Robert Guiscard

conquérant normand en Italie au XIe siècle

Robert Guiscard
Image illustrative de l’article Robert Guiscard
Robert Guiscard déclaré duc par le pape Nicolas II, XIVe siècle.

Titre Duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile
(1062-)
Successeur Roger Ier de Sicile et Bohémond de Tarente
Biographie
Dynastie Hauteville
Nom de naissance Robert de Hauteville
Surnom Guiscard
Décès
Île de Céphalonie
Père Tancrède de Hauteville
Mère Frédésende
Conjoint Aubrée de Buonalbergo
Sykelgaite de Salerne
Enfants Bohémond de Tarente
Roger Borsa
Gui d'Amalfi
Emma
Robert Scalio
Guillaume
Héria
Sybille
Mahaut de Pouille

Blason de Robert Guiscard

Robert de Hauteville dit Robert Guiscard[note 1] (italien : Roberto d'Altavilla, Roberto il Guiscardo ; latin : Robertus de Altavilla, Robertus cognomento Guiscardus, Robertus Wiscardus), né vers l'an 1020, mort le , duc d'Apulie et de Calabre, est l'un des plus célèbres aventuriers normands issus du duché de Normandie qui s'illustrèrent en Méditerranée. À partir de 1057, il continua la conquête de l'Italie méridionale sur les Byzantins avant d'entamer celle de la Sicile musulmane à partir de 1061 en compagnie de son frère cadet Roger. Ensemble, ils jetèrent les fondations du futur royaume de Sicile.

BiographieModifier

OriginesModifier

Robert Guiscard est le fils de Tancrède de Hauteville, petit seigneur normand sans fortune de la région de Coutances, dans l'ouest du duché de Normandie et de sa seconde épouse Frédésende, qui passe parfois pour être une fille du duc Richard II de Normandie. Selon le chroniqueur d'origine normande Geoffroi Malaterra, Tancrède de Hauteville fait partie de la noblesse du duché sans être cependant l'un des principaux seigneurs. Selon la princesse byzantine Anne Comnène, Robert Guiscard est d'obscure origine. Selon le chroniqueur Othon de Freising dans sa Gesta Frederici imperatoris, c'est un vavasseur (vassal de vassal) : « ce Robert était issu d'une famille modeste en Normandie, de la classe sociale qu'ils nomment couramment vavasseurs »[1].

Cependant du Moyen Âge au XIXe siècle, on a voulu donner à la famille Hauteville d'illustres origines. Selon l'historien italien Ptolémée de Lucques[2][réf. incomplète], Tancrède de Hauteville est un descendant du chef viking Rollon, 1er duc de Normandie, tandis que pour l'érudit sicilien Rocco Pirri[3], il est l'un des fils du duc Richard II de Normandie ou de son frère Guillaume de Brionne, comte d'Hiémois. Le théologien danois Erik Pontoppidan[4][réf. incomplète] fait de Tancrède de Hauteville un fils du duc Richard III de Normandie. Pour l'historien allemand Johann Christoph Gatterer, Tancrède est issu d'un proche parent de Rollon. Ces affirmations sans fondement, qui se contredisent entre elles, sont démenties par les textes les plus sûrs et n'ont pour origine que la fantaisie de leurs auteurs.

Conquête normande de l'Italie du SudModifier

 
Pièce de monnaie à l'effigie de Robert Guiscard.

Le premier établissement permanent des Normands en Italie date de l'installation du mercenaire normand Rainulf Drengot dans la forteresse d'Aversa en 1029. Vers l'an 1035 arrivent en Italie les premiers Hauteville, les frères Guillaume Bras-de-Fer et Drogon, les deux fils aînés de Tancrède de Hauteville. En à peine quelques années, après avoir servi de mercenaires jusqu'en 1040, ils décident de combattre pour leur compte et entament la conquête d'un pays divisé et en proie à l'anarchie. En 1042, Melfi est choisie comme capitale du comté d'Apulie et Guillaume Bras-de-Fer y est élu chef des Normands d'Italie en septembre de la même année. Onfroi de Hauteville les rejoint en 1044.

Arrivée en Italie et premiers faits d'armesModifier

 
Robert Guiscard par Merry-Joseph Blondel.

Robert Guiscard, le sixième des fils de Tancrède, débarque en Italie en 1047[5]. Selon Anne Comnène, il quitte la Normandie à la tête de cinq chevaliers et trente-cinq fantassins[6]. Accueilli froidement par son frère Drogon devenu comte d'Apulie depuis peu, Robert est dirigé avec sa petite bande armée en Calabre. Il y mène dès lors, à partir de son principal repère de San Marco Argentano, près de Cosenza, une vie de brigand, connaissant aussi bien la faim, la soif, et la misère, que la fortune, pillant les riches monastères et les églises, volant le bétail, rançonnant la population et détroussant les voyageurs, harcelant les troupes byzantines et semant la terreur dans la région[7].

