Guerre économique

La guerre économique est un concept polysémique invoquant plusieurs définitions :

  • dans une optique mercantiliste ou néo-mercantiliste, la guerre économique désigne un conflit entre économies concurrentes dans le jeu des échanges internationaux, conflit d’où sortiront un gagnant et un perdant (dans le cas où la « guerre économique » est évitée par des concessions réciproques, on parle parfois de « mercantilisme éclairé »[1]) ;
  • dans une optique mercantiliste ou impérialiste, la « guerre économique » peut consister en une action militaire ayant des finalités économiques[2] ;
  • dans le cadre d’un conflit armé, on parle de guerre économique pour souligner l’importance de la dimension industrielle du conflit[3] ;
  • dans ce même contexte, la guerre économique permet aussi de faire pression sur les populations ennemies : grâce au blocus par exemple[4] ;
  • certains mercantilistes ou néo-mercantilistes parlent de guerre économique pour désigner la concurrence exacerbée entre entreprises, celle-ci se manifestant par des pratiques agressives (espionnage industriel, dumping…). Selon certains dont les partisans du libre-échange, cette utilisation relève d’un abus de langage[5].
« Une inégale intégration des territoire dans la mondialisation ».

Selon les mercantilistesModifier

Le concept de « guerre économique » reste relativement flou et ne peut être attribué à tel ou tel courant de pensée sans en négliger certaines subtilités. Bien que quelques mercantilistes admettent les bienfaits du commerce extérieur, le concept de guerre économique trouve ses fondements dans cette pensée qui domine l’économie du XVIe au XVIIIe siècles.

Cette période est marquée par une montée de la puissance maritime du Royaume-Uni et des Provinces-Unies, qui cherchent à développer de nouvelles règles économiques qui leur soient plus favorables, alors que les puissances d'Europe du Sud (Espagne et Portugal) bénéficiaient d'un monopole avec le traité de Tordesillas (1494) lors des grandes découvertes à la fin du XVe et au XVIe siècle. Après la création de la Compagnie anglaise des Indes orientales par l'Angleterre (1600) puis la riposte des Provinces-Unies avec la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (1602), la France réagit à son tour par la création de la compagnie française des Indes orientales (1664).

C'est dans ce contexte de guerre commerciale que le juriste néerlandais Hugo Grotius fonda le droit international[6].

Cette guerre commerciale intra-européenne ne doit donc pas faire oublier l'importance du droit international dans l'apparition de rivalités entre puissances économiques.

Économie au service de la guerreModifier

À la suite de Machiavel, la plupart des penseurs mercantilistes voient dans l’économie l’art d’enrichir le Prince[7] et le royaume, dans une optique de puissance, c’est-à-dire une optique militaire[8].

Ainsi le mercantiliste français Antoine de Montchrestien explique en 1615 :

« Il est impossible de faire la guerre sans hommes, d’entretenir des hommes sans soldes, de fournir à leur solde sans tributs, de lever des tributs sans commerce[9]. »

Ainsi pour accroître la puissance du Prince en lui permettant de mener la guerre, il est essentiel de développer le commerce national, et de combattre le commerce étranger. L’objectif est double : il faut que le Prince ait davantage d’or et que les Princes étrangers en aient moins. Dans cette optique, l’économie nationale a une vocation guerrière. Jean-Baptiste Colbert précise :

« Les compagnies de commerce sont les armées du roi, et les manufactures sont ses réserves[10] »

. L’objectif de ces « armées » est de repousser les « armées » étrangères. Ainsi pour souligner cette haine du commerce étranger, Antoine de Montchrestien déclare : « Les marchands étrangers sont comme des pompes qui tirent hors du royaume […] la pure substance de nos peuples […] ; ce sont des sangsues qui s’attachent à ce grand corps de la France, tirent son meilleur sang et s’en gorgent[réf. nécessaire]. »

Guerre au service de l’économieModifier

L’idée que la guerre puisse être un facteur de croissance économique a été à l’origine développée par les mercantilistes[11].

Pour gagner la guerre économique, les mercantilistes préconisent l’expansion militaire, non contre les puissances adverses uniquement, mais contre des nations tierces. Afin de limiter la dépendance vis-à-vis des marchands étrangers, il est nécessaire d’annexer les territoires qui fourniront les richesses dont la métropole ne dispose pas. Les mercantilistes préconisent donc l’expansion coloniale.

