Cetatea Albă

Cetatea Albă (Чєтαтѧ Aлбъ en moldave médiéval, Ak-Kerman en turc ottoman, les deux signifiant « citadelle blanche ») était une ville médiévale ceinte de remparts située à l’embouchure du Nistre, près de la Mer Noire, en Bessarabie, aujourd’hui disparue à l’exception du site archéologique et historique. La ville ukrainienne moderne de Bilhorod-Dnistrovskyï, qui date de l’Empire russe au XIXe siècle (sous le nom d’Akkerman) et qui a reçu son nom actuel en 1946, entoure le site.

Vus d'un drone, on aperçoit :
* en haut à gauche la ville moderne de Bilhorod-Dnistrovskyï,
* au centre le site médiéval ceint de remparts de Cetatea Albă (ville basse à gauche, ville haute et donjon à droite) et
* en bas à droite, hors les remparts, le site antique de la colonie grecque de Tyras.

NomsModifier

La cité historique a existé du VIe siècle av. J.-C. à 1484. Elle s’est appelée Tyras en grec antique, Mavrokastro en grec médiéval, Montecastro en italien et Cetatea Albă en moldave/roumain. Si Mavrokastro signifie « citadelle noire », Cetatea-Albă signifie « citadelle blanche » : ces divergences peuvent être dues à l’incendie de la forteresse lors de sa prise par les Mongols et les Tatars en 1224, et à sa restauration par les génois et les moldaves en 1315[1],[2]. Au XIIIe siècle, on transcrivait en français le nom génois de Montecastro par « Moncastre » et le nom polonais de Białogród par « Bellegarde »[3]. La Roumanie utilise le nom médiéval moldave de Cetatea-Albă pour nommer la localité moderne.

 
La forteresse de Cetatea Albă en 1856, alors nommée Akkerman.
 
Vestiges des hangars génois.
 
Cetatea Albă : la forteresse blanche d’Étienne de Moldavie.
 
Inscription gréco-cyrillique de Cetatea Albă avec les armoiries et la dédicace de la principauté de Moldavie, enlevée de la « tour de la dédicace » (turnul Pisaniei).

DescriptionModifier

Le site de la forteresse médiévale moldave, qui peut être visité, date pour l’essentiel d’Étienne III de Moldavie (XVe siècle) et comprend d’Ouest en Est[4],[5] :

  • Le long de l’estuaire du Nistre, le site de l’ancien port génois ; on aperçoit encore quelques vestiges en partie submergés, les jours calmes où l’eau est claire ;
  • une cour extérieure d’environ trois hectares, correspondant à la ville basse moldave, et où ont lieu des démonstrations d’utilisation d’armes anciennes (catapulte, arbalète, arc, canons à blanc…) ;
  • une cour intérieure d’environ un hectare, correspondant en partie à la ville haute médiévale et à l’acropole antique de Tyras ; dans cette cour s’élève un minaret ruiné, vestige de la mosquée de la garnison ottomane ;
  • un donjon pourvu de quatre tours : la plus large est celle « de la Servante » : roabei en moldave, une autre est ruinée, et une autre toitée : la tour « du Peuple » (Neamului) ; ce donjon dispose lui-même d’une cour capable d’abriter quelques dizaines de chevaux ;
  • le long du rempart extérieur on observe les trois tours toitées : « de la Fête » (Veseliei), « Étagée » (Turnul cu caturi) et « des Armoiries » (Stemei) ; les tours plus petites portent les noms des officiers de la Cour princière ou des corporations qui les ont financées : « de l’Huissier » (Aprodului), « des Charrons » (Rotarilor), « des Gardiens » (Paznicilor), « de l’Échanson » (Paharnicului) ou « des Pêcheurs » (Pescarilor).

À l’époque soviétique, tous ces noms ont été traduits en russe et ukrainien, les armoiries moldaves sculptées à la tête d’aurochs du grand portail de l’Est et les inscriptions des souverains moldaves sur la « tour de la dédicace » (turnul Pisaniei) séparant la ville basse de la ville haute, ont été enlevées[6] comme « symboles du féodalisme »[7]. Au-dessus du grand portail de l’Est, le creux dans la muraille est aujourd’hui masqué par un étendard aux armes de la ville ukrainienne moderne de Bilhorod-Dnistrovskyï. Le site est considéré comme l’une des « Sept merveilles d'Ukraine », tout en appartenant également au patrimoine historique de la république de Moldavie et de la Roumanie, pays que l’approche muséologique ukrainienne considère comme des envahisseurs étrangers du site, au même titre que les Ottomans[7],[8].

HistoireModifier

Sources[9] :

La cité antique et médiévale avait été fondée comme colonie grecque ionienne au VIe siècle avant notre ère sous le nom de Tyras.

Devenue romaine, puis byzantine sous le nom de Mavrokastron, elle fut assiégée en 1224 par les Tatars. De plus en plus coûteuse à défendre pour les Byzantins, elle fut concédée aux Génois en 1315 : ils la nommèrent Montecastro avant de la céder à leur tour en 1359 à la Principauté de Moldavie qui l’appela Cetatea Albă (Чєтαтѧ Aлбъ en alphabet de l'époque). Ce fut un port et une forteresse importante pour la Moldavie au temps d’Étienne III le Grand (XVe siècle).

