif. Si Romain ne remporta pas de grande victoire, il réussit à opposer une résistance aux raids des Turcs et démontrait aux populations locales que l'Empire pouvait encore les protéger[27],[28].

Campagne de 1069Modifier

 
Régions du Pont, de Cappadoce et d'Arménie Mineure au Xe siècle.

En 1069, Romain IV voulut dégager la Cappadoce envahie, mais ses plans furent perturbés lorsque le chef des mercenaires normands, Robert Crispin, se révolta, probablement en raison des retards de solde. Les Normands se mirent à piller les alentours d'Édesse où ils étaient stationnés, s'en prenant notamment aux fonctionnaires qui percevaient les taxes et battirent l'armée envoyée contre eux par Romain. Finalement, l'empereur dut se déplacer en personne et, alors qu'il commençait à rassembler une importante armée, Crispin accepta de se rendre. Il fut exilé à Abydos, mais ses forces continuèrent à ravager le thème des Arméniaques. Après avoir ordonné l'exécution de tous les prisonniers et établi une certaine paix dans la province, Romain se dirigea vers l'Euphrate[29]. Sur le trajet, il annihila une troupe turque puis atteignit Mélitène et traversa le fleuve à Romanopolis, espérant prendre Akhlat sur le lac de Van et protéger ainsi la frontière arménienne[30],[31].

Romain prit la tête d'un corps expéditionnaire et commença sa marche vers Akhlat, laissant le gros des troupes sous le commandement de Philaretos Brakhamios, chargé de défendre la frontière de la Mésopotamie[30]. Philaretos fut rapidement défait par les Turcs qui mirent Iconium à sac ; Romain IV dut alors retourner à Sébaste. Il donna ordre au duc d'Antioche de protéger les cols de Mopsueste pendant qu'il tentait de défaire les Seldjoukides à Héraclée. Ceux-ci se trouvèrent bientôt coincés dans les montagnes de Cilicie, mais parvinrent à gagner Alep après avoir abandonné leur butin sous la pression des Arméniens. Romain dut ainsi retourner à Constantinople sans être parvenu à arrêter les Seldjoukides, que ce soit en Arménie ou en Anatolie. Engagé dans une incessante guerre de mouvement, l'empereur n'arrivait pas à remporter de victoire décisive face à un adversaire extrêmement mobile et dont les raids commençaient à entraîner une désertification des provinces frontalières[30],[25],[32],[33].

Situation à ConstantinopleModifier

En 1070, Romain fut retenu à Constantinople par une série de questions urgentes dont la chute de Bari aux mains des Normands[18]. Les Normands assiégeaient le dernier bastion byzantin en Italie depuis deux ans mais Romain étaient bien trop occupés par la menace turque pour réagir dans l'immédiat et il ne put envoyer une flotte de secours ravitailler la ville que dans le courant de l'année 1070. Elle fut toutefois interceptée et défaite par un escadron normand commandé par Roger Ier de Sicile, frère cadet de Robert Guiscard[34], obligeant ainsi les dernières troupes byzantines en Italie à capituler le . Il s'agissait de la fin de toute présence impériale dans la péninsule italienne qui connaissait alors un profond développement économique et démographique[35],[36].

Il entreprit aussi bon nombre de réformes qui lui aliénèrent différents secteurs de la population[18]. Pour financer ses expéditions militaires, il réduisit les dépenses somptuaires de la cour et remit en cause l'embellissement de la capitale. Les nobles de la cour virent leurs émoluments réduits et les marchands leurs profits ramenés à de justes proportions. Des dispositions furent prises pour que les gouverneurs de provinces et la hiérarchie militaire ne puissent profiter de leurs fonctions pour s'enrichir. Les mercenaires pour leur part prirent ombrage de ses efforts pour imposer la discipline au sein de leurs troupes. Enfin, il se rendit impopulaire auprès du peuple de la capitale en négligeant d'organiser des courses à l'hippodrome, et auprès de celui des campagnes en imposant durement les paysans[37], créant une ressentiment contre lui[23]. A plus grande échelle, son règne s'insérait dans une période de difficultés économiques grandissantes pour l'Empire, incarnées par les dévaluations successives que connut la monnaie byzantine, jusque-là remarquablement stable. Après la mort de Basile II, les différentes pièces perdirent de leur valeur pour différentes raisons. Longtemps, l'idée d'une dilapidation des richesses accumulées par Basile II de la part de ses successeurs a prévalu. Néanmoins, d'autres causes ont depuis été mises en avant, comme l'accélération du volume de pièces de monnaie en circulation qui entraîna une baisse de leur valeur. Dans tous les cas, sous Romain, le nomisma avait une valeur inférieure de trois carats à celle sous Constantin IX et la dévaluation concernait aussi le miliarésion, la monnaie d'argent[38].

