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Manifestations de 2019 en Iran

Manifestations de 2019 en Iran
Description de l'image 2019 Iranian protests 1.jpg.
Informations
Date Depuis le
(28 jours)
Localisation Drapeau de l'Iran Iran
Caractéristiques
Types de manifestations manifestations, sit-ins, émeutes, incendies volontaires, Résistance civile, cyberactivisme
Bilan humain
Morts entre 100 et 200
Arrestations plus de 4 000

En novembre 2019, des manifestations ont lieu en Iran pour protester contre l'augmentation du prix du carburant dans un contexte de crise économique, le pays subissant une importante récession.

ContexteModifier

En Iran, les prix des carburants sont parmi les plus bas au monde en raison de fortes subventions et de la baisse de la valeur du rial[1],[2]. L'Iran est également l'un des plus grands producteurs de pétrole au monde, avec des exportations de plusieurs milliards de dollars chaque année[2]. Selon le chercheur Vincent Eiffling, « l’essence est un symbole en Iran, l’un des pays du monde qui consomment le plus de carburant par habitant et qui possède les quatrièmes réserves de pétrole », et considéré comme « une sorte de droit inaliénable » par les Iraniens qui « considèrent qu’ils doivent pouvoir jouir de cette exploitation »[1]. La surconsommation d'essence pose des problèmes pour l’environnement ; Téhéran s'avère très pollué notamment à cause de l’utilisation de vieilles voitures[3].

Avec le rétablissement en 2018 des sanctions économiques américaines contre l'Iran, accrues notamment depuis septembre 2019, l'économie iranienne subit un net ralentissement : la récession est de -9,5 % dans le pays en 2019 d’après le Fonds monétaire international (FMI), l'inflation est de l’ordre de 40 % selon les chiffres officiels iraniens, la valeur du rial est tombée à son plus bas historique, le pouvoir d'achat en très forte baisse, le taux de chômage est probablement au-dessus de 20 %, et les investisseurs étrangers tendent à retirer leurs capitaux[1],[4],[2],[3]. Ces sanctions ont fait tomber la vente de pétrole à 300 000 ou 600 000 barils par jour — selon les sources — au lieu d'un peu plus de 2 millions en 2018, alors que l’État a besoin d'en exporter un million et demi[1],[4],[3]. En outre, la capacité de raffinage de l'Iran est limitée et les sanctions ont rendu difficile l’achat de pièces de rechange pour les usines pétrolières[2]. Dans ce contexte, la popularité du président Hassan Rohani est en chute libre[3].

Les manifestations éclatent en Iran alors que l'Irak (ci-haut, à Bagdad) et le Liban (ci-bas, à Beyrouth) connaissent également une contestation populaire.

Par ailleurs, une partie des Iraniens jugent trop onéreuse la politique étrangère interventionniste de leur pays, notamment en Syrie, en Irak et au Liban : selon Vincent Eiffling, celle-ci coûte « des centaines de millions de dollars chaque année »[1]. Au même moment ont cours des manifestations en Irak et au Liban, où les manifestants s'opposent notamment à l'ingérence iranienne[1],[5]. Selon Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO), la révolte irakienne — « dans le pays voisin le plus proche, historiquement et culturellement, de l'Iran » — est indissociable des manifestations en Iran : « On assiste dans les deux pays à l'émergence d'un front commun contre un ennemi commun. Le contexte et les revendications sont presque identiques »[5].

Au-delà du Moyen-Orient, l'Iran rejoint une trentaine de pays secoués par des contestations depuis la fin de l'année 2018, qui tendent à s’ancrer dans la durée[6]. À l'instar de l'Iran, ces mouvements sont souvent déclenchés par l’augmentation du prix de produits ou de services de première nécessité : comme en Iran, l’essence en France et en Équateur ; le pain au Soudan ; le ticket de métro au Chili ; les appels téléphoniques en ligne au Liban[6]. Ces mouvements ont également en commun d'« être nés de décisions gouvernementales apparemment anodines, qui se sont avérées être la goutte d’eau qui a fait déborder des sociétés de plus en plus inégalitaires, avec le sentiment partagé par de nombreux citoyens d’une perte de contrôle démocratique »[6].

Annonce de la hausse du prix de l'essenceModifier

Les manifestations commencent dans la soirée du 15 novembre à Ahvaz, après que le Haut Conseil de coordination économique — composé du président de la République, du président du Parlement et du chef de l'autorité judiciaire — a annoncé une augmentation de 50 % à 1 500 toumans (11 centimes d'euros) pour les 60 premiers litres d'essence achetés chaque mois, mais de 300 % pour les litres suivants, soit 22 centimes d’euros. Le salaire minimum en Iran équivaut à 85 euros et le salaire moyen à environ 220 euros par mois[7],[8].

