Quatre sens de l'Écriture

quatre niveaux de lecture des Écritures

Les quatre sens de l'Écriture sont une méthode d'interprétation qui distingue quatre types ou niveaux de lecture dans la Bible. Ce principe du sens quadruple, né au sein du judaïsme, a été repris par le christianisme depuis les Pères de l'Église puis développé au Moyen Âge. Tombé partiellement en désuétude à la Renaissance, il connaît un regain d'intérêt à partir du XXe siècle.

Une page de la Bible de Gutenberg.

Dans la tradition juive, cette forme d'herméneutique biblique distingue quatre sens dans les textes bibliques : littéral, allusif, allégorique et mystique. La tradition chrétienne définit ces quatre niveaux en ces termes : littéral, allégorique, tropologique (ou moral), et anagogique.

HistoriqueModifier

Origine : judaïsmeModifier

La doctrine des quatre sens est pratiquée dans la tradition judaïque pour l'étude de la Torah :

  • Pshat : littéral ;
  • Remez : allusif (littéralement : allusion) ;
  • Drash : allégorique (littéralement : creuser, sonder, chercher) ;
  • Sod (kabbale) : mystique (littéralement : secret).

L'acronyme forme « prds » (PaRDeS). Le Midrash se concentre sur le remez et le drash.

Rashi employait les quatre sens dans ses commentaires. Il employait le pshat, mais aussi le drash. Rashi évoque aussi le Sod Ha'ibour, au sens littéral le « secret du calendrier » (voir calendrier hébraïque).

Le sens mystique ou secret (sod) fait l'objet plus particulièrement des études kabbalistiques.

La kabbale chrétienne fut réprimée au Moyen Âge car elle était considérée comme une source d'occultisme ésotérique.

La question de savoir si l'herméneutique des quatre sens de l'Écriture est une transmission du judaïsme au christianisme ou une influence postérieure du christianisme sur le judaïsme est débattue. Gershom Scholem, l'un des plus grands spécialistes de la kabbale, penchait pour une influence chrétienne.

Transmission au christianismeModifier

Au 3e siècle, le théologien Origène, diplômé de l’école théologique d'Alexandrie, a formulé le principe des trois sens de l'Écriture (littéral, moral et spirituel) à partir de la méthode juive d’interprétation (midrash) utilisée par Paul de Tarse dans l’Épître aux Galates chapitre 4[1]. Cette forme d'herméneutique servait à interpréter la Bible lors de la prière, comme l'indiquait Origène en 238 dans une lettre à son disciple Grégoire le Thaumaturge, qui se préparait à partir en mission d’évangélisation[2]. Il l’exhorte à la Lectio divina : « Consacre-toi à la lecture des Écritures divines. Applique-toi à cela avec persévérance… En te consacrant ainsi à la lectio divina cherche avec droiture et une confiance inébranlable en Dieu le sens des Écritures divines, qui y est renfermé en abondance. » Origène utilise généralement trois sens dans ses commentaires de l'Écriture (littéral, moral et mystique), qui correspondent à la trichotomie humaine « corps, âme et esprit » (De principiis, IV, 11), quoiqu'il suive souvent l'ordre corps-esprit-âme, donc littéral-mystique-moral. Soit le passage de l'Exode (I, 6-7) qui dit : « Joseph mourut (...) et les fils d'Israël grandirent et se multiplièrent. » Le sens littéral (charnel, historique) est : Joseph est mort, puis les fidèles devinrent une grande multitude ; le sens mystique (spirituel, allégorique) est : Joseph annonce Jésus, mort pour que l'Église s'étende sur la Terre ; enfin, le sens moral (qui édifie les âmes) est : la mort du Christ se reproduit dans l'âme de chaque chrétien dont elle fait proliférer la foi (Homélies sur l'Exode, I, 4).

Au 4e siècle, le théologien Augustin d'Hippone a développé cette doctrine qui est devenue les quatre sens de l'Écriture[3].

