Miséricorde

La miséricorde est une forme de compassion pour le malheur d'autrui à laquelle s'ajoute la notion de générosité, de bonté gratuite. Elle fait partie des principaux devoirs du croyant, pour le judaïsme comme pour les autres religions monothéistes. Dans les religions abrahamiques, la miséricorde est une caractéristique de Dieu.

Illustration du Psaume 85 (84) : « Misericordia et Veritas ». Psautier de Peterborough, v. 1220.

DéfinitionModifier

La miséricorde peut signifier, par extension, une « générosité entraînant le pardon, l'indulgence pour un coupable, un vaincu »[1],[2].

Le terme « miséricorde » est répertorié en français au XIIe siècle dans le Psautier d'Oxford[3] pour signifier la « bonté par laquelle Dieu pardonne aux hommes »[4].

Käte Hamburger (en) voit dans la miséricorde une sorte de charité active, ce qui la différencie de la compassion, simple sentiment qui relève du domaine des émotions[5].

Textes bibliquesModifier

Ancien TestamentModifier

Le mot hébreu rah'amim (רחמים) désigne un acte de grâce fondé sur la confiance, dans une relation mutuelle entre deux personnes qui ont des obligations à remplir résultant de leurs engagements[6]. Dans le Tanakh, il s'agit d'un « pluriel de plénitude » du mot rehem, qui désigne au sens premier le ventre maternel, le cœur et l'utérus d'une femme, et donc les entrailles de YHWH et la tendresse maternelle de Dieu pour son peuple et ses enfants, pour les petits et pour les pauvres[7].

Ce mot illustre le fait que Dieu est et agit avec miséricorde, fait preuve de clémence et voit le péché avec miséricorde : il pardonne en restant fidèle à l’Alliance avec son peuple. Dès le Livre de l'Exode, lors de la théophanie du Buisson ardent en présence de Moïse, le texte indique : « Et l’Éternel passa devant lui, et s’écria : L’Éternel, l’Éternel, Dieu miséricordieux et compatissant, lent à la colère, riche en bonté et en fidélité[8]. »

L'image de la tendresse maternelle est à la racine de la miséricorde divine dans la Bible hébraïque : « Éphraïm est-il donc pour moi un fils si cher, un enfant tellement préféré, pour qu'après chacune de mes menaces je doive toujours penser à lui, et que mes entrailles s'émeuvent pour lui, que pour lui déborde ma tendresse ? (Livre de Jérémie 31:20) »[9],[10]. On en trouve de nombreux exemples chez les prophètes de l’exil à Babylone. Le Livre d'Isaïe, entre autres, utilise la métaphore d’une femme qui se penche avec sollicitude sur les enfants qu’elle a portés dans ses entrailles. :

« Cieux, réjouissez-vous ! Terre, sois dans l’allégresse ! Montagnes, éclatez en cris de joie ! Car l’Éternel console son peuple, il a pitié de ses malheureux. Sion disait : L’Éternel m’abandonne, le Seigneur m’oublie ! Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite ? N’a-t-elle pas pitié du fruit de ses entrailles ? Quand elle l’oublierait, moi je ne t’oublierai point » [11]. »

Dans le Livre de Tobie, écrit tardif qui fait partie des textes deutérocanoniques, il est demandé à l’homme de faire miséricorde dans son action : « La prière est bonne avec le jeûne, et l'aumône vaut mieux que l'or et les trésors. Car l'aumône délivre de la mort, et c'est elle qui efface les péchés, et qui fait trouver la miséricorde et la vie éternelle[12]. »

TraductionsModifier

La Septante, version grecque de l’Ancien Testament destinée d'abord aux juifs et ensuite aux chrétiens, traduit רחמים par ἔλεος (éleos), terme qui insiste sur le sentiment de compassion, tout en recouvrant en grande partie le champ sémantique de rahamim.

La version latine de la Vulgate traduit ces « entrailles » de la tradition juive par misericordia, du verbe misereo (« avoir pitié ») et du substantif cor (« cœur »), par exemple dans le Psaume 85 (84), 10/11, qui lie cette notion à celle de fidélité : חֶסֶד-וֶאֱמֶת נִפְגָּשׁוּ; צֶדֶק וְשָׁלוֹם נָשָׁקוּ : « Misericordia et veritas obviaverunt sibi ; iustitia et pax osculatae sunt. » À cette « miséricorde », Louis Segond préfère le mot « bonté » : « La bonté et la fidélité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent. »

Nouveau TestamentModifier

 
Le Retour du Fils prodigue par Félix Boisselier, 1806.