Officiellement, le gouvernement affirme vouloir ainsi dégager des aides d’un montant de 2,55 milliards de dollars pour les 18 à 20 millions de familles dans le besoin, selon des chiffres officiels, et non à combler le déficit budgétaire[8]. La baisse des subventions à l'essence a été recommandée par les grands organismes internationaux et économistes libéraux[3]. La hausse du prix doit aussi « permettre de limiter la contrebande d’essence avec les pays limitrophes, qui était encouragée par la différence entre les prix de l’essence dans ces pays et en Iran », et faciliter les exportations d'essence en limitant la consommation interne[3].

Selon la chercheuse Azadeh Kian, « il y a bien une réserve importante de devises mais elle sert à financer les groupes pro-iraniens à l’extérieur, les proxies, et non le bien-être de la population. Les caisses sont donc de plus en plus vides. Le gouvernement ayant de moins en moins de moyens, il va devoir emprunter cinq milliards de dollars à la Russie »[4]. Selon le chercheur Ali Fathollah-Nejad, spécialiste de l’Iran au Brookings Doha Center, « le moment choisi laisse à penser que l’État a agi par contrainte et par urgence face à un budget extrêmement serré, qui aurait compromis sa capacité de payer ses employés, y compris ses organes de sécurité, au cours des prochains mois »[4]. Pour Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO), « piocher dans la poche d'un peuple reste la seule solution malgré tous les risques qu'une mesure aussi cruelle représente », le régime excluant une baisse sensible des « budgets alloués aux centres liés au pouvoir » ainsi qu'à « ses programmes agressifs de missiles balistiques et ses milices, que le guide suprême considère comme les piliers de la survie de la théocratie »[5].

Manifestations et émeutesModifier

 
Manifestants à Isfahan.

Les manifestations éclatent quelques heures après l'annonce gouvernementale[2]. Selon le chercheur Thierry Coville, les Iraniens les plus pauvres ne font pas confiance à l'annonce des autorités selon laquelle la hausse du prix de l'essence servira à leur apporter des aides financières[3]. Les manifestations ont lieu dans 117 villes[5]. Une quarantaine sont concernées par les émeutes[8]. Si nombre de défilés sont pacifiques, des manifestants mènent des actions extrêmement dures[4]. Le régime confirme la mort de quatre membres des forces de l’ordre[4]. De nombreux bâtiments sont attaqués et en proie aux flammes dans l'ensemble du pays, dont une centaine de banques selon un recensement officiel, des postes de police et des bases des forces bassidjis (milices au service de la répression interne) ainsi que des centaines de véhicules appartenant aux forces de sécurité, des dizaines d’immeubles, de centres commerciaux et de stations-service[4],[8],[9],[5]. Neuf hozeh elmieh (établissements supérieurs d’enseignement des sciences religieuses) ont brûlé[4]. Des axes routiers sont bloqués[9],[2].

Comme lors des manifestations de 2017-2018, les manifestants ciblent la République islamique dans sa totalité, aussi bien les radicaux que les réformistes, le président Hassan Rohani que le Guide suprême Ali Khamenei, alors que la loi interdit de le critiquer[4],[5]. Dans tout le pays, des portraits représentant Ali Khamenei sont brûlés ou détruits[4]. Parmi les slogans : « Ni Gaza, ni le Liban, ma vie seulement pour l’Iran », « mort à Rohani » ou « mort au dictateur »[8]. De nombreux manifestants demandent le retour de Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah, en exil aux États-Unis[8].

Le 20 novembre, Hassan Rohani se félicite d'avoir mis un terme à la contestation[10]. Le 23 novembre 2019, les manifestations « semblent terminées » selon Mediapart, bien que « quelques foyers perdurent, semble-t-il, à Chiraz, Javanroud (dans le Kurdistan d’Iran), dans les quartiers majoritairement arabes de Khorramshahr et Ahwaz, sans parler du bazar de la grande ville kurde de Kermanshah qui a été incendié dans la nuit de vendredi »[4].

Selon Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO), « le soulèvement de novembre 2019 est bien plus vaste et intense que celui de 2017-2018 notamment vu sa rapidité et le potentiel explosif qu'il a révélé »[5].