Jean Cassien, cité par K. Froehkich, a systématisé les quatre sens au Ve siècle. Il indique, dans sa XIVe Conférence (§ 8) : « Les quatre figures se trouveront réunies, si bien que la même Jérusalem pourra revêtir quatre acceptions différentes : au sens historique, elle sera la cité des Hébreux ; au sens allégorique, l’Église du Christ ; au sens tropologique, l'âme humaine »; au sens anagogique, la cité céleste, 'qui est notre mère à tous' .

Dans la conception des Pères de l’Église, les définitions de l'allégorie et de la tropologie étaient très proches, jusqu'au Moyen Âge où l'Église a établi une distinction plus claire entre le sens spirituel allégorique, le sens moral tropologique et les styles d'interprétation[4].

En effet, c'est au Moyen Âge que les quatre sens ont été définis comme : Littera gesta docet, quid credas allegoria, moralis quid agas, quo tendas anagogia [5] (la lettre enseigne les faits, l'allégorie ce que tu dois croire, la morale ce que tu dois faire, l'anagogie ce que tu dois viser).

Le principe des quatre sens a été repris par Jérôme, Augustin, Bède le Vénérable, Scot Erigène, Hugues de Saint-Victor et Richard de Saint-Victor, Alain de Lille, Bonaventure, Thomas d'Aquin[6]. Thomas d'Aquin ne présente pas une série de quatre sens, mais une dualité, la lettre et l'esprit ; l'esprit se divise en allégorie, tropologie, anagogie[7]. Bernard de Clairvaux les utilise dans ses Sermons sur le Cantique[8].

Ce principe s'est particulièrement développé lors de la renaissance du XIIe siècle, avec l'introduction de la philosophie d'Aristote en Occident, la naissance de la théologie scolastique (Abélard et Hugues de Saint-Victor), et la naissance des universités. C'est au XIIe siècle que la doctrine des quatre sens de l’Écriture, qui préconise une interprétation plurielle du texte de la Bible, atteint son apogée.

Abandon à la RenaissanceModifier

Luther, après une période (1515-1516) où il fait un usage personnel de la théorie des quatre sens, abandonne les quatre sens traditionnels en 1519[9]. Mélanchthon déconstruit également les quatre sens. Les réformés, en général, vont abandonner la lecture selon les quatre sens, lui préférant la lecture littérale. Un mouvement similaire s'amorce dans le monde catholique, mais la lecture selon les quatre sens est encore attestée au XVIIe siècle, dans le prologue du commentaire sur l'ensemble de l'Écriture du jésuite Cornélius a Lapide, et le distique d'Augustin de Dacie par Menochius. Aux XIXe et XXe siècles, le système est tombé en désuétude dans l'herméneutique[10].

RetourModifier

Les papes Léon XIII et Pie XII ont publié des encycliques sur les études bibliques. Ainsi, Léon XIII, dans Providentissimus Deus (1893), met en garde contre une interprétation exclusivement littérale. Pie XII, dans Divino afflante Spiritu (1943), insiste sur l'inspiration des Écritures tout en autorisant la méthode historico-critique[11].

En 1992, le Catéchisme de l'Église catholique (§ 115 à 119) se réfère au principe des quatre sens[12], qui correspond à la Lectio divina[13].

Dans le courant néo-évangélique, la théologie évangélique modérée a fait son apparition dans les années 1940 aux États-Unis[14]. L’étude de la Bible est accompagnée de certaines disciplines comme l’herméneutique et l’exégèse, dont les quatre sens de l'Écriture [15],[16]. Des théologiens modérés sont devenus davantage présents dans les instituts de théologie évangélique et des prises de positions théologiques plus modérées ont été adoptées dans les églises évangéliques[17],[18].

À la suite des travaux de Henri de Lubac sur l'exégèse médiévale, la théorie des quatre sens semble renaître chez les théologiens contemporains[19]. Urs von Balthasar écrivait en 1970 : « Les quatre sens de l’Écriture célèbrent leur résurrection cachée dans la théologie d'aujourd’hui : en effet le sens littéral apparaît comme celui qu’il faut faire émerger en tant qu’historico-critique ; le sens spirituel en tant que kérygmatique, le sens tropologique en tant qu’essentiel et le sens anagogique en tant qu’eschatologique »[20].