Dynamique de la guerre économiqueModifier

Les interactions entre guerre et économie produisent une dynamique favorable à la fois à la puissance militaire et à la richesse nationale. Certes, les conquêtes accroissent les richesses, et les richesses accroissent les opportunités de conquêtes, mais le système mercantiliste repose aussi sur des mécanismes plus subtils. Par exemple, les monopoles accordés aux compagnies nationales pour le commerce avec les colonies (comme le Navigation Act de Cromwell) permettent l’expansion de la flotte marchande du pays, et réduisent les opportunités de construction rentable de navires pour les pays adverses. Le commerce permet donc la maîtrise des mers et inversement.

Comme l'indique le rapport Anteios 2010, « la guerre économique peut tout d’abord être définie, au sens strict, comme une modalité de la guerre. Elle s’inscrit alors dans un contexte de conflit entre nations sous la forme d’actions de violence économiques : l’embargo, le boycott, des mesures de contingentement en sont des exemples parmi d’autres. Les armes économiques sont mises au service d’un projet politique, le plus souvent l’affaiblissement d’une cible. L’opération peut s’avérer coûteuse pour celui qui l’applique. Cette guerre économique s’apparente à une guerre par l’économie. Elle devra évidemment retenir notre attention. Néanmoins, la majorité de ceux qui recourent à l’expression aujourd’hui l’entendent dans un second sens. La guerre économique, selon Luttwak, Harbulot[12] ou Esambert, désigne un combat entre les nations mues par leur volonté de puissance, ce qui les distingue des entreprises dont les objectifs sont d’abord économiques. A l’heure de la prolifération nucléaire et du risque d’un embrasement généralisé, la puissance rime avant tout pour un État avec sa capacité à modifier les conditions de la concurrence, à transformer le contexte économique à son profit afin de conserver des emplois, à s’assurer de sa domination technologique, commerciale, économique et, partant, politique. Conséquence de la fin du bloc soviétique autant que de la mondialisation, ce conflit aux racines singulières trancherait avec ses avatars mercantilistes des siècles passés. Forme atténuée du hard power, la guerre économique traduirait alors « l’ensemble des moyens utilisés par un pays à l’encontre des autres pour défendre ses parts de marché ou accroître sa puissance » ou, plus synthétiquement, elle se présente comme un affrontement entre les États qui cherchent à s’approprier marchés et ressources rares, matières premières, capitaux, technologies, cerveaux… ».

Critique de la guerre économique mercantilisteModifier

Pour les philosophes des LumièresModifier

Les philosophes des Lumières sont parmi les premiers (précédés par quelques hommes d’État comme Vauban) à critiquer le système mercantiliste. Dans De l’esprit des lois, Montesquieu veut montrer que Commerce et Paix vont toujours de pair :

« Le Commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces ; et que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce. […] L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes ; si l’une a intérêt à acheter, l’autre a intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels[13]. »

Par la suite, le philosophe David Hume s’attaquera directement à la théorie mercantiliste en tentant d’en montrer les failles théoriques. Selon les mercantilistes, le commerce international doit servir à remplir les caisses de l’État. Il faut donc que la balance commerciale soit excédentaire. David Hume tente de démontrer que sur le long terme une balance commerciale est toujours globalement équilibrée[14]. Ainsi, lorsqu’une nation a une balance excédentaire, la forte rentrée de monnaie provoque l’inflation et donc une perte de compétitivité qui se traduit par une balance commerciale devenant déficitaire. La guerre économique livrée par les mercantilistes relève donc pour lui d’une erreur théorique.

Selon les économistes libéraux et keynésiensModifier

Pour les tenants du libéralisme économique, la prospérité des uns fait la prospérité des autres. La confrontation des intérêts égoïstes ou nationaux ne doit pas mener à la guerre mais à l’harmonie. Ainsi selon Jean-Baptiste Say :

« Une nation, par rapport à une nation voisine, est dans le même cas qu’une province par rapport à une autre province, qu’une ville par rapport aux campagnes : elle est intéressée à la voir prospérer, et assurée de profiter de son opulence[15]. »

Ce fut aussi l’opinion défendue par John Maynard Keynes lors de la crise de 1929 où les gouvernements tentaient de se prémunir du chômage en l’exportant dans les pays étrangers (politique dite : beggar-my-neighbour policy). Selon lui, les mesures nuisant aux économies étrangères, nuisent en définitive à l’économie nationale.