 
Les thèmes byzantins en Asie mineure vers 950.

Toutefois, Romain IV n'oubliait pas ses principaux ennemis, les Seldjoukides. Il fit renforcer plusieurs forteresses en Anatolie comme celle de Soublaion en Phrygie, près de Choma[39]. Certains généraux proposaient déjà d'abandonner les thèmes d'Arménie (extrémité est de l'Empire autour du lac de Van) pour se concentrer sur ceux d'Anatolie. Incapable de conduire lui-même la campagne cette année-là, il confia l'armée impériale à l'un de ses généraux, Manuel Comnène, neveu de l'ancien empereur Isaac Ier et frère aîné du futur empereur Alexis Ier Comnène. Manuel livra bataille aux Seldjoukides, mais fut défait et capturé près de Sébaste par leur général, nommé Khroudj, révolté contre le sultan[40]. Il convainquit celui-ci de revenir avec lui à Constantinople pour rencontrer Romain IV en personne où il reçut la dignité de proèdre et conclut une alliance[41],[42]. Pendant ce temps le sultan Alp Arslan assiégeait Édesse sans pouvoir s'en emparer, mais capturant les importantes forteresses de Manzikert et d'Archesh[43], tandis qu'un raid pénétra aussi loin que la forteresse de Chônai en Phrygie[44]. Romain offrit par la suite d'échanger les deux villes perdues contre Hiérapolis en Syrie qu'il avait capturée trois ans auparavant. Le sultan accepta et continua avec son armée en direction d'Alep où il reçut une proposition entièrement semblable à la première de la part de l'empereur, mais exprimée cette fois en termes fort menaçants[45],[23].

Bataille de Manzikert et capture de Romain IV DiogèneModifier

 
Romain IV vaincu, aux pieds d'Alp Arslan, illustration d'une traduction française du XVe siècle du De casibus virorum illustrium de Boccace.

Peut-être Romain IV n'avait-il pas reçu la réponse du sultan à sa première proposition ou peut-être se sentait-il maintenant en position de force. Dans tous les cas, au terme de plusieurs campagnes, il n'était pas parvenu à stopper les attaques des Turcs et cherchait désormais à prendre le dessus par une expédition de grande ampleur. Tôt au printemps 1071, l'empereur se mit en route avec Khroudj et Manuel Comnène à la tête d'une imposante armée, estimée le plus souvent à 40 000 hommes, vers Manzikert[46],[47]. Cette importante forteresse, au nord du lac de Van, était la porte d'entrée des Seldjoukides sur le territoire byzantin[11]. Mais, il devint bientôt évident que l'indiscipline régnait dans les rangs des mercenaires qui pillaient régulièrement les environs de leurs camps, la nuit. Lorsque Romain tenta de raffermir la discipline, tout un contingent de Germains se révolta ; l'empereur ne put venir à bout de cette révolte qu'avec grande difficulté[48].

Convaincu qu'Alp Arslan était en fuite vers Bagdad, Romain décida de diviser son armée : une partie alla appuyer Roussel de Bailleul, chef des mercenaires normands, qui tentait de rejoindre le lac de Van, alors que l'empereur, à la tête du reste de l'armée, se dirigea vers Manzikert qu'il réussit à prendre. C'est alors que des éclaireurs envoyés reconnaître la région se heurtèrent à l'armée seldjoukide qui approchait rapidement de Manzikert. Romain ordonna alors aux troupes envoyées au secours de Roussel de rebrousser chemin, mais celles-ci rencontrèrent une importante armée seldjoukide qui les obligea à se replier[49]. Déjà affaiblie, l'armée impériale le fut plus encore lorsque les mercenaires oghouzes se rallièrent aux seldjoukides[50],[23],[51].