Coupure de l'accès à internet et interdiction de couverture aux médiasModifier

En réaction, les autorités iraniennes interdisent rapidement l'accès à internet, officiellement pour rendre le pays imperméable à toute ingérence extérieure[10]. Le degré de connexion du pays au Web mondial tombe au plus bas à 4 %[4]. La manœuvre est facilitée par le fait qu’il n’existe en Iran que deux voies d’accès à l’Internet global et qu’elles sont l’une et l’autre sous le contrôle du gouvernement[4]. Selon Mediapart, ce « couvre-feu numérique » permet aussi d’éviter que les manifestations nourrissent celles en cours en Irak, où les manifestants dénoncent les agissements de Téhéran dans la région[4]. Selon la chercheuse Azadeh Kian, « il n’y a pas d’alliance entre les différents groupes sociaux, car il n’existe pas d’organisation politique ou syndicale. C’est donc Internet qui fait le lien, et dès lors qu’il est coupé, les liens le sont également »[4].

Tous les médias, y compris étrangers, se voient interdire de relater les événements[4]. Les images des violences sont rares et proviennent exclusivement de la télévision d'État iranienne[10].

Après une dizaine de jours de coupure, l'accès à internet est progressivement rétabli à partir du 27 novembre[11]. L'ampleur de la coupure est d'une ampleur inédite dans le pays : selon Ershad Alijani, journaliste spécialiste de l'Iran, « Internet a déjà été ralenti ou partiellement coupé au moment de manifestations en Iran, notamment en 2009, mais jamais avec une telle ampleur et à une échelle géographique aussi vaste »[11]. Les pertes économiques associées à cette coupure sont estimées à 3 milliards de dollars, touchant en particulier les entreprises d'import-export, le commerce en ligne, les agences de voyage et les start-up[11]. Amir Nazemy, vice-ministre iranien des Communications, indique alors travailler sur un projet de loi qui permettrait une coupure plus concertée et moins brutale[11]. Les courants plus conservateurs appellent, eux, à améliorer l'efficacité du réseau national d'information, uniquement accessible aux services étatiques, aux sites d'information locaux et aux applications validées par le gouvernement[11].

RépressionModifier

Le régime ayant anticipé les manifestations, « les forces de sécurité, le ministère du Renseignement, l'appareil judiciaire et autres structures sécuritaires dans différentes villes et provinces ont été mis en état d'alerte cinq jours avant l'annonce de la hausse du prix de l'essence »[5]. Nader Nouri, secrétaire général de la Fondation d'Etudes pour le Moyen-Orient (FEMO), estime cependant que « la réaction de la population à travers le pays s'est révélée beaucoup plus explosive que celle attendue par les autorités »[5].

Selon le chercheur Thierry Coville, « le degré de violence et la répression atteints aujourd’hui sont inédits dans le pays, et sont beaucoup plus élevés que lors des émeutes de 2017 ou des manifestations de 2009 »[3]. Le Monde évoque une répression « inédit[e] par sa violence et sa rapidité »[9], Mediapart des affrontements « d’une violence extraordinaire qui est allée croissant »[4]. Selon Amnesty International, le nombre de morts s'élève à au moins 140, et celui des arrestations à au moins 7 000[11]. Nader Nouri évoque « au moins 158 morts identifiés »[5]. Les autorités iraniennes ne confirment que la mort de cinq personnes, quatre membres des forces de l'ordre tués par des « émeutiers », et un civil[11]. Elles annoncent également l'arrestation d'environ 500 personnes, dont 180 « meneurs »[11]. Le 19 novembre à Mahshahr (en), dans le Khouzistan, entre 40 et 100 personnes sont massacrées par des Gardiens de la révolution islamique ; des chars ont également patrouillé dans la ville, pour la première fois depuis la guerre Iran-Irak (1980-1988)[12].

Les autorités iraniennes accusent les manifestants d'être des agents de l'étranger, et mettent principalement en cause les États-Unis et Israël[10],[13]. Hassan Rohani met en cause des « anarchistes » ayant « agi conformément à un complot conduit par les forces réactionnaires de la région : les sionistes et les Américains »[10]. Thierry Coville relève qu'il reprend ainsi « le discours des ultras [...], ce qui est assez surprenant dans la mesure où il avait dit en 2017 qu’il fallait écouter les manifestants ». Il perçoit cependant « une logique claire dans sa démarche : suite à sa perte de popularité, il durcit son discours et se rapproche du guide pour chercher des appuis. Il souhaite maintenir une unité dans un régime qui se pense en situation de quasi-guerre avec les États-Unis. Tout ceci illustre bien que ce sont les ultras qui sont à la manœuvre »[3]. Le procureur général Mohammad Jafar Montazeri (en) accuse les manifestants d'avoir des « racines à l'étranger »[10],[2]. Le commandant des pasdaran pour le Grand Téhéran accuse « certains à l’intérieur et à l’extérieur » du pays de vouloir « faire à Téhéran ce qu’ils font à Bagdad et Beyrouth », en allusion aux manifestations en cours au Liban et en Irak[4]. Le 27 novembre, l’Agence de presse de la République islamique rapporte l’arrestation de huit personnes « liées à la CIA »[13].