Selon les néo-mercantilistesModifier

On désigne par le terme « néo-mercantilistes », le plus souvent de façon péjorative, les individus qui soutiennent que le commerce international relève d’une « guerre économique » nécessitant des pratiques agressives. Leurs idées sont illustrés selon eux par les nombreuses querelles commerciales entre nations.

Ainsi, Elie Cohen explique-t-il :

« Il y a un vieux fond mercantiliste en France qui tend à voir dans les querelles commerciales l'ombre portée de la guerre économique, voire de la guerre par d'autres moyens[16]. »

Selon les libre-échangistesModifier

Paul Krugman estime que le concept de guerre économique dérive de la dangereuse obsession de la compétitivité et du désir de procurer des frissons :

« Tout d’abord, l’image de la compétition est plus excitante et le frisson fait vendre. Le sous-titre de l’énorme succès de librairie que fut l’ouvrage de Lester Thurow Head to Head est « La future bataille économique entre le Japon, l’Europe et l’Amérique » ; la quatrième de couverture annonce que « la guerre décisive du siècle a commencé […] et l’Amérique a peut-être déjà décidé de la perdre[17]. »

Mais pour lui, la diffusion du concept de « guerre économique » est un vrai problème car elle menace les acquis du commerce international et risque de déboucher sur une guerre commerciale qui n’a pas lieu d’être :

« Un autre danger, beaucoup plus grave, serait que cette obsession de la compétitivité conduise à des conflits à propos du commerce international, voire à une véritable guerre commerciale[18]. »

Les travaux théoriques de cet auteur ont cherché à montrer que la richesse nationale n'était pas liée à la compétitivité internationale d'un pays mais à sa seule productivité. Dès lors l'idée que la meilleure compétitivité des pays étrangers n'a pas d'effets négatifs sur la richesse intérieure.

Ce n'est pas à la guerre économique comme compétition entre états à laquelle s'est intéressé Joseph Schumpeter mais au risque d'une compétition acharnée et donc potentiellement nuisible entre entreprises. Il rejette l’idée que la concurrence exacerbée entre des entités économiques ayant pour fin la constitution de monopole ait quelque conséquence destructrice. Selon lui cette concurrence ne constitue pas une « guerre au couteau » nuisant à l’intérêt général.

Pratiques actuelles selon des vues mercantilistesModifier

Extraterritorialité de loisModifier

Ce sont des lois qui permettent aux États-Unis de poursuivre des entreprises non américaines à l’étranger, à condition qu’elles aient un lien avec les États-Unis[19].

Les Américains affaiblissent certaines entreprises stratégiques pour mieux se positionner sur les marchés mondiaux.

Alcatel, Alstom, Technip, Total, la Société Générale, BNP Paribas… Toutes ces entreprises françaises se sont retrouvées, ces dernières années, poursuivies par la justice américaine pour des affaires de corruption ou de contournement d’embargos.

Sauf que ce lien est extrêmement large, puisqu’il suffit que les entreprises effectuent une transaction en dollars ou qu’elles utilisent une technologie américaine pour que des poursuites puissent être engagées.

En mars 2018, la loi extraterritoriale américaine CLOUD Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act) permet aux administrations des États-Unis, disposant d’un mandat et de l'autorisation d’un juge, d'accéder aux données hébergées dans les serveurs informatiques situés dans d’autres pays, au nom de la protection de la sécurité publique aux États-Unis et de la lutte contre les infractions les plus graves dont les crimes et le terrorisme[20]. Elle pourrait permettre l’espionnage industriel, voire le vol de la propriété intellectuelle. Elle s'impose aux GAFAMs (ex. : les données de santé françaises sont hébergées par Microsoft en Irlande) comme aux entreprises étrangères (ex. : OVH, Orange, Altice) ayant une activité aux États-Unis.

Contrôle des investissementsModifier

En ce début de XXIe siècle, une démarche de protection du patrimoine économique des États s’inscrit dans une volonté gouvernementale qui se généralise au niveau mondial. Elle se concrétise par la création d'organes de contrôle des investissements étrangers ainsi que par la définition d’une stratégie économique. Elle s'inspire de ce qui a été développé depuis plusieurs décennies au États-unis par la création du Comité pour l'investissement étranger aux États-Unis (CFIUS)[21].

Le , à la suite de l'affaire Alstom, le décret no 2014-479 étend à de nouveaux secteurs de l'énergie, de l'eau, des transports, des télécommunications et de la santé publique les pouvoirs du décret no 2005-1739, qui portent sur la possibilité donnée au gouvernement de mettre un veto sur des investissements étrangers qui portent atteintes aux intérêts stratégiques[22],[23],[24],[25].

