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Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Croissant.
Le Croissant : Zone de transition linguistique entre langue d'oc et langue d'oïl.

Le Croissant (lo creissent en occitan[1]) est une zone de transition linguistique entre langue d'oc et langue d'oïl située dans le centre de la France, où l'on parle des parlers nord-occitans (limousin et auvergnat) qui ont des traits de transition vers le français (langue d'oïl) et des parlers de langue d'oïl qui ont des traits d'oc[2]. Le nom est dû aux contours de cette zone qui évoquent un croissant.

Le premier auteur qui a utilisé le terme de Croissant fut le linguiste Jules Ronjat, dans sa thèse de 1913[3].

Les parlers du Croissant du côté limousin, à l'ouest, sont aussi parfois appelés improprement marchois mais ils ne correspondent pas exactement à l'extension de la province de la Marche.

Le territoireModifier

 
Carte de Tourtoulon et Bringuier, 1875. Les zones A et B sont des sous-dialectes du marchois.

Le territoire du Croissant a approximativement la forme d'un croissant effilé qui rejoint la vallée de la Tardoire en Charente à l'ouest, aux Monts de la Madeleine dans l'Allier à l'est. Ce croissant est très fin entre sa pointe occidentale et Le Dorat (entre 10 et 15 km de large), et s'élargit ensuite jusqu'à l'est : entre 30 km (au niveau de Guéret) et 45 km (au niveau de Culan).

Les villes d'oc les plus importantes du Croissant sont Guéret, Montluçon et Vichy.

ClassificationModifier

La grande majorité des linguistes spécialistes du Croissant affirment le caractère majoritairement d'oc de cette zone linguistique (Tourtoulon & Bringuier, Dahmen, Escoffier, Chambon & Olivier, Quint). Seul Jules Ronjat exprime un avis plus prudent en refusant de dire explicitement si le Croissant relève plus de la langue d'oc ou de la langue d'oïl (français). À la suite de la prudence de Ronjat, quelques livres de vulgarisation occitaniste (Pierre Bec, Robert Lafont) ont hésité à présenter le Croissant comme une zone intégralement du domaine de la langue d'oc. Néanmoins, les expériences culturelles menées dans le Croissant à partir des années 1970 (Quint, Merle) prouvent que la prise de conscience d'oc, sur les plans linguistique et culturel, s'y fait sans difficulté. Actuellement, donc, et depuis les années 1970, les cartes éditées incluent presque toutes le Croissant dans les Pays d'Oc.

De même, l'écrivain Valery Larbaud (1881-1957), qui était originaire de Vichy, dans le Croissant, a exprimé dans Jaune bleu blanc (1927) son affection pour l'idée d'une union des pays d'oc qu'il voulait voir se développer dans le futur.

Évolution historique, territoriale et linguistiqueModifier

 
L'occitan limousin et le marchois
 
Panneau bilingue français-marchois à Oradour-Fanais

Les influences du français sont anciennes dans le Croissant : dès la seconde moitié du XIIIe siècle, les documents administratifs et juridiques y ont été écrits en français et non dans le dialecte local, aussi bien dans la Marche (domaine limousin) qu'en Bourbonnais (domaine auvergnat). Cela venait de la présence d'administrateurs et de seigneurs francophones. Dans le Bourbonnais, même, les premiers documents écrits connus en langue vulgaire sont des actes en français avec quelques formes occitanes insérées, à partir de 1245. Donc le Croissant a connu une situation de diglossie oïl-oc dès cette époque, bien longtemps avant la pénétration du français dans le reste de l'aire linguistique de la langue d'oc.

Il est certain que la limite entre oc et oïl a reculé au fil des siècles et qu'elle se trouvait plus au nord autrefois. Les parlers français situés au nord du Croissant (sud du Berry, nord du Bourbonnais) gardent encore les traces d'un substrat d'oc (Dahmen).

L'avancée du français (oïl) vers le Croissant est un phénomène long et progressif, il est différent de la désoccitanisation assez rapide du Poitou, de la Saintonge et de l'Angoumois qui se fit entre les XIIe et XVe siècles, due principalement aux repeuplements consécutifs aux ravages de la guerre de Cent Ans.