DoctrineModifier

Les quatre sens sont[21]:

La théorie des quatre sens de l'Écriture a été largement appliquée au Moyen Âge, à une époque où la Bible n'était accessible qu'aux clercs et en latin, et où l'on avait besoin d'une interprétation codifiée sous l'autorité de l'Église pour interpréter les textes sacrés. Elle a été abandonnée progressivement à la Renaissance du fait de la forte diffusion des textes permise par l'invention de l'imprimerie. On assiste alors à un retour au sens littéral, particulièrement chez les protestants, mais aussi chez les catholiques.

Les quatre sens ont été exprimés en vers par Augustin de Dacie (mort en 1282) :« Littera gesta docet, quid credas allegoria, Moralis quid agas, quo tendas anagogia. » Ce qui signifie : « La lettre instruit des faits qui se sont déroulés, l’allégorie apprend ce que l’on a à croire, le sens moral apprend ce que l’on a à faire, l’anagogie apprend ce vers quoi il faut tendre[22]. »

Sens littéralModifier

Ce premier sens est quelquefois appelé aussi « sens historique ». Le sens littéral est celui qui est issu de la compréhension linguistique de l’énoncé.

Selon Thomas d'Aquin, « le sens littéral est celui que l'auteur entend signifier[23]. » Le recours à l'exégèse est donc indispensable pour tenter de le découvrir.

Thomas d'Aquin distingue trois sens à l'intérieur du sens littéral : un sens parabolique (interprétation à partir d'une parabole), un sens étiologique (lorsqu’un énoncé a été dit en fonction d’une condition particulière d’énonciation) et un sens analogique (comparaison de divers passages analogues afin de corroborer leurs suggestions).

Les trois sens suivants sont regroupés sous l'expression « sens spirituels ».

Sens allégoriqueModifier

Ce terme vient du grec allos, autre, et agoreuein, dire : l'allégorie en énonçant une chose en dit aussi une autre. Ce procédé littéraire était connu aussi dans la Grèce antique.

Le sens allégorique peut être l’interprétation d’un passage de l’Ancien Testament en fonction de l’Incarnation du Christ, ou, si l'on préfère, il peut être l’explication des événements de l’Ancien Testament par les événements de la vie du Christ décrits dans le Nouveau Testament : on parle alors de typologie, qui est un cas particulier d'allégorie.

Sens tropologiqueModifier

Ce sens est quelquefois appelé aussi sens moral.

Le sens tropologique cherche dans le texte des figures, des vices ou vertus, des passions ou des étapes que l'esprit humain doit parcourir dans son ascension vers Dieu.

Ce sens concerne le présent.

Sens anagogiqueModifier

Le sens anagogique est obtenu par l'interprétation des Évangiles, afin de donner une idée des réalités dernières qui deviendront visibles à la fin des temps. Ce sens concerne l'avenir.

LittératureModifier

Dans son Dialogus super auctores, Conrad de Hirsau évoque une interprétation quadruple, valable pour le texte sacré en premier lieu, mais également applicable à la littérature profane.

L’écriture allégorique est mise en œuvre pour la première fois par le poète Prudence (348-410), dans sa Psychomachie (« Combat de l’âme ») [24].

Puis, pendant tout le Moyen Âge, la littérature cherche à s’adapter aux techniques herméneutiques. La littérature allégorique se développe particulièrement au XIIIe siècle.

Dans le deuxième traité de son Convivio, Dante expose la doctrine des quatre sens et invite le lecteur à les chercher dans le texte de la Divine Comédie.