Débauchage concurrentielModifier

Le débauchage concurrentiel consiste à essayer d'embaucher des employés d'entreprises concurrentes, dans le but de réduire la force de travail et le savoir-faire de l'entreprise concurrente et, grâce à l'employé débauché, de récupérer les méthodes de travail et les techniques de l'entreprise concurrente, grâce au savoir-faire de la personne embauchée.

InfluenceModifier

L'influence s'exerce par l'intermédiaire de groupes de pression sur des décideurs (politiques, économiques souvent). Elle peut être direct par des interventions(ou même hors déontologie et légalité, par le soudoiement), ou indirect par la création de sites web, de mailings, de communautés de pratique, de revues, d'articles orientés dans les journaux, de publicité, et par la communication sous toutes ses formes, tous moyens destinés à agir sur les mentalités.

L'influence est facilitée par le fait que les entreprises(souvent grâce à une fondation) s'adjoignent maintenant les services d'ONG sur les questions sociétales (environnement, droits de l'homme). Cette pratique est fréquente dans le monde anglo-saxon (États-Unis, Canada, Royaume-Uni, Australie, Scandinavie). L'emploi et la maîtrise de la langue anglaise comme langue véhiculaire sont des atouts.

Outre les ONG, les groupes de pression utilisent aujourd'hui des réseaux institutionnels comme ceux de la chambre de commerce internationale, le WBCSD, le Business Action for Sustainable Development, l'OCDE, l'OMC, le FMI, les sommets de la Terre. Il s'appuie sur l'efficacité des comptes rendus écrits rédigés par certaines personnes ou réseaux qui participent aux sommets.

Même si des dérives existent, il ne s'agit pas généralement de méthodes malhonnêtes dans le sens qu'elles s'appuient le plus souvent sur des règles édictées progressivement par des organismes internationaux.

Les groupes de pression s'activent en terrain fertile dans la définition des nouvelles normes comptables IAS/IFRS qui intègrent dorénavant le capital immatériel.

À l'aide des écoles de commerce, se produit peu à peu un formatage des idées dans les entreprises sur le modèle des États-Unis et du Royaume-Uni dans de nombreux pays d'Europe, dont la France. Les Masters of Business Administration sont devenus la référence (21 écoles de commerce dont les principales sont accréditées voir Association of Masters of Business Administration). Les cabinets de conseil et d'audit anglo-saxons recrutent dans ce creuset.

À travers le lobbying, ce sont deux cultures et deux conceptions de systèmes juridiques qui se confrontent : le droit civil qui domine en Europe continentale, et la common law dans le monde anglo-saxon.

Les grandes puissances développent une stratégie d'influence pour en retirer des avantages économiques[26],[27], en particulier les États-Unis pour maintenir leur rang de 1re puissance économique, ainsi que la Chine pour tenter de le devenir(Nouvelle route de la soie[28]).

NormalisationModifier

Les normes et les standards en général (Sécurité, Télécommunications, Systèmes d'information, Comptabilité, Traçabilité...) peuvent permettre d'atteindre certains buts mercantilistes, tel que se protéger d'une concurrence étrangère ou imposer ses produits à des pays tiers, lorsque les normes en question ont une application internationale (exemple : les OGM). Par exemple, entre 2009 et 2017, les établissements financiers à l'échelle mondiale ont dû payer des pénalités pour un montant total de 280 Mds€. Sur cette somme, 243 Mds€ ont été récupérés par les États-Unis contre 18 pour l'Union Européenne, dont les établissements financiers ont payé 110 Mds€[29].

La prédominance de l'anglais dans les relations internationales fait partie de cette normalisation, et est parfois perçu comme handicapant les pays où l'anglais n'est pas la langue maternelle (voir aussi : Académie de la Carpette anglaise), ou les zones géographiques comme l'Europe où il existe une grande diversité de langues maternelles. Aux États-Unis est né le projet Dictionnaires d'autrefois[30]. Le choix de l'anglais scientifique aurait dû être associé à une démarche de ce type, car c'est le flou sur les définitions des langues anglaises qui donne à la manipulation la place qu'elle ne devrait pas avoir… Les exemples éclairant sont par exemple : les mots « meat », « seed » ou « management »[réf. souhaitée].