Dans les parlers du Croissant, la progression des gallicismes avance et fragilise les variantes d'oc locales. Durant les derniers siècles, il semble que cette progression ait été plus rapide dans la Marche (domaine limousin) qu'en Bourbonnais (domaine auvergnat). Mais depuis le XXe siècle, dans tous les cas de figure, la généralisation du français a abouti à une situation de diglossie et de substitution linguistique similaire dans l'ensemble des pays d'oc. Cela relativise, aujourd'hui, l'aspect « francisé » des dialectes du Croissant, puisque presque tous les parlers d'oc se francisent.

Subdivisions dialectologiquesModifier

Il n'existe pas de subdivision dialectologique nette dans le Croissant et l'impression générale est celle d'une grande fragmentation. Il n'y a pas de limite claire entre auvergnat et limousin, étant donné que la « limite » entre ces deux dialectes est une vaste zone de transition dans tout l'est de la région Limousin (bien au-delà du Croissant).

En tout cas, d'un point de vue culturel, et éventuellement dialectologique, l'ouest du Croissant se rattache plutôt au Limousin ou à la Marche (on parle de marchois, en tant que sous-dialecte du limousin), tandis que l'est du Croissant se rattache au Bourbonnais (et au domaine dialectologique auvergnat).

Dans le domaine auvergnat, on distingue une zone d'influence du francoprovençal dans le sud-est du Bourbonnais (sud-est de l'Allier), vers la Montagne bourbonnaise. Le d intervocalique y est tombé depuis une époque très ancienne, en particulier dans la terminaison -aa (pour -ada), comme en vivaro-alpin (où la chute de d s'explique également par la proximité avec le francoprovençal).

Les traits des parlers du CroissantModifier

 
Chansou par lou petiots, texte de Marcel Rémy (en marchois de La Souterraine, graphie phonétique), dans Patoiseries de "La Soutrane" (1944) , Société creusoise d'édition - Guéret (23)
 
Nadau de Marcel Rémy, dans Patoiseries de "La Soutrane" (1944) , Société creusoise d'édition - Guéret

Les parlers du Croissant sont assez hétérogènes (selon Ronjat) mais on y trouve souvent les caractéristiques suivantes:

  • D'après les témoignages des locuteurs des parlers du Croissant, l'intercompréhension est un peu difficile mais souvent possible avec les autres parlers situés plus au sud. Elle est beaucoup plus difficile avec les parlers français situés plus au nord.[réf. nécessaire]
  • Les voyelles finales -a et -e sont souvent complètement amuïes dans le Croissant, alors qu'elles se prononcent très nettement dans le reste des parlers d'oc. Par contre il est possible de faire entendre les terminaisons -as [a(:)] et -es [ej/ij] qui peuvent éventuellement attirer l'accent tonique. Malgré ce phénomène, il y a encore des traces de l'accent tonique mobile, qui peut tomber sur l'avant-dernière syllabe d'un mot (mot paroxyton) ou bien sur la dernière syllabe (mot oxyton), contrairement à ce qui se passe en français moderne, où l'accent tonique est toujours sur la dernière syllabe.
  • Les recours expressifs, malgré l'invasion de formes françaises (par ex. était fait concurrence à èra), gardent un grand nombre de traits d'oc authentiques et même une grande créativité lexicale et idiomatique (Escoffier).

Notes et référencesModifier

  1. Pierre Bonnaud (géographe), Nouveau Dictionnaire Général Français - Auvergnat, Nonette, Créer, , 776 p. (ISBN 2-909797-32-5, lire en ligne), p. 176.
  2. Guylaine Brun-Trigaud, « Les enquêtes dialectologiques sur les parlers du Croissant : corpus et témoins », Langue française, vol. 93, no 1,‎ , p. 23-52 (lire en ligne, consulté le 6 décembre 2016).
  3. Jules Ronjat, Essai de syntaxe des parlers provençaux modernes, par Jules Ronjat,..., Protat frères, , 306 p. Disponible en ligne (University of Toronto - Robarts Library).