Arslan ne désirait pas affronter l'armée byzantine ; aussi proposa-t-il un traité de paix dont les termes étaient favorables aux Byzantins[50]. Mais Romain, assuré selon son habitude de remporter une bataille décisive, rejeta l'offre[51]. Les deux armées se disposèrent pour engager la bataille qui eut lieu le [N 2]. Le déroulé exact de la bataille n'est que partiellement connu et deux versions coexistent. Selon Michel Attaleiates[52], Romain IV poursuivit les Turcs en retraite mais laissa son camp exposé. Quand il s'en aperçut, il décida de se replier mais l'arrière-garde prit cela pour une débâcle et lâcha prise, peut-être à l'instigation de son commandant, Andronic Doukas. Ce dernier, membre d'une famille globalement hostile à Romain, put saisir là une opportunité de mettre l'empereur en difficulté. Isolé, celui-ci fut attaqué par les Turcs qui profitèrent de la désorganisation des Byzantins et parvinrent à s'emparer de nombreux prisonniers, dont l'empereur. Si le récit de Michel Attaleiatès ne mentionne pas de véritable bataille rangée, Nicéphore Bryenne le Jeune rapporte que Turcs et Byzantins engagèrent le combat. L'aile droite de l'armée de Romain fut percée et Andronic Doukas engagea alors une retraite qui laissa l'empereur isolé[53],[54],[11]. Il semble que l'empereur tenta de défier l'ennemi et continua à combattre, même lorsque son cheval fut tué sous lui. Cependant, ayant reçu un coup d'épée à la main, il ne put continuer à manier son épée et fut bientôt fait prisonnier[55],[56].

Selon plusieurs historiens byzantins, y compris Jean Skylitzès, Arslan n'en crut pas ses yeux lorsque l'empereur, poussiéreux et aux vêtements en lambeaux, fut amené devant lui[55]. Selon la tradition, il quitta son siège, mit le pied sur le cou de l'empereur byzantin ; puis, ce rite d'humiliation accompli, il releva Romain IV Diogène et le traita avec dignité, utilisant toute la politesse possible pour ne pas froisser son prisonnier les huit jours que celui-ci passa dans son camp[57]. Il relâcha rapidement l'empereur en échange d'un traité et de la promesse d'une imposante rançon. D'abord fixée à 10 000 000 nomismata, cette rançon fut bientôt réduite à 1 500 000 payables immédiatement et à un tribut de 360 000 nomismata payables annuellement. Un échange de prisonniers fut conclu ainsi qu'une paix de 50 ans[37],[58],[59].

La bataille de Mantzikert a fait l'objet de vastes débats au sein des historiens. Elle a souvent été décrite comme l'affrontement qui ouvrit la voie à l'invasion de l'Anatolie par les Seldjoukides, constituant en cela une bataille majeure de l'histoire médiévale. Néanmoins, si la défaite fut notable et aggravée par la capture de l'empereur, elle ne fut pas synonyme d'effondrement militaire du côté des Byzantins. Ce fut donc moins une catastrophe militaire et diplomatique qu'une grave étincelle dans un contexte politique et social byzantin particulièrement tendu[60].

ÉvictionModifier

Si la défaite de Mantzikert n'emporta pas de conséquences trop graves dans la relation avec les Turcs, elle fournit en revanche les conditions parfaites pour les opposants à Romain, désireux de le renverser. Romain IV avait beau avoir été libéré par Alp Arslan et avoir obtenu un traité de paix plutôt clément, l'humiliation combinée de la défaite et de la captivité avait gravement affaibli sa légitimité.

Le césar Jean Doukas revint en hâte de Bithynie où Romain IV l'avait exilé avant son départ. Avec Michel Psellos, il força l'impératrice Eudocie Makrembolitissa à se retirer dans un couvent, puis les deux hommes obligèrent le co-empereur Michel VII Doukas à prononcer la déchéance de son père adoptif[35] et refusèrent de ratifier l'accord intervenu entre Romain et Arslan[61]. Romain était sur le chemin du retour lorsque la famille Doukas envoya Constantin et Andronic Doukas lui barrer la route. La composition des deux armées est imparfaitement connue, elle révèle néanmoins des clivages importants dans la société byzantine. Romain IV pouvait s'appuyer sur les forces les plus orientales de l'Empire, venant d'Arménie et de Cappadoce, tandis que les Doukas mobilisèrent les mercenaires francs et normands ainsi que des troupes d'autres régions de l'Anatolie, vraisemblablement de la partie ouest et les soldats de la capitale. Au sein même de la capitale, il n'existait pas d'unité.

