Racisme anti-noir

Racisme à l'encontre des personnes noires ou perçues comme telles

Le racisme anti-noir, parfois appelé négrophobie, est le racisme à l'encontre des personnes noires ou perçues comme telles.

Dans le mondeModifier

Monde arabo-musulmanModifier

Les travaux menés par l’historien Bernard Lewis sur les représentations développées par la civilisation musulmane à l’égard des autres êtres humains concluent sur l’existence d’un système perceptif qu’il qualifie de raciste, notamment à l’égard des populations noires[1].

Au Moyen Âge, le racisme des Arabes à l'égard des Noirs, en particulier des Noirs non musulmans, fondé sur le mythe[2] de la malédiction de Cham, le père de Canaan, prononcée par Noé[3], servit de prétexte à la traite négrière et à l'esclavage, qui, selon eux, s'appliquait aux Noirs, descendants de Cham qui avait vu Noé nu lors de son ivresse (une autre interprétation les rattache à Koush). (Histoire extraite de la Bible). Les Noirs étaient donc considérés comme « inférieurs » et « voués » à l'esclavage. Plusieurs auteurs arabes les comparaient à des animaux[4]. Le poète al-Mutanabbi méprisait le gouverneur égyptien Abu al-Misk Kafur au Xe siècle à cause de la couleur de sa peau[4]. Le mot arabe aabd عبد (pl. aabidعبيد) qui signifiait esclave est devenu à partir du VIIIe siècle plus ou moins synonyme de « Noir »[5], prenant une signification similaire au terme "nègre" dans la langue française du XXe siècle. Quant au mot arabe zanj, il désignait de façon péjorative les Noirs[6], avec une connotation raciale officielle que l'on retrouve dans les textes et discours racialistes. Ces jugements racistes étaient récurrents dans les œuvres des historiens et des géographes arabes : ainsi, Ibn Khaldoun a pu écrire au XIVe siècle: « Les seuls peuples à accepter vraiment l'esclavage sans espoir de retour sont les nègres, en raison d'un degré inférieur d'humanité, leur place étant plus proche du stade de l'animal »[7]. À la même période, le lettré égyptien Al-Abshibi écrivait : « Quand il [le Noir] a faim, il vole et lorsqu'il est rassasié, il fornique »[8]. Les Arabes présents sur la côte orientale de l'Afrique utilisaient le mot « cafre » pour désigner les Noirs de l'intérieur et du Sud. Ce mot vient de kāfir qui signifie « infidèle » ou « mécréant »[9].

Par paysModifier

En FranceModifier

Rapports de la Commission nationale consultative des droits de l'hommeModifier

Le rapport 2019 de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie, publié en juin 2020, comporte une focalisation sur le racisme anti-noir. Il reprend notamment le constat effectué dans le rapport 2018, selon lequel les personnes noires constitueraient une des minorités parmi les plus touchées par les discriminations, tout en étant paradoxalement parmi les minorités les plus acceptées dans les sondages sur la tolérance vis-à-vis des minorités[10],[11]. Il affirme que « l'ampleur du racisme anti-Noirs est dénoncée depuis longtemps par les associations défendant ces minorités – associations noires, afro-féministes, africaines, afro-caribéennes tout comme par les associations universalistes mobilisées dans la lutte contre le racisme ». Il cite l’enquête Trajectoires et Origines (TeO), qui porte sur les descendants d’immigrés établis en France, qui indiquerait que les descendants de Subsahariens ont 1,3 fois plus de risque de subir des traitements inégalitaires ou des discriminations que la « population majoritaire » et que les Noirs, aux côtés des Maghrébins, subissent plus de discriminations que le reste de la population.