Notes et référencesModifier

  1. Kevin J. Vanhoozer, Dictionary for Theological Interpretation of the Bible, Baker Academic, USA, 2005, p. 283-284
  2. cité par B. Secondin, La lettura orante della Parola. « Lectio divina » in comunità e in parrocchia (Wladimir Di Giorgio,Padova, 2001) p. 15. (cf. Sources Chrétiennes no 148, p. 192)
  3. Chad Brand, Eric Mitchell, Holman Illustrated Bible Dictionary, B&H Publishing Group, USA, 2015, p. 206-207
  4. Alister E. McGrath, Christian Theology: An Introduction, John Wiley & Sons, USA, 2011, p. 132
  5. Cité par Henri de Lubac, Exégèse médiévale : les quatre sens de l’Écriture, t. I, Paris, Aubier-Montaigne, 1959, p. 23.
  6. Michel Leter, Apories de l'herméneutique, 1991
  7. Thomas d'Aquin, Somme théologique, I, qu. I, art. 10.
  8. Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique, tome 2, Sermons 16 à 32, tome 3, Sermons 33 à 50. Texte latin des Sancti Bernardi Opera (SBO) par Jean Leclercq, Henri Rochais et Charles H. Talbot. Introduction, traduction et notes par Paul Verdeyen et Raffaele Fassetta. Paris, Les Éditions du Cerf (coll. « Sources chrétiennes » 431 et 452), 1998 et 2000, 495 et 407 p.
  9. Jean-Denis Kraege, L'Écriture seule. Pour une lecture dogmatique de la Bible : l'exemple de Luther et de Barth, p. 108-109
  10. Gilbert Dahan, Lire la Bible au Moyen Âge, Essais d'herméneutique médiévale, Droz, p. 199-200
  11. Soulen, Richard N. Soulen, R. Kendall Soulen, Handbook of Biblical Criticism (3rd ed.), 2001, Louisville, Kentucky, Westminster John Knox Press, p. 49.
  12. Les sens de l'Écriture selon le catéchisme de l'Église catholique.
  13. Lectio divina : fondamenti e prassi..
  14. Robert H. Krapohl, Charles H. Lippy, The Evangelicals: A Historical, Thematic, and Biographical Guide, Greenwood Publishing Group, USA, 1999, p. 197
  15. George Demetrion, In Quest of a Vital Protestant Center: An Ecumenical Evangelical Perspective, Wipf and Stock Publishers, USA, 2014, p. 128
  16. Roger E. Olson, The Westminster Handbook to Evangelical Theology, Westminster John Knox Press, USA, 2004, p. 49
  17. James Leo Garrett, Baptist Theology: A Four-century Study, Mercer University Press, USA, 2009, p. 45
  18. Robert Warner, Reinventing English Evangelicalism, 1966-2001: A Theological and Sociological Study, Wipf and Stock Publishers, USA, 2007, p. 229
  19. Les quatre sens de l’Écriture : la résurrection cachée d’une lecture de la Bible
  20. Urs von Balthasar « Con occhi semplici. Verso una nuova coscienza cristiana » (« Avec des yeux simples. Vers une nouvelle conscience chrétienne », Herder-Morcelliana, 1970)
  21. Stephen F. Brown, Juan Carlos Flores, Historical Dictionary of Medieval Philosophy and Theology, Rowman & Littlefield Publishers, USA, 2018, p. 128
  22. Henri de Lubac, Exégèse médiévale. Les quatre sens de l’Ecriture, Cerf/DDB, 1959, vol. 1, p. 23.
  23. Somme théologique, Ia, q. 1, a. 10, resp.
  24. Littérature allégorique, université de Bucarest.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

  • Gilbert Dahan, Lire la Bible au Moyen Âge, Essais d'herméneutique médiévale, Droz, 2009
  • Karlfried Froehlich, Early Christian Interpretation, The Oxford Companion to the Bible, éd. Bruce Metzger, M.D. Coogan, Oxford, 1993
  • Leif Grane, Evangeliet for folket : drøm og virkelighed i Martin Luthers liv, København : Gad, 1983, 284 sider, DK5=27.16 (99.4 Luther, Martin). (ISBN 87-12-24250-0)
  • Jan Lindhardt, Middelalderens (og Renæssancens) Bibeludlægning in Fønix nr. 3, 1979
  • Henri de Lubac, Exégèse médiévale, les quatre sens de l'Écriture, Paris, 1959-1964
  • Henri de Lubac, Histoire et Esprit : L'Intelligence de l'Écriture d'après Origène, Éditions du Cerf, 2002, (ISBN 2-20406-761-X)
  • Marc-Alain Ouaknin, Mystères de la Bible, Assouline, 2008, p. 367-371
  • Tanguy-Marie Pouliquen, La Parole, don de vie - La Lecture spirituelle à l'école de la Lectio Divina (ISBN 2-84024-262-1)

Articles connexesModifier

Liens externesModifier