À ce titre, Cetatea Albă faisait partie, avec Hotin (aujourd’hui Khotin en Ukraine), Soroca et Tighina, des quatre escales fortifiées pour la navigation fluviale sur le Nistre, situées près des quatre principaux gués du fleuve. Cetatea Albă gardait l’extrémité sud de la route de l’ambre et de la soie entre la mer Baltique (d’où venaient l’ambre et la fourrure vers les pays d’Orient) et la mer Noire (par où venaient de Trébizonde ou de Constantinople la soie, les perles, le miel, les épices vers les pays du Nord). Cette route était l’une des voies fluviales des Varègues (Vikings de la Baltique) vers l’Empire byzantin, mais c’était également une frontière entre, à l’Ouest (rive droite du Nistre), le monde villageois et citadin des populations sédentaires chrétiennes (moldaves ou slaves) vivant d’agriculture et de commerce dans une mosaïque de prés, bocages et forêts, et, à l’Est (rive gauche du Nistre), le monde cavalier des populations nomades (Onogoures, Khazars, Pétchénègues, Coumans, Mongols ou Tatars), (chamanistes ou tengristes et plus tard musulmanes, vivant d’expéditions guerrières et d’élevage extensif dans la steppe pontique et jusqu’en Asie centrale d’où elles arrivaient successivement.

 
Armoiries de Cetatea Albă, réutilisées par le județ du même nom entre 1918 et 1940.

C’est pourquoi ces sites, dont Cetatea Albă, sont de plus en plus fortifiés par les souverains moldaves : tous sont convoités et fréquemment assiégés par les peuples guerriers des steppes, par le royaume Polono-Lituanien, par l’Empire ottoman et par l’Empire russe (qui, en 1812, finira par tous les annexer).

L’existence de la ville commerciale et portuaire de Cetatea Albă s’achève en 1484 par la conquête ottomane qui prend la citadelle et rase la ville civile. La forteresse d’Étienne III le Grand, désormais nommée Akkerman (mais le nom tatar de Tourla est également attesté), devient une garnison et une escale de la flotte du Sultan ottoman puis, après 1812, du Tsar russe. L’archéologue moldave Ion Suruceanu (ro), fondateur du Musée d’archéologie de Chișinău[10], y mène des fouilles au XIXe siècle, publie des articles et relève les plans des cités antique et médiévale[11].

Entre-temps, une nouvelle ville de l’Empire russe, nommée Akkerman puis, à partir de 1946, Bilhorod-Dnistrovskyï, se développe autour du site, et en recouvre une grande partie, de sorte qu’aujourd’hui, hors du périmètre immédiatement voisin de la forteresse, les fouilles archéologiques ne sont possibles que lors des chantiers routiers ou de construction... à condition que les propriétaires et commanditaires en soient d’accord.

Études et historiographieModifier

Comme on peut le voir en comparant les sources et articles en différentes langues, l’historiographie des états modernes qui se revendiquent comme successeurs des puissances ayant joué un rôle dans le passé du site, décrit ce passé selon des points de vue privilégiant respectivement les apports :

Cette situation n’est pas propre à ce site, mais concerne la plupart des monuments historiques de l’Est et du Sud-Est de l’Europe, du Caucase, d’Anatolie ou du Proche-Orient, sans même évoquer les dérives protochronistes et les controverses concernant des pays entiers tels la Macédoine ou la Moldavie.

RéférencesModifier

  1. Piero Boccardo, Clario Di Fabio (dir.), (it) Il secolo dei genovesi, ed. Electa, Milan 1999, 472 p., (ISBN 9788843572700)
  2. G.I. Brătianu, (ro) Cercetări asupra Vicinei și Cetății Albe (« Recherches sur Vicina et Cetatea Albă »), éd. de l'Université de Iași, 1935, cote 14.333 à la Bibl. Univ. de Chișinău.
  3. Par exemple chez Villehardouin.
  4. Brătianu, Op. cit.
  5. Voir [1].
  6. C’est aussi le cas, sur Commons, du plan en moldave de la forteresse, dessiné par un contributeur roumain et illustrant ces descriptions : à la demande d'un contributeur russe, il a été supprimé fin 2020 comme « violant le copyright de ses sources ».
  7. a et b Voir [2]
  8. [3].
  9. Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang (dir.), « Cetatea Albă » dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie, (lire sur Wikisource) et Brătianu, Op. cit.
  10. Le Musée d’archéologie de Chișinău a été détruit pendant la Première guerre mondiale : Iurie Colesnic, Basarabia necunoscută, ed. Universitas, Chișinău 1993, cod 4702420204-042, p. 126-129
  11. G.I. Brătianu : Op. cit., E. H. Minns : Scythians and Greeks Cambridge, 1909 et V. V. Latyshev : Inscriptiones Orae Septentrionalis Ponti Euxini, Volume I.

Voir aussiModifier