Selon le rapport, le racisme anti-Noirs « s’ancre dans une symbolique des couleurs dans laquelle le sombre est synonyme de mal, par opposition à une supposée pureté du blanc ». Il continuerait de se baser sur des stéréotypes raciaux historiques sur les Noirs, notamment celui de la puissance du corps des Noirs allié à un manque de capacités intellectuelles à l'époque de la colonisation française. Ces stéréotypes auraient un impact dans le monde du travail au XXIe siècle. Le rapport se penche également sur le mythe dit du « bon sauvage » noir à l'époque contemporaine. Les Noirs seraient également altérisés et exotisés, considérés comme venant d'ailleurs, spécifiquement d'Afrique, caractéristiques qui l'emporteraient souvent sur leur citoyenneté française dans les représentations, par exemple. Leur présence sur le territoire français serait sans cesse questionnée au travers notamment du comportement de la police à leur égard, qui contrôlerait plus fréquemment les jeunes hommes noirs. Les personnes noires seraient également victimes de préjugés portant sur leur situation socio-économique et familiale, et considérés généralement issus d’une famille nombreuse, pauvre, peu éduquée et habitant dans des quartiers difficiles. Ces préjugés leur seraient particulièrement préjudiciables pour trouver un logement.

La commission recommande de lutter contre cette forme de racisme en reconnaissant tout d'abord sa spécificité. Elle propose de financer des enquêtes de victimation et des tests de discrimination (en particulier dans les services publics, les commissariats et les gendarmeries), afin de saisir la spécificité du racisme anti-Noirs et de mesurer son évolution. Elle recommande des mesures dans différents domaines, notamment de « favoriser la mise en place de bonnes pratiques pour la représentation médiatique des minorités visibles », où celles-ci comptent pour 17% de la distribution des rôles. Dans le domaine de l'éducation, elle recommande d’axer davantage les programmes scolaires sur les racines multiculturelles de la France et leurs apports à la culture nationale, en raison du sentiment d'injustice scolaire ressenti par 56% des descendants d'immigrés des pays d'Afrique subsaharienne. De manière plus générale, elle appelle diverses autorités publiques françaises à mettre en place des campagnes de communication pour lutter contre les stéréotypes. Enfin, elle appelle à une « prise de conscience du phénomène par la société dans son ensemble » et une « décolonisation des esprits », et recommande aux individus, particulièrement les personnes blanches, de travailler à leur niveau, citant l’universitaire américaine Peggy McIntosh (en) et sa théorie du privilège des Blancs[12],[13].

En SuisseModifier

Étude du Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population (2017)Modifier

À la demande du Service de lutte contre le racisme (SLR) de la Confédération suisse, le Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population a effectué en 2017 une étude[14] se penchant sur le racisme anti-noir en Suisse, qu'elle définit comme une forme de racisme « envers les personnes perçues ou se considérant comme noires (..) partant du principe qu’il s’agit essentiellement de personnes afro-descendantes, selon la définition qu’en donne le groupe de travail d’experts de l’ONU consacré à cette question »[15]. Plus formellement, le racisme anti-noir au niveau « interindividuel » est défini comme

« une situation, un acte ou un événement par lesquels les individus qui sont perçus ou se considèrent comme noirs se sentent, en raison de leur couleur de peau ou autres traits phénotypiques, dénigrés, ridiculisés, exclus ou autrement discriminés, que ce soit en public ou en privé. »

Cette définition serait due en partie significative au Carrefour de Réflexion et d’Action contre le Racisme anti-Noir (CRAN[16]), association suisse qui œuvre depuis le début des années 2000 à la reconnaissance du racisme envers les personnes noires, à la fois en Suisse et au niveau international.

Les auteurs, qui notent qu'ils sont en partie « non-Noires au sens d’« Afro-descendant_e_s » », affirment que le phénomène « a encore peu fait l’objet de recherches en Suisse ». Toutefois, la question aurait déjà été abordée sous différents angles « dans la littérature scientifique consacrée à des sujets proches ». Ils notent également que des débats médiatiques « attirent régulièrement l’attention sur des pratiques de profilage racial de la police ou d’autres incidents racistes » et qu'il y a « tout lieu de penser que la Suisse n’est pas moins concernée par le phénomène que d’autres pays européens, même si les modes d’expressions varient selon les contextes nationaux ou régionaux ».