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Pierre Bec, La langue occitane, 1995, coll. Que sais-je? no 1059, Paris, Presses Universitaires de France [1re éd.1963]
  • Marcel Bonin, Le patois de Langy et de la Forterre (région de Varennes-sur-Allier), 1981, Cagnes sur Mer, Cahiers Bourbonnais
  • Pierre Bonnaud, Le dialecte de la Montagne Bourbonnaise (grammaire), Les Amis de la Montagne Bourbonnaise, Le Mayet-de-Montagne 1982.
  • Marcel Bonin, Dictionnaire général des patois bourbonnais, 1984, Moulins, impr. Pottier
  • Guylaine Brun-Trigaud, Le Croissant: le concept et le mot. Contribution à l’histoire de la dialectologie française au XIXe siècle [thèse], 1990, coll. Série dialectologie, Lyon: Centre d’Études Linguistiques Jacques Goudet
  • Jean-Pierre Chambon & Philippe Olivier, « L’histoire linguistique de l’Auvergne et du Velay : notes pour une synthèse provisoire », 2000, Travaux de linguistique et de philologie 38: 83-153
  • Wolfgang Dahmen, Étude de la situation dialectale dans le Centre de la France: un exposé basé sur l’‘Atlas linguistique et ethnographique du Centre’, 1985 Paris, CNRS [1re éd. en allemand, 1983, Studien zur dialektalen Situation Zentralfrankreichs: eine Darstellung anhand des ‘Atlas linguistique et ethnographique du Centre’, coll. Romania Occidentalis vol. 11, Gerbrunn bei Würzburg: Wissenschaftlicher Verlag A. Lehmann]
  • Simone Escoffier, La rencontre de la langue d’oïl, de la langue d’oc et du franco-provençal entre Loire et Allier: limites phonétiques et morphologiques, 1958 [thèse], Mâcon, impr. Protat [éd. identique de la même année: coll. Publications de l’Institut de Linguistique Romane de Lyon-vol. 11, Paris: Les Belles Lettres]
  • Simone Escoffier, Remarques sur le lexique d’une zone marginale aux confins de la langue d’oïl, de la langue d’oc et du francoprovençal, 1958, coll. Publications de l’Institut de linguistique romane de Lyon-vol. 12, Paris: Les Belles Lettres
  • Liliane Jagueneau Structuration de l’espace linguistique entre Loire et Gironde: analyse dialectométrique des données phonétiques de l’‘Atlas linguistique et ethnographique de l’Ouest’ [thèse], 1987, Toulouse, Université de Toulouse-Le Mirail
  • Robert Lafont, Clefs pour l’Occitanie, 1987, coll. Clefs, Paris, Seghers [1re éd. 1971b]
  • René Merlé, Culture occitane per avançar, 1977, Paris, Éditions sociales
  • Nicolas Quint, Le parler marchois de Saint-Priest-la-Feuille (Creuse), 1991, Limoges, La Clau Lemosina
  • Nicolas Quint, Grammaire du parler occitan nord-limousin marchois de Gartempe et de Saint-Sylvain-Montaigut (Creuse), 1996, Limoges, La Clau Lemosina
  • Nicolas Quint, « Le marchois : problèmes de norme aux confins occitans », 2002 [Dominique Caubet, Salem Chaker & Jean Sibille (2002) (dir.) Codification des langues de France, Paris: L’Harmattan, actes du colloque “Les langues de France et leur codification”, Paris, Inalco, 29-31 mai 2000: 63-76]
  • Karl-Heinz Reichel, Études et Recherches sur les parlers arverno-bourbonnais aux confins de l'Auvergne, du Bourbonnais, de la Marche et du Forez, 2012 Chamalières, Cercle Terre d'Auvergne.
  • Jules Ronjat, Grammaire istorique [sic] des parlers provençaux modernes, 1930-1941, 4 vol. [rééd. 1980, Marseille: Laffitte Reprints, 2 vol.]
  • Charles de Tourtoulon & Octavien Bringuier, Étude sur la limite géographique de la langue d’oc et de la langue d’oïl (avec une carte), 1876, Paris, Imprimerie nationale [rééd. 2004, Masseret-Meuzac: Institut d’Estudis Occitans de Lemosin/Lo Chamin de Sent Jaume]

Liens externesModifier