Le mot « miséricorde » est prononcé à deux reprises par Marie dans le Magnificat lorsqu'elle apprend qu'elle porte Jésus dans ses entrailles : « Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craignent. [...] Il a secouru Israël, son serviteur, et il s’est souvenu de sa miséricorde, comme il l’avait dit à nos pères, envers Abraham et sa postérité pour toujours[13]. »

L'Évangile selon Luc se réfère à Dieu dans la parabole du Fils prodigue[14] comme à un père généreux et prêt à pardonner à tout moment, en exemple de ce que peut signifier la miséricorde : une sollicitude non méritée et due à un amour inconditionnel. De même, dans le Sermon sur la montagne, Jésus bénit les miséricordieux : « Heureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde » (Mt 5:7). Il insiste sur la miséricorde dans diverses paraboles, comme le Bon Samaritain[15] ou la dette[16],[17].

La miséricorde humaine n’est toutefois pas la condition de la miséricorde de Dieu, ni une récompense qui pourrait être revendiquée à titre de rétribution, mais la conséquence directe de la miséricorde divine : « Soyez miséricordieux, comme votre Père est miséricordieux[18] ! »

L’apôtre Paul souligne le fait que l’homme pécheur dépend du pardon de Dieu. Par miséricorde, Dieu sauve les pécheurs, soit parce qu’ils se sont repentis, soit parce qu’ils sont venus à la conversion et qu’ils ont fait le bien. L’Épître aux Éphésiens, texte de l’école paulinienne, développe cette idée[19].

DoctrineModifier

Les œuvres de miséricordeModifier

Pour l'ensemble des confessions chrétiennes, la miséricorde n’est pas innée chez l’homme : il s'agit d'une qualité divine que possède l’homme grâce à l’amour de Dieu et qui lui est insufflée par l'Esprit saint sous une forme inépuisable.

La notion chrétienne de la miséricorde divine exige que l'homme se comporte de la même façon envers son prochain, en accomplissant des « œuvres de miséricorde ». On en dénombre sept : nourrir les affamés ; donner à boire à ceux qui ont soif ; vêtir ceux qui sont nus ; accueillir les étrangers ; assister les malades ; visiter les prisonniers ; ensevelir les morts.

Cette doctrine trouve son origine dans plusieurs passages de l'Ancien Testament, notamment dans le Deutéronome[20], le Livre d'Ézéchiel[21] ou le Livre d'Isaïe, en particulier au chapitre 58 :

« Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés, et que l’on rompe toute espèce de joug ; partage ton pain avec celui qui a faim, et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile ; si tu vois un homme nu, couvre-le, et ne te détourne pas de ton semblable[22]. »

Les six premières œuvres sont énoncées dans l'Évangile selon Matthieu dans le discours sur le mont des Oliviers[23]:

« Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; prenez possession du royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire ; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli ; j’étais nu, et vous m’avez vêtu ; j’étais malade, et vous m’avez visité ; j’étais en prison, et vous êtes venus vers moi[24]. »

L'explication est donnée quelques versets plus loin : « Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites[25]. »

La septième œuvre, l'ensevelissement des morts, a été ajoutée vers 310 par Lactance, l'un des Pères de l'Église, en référence au Livre de Tobie[26], et s’est inscrite dans la tradition catéchétique.

Les œuvres de miséricorde occupent une place essentielle dans l'histoire du salut[23].

Les débats théologiquesModifier

L'enseignement catholique au sujet de la miséricorde a fait l'objet de plusieurs encycliques, dont celle de Jean-Paul II, Dives in misericordia (1980). En 2013, dans sa lettre d'exhortation apostolique Evangelii gaudium, le pape François reprend une affirmation du concile Vatican II selon laquelle « il existe un ordre ou une ‘hiérarchie’ des vérités de la doctrine catholique » et étend cette hiérarchisation au message moral de l'Église[27]. Il cite à ce propos la Somme théologique de Thomas d'Aquin, qui postule cette hiérarchie « dans les vertus et dans les actes qui en procèdent »[27], avec une référence à l'Épître aux Galates qui traite de « la foi opérant par la charité »[28]. François déclare à sa suite que, dans la grâce de l'Esprit saint, la miséricorde est « la plus grande de toutes les vertus », car « se montrer miséricordieux est regardé comme le propre de Dieu, et c’est par là surtout que se manifeste sa toute-puissance »[27].


Il y a depuis 2016 huit œuvres de miséricorde corporelle, dont les six premières ont leur source dans la Bible et se sont ensuite concrétisées dans des institutions et pratiques très anciennes de l'Église. Le terme grec désignant l'œuvre de miséricorde, eleemosyna, est à l'origine du mot « aumône » (et aumônier)}[29].

  • la sauvegarde de la maison commune demande les « simples gestes quotidiens par lesquels nous rompons la logique de la violence, de l’exploitation, de l’égoïsme […] et se manifeste dans toutes les actions qui essaient de construire un monde meilleur » (Laudato si', no 230-231)[30].