RéférencesModifier

  1. Bernard Lewis, Race et couleur en terre d’Islam, Paris : Payot, 1982. On se reportera aussi à David Brian Davis, Slavery and human progress, chap. 4.
  2. Simone Bakchine Dumont, « Le thème chamatique dans les sources rabbiniques du Proche-Orient, du début de l'ère chrétienne au XIIIème siècle », Éthiopiques – Revue trimestrielle de culture négro-africaine, Dakar, vol. III, nos 40-41 « 1-2 »,‎ 1er trimestre 1985 (lire en ligne, consulté le 21 juillet 2020)
  3. Ancien Testament, (Genèse 9:20-27).
  4. a et b Serge Bilé, Quand les noirs avaient des esclaves blancs, Pascal Galodé éditeurs, Saint-Malo, 2008 (ISBN 978-2-35593-005-8), p. 43
  5. Catherine Coquery Vidrovitch, « Le postulat de la supériorité blanche » dans Marc Ferro, Le Livre noir du colonialisme, p. 867
  6. Serge Bilé, Quand les noirs avaient des esclaves blancs, Pascal Galodé éditeurs, Saint-Malo, 2008 (ISBN 978-2-35593-005-8), p. 30
  7. Jacques Heers, Les Négriers en terre d'islam, Perrin, coll. « Pour l'histoire », Paris, 2003 (ISBN 978-2-262-01850-4), p. 117
  8. Bernard Lewis, Race et couleur en pays d'islam, Payot, p. 40.
  9. François-Xavier Fauvelle-Aymar, Histoire de l'Afrique du Sud, Paris, Seuil, 2006 (ISBN 978-2-02-048003-1), p. 59
  10. Tessa Grauman, France Info Outre-mer la 1ère, « Une étude sur le racisme anti Noirs dans le rapport annuel de la CNCDH », sur la1ere.francetvinfo.fr/, (consulté le 4 juillet 2020)
  11. Commission nationale consultative des droits de l'homme, « Rapport 2018 sur la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie », sur cncdh.fr, (consulté le 4 juillet 2020)
  12. Commission nationale consultative des droits de l'homme, Rapport sur la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la xénophobie • Focus : lutter contre le racisme anti-Noirs, Paris, , 32 p. (lire en ligne)
  13. Aude Lorriaux, « Un rapport pointe du doigt les paradoxes du racisme anti-Noirs en France », sur 20minutes.fr, (consulté le 4 juillet 2020)
  14. Denise Efionayi-Mäder, Didier Ruedin, Mélanie-Evely Pétrémont, Noémi Michel et Rohit Jain, Forum suisse pour l’étude des migrations et de la population (SFM), Université de Neuchâtel, « Etat des lieux du racisme anti-Noir·e en Suisse », SFM Studies, no 67f,‎ (ISBN 978-2-940379-62-0, lire en ligne [PDF], consulté le 4 juillet 2020)
  15. “People of African descent may be defined as descendants of the African victims of the trans-Atlantic slave trade (...) Africans and their descendants who, after their countries’ independence, emigrated to or went to work in Europe, Canada and the Middle East.”, Identification and definition of "people of african descent" and how racial discrimination against them is manifested in various regions - Working Paper prepared by Ambassador P.L. Kasanda (E/CN.4/2003/WG.20/WP.3)
  16. À ne pas confondre avec le Conseil représentatif des associations noires de France, dont l'acronyme est le même

Articles connexesModifier

HistoireModifier

ThéoriesModifier

StéréotypesModifier

Aux États-Unis:

Organisations et mouvements de lutte contre le racisme anti-noirModifier

Autres racismesModifier