Ali Shamkhani, secrétaire du Conseil suprême de la sécurité nationale, affirme que « chaque émeutier, où qu’il se trouve en Iran, sera identifié et puni »[4]. Des « juges spéciaux » viennent renforcer ceux des tribunaux révolutionnaires pour condamner la centaine de « leaders » qui, selon le général Farzan Esmaili, seront jugés « selon les instructions du Guide suprême »[4]. Mohammad Mosaed, journaliste du quotidien Sharq, est arrêté et conduit vers une destination inconnue après avoir lancé un message sur Twitter[4].

Tentatives d’apaisementModifier

Début décembre 2019, le Guide suprême Ali Khamenei approuve des mesures d'apaisement visant à apporter des compensations financières aux familles ou aux proches de certaines des victimes des manifestations en donnant à ces dernières le statut de martyr, ce qui assure aux familles des avantages financiers, ainsi que des facilités à l'embauche et à l'accès aux universités. La mesure s'accompagne d'un changement d'attitude dans la désignation des manifestants, passant de la fermeté à une certaine conciliation avec ceux n'ayant provoqué que des dommages légers[14].

Réactions internationalesModifier

En réaction, Israël frappe des dizaines de cibles appartenant notamment au corps des Gardiens de la révolution islamique, dans la continuité des plus de 200 frappes menées contre les forces iraniennes en Syrie depuis plusieurs mois[3].

Sur Twitter, Donald Trump accuse le régime iranien de vouloir cacher une répression violente : « L'Iran est devenu si instable que le régime a coupé tout le système Internet pour que le grand peuple iranien ne puisse pas parler de l'énorme violence qui se passe dans le pays »[10].

RéférencesModifier

  1. a b c d e et f « Mouvements de contestation: «Au Moyen-Orient, la politique de l’Iran est fragilisée» », sur lefigaro.fr, (consulté le 24 novembre 2019).
  2. a b c d e f et g (en-GB) « Protests erupt over Iran petrol rationing », BBC,‎ (lire en ligne, consulté le 16 novembre 2019)
  3. a b c d e f g h i et j « L’Iran, sous tensions internes et externes », sur iris-france.org, (consulté le 24 novembre 2019).
  4. a b c d e f g h i j k l m n o p q r s t et u Jean-Pierre Perrin, « Iran: les manifestants matés, la répression féroce commence », sur Mediapart, (consulté le 24 novembre 2019).
  5. a b c d e f g h i et j Nader Nouri, « Iran : pourquoi le régime a-t-il ajouté de l'essence à une situation déjà explosive ? », sur latribune.fr, (consulté le 24 novembre 2019).
  6. a b et c Donatien Huet, « L’atlas planétaire des colères populaires », sur Mediapart, (consulté le 24 novembre 2019).
  7. (fa) « افزایش قیمت بنزین؛ شهرهای مختلف ایران صحنه اعتراضات شد », sur رادیو فردا (consulté le 16 novembre 2019)
  8. a b c d e et f Jean-Pierre Perrin, « En proie aux émeutes, Téhéran ne répond plus », sur Mediapart, (consulté le 24 novembre 2019).
  9. a b et c Allan Kaval, « Comment la contestation en Iran a été matée par le régime, dans le sang, la terreur et sans témoin », sur lemonde.fr, (consulté le 24 novembre 2019).
  10. a b c d e f et g « Iran : une semaine de violences », sur francetvinfo.fr, (consulté le 24 novembre 2019).
  11. a b c d e f g et h Bahar Makooi, « Après une coupure brutale d'Internet, les Iraniens se réveillent abasourdis », sur france24.com, (consulté le 29 novembre 2019).
  12. Ghazal Golshiri, Iran : retour sur un massacre dans le sud du pays, Le Monde, 7 décembre 2019.
  13. a et b « Téhéran accuse la CIA d’être responsable des émeutes en Iran », sur lemonde.fr, (consulté le 29 novembre 2019).
  14. Le Point, magazine, « Contestation en Iran: le guide suprême approuve des mesures d'apaisement », sur Le Point, lepoint.fr, (consulté le 9 décembre 2019).

Articles connexesModifier