Les deux camps se livrèrent bataille à Dokeia où l'armée de Romain IV fut vaincue, le forçant à se retirer dans la forteresse de Tyropoion et de là à Adana en Cilicie[12]. L'année suivante, une nouvelle armée, commandé par Andronic aidé du mercenaire normand Crispin, le força à se rendre après avoir reçu du nouvel empereur des assurances pour sa sécurité personnelle[62]. Avant de quitter la forteresse, il ramassa tout l'argent qu'il put trouver et envoya la somme au sultan comme preuve de sa bonne foi, accompagnée d’un message disant : « Lorsque j'étais empereur, je vous ai promis une somme d'un million et demi. Maintenant que je suis déposé et bientôt devenant dépendant des autres, je vous envoie tout ce que je possède en témoignage de ma gratitude[63],[64]. »

Alors que la troupe escortant l'empereur déchu approchait de Constantinople, Jean Doukas envoya des hommes aveugler Romain IV, puis l'exila sur l’île de Proti dans la mer de Marmara. Privé de soins médicaux, Romain devait mourir quelques semaines plus tard des suites de cette blessure[12]. La dernière insulte devait être livrée quelques jours avant sa mort, lorsque Romain IV Diogène reçut une lettre de Michel Psellos dans laquelle celui-ci le félicitait d'avoir perdu la vue, un signe certain que le Très Haut l'avait jugé digne d'une plus éclatante lumière[65]. L'empereur déposé s'éteignit le , priant pour le pardon de ses péchés ; son épouse, l'impératrice Eudocie, reçut la permission de lui faire de splendides funérailles dans l'île où il mourut[63],[66].

Union et postéritéModifier

Romain IV eut deux épouses :

  1. Anne Alousiane, décédée avant 1065, fille d'Alousianos, gouverneur du thème de Théodosioupolis et prétendant au trône de Bulgarie en 1041, et petite-fille d'Ivan Vladislav et Marie, dont trois enfants :
  2. le Eudocie Makrembolitissa, veuve de Constantin X et fille de Jean Makrembolitès, dont :
    • Léon Diogène (né vers 1069) ; selon Anne Comnène, il fut fait co-empereur pendant le règne de son père[68] ; général d'armée sous Alexis Ier, il mourut lors de la campagne contre les Petchénègues en 1087[12] ;
    • Nicéphore Diogène (né vers 1068 et mort après 1094), gouverneur de Chypre sous Alexis Ier, qui se rebella contre lui et fut aveuglé et exilé en 1094[69].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Voir à ce sujet les analyses de Georg Ostrogorsky.
  2. La date exacte et le lieu précis de cette importante bataille font encore l’objet de discussions parmi les spécialistes. Le 26 août est la date la plus vraisemblable selon Norwich 1994, p. 351.