En même temps que cette vie de bandit, il sert occasionnellement le prince lombard Pandolf IV de Capoue, ainsi que ses frères Drogon puis Onfroi, devenu comte d'Apulie en 1051. Il se marie avec Aubrée de Buonalbergo, la tante d’un baron normand d'Apulie, Girard de Buonalbergo et reçoit en dot l'autorité d'une troupe de deux cents chevaliers normands[8].

En 1053, aux côtés de ses frères et du comte normand Richard d'Aversa, il s'illustre à la bataille de Civitate, opposant Normands d'Italie et leurs opposants byzantins et lombards soutenus par le pape Léon IX. L’armée papale est sévèrement battue. En 1057, Robert Guiscard succède à Onfroi comme comte d'Apulie, évinçant ses deux jeunes neveux, Abagelard et Herman. Il entreprend alors, en compagnie de son jeune frère Roger de Hauteville, récemment arrivé en Italie, la conquête totale du Mezzogiorno. Les deux dernières places fortes byzantines en Calabre, Squillace et Reggio de Calabre, sont soumises en 1059[9].

Conquête de l'Apulie et de la SicileModifier

 
Le château de Santa Severina en Calabre, construit par Robert Guiscard.

La Papauté, en grande difficulté et de plus en plus isolée du fait de sa rupture d'un côté avec le Saint-Empire romain germanique dans l'affaire des Investitures, et de l'autre côté avec l'Empire byzantin à la suite du schisme religieux de 1054, décide de reconnaître l'autorité des Normands et d'en faire ses alliés officiels. Le plan de Robert d'expulser les Arabes de Sicile et de restaurer le christianisme sur l'île attise également l'intérêt du pape[5]. Le , par le traité de Melfi, le pape Nicolas II reconnaît les possessions normandes et nomme Robert Guiscard duc d'Apulie, de Calabre et de Sicile. En échange, Robert, désormais vassal de l’Église, s'engage à verser une rente annuelle, à porter la bannière papale et à latiniser les terres conquises[9],[10],[11]. À partir de cette date, les Normands ont les mains libres et peuvent maintenant servir l'Église et la Papauté. Ils peuvent surtout mieux les servir pour se servir d'elles, et légitimer leurs actions et leurs prises de pouvoir en Italie du Sud et en Sicile.

Robert confie le commandement de l'expédition de Sicile à son frère Roger et celle-ci débute en 1060. La conquête de l'île est lente et difficile, tant par le manque de guerriers normands expérimentés dont Roger dispose, que par le nombre important de forteresses musulmanes qui quadrillent la Sicile. Roger remporte néanmoins plusieurs victoires décisives, à Messine (1061), Troina (1062), Cerami (1063) et enfin Misilmeri (1068). En 1071, Guiscard commence le siège de Palerme par mer, tandis que son frère prend la ville à revers, par voie terrestre. La ville, musulmane depuis plus de deux siècles, tombe aux mains des Normands l'année d'après, en 1072[12]. Guiscard réinstalle l'archevêque grec de Palerme dans sa cathédrale qui avait été transformée en mosquée[9].

Dans le sud de l'Italie, Guiscard s'empare de Bari en 1071 et met un terme à cinq siècles de présence byzantine[11]. Il affronte ensuite le prince lombard Gisolf II de Salerne, dont il avait épousé la sœur Sykelgaite en 1058. Robert lui ravit d'abord la ville d'Amalfi en 1073[13]. Puis, en 1076, il assiège la ville de Salerne, dernière possession de Gisolf. Après s'en être emparé, Robert Guiscard fait de cette ville la capitale de son duché. En 1080, Robert signe avec le pape Grégoire VII le concordat de Ceprano, confirmant le précédent traité signé à Melfi[5]. En parallèle, Guiscard met en œuvre une politique de latinisation des terres conquises en créant plusieurs évêchés latins et en construisant un réseau d'abbayes latines pour neutraliser l'influence grecque[9].

Expédition contre ByzanceModifier

 
Bohémond de Tarente, fils de Robert Guiscard, par Merry-Joseph Blondel.