Les normes comptables IAS/IFRS sont les normes qui ont actuellement le plus d'influence sur la gestion des entreprises, et même indirectement sur les systèmes de comptabilités publiques dans l'Union européenne. Il s'agit en effet aujourd'hui de comptabiliser le capital immatériel constitué par les compétences des entreprises, leurs relations commerciales, leurs structures (brevets, systèmes d'information des entreprises et même des administrations). Cette comptabilisation est destinée à être gérée à travers les immobilisations incorporelles, qui, aux dires de beaucoup d'experts, représentent 60 à 70 % de la valeur des entreprises.

Ainsi, on investit aujourd'hui deux fois plus dans la connaissance pure (formation, conduite du changement...) que dans les outils de production pure.

Diffusion socioculturelleModifier

Selon les spécialistes en intelligence économique Éric Denécé et Claude Revel, les États-Unis se positionnent en amont des marchés en jouant sur leur puissance dans le domaine socioculturel.

Les Etats-Unis, par l'intermédiaire de OMC, ont essayé à plusieurs reprises de faire de la culture un marché de services comme un autre, soumis aux règles commerciales du libre-échange. La France n'aurait pu faire appel à la notion d'exception culturelle si cette proposition avait été retenue.

La diffusion de films partout dans le monde permet de préparer le terrain aux implantations futures d'entreprises et rend plus facile l'installation de la domination économique[31].

En France, une politique de quotas de diffusion d'origine française ou européenne permet de préserver une industrie cinématographique face aux films venant des Etats-Unis qui sont déjà amorties.

Les centres et associations culturels, soutenus par les États font partie des outils de diffusion de la pratique de la langue et des réussites des nations qui les promeuvent (Institut français, Alliance française, Centre culturel de Chine, Institut Confucius, Centre culturel américain, Centre culturel Britannique...)

Actions humanitaires et ONGModifier

Les organisations non gouvernementales peuvent avoir une action de portée culturelle, économique et politique, au-delà de leurs objectifs humanitaires ou autres, sur les pays où elles sont implantées ou déployées. Elles peuvent être utilisées par les entreprises comme un moyen de s'introduire dans de nouveaux pays[32].

Propriété intellectuelleModifier

La propriété intellectuelle associée aux droits d'auteur, aux marques et aux brevets peut être utilisée dans la guerre économique. En effet, elle participe par les paiements de droits d'utilisation qu'ils génèrent à la valorisation des entreprises. Ils font l'objet d'âpres batailles de primauté.

Au niveau européen, une directive sur l'application des droits de propriété intellectuelle, comme les droits d'auteur et les droits voisins, les marques commerciales, les dessins ou les brevets a été adoptée le 29 avril 2004. Elle exige que tous les États membres mettent en place des moyens de recours et des sanctions effectifs, dissuasifs et proportionnés contre les auteurs des actes de contrefaçon et de piratage

Imitation d'un produitModifier

Pour l'imitation d'un produit précurseur développé par un concurrent, il va être recherché toutes les informations disponibles(site commercial, exposition, congrès, modes d'emploi, etc.). Elle concerne, par exemple, pour les entreprises, les produits de luxe, mais aussi les logiciels, les médicaments, pour les états, la haute technologie, les ruptures qualitatives en performances…

Cette concurrence est souvent illégale car elle viole la propriété industrielle et les brevets aboutissant à l'extrême dans la contrefaçon qui vise à se substituer au produit imité en utilisant la marque commerciale du concurrent.

InformationModifier

La guerre de l'information est le point commun de la plupart des méthodes employées aujourd'hui (lobbying, normalisation, social learning…) pour acquérir une supériorité économiques[19].

Ces batailles se déroulent dans les deux sens: acquisition de l'information (et/ou de la connaissance), diffusion de l'information pour augmenter son aire d'influence. Elle s'appuie aussi sur les règles de propriété intellectuelle.

Aujourd'hui, l'acquisition de l'information utilise en premier les sources ouvertes (information blanche), c'est-à-dire le recueil d'informations disponibles en source ouverte sur les réseaux internet.

La meilleure méthode des entreprises pour se prémunir d'un pillage systématique est d'adopter une attitude prudente et non naïve, et de bâtir des réseaux extranet en accès restreint pour les communautés de pratique qui ne concernent que certaines parties prenantes de l'entreprise.

PrixModifier

La guerre économique entre pays peut se servir des prix de ressources stratégiques.