Miséricorde spirituelle

Il y a depuis 2016 huit œuvres de miséricorde spirituelles :

  • Conseiller ceux qui en ont besoin ;
  • Instruire les ignorants ;
  • Exhorter les pécheurs ;
  • Consoler les affligés ;
  • Pardonner les offenses ;
  • Endurer les injures avec patience ;
  • Prier pour le prochain et pour les morts / supporter les défauts des autres ;
  • la sauvegarde de la maison commune demande « la contemplation reconnaissante du monde » (Encyclique Laudato si', no 214) qui « nous permet de découvrir à travers chaque chose un enseignement que Dieu veut nous transmettre » (ibid., no 85)[31].
 
Polyptyque des Sept Œuvres de miséricorde, par le Maître d'Alkmaar (1504), pour la Grande église Saint-Laurent de Alkmaar.

Notes et référencesModifier

  1. « MISÉRICORDE : Etymologie de MISÉRICORDE », sur http://www.cnrtl.fr (consulté le 7 juillet 2018)
  2. Frederick Percival Leverett, A New and Copious Lexicon of the Latin Language: Compiled Chiefly from the Magnum Totius Latinitatis Lexicon of Facciolati and Forcellini and the German Works of Scheller and Leunemann, J.H. Wilkins and R.B. Carter, 1004 p. (lire en ligne), page 540.
  3. 102, 4 ds T.-L.
  4. « Étymologie de MISÉRICORDE », sur www.cnrtl.fr (consulté le 25 mars 2016)
  5. Käte Hamburger (en), Das Mitleid, Stuttgart, 1985 (ISBN 3-608-91392-0), p. 119.
  6. Gerhard Kittel, Gerhard Friedrich, Geoffrey W. Bromiley, Theological Dictionary of the New Testament: Abridged in One Volume, Wm. B. Eerdmans Publishing, USA, 1985, p. 222
  7. Les Psaumes : prier Dieu avec les paroles de Dieu, par Gilles-D. Mailhiot.
  8. Ex 34:6, avec de nombreuses reprises. Trad. Louis Segond, 1910.
  9. Article Sénévé, La Maternité du Père. L'Éternel féminin. 1 Élise Gillon.
  10. Le El malé rahamim (formule habituellement traduite par « Dieu plein de miséricorde ») devient, dans la traduction biblique et évangélique de Chouraqui « un El rempli de matrices qui matricie (merahem), qui est matriciel (rahoum) »Au confluent de trois continents : André Chouraqui, Francine Kaufmann.
  11. Is 49:13-15. Trad. Louis Segond, 1910.
  12. Tb 12:8-9. Trad. Crampon, 1923.
  13. Lc 1:46-56. Trad. Louis Segond, 1910.
  14. Lc 15:11-32.
  15. Lc 10:25-37.
  16. Mt 18:23-35.
  17. Gerhard Kittel, Gerhard Friedrich, Geoffrey W. Bromiley, Theological Dictionary of the New Testament: Abridged in One Volume, Wm. B. Eerdmans Publishing, USA, 1985, p. 223.
  18. Lc 6:27-36.
  19. Ép 2:4-5.
  20. Dt 15:11, trad. Louis Segond, 1910 : « Il y aura toujours des indigents dans le pays ; c’est pourquoi je te donne ce commandement : Tu ouvriras ta main à ton frère, au pauvre et à l’indigent dans ton pays. »
  21. Ez 18:16, trad. Louis Segond, 1910 : « S’il n’opprime personne, s’il ne prend point de gage, s’il ne commet point de rapines, s’il donne son pain à celui qui a faim et couvre d’un vêtement celui qui est nu... »
  22. Is 58:6-7, trad. Louis Segond, 1910.
  23. a et b Ralf van Bühren (en), Caravaggio’s ‘Seven Works of Mercy’ in Naples. The relevance of art history to cultural journalism, in Church, Communication and Culture 2, 2017), p. 63–87.
  24. Mt 25:34-36, trad. Louis Segond, 1910.
  25. Mt 25:40, trad. Louis Segond, 1910.
  26. Tb 1:19-20, trad. Crampon : « Tobie allait visiter chaque jour tous ceux de sa parenté ; il les consolait et distribuait de ses biens à chacun, selon son pouvoir ; il donnait à manger à ceux qui avaient faim, procurait des vêtements à ceux qui étaient nus et mettait un grand zèle à donner la sépulture à ceux qui étaient morts ou qui avaient été tués. »
  27. a b et c Evangelii gaudium, 24 novembre 2013, 36-37.
  28. Ga 5:6. S. Th. I-II, q. 66, a. 4-6 ; S. Th. I-II, q. 108, a. 1 ; S. Th. II-II, q. 30, a. 4. ; ibid. q. 40, a.4, ad 1.
  29. iconographie : Jean VALDOR Les Œuvres de Misericorde (1604) Gravures Abraham Bosse et Dossier BnF
  30. Pape François, 1er septembre 2016, Message pour la deuxième Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la création, Usons de miséricorde envers notre maison commune
  31. Pape François, 1er septembre 2016, Message pour la deuxième Journée mondiale de prière pour la sauvegarde de la création, Usons de miséricorde envers notre maison commune

BibliographieModifier

Articles connexesModifier