À la suite de la conquête de Bari, dernière possession byzantine en Italie, l’empereur Michel VII Doukas envoie en 1073 une ambassade pour proposer une union entre son fils, Constantin Doukas, et la fille de Robert, Hélène. Guiscard accepte et envoie sa fille à Constantinople. Toutefois, la déposition de Michel VII en 1078 par Nicéphore Botaniatès met fin aux chances d’Hélène d’accéder au trône. Ceci fournit à Guiscard le prétexte qu’il cherchait pour envahir l’empire. L'ambitieux Normand conscrit tous les hommes en âge de porter les armes. En parallèle, il envoie une ambassade à Constantinople avec comme instructions de réclamer un traitement adéquat pour Hélène et de s’assurer de l’appui du domestique des Scholes, le général impérial Alexis Comnène. Il apprend peu après que celui-ci a déposé Botaniatès et accédé au trône sous le nom d’Alexis Ier[14].

La flotte normande composée de 150 navires appareille en direction de l’empire byzantin en mai 1081. L’armée comprend 30 000 hommes renforcés par 1 300 chevaliers normands selon Anne Comnène mais seulement 15 000 hommes selon Pierre le Diacre et 10 000 selon Ordéric Vital[15]. En compagnie de son fils Bohémond de Tarente, Robert Guiscard remporte une victoire décisive contre les Byzantins à la bataille de Dyrrachium (1081). La ville tombe en février 1082, après qu’un Vénitien ou Amalfitain eut ouvert les portes de la ville aux Normands. L’armée normande s'empare alors de la plus grande partie du nord de la Grèce sans rencontrer de résistance sérieuse. Cependant, des messagers arrivent d’Italie pour annoncer que l’Apulie, la Calabre et la Campanie se sont révoltées. Il apprend en même temps que l'empereur Henri IV du Saint-Empire s'est emparé de Rome et assiège le pape Grégoire VII dans le château Saint-Ange[16]. Guiscard rentre alors précipitamment en Italie, laissant le commandement de l'armée de Grèce à son fils aîné Bohémond de Tarente[17].

Sac de Rome et mort de Robert GuiscardModifier

 
Tombeau familial des Hauteville, dans l'abbaye de la Trinité de Venosa.
 
Statue de Robert Guiscard, cathédrale Notre-Dame de Coutances.

Marchant vers Rome avec au moins 30 000 hommes[18], quasiment tous des mercenaires musulmans[note 2], il oblige l'empereur germanique, inquiet, à se retirer trois jours avant l'arrivée des troupes normandes. La résistance de la faction impériale force néanmoins Robert Guiscard à prendre la ville d'assaut[19]. L'armée normande opère le sac de Rome en mai 1084, probablement le pire saccage que la « Ville éternelle » ait connu. Aux cris de « Guiscard ! », « Guiscard ! », les troupes normandes mettent la cité à feu et à sang. Les habitants sont massacrés, les églises incendiées, et les femmes réduites en esclavage. Après les désordres perpétrés par ses alliés, le pape Grégoire VII doit fuir la ville en suivant ses libérateurs et se retire à Salerne, où il meurt un an plus tard[20].

Durant ce temps, Bohémond, un temps maître d'une partie de la Thessalie, perd les terrains conquis en Grèce[21]. Robert, revenant pour les reprendre, réoccupe Corfou et l'île de Céphalonie, avant d'y décéder de fièvre et de dysenterie le [22]. Son cœur et ses entrailles sont prélevés, et son corps embaumé est ramené en Apulie. Lors du voyage, le cercueil tombe à l'eau et on peine à le récupérer. Il est inhumé dans l'abbaye de la Trinité de Venosa, sépulture familiale des Hauteville, endroit qu'il avait lui-même choisi et où il avait installé les dépouilles de ses frères aînés.

Son fils Roger, né de son mariage avec Sykelgaite, lui succède, favorisé par cette dernière, alors que Bohémond est écarté de l'héritage paternel, devant se contenter de la cité de Tarente et de son duché.

DescriptionModifier

Nous connaissons une description partielle de Robert Guiscard :

« Il était d'une taille si avantageuse qu'il surpassait de beaucoup les plus grands, il avait le visage rouge, les cheveux blonds, les yeux vifs, et étincelants comme du feu, les épaules larges, et une si juste proportion en toutes les parties de son corps, que celles qui devaient avoir plus de force que les autres, avaient aussi plus de grosseur, et que celles qui devaient être plus déchargées, l'étaient avec une beauté non pareille. »

(Anne Comnène, Alexiade, livre I, chapitre VII[6])

Dans la cultureModifier

Dans la Divine Comédie, Dante Alighieri montre Robert Guiscard dans le cinquième ciel du Paradis, celui de Mars, avec les âmes de ceux qui sont morts pour la vraie foi[23]. Guiscard est également le protagoniste d'une tragédie inachevée rédigée par Heinrich von Kleist[24].