Par exemple, début 2020, la stratégie de l’OPEP vise à contrer le pétrole de schiste américain. La Russie et les pays de l’OPEP, menés de fait par l’Arabie saoudite, se sont lancés dans une guerre des prix du pétrole par un prix bas visant à faire céder les producteurs de pétrole de schiste américain, dont les coûts d'extraction sont beaucoup plus élevés[33],[34].

Manipulation du taux de changeModifier

Une monnaie se dévalue, ou subit une dévaluation, lorsque son taux de change se déprécie par rapport à une monnaie de référence, ou un panier de monnaies. Un gouvernement peut intervenir sur le marché des changes en « vendant de la monnaie » pour abaisser la valeur de sa devise.

La réduction de la valeur relative de la monnaie nationale rend les produits nationaux plus attractifs pour les non résidents et dissuade les résidents d'acheter des produits étrangers devenus plus chers (en monnaie nationale). On parle alors de dévaluation compétitive. En régime de changes flexibles, un gouvernement faire en sorte que la monnaie nationale se déprécie. Il peut donc y avoir une "dépréciation compétitive"[35].

Les enjeux de ces « guerres monétaires » sont mis en évidence par l'exemple des États-Unis et de la Chine. Les États-Unis reprochent à la Chine de maintenir sa monnaie sous-évaluée. En retour les États-Unis sont soupçonnés de chercher à répondre par la dévaluation « involontaire » de leur monnaie. L’ensemble des États se retrouvent affectés par la « sous-évaluation » des monnaies des deux principaux acteurs économiques mondiaux[36].

Moyens illégauxModifier

Ses méthodes particulières ainsi qu'illégales prolongent les actions classiques de la guerre économiques, elles n'apparaissent au grand jour que par l'émergence d'affaires dans les médias ou devant la justice.

L'espionnage économique, distinct de l'intelligence économique[37], vise le commerce et les grands projets internationaux ainsi que les plus grands groupes industriels ou des entreprises pointues dans leurs domaines. Il peut être mené par des gouvernements ou entreprises privées[38].

La surveillance électronique permet aux gouvernements en soutien à leurs entreprises d'espionner des entreprises privées étrangères afin, par exemple, de soumissionner lors d'un appel d'offre à un montant plus bas que la concurrence et ainsi être le moins disant, connaître à l'avance les tactiques de négociation des concurrents.

On peut citer quelques exemples impliquant différents pays et entreprises.

Dès 2009, l'adresse e-mail d'Octave Klaba, fondateur d’OVH, le plus grand hébergeur de sites Internet d’Europe, figure dans un document émis par les services de renseignement britannique (GCHQ), parmi d’autres « sélecteurs » – des personnes identifiées comme des cibles par les services de renseignement américains (NSA), canadiens, néo-zélandais, britanniques et australiens, au sein de leur alliance, les « Five Eyes »[39].

En avril 2013, la NSA s'intéresse en France aux entreprises et aux particuliers. Ainsi, les adresses de messagerie de l'entreprise franco-américaine stratégique Alcatel-Lucent, qui emploie 70 000 personnes et œuvre dans le secteur sensible de l'équipement des réseaux de communication, et de Wanadoo, ancienne filiale d'Orange, qui compte encore 4,5 millions d'utilisateurs, ont été espionnées[40].

Depuis février 2013, à l'aide du programme baptisé QuantumInsert, la NSA a réussi à pénétrer dans le réseau informatique gérant le câble sous-marin SEA-ME-WE 4 qui achemine les communications téléphoniques et internet depuis Marseille vers l'Afrique du Nord, les pays du Golfe et l'Asie[41].

En 2019, il est révélé que Huawei a tenté d'espionner l'entreprise californienne AKHAN semiconductor, ce qui donne lieu à une enquête du FBI[42]. À la suite des accusations d’espionnage contre Huawei, les Etats-Unis ont sanctionné le groupe de téléphonie chinois, puis Google s’en est distancé. Le cœur des accusations porte sur les équipements permettant de déployer aux Etats-Unis le réseau de données sans fil 5G[43].

La recherche, fondamentale ou appliquée, est aussi ciblée sur les points de ruptures qui conduisent des recherches de laboratoires aux brevets, start-up et autres produits innovants[44].

Dans des guerres de nature économique, un État peut par exemple décider unilatéralement de combler son retard technologique. Les services de renseignement usent parfois de techniques de captation brutales, violentes, coercitives et illégales pour parvenir à leurs fins (interceptions de données, captation d’images satellites, survol de territoire, chantage, vol, coercition, corruption, écoutes illégales, etc.)[37].