RéférencesModifier

  • Jean-Claude Cheynet, Pouvoir et contestations à Byzance (963-1210), Paris, Publications de la Sorbonne, (lire en ligne)
  1.   « Or, le premier janvier 1068 […] assurait en principe le droit de ses enfants »
  2.   « La promotion du nouvel empereur […] et un tagma de Lycaoniens »
  3.   « A partir d'Isaac Comnène […] alors dépendante de l'administration du mégaduc »
  4.   « A propos de la défense de l'Asie Mineure […] l'ultime conseil de guerre avant Mantzikert »
  1. Cheynet 2007, p. 181-183.
  2. Michel Kaplan, Pourquoi Byzance ? Un empire de onze siècles, Gallimard, coll. « Folio Histoire », (ISBN 9782070341009), p. 255-261.
  3. Kazhdan 1991, vol. 1, « Diogenes », p. 627.
  4. Cheynet et Vannier 2003, p. 78.
  5. (en) John Nesbitt et Eric McGeer, Byzantium in the Time of Troubles: the Continuation of the Chronicle of John Skylitzes, Brill, (ISBN 9789004419407), p. 76.
  6. Kazhdan 1991, vol. 3, « Romanos IV Diogenes », p. 1807.
  7. a b et c Norwich 1994, p. 344.
  8. a b et c Finlay 1854, p. 29-30.
  9. Nicolle 2013, p. 21.
  10. Canduci 2010, p. 271.
  11. a b et c Shepard 2008, p. 608.
  12. a b c d et e Canduci 2010, p. 272.
  13. Soloviev 1935, p. 156-158.
  14. Finlay 1854, p. 31.
  15. Treadgold 1997, p. 601-602.
  16. Norwich 1994, p. 343.
  17. Finlay 1854, p. 32.
  18. a b c et d Norwich 1994, p. 345.
  19. Erreur de référence : Balise <ref> incorrecte : aucun texte n’a été fourni pour les références nommées Ostrogorsky
  20. Cheynet 2007, p. 158.
  21. Finlay 1854, p. 33.
  22. a b et c Finlay 1854, p. 34.
  23. a b c et d Bréhier 1969, p. 231.
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  28. Nicolle 2013, p. 15.
  29. Raymond Janin, « Les Francs au service des Byzantins », Revue des études byzantines,‎ (lire en ligne), p. 65.
  30. a b et c Finlay 1854, p. 35.
  31. Kaldellis 2017, p. 243.
  32. Attaleiatès, 125-138.
  33. Kaldellis 2017, p. 244.
  34. Finlay 1854, p. 355.
  35. a et b Norwich 1994, p. 355.
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  37. a et b Finlay 1854, p. 42.
  38. Cheynet 2007, p. 308-309.
  39. Jean-Claude Cheynet et Thomas Drew-Bear, « La Forteresse de Soublaion en Phrygie », Revue des études byzantines, vol. 70,‎ , p. 209-220 (lire en ligne)
  40. Konstantinos Varzos, Γενεαλογία των Κομνηνών [The Genealogy of the Komnenoi]. A., Thessaloniki, Centre for Byzantine Studies, University of Thessaloniki,‎ , p. 62-63.
  41. Finlay 1854, p. 36.
  42. Nicolle 2013, p. 17-18.
  43. Attaleiatès, 139-140.
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  50. a et b Norwich 1994, p. 349.
  51. a et b Kaldellis 2017, p. 247.
  52. Voir à ce sujet, E. Janssens, « La bataille de Mantzikert (1071) selon Michel Attaliatès », Annuaire de l’Institut de Philologie, Bruxelles, vol. XX,‎ , p. 291-304
  53. Kaldellis 2017, p. 247-248.
  54. Norwich 1994, p. 352.
  55. a et b Norwich 1994, p. 353.
  56. Psellos, X, 19-22.
  57. Norwich 1994, p. 354.
  58. Treadgold 1997, p. 603.
  59. Psellos, X, 26.
  60. Voir notamment Jean-Claude Cheynet, « Mantzikert : un désastre militaire ? », Byzantion,‎ , p. 411-438
  61. Norwich 1994, p. 358.
  62. Norwich 1994, p. 356.
  63. a et b Finlay 1854, p. 44.
  64. Treadgold 1997, p. 603-604.
  65. Norwich 1994, p. 357.
  66. Ostrogorsky 1983, p. 366-367.
  67. Finlay 1854, p. 74.
  68. Comnène, IX, 6.
  69. Kazhdan 1991, p. 627.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Sources primairesModifier

  • Michel Attaleiatès, Historia, coll. « C.S.H.B. ».
    Partiellement traduit en français par H. Grégoire dans Byzantinische Zeitschrift, vol. 28, 1958, et E. Jansens, Annuaire de l'Institut de Philologie et d'Histoire orientales et slaves, vol. 20, 1968-72.
  • Anne Comnène, L'Alexiade, Paris, Les Belles Lettres, 2006, (ISBN 978-2-251-32219-3).
  • Michel Psellos, Chronographia, Paris, Les Belles Lettres, .

Sources secondairesModifier

Liens internesModifier

Liens externesModifier