Dans le premier scénario de la campagne sicilienne du jeu vidéo Age of Empires II : Definitive Edition, le joueur incarne Robert Guiscard lors de son arrivée en Italie.

Dans le jeu vidéo Crusader Kings III, Robert Guiscard est un personnage jouable en 1066. Un succès de jeu lui est dédié, intitulé « Rusé comme un renard ».

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Edward Gibbon : « Les auteurs et les éditeurs normands qui connaissaient le mieux leur langue, traduisaient le mot Guiscard ou Wiscard, par Callidus, un homme rusé et astucieux. La racine Wise est familière aux oreilles anglaises, et l’ancien mot Wiseacre, offre à peu près le même sens et la même terminaison. Την ψυχην πανο‌υργοτατος rend assez bien le surnom et le caractère de Robert. » Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, 1819, tome 11/LVI, p. 132. [1].
  2. Dans les grandes entreprises militaires, les Normands, trop peu nombreux, ne formèrent que les cadres militaires et les corps d'élites.

RéférencesModifier

  1. Yver, Jean, « « Vavassor ». Note sur les premiers emplois du terme », Annales de Normandie, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, vol. 40, no 1,‎ , p. 31–48 (DOI 10.3406/annor.1990.1854, lire en ligne  , consulté le ).
  2. Historia Ecclesiastica, 1327.
  3. (it) Notes biographiques.
  4. Gesta et vestigia Danorum extra Daniam, 1741.
  5. a b et c Pontieri, Ernesto. "Robert, duke of Apulia". Encyclopedia Britannica, [2].
  6. a et b « Anne Comnène : Alexiade : livre I (bilingue) », sur remacle.org (consulté le ).
  7. Anne Comnène : « En détroussant les voyageurs, il se procurait des chevaux et aussi d'autres dépouilles et des armes. Ainsi les débuts de sa vie se passaient-ils à verser le sang et à commettre de nombreux meurtres. », Jean Decarreaux, « La grande aventure de Robert Guiscard », Revue des Deux Mondes, décembre 1970. [3].
  8. « Robert Guiscard (c. 1015-1085) », sur www.thelatinlibrary.com (consulté le ).
  9. a b c et d Catherine Hervé-Commereuc, « La Calabre dans l'État normand d'Italie du Sud (XIe – XIIe siècles) », Annales de Normandie, 1995 [4].
  10. Norwich 1995, p. 13.
  11. a et b Elisabeth Malamut, Alexis Ier Comnène, Paris, Ellipses, , p. 65.
  12. « ROBERT GUISCARD (1015 env.-1085) », sur universalis.fr (consulté le ).
  13. Chalandon (1907), p. 233-234.
  14. Élisabeth Malamut, Alexis Ier Comnène, Paris, Ellipses, 2007, p.69.
  15. Élisabeth Malamut, Alexis Ier Comnène, Paris, Ellipses, 2007, p. 72.
  16. Edward Gibbon, Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain, traduction Guizot, 1819, tome 11/LVI, p. 166. [5].
  17. (en) John Julius Norwich, Byzantium : The Decline and Fall, Londres, Viking, 1995, p. 21.
  18. Chalandon (1907), p. 276.
  19. Gibbon (1819), tome 11/LVI, p. 166-167.
  20. Chalandon (1907), p. 278.
  21. (en) John Julius Norwich, Byzantium: The Decline and Fall, Londres, Viking, , p. 22.
  22. Norwich 1995, p. 24-25.
  23. Paradis, XVIII, 48.
  24. Jeanne G.-R., "L'évocation romantique d'un héros normand". In: Études Normandes, 35e année, n°4, 1986. pp. 19-30. [6].

Voir aussiModifier

SourcesModifier

BibliographieModifier

  • (fr) Pierre Aubé, Les Empires normands d’Orient, XIe – XIIIe siècles, Tallandier, 1983. Réédition : Perrin, 2006.
  • (fr) Ferdinand Chalandon, Histoire de la domination normande en Italie et en Sicile, Paris, Picard, 1907, 408 pp. (lire en ligne).
  • (fr) Huguette Taviani-Carozzi, La terreur du monde. Robert Guiscard et la conquête normande en Italie, Paris, Fayard, 1996, 559 pp., 19 fig. (présentation en ligne).
  • (en) John Julius Norwich, The Normans in the South, 1016-1130, Londres, Longman, 1967.

Liens externesModifier