Notes et RéférencesModifier

  1. Selon l’expression de Paul Krugman désignant les pratiques de l’Organisation mondiale du commerce.
  2. Exemple : « Le Blocus continental, machine de guerre économique contre l'Angleterre […] » — Jean Tulard, « Empire (Premier) 1804-1814 », in Encyclopædia Universalis, 2005.
  3. Exemple : « En 1914, Rathenau devient le directeur de l'Office des matières premières, ce qui lui permet de diriger toute la guerre économique. » — François-Georges Dreyfus, « Rathenau Walther (1867-1922) », in Encyclopædia Universalis 2005.
  4. « Il s’agit d’entreprendre une action économique qui affaiblira l’autre partie, même au détriment de ses propres avantages économiques. » — Fanny Coulomb, « Pour une nouvelle conceptualisation de la guerre économique », Guerre et Économie, in Référence Géopolitique, Ellipse, 2003.
  5. « Parler de « guerre » économique à propos de l’affrontement entre deux entreprises concurrentes constitue aussi un « abus » de langage, qui laissera alors supposer que toute compétition s’apparente à la guerre. » — Fanny Coulomb, op. cit.
  6. De iure praedae, Sur le droit de capture, incluant Hugo Grotius. Mare liberum, Les Mers Libres, 1604.
  7. « Dans un gouvernement bien organisé, l’État doit être riche et les citoyens pauvres. »Machiavel, Le Prince, 1514.
  8. « Il faut assurer la richesse du Prince, pour lui, mais aussi pour financer les guerres incessantes. »Michel Beaud, Histoire du Capitalisme de 1500 à 2000, cinquième édition mise à jour, Points Seuil, 1999, page 33.
  9. Antoine de Montchrestien, Traité d’économie politique, 1615.
  10. Colbert et les manufactures, succès et échecs d’un capitalisme administré, Sophie Boutillier Université du Littoral, Réseau de recherche sur l’innovation Paris, CNAM, septembre 2018, https://says.univ-littoral.fr/wp-content/uploads/2013/10/BoutillierSAYS2018.pdf
  11. « La guerre comme facteur de puissance et de développement : cette conception, dans sa forme la plus accomplie, date des mercantilistes… » Jacques Fontanel et Ron Smith, « Les économistes et la guerre », Le Monde, 19 mars 1991
  12. Pour une expression d’actualité de la pensée de cet auteur, voir l’interview qu’il a accordée à la Lettre de la Fondation Prometheus pour septembre 2013 : http://www.fondation-prometheus.org/wsite/wp-content/uploads/Lettre_Fondation_Prometheus_septembre_2013.pdf
  13. Montesquieu, De l'esprit des lois, 1748
  14. David Hume, Discours politiques, 1752
  15. Jean-Baptiste Say, Traité d’économie politique, 1803
  16. Elie Cohen, « La Guerre économique n'aura pas lieu », dans Guerre(s) et Paix, CNRS Thema 2e trimestre 2004 (lire en ligne [PDF]).
  17. Paul Krugman, La Mondialisation n’est pas coupable, La Découverte/Poche, 2000, pages 30-31.
  18. Paul Krugman, op. cit., page 33
  19. a et b Benoît Collombat, « Guerre économique : comment les Etats-Unis font la loi », sur franceculture.fr, (consulté le 26 avril 2020)
  20. Charles de Laubier, « L’Europe redoute la loi américaine sur les données », Le Monde, (consulté le 11 octobre 2020).
  21. Jean-Baptiste Loriers, « De l’extension du domaine de la guerre économique. Vers un CFIUS français ? », Les Échos, (consulté le 12 juillet 2020).
  22. Décret no 2005-1739 du 30 décembre 2005 réglementant les relations financières avec l'étranger et portant application de l'article L. 151-3 du code monétaire et financier, 31 décembre 2005, sur Légifrance.
  23. Décret no 2014-479 du 14 mai 2014 relatif aux investissements étrangers soumis à autorisation préalable, 16 mai 2014, sur Légifrance.
  24. Au fait, c'est quoi ce décret sur les " investissements stratégiques " ?, Le Monde, 16 mai 2014.
  25. François de Beaupuy, Helene Fouquet, Mark Deen, France Fortifies Anti-Takeover Law as GE, Siemens Eye Alstom Bloomberg, 15 mai 2014.
  26. « L’Afrique, un terrain de guerre économique entre la Chine et les États-Unis », sur lemonde.fr,
  27. « Chine : les enjeux d'influence des nouvelles routes de la soie », Les Échos, .
  28. « Les nouvelles routes de la soie, le projet au service de l’hégémonie chinoise », Le Figaro, .
  29. Pierre-Yves Gomez, « Guerre commerciale : « Pirates et corsaires sont de retour sur la vaste mer des affaires » », sur lemonde.fr, (consulté le 23 mars 2018).
  30. ARTFL dictionary collection
  31. Éric Denécé et Claude Revel, L'autre guerre des États-Unis, économie : les secrets d'une machine de conquête, p. 165
  32. Pour illustrer l’enjeu autour des ONG, voir le Baromètre de transparence des ONG, mentionné dans l’article du Bilan, « Les ONG deviennent les fantassins de la guerre économique »
  33. « La baisse spectaculaire des cours du pétrole a un impact continu sur les prix de tous les carburants », sur Le Monde,
  34. « Pétrole : pourquoi Russie et Arabie saoudite se font la guerre ? », sur economiematin.fr,
  35. « Dévaluation compétitive et désinflation compétitive », sur public.iutenligne.net (consulté le 15 septembre 2020).
  36. « Guerre des monnaies », sur lafinancepourtous.com (consulté le 15 septembre 2020).
  37. a et b Franck DeCloquement, « Espionnage et intelligence économique : quelles différences », sur actuentreprise.com.
  38. « Espionnage économique des entreprises : Les États-Unis ne désarment pas selon la DGSI », sur zdnet.fr, .
  39. Damien Leloup, « Les renseignements britanniques ont surveillé le patron d’OVH, premier hébergeur européen », sur Le Monde, .
  40. Jacques Follorou et Glenn Greenwald, « Espionnage de la NSA : les Etats-Unis intéressés par Wanadoo et Alcatel-Lucent », sur lemonde.fr, .
  41. Jérôme Hourdeaux, « La NSA américaine a piraté Orange », sur mediapart.fr, .
  42. (en) « Inside the Controversial Company Helping China Control the Future of the Internet », sur Time.
  43. « 6 questions pour comprendre les accusations d’espionnage contre Huawei », sur lemonde.fr, .
  44. David Larousserie, « La science française face aux espions », sur Le Monde,

Voir aussiModifier

Sur les autres projets Wikimedia :

BibliographieModifier

Années 1960Modifier

Années 1990Modifier

Années 2000Modifier

  • Éric Denécé et Claude Revel, L'autre guerre des États-Unis, Économie : les secrets d'une machine de conquête, Robert Laffont, 2005.
  • Ali Laïdi et Denis Lanvaux, Les secrets de la guerre économique, Seuil, 2004.
  • Christian Harbulot, La main invisible des puissances, Ellipses, 2007.
  • Bernard Carayon, Patriotisme économique, de la guerre à la paix économique, Éditions du Rocher, 2006.

Années 2010Modifier

  • Éric Delbecque et Christian Harbulot, La guerre économique, Presse Universitaire Française, coll. Que sais-je, 2010.
  • Jean-Marc Huissoud et Frédéric Munier, La guerre économique, Presse Universitaire Française, 2010.
  • Thibault du Manoir de Juaye, Les robes noires dans la guerre économique, Nouveau Monde, 2011.
  • Eric Bosserelle, La guerre économique, forme moderne de la guerre ? Revue Française de Socio-Économie, Paris, La Découverte. 2011/2 (n° 8)
  • Sous la direction de Christian Harbulot, Manuel d'intelligence économique, comprendre la guerre économique, Paris, PUF, 2015.
  • Gagliano Giuseppe, Guerre et intelligence économique dans la pensée de Christian Harbulot, présentation Nicolas Moinet, Va Press 2016.[1]
  • Ali Laïdi, Histoire mondiale de la guerre économique, Paris, Perrin, 2016.
  • Gagliano Giuseppe, L'école française de la guerre économique, Va Press, Versailles, 2018Va Press Editions
  • Olivier de Maison Rouge, "Penser la guerre économique. Bréviaire stratégique", Va Press, Versailles, 2018
  • Christian Harbulot, "L'art de la guerre économique", Va Press, Versailles, 2018
  • Nicolas Moinet, "Les sentiers de la guerre économique", Va Press, Versailles, 2018

Articles connexesModifier

Liens externesModifier