Individualisme

conception menant à la reconnaissance politique et sociale de l'individu

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L'individualisme est une conception philosophique, politique, sociale et morale qui prend les droits, les intérêts et la valeur de l'individu comme base de valeurs.

D'un point de vue historique, l'individualisme est apparu vers la fin du Moyen Âge et s'est développé à partir de la Renaissance sous l'effet de multiples facteurs, tels que l'invention de l'imprimerie au XVe siècle, qui a favorisé l'activité individuelle de la lecture[1].

Dans une conception libérale ou anarchiste, l'individualisme prône l'autonomie individuelle face aux diverses institutions sociales et politiques (la famille, le clan, la corporation, la caste...) qui exercent sur lui de multiples pressions. En revanche, l'individualisme aristocrate, étant une philosophie antimoderne, reste très critique des conceptions individualistes communément admises.

Selon les sociologues, il ne faut pas confondre individualisme et égoïsme : pour eux, contrairement à la compréhension populaire[2], ce n'est que péjorativement que l'individualisme peut se rapprocher de l'égoïsme et se définir comme une tendance à ne vivre que pour soi[3]. Cependant, selon Max Stirner, ces deux concepts reviennent au même, car ils considèrent que la satisfaction de la société passe par la satisfaction de l'individu et donc que l'égoïsme est un prélude au bien commun[4].

Principes philosophiques : notion généraleModifier

L'individualisme repose sur deux principes :

  • la liberté individuelle, où le droit de se préoccuper en premier lieu de la condition des individus de la société avant la condition de la société elle-même ;
  • l'autonomie morale : chaque individu se doit de mener une réflexion individuelle, sans que ses opinions soient dictées par un quelconque groupe social.

On pourrait considérer Descartes comme le précurseur de l'individualisme lorsque, à la suite du procès de Galilée, mettant en valeur la position du sujet pensant (cogito), il s'oppose à la philosophie scolastique alors dominante à son époque. Le principe individualiste a ainsi soulevé, dès les XVIIe et XVIIIe siècles, la question de la relation entre l'intérêt individuel et l'intérêt général. La question était alors : comment assurer une certaine cohésion dans une société individualiste ?

L'affirmation de l'individu peut aussi être considérée comme un moyen de mettre en valeur les talents individuels pour construire une organisation collective viable. Opposer individualisme et collectivité est donc une erreur. À travers une échelle de la complexité liée à la quantité et la diversité de préoccupations et d'informations prises en charge par une personne ou un système, l'intelligence sociale propose une articulation entre l'individu et le collectif.

L'individualisme s'oppose aux courants qui donnent la primauté à la société sur l'individu : en politique, au nationalisme, au socialisme, et aux idéologies de type collectiviste. Il peut dans certains cas s'opposer à la démocratie lorsque celle-ci conduit à prendre des décisions contraires aux intérêts individuels, ce que Alexis de Tocqueville nomme la tyrannie de la majorité[5]. En sociologie, l'individualisme méthodologique s'oppose à la méthodologie holiste.

Le principe individualiste rencontre cependant diverses objections. Ainsi, tout individu dépend pour sa survie d'une société, et par extension d'un groupe envers lequel il a naturellement des devoirs : la société lui permet de vivre ; l'idéal individualiste, s'il était réduit dans son principe à une négation de la société, serait donc un reniement des conditions de vie de l'individu.

L'individualisme libéral : la propriété comme fondementModifier

L'individualisme de John LockeModifier

John Locke est l'un des premiers penseurs à avoir introduit une conception individualiste de l'homme en politique. Il est de cette manière l'un des fondateurs de la démocratie libérale[6].

Alors que dans la tradition chrétienne incarnée sur ce point par Saint Thomas d'Aquin, on fondait la propriété sur le bien commun, John Locke fonde la propriété sur les droits de l'individu[7].

John Locke propose une théorie du droit de propriété dans le chapitre V du Deuxième traité du gouvernement civil (1690). Dans ce traité, il fonde le droit de propriété sur le travail.

La propriété constitue ainsi l'un des « droits naturels et imprescriptibles » dans la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Elle est même considérée comme « inviolable et sacrée » (article 17 de la déclaration).

L'individualisme de Friedrich HayekModifier

Distinctions dans l'emploi du terme individualisme selon Friedrich Hayek (1899-1992) :

« Quels sont, alors, les caractères essentiels du vrai individualisme ? La première chose qui doit être dite est qu'il s'agit d'abord d'une théorie sociale : un essai pour comprendre les forces qui déterminent la vie sociale de l'homme, et ensuite seulement un ensemble de principes politiques déduits de cette vision de la société. Ce fait devrait en lui-même suffire à refuser le plus sot des malentendus qui courent à ce sujet : l'idée suivant laquelle l'individualisme postulerait (ou fonderait ses arguments sur cette hypothèse) l'existence d'individus isolés ou auto suffisants, au lieu de partir de l'étude de gens dont la nature et le caractère sont déterminés par le fait qu'ils existent en société.

Si cela était vrai, l'individualisme n'aurait vraiment rien à apporter à notre compréhension de la société. Mais son postulat essentiel est en fait différent, à savoir qu'il n'existe aucun autre moyen de s'assurer des phénomènes sociaux que de comprendre les actions que les individus entreprennent vis-à-vis des autres, dans l'idée qu'ils se conduiront d'une certaine façon. Cet argument s'attaque principalement aux théories proprement collectivistes de la société, qui se prétendent capables d'appréhender directement des formations sociales comme la société, etc., c'est-à-dire comme des entités en soi, qui seraient censées exister indépendamment des individus qui les composent.

L'étape suivante de l'analyse sociale de l'individualisme est dirigée, elle, contre un pseudo-individualisme rationaliste qui ne conduit pas moins au collectivisme dans la pratique. Elle consiste à affirmer que nous pouvons découvrir, en examinant les effets combinés des actions individuelles, que bien des institutions sur lesquelles repose le progrès humain sont apparues et fonctionnent sans qu'aucun esprit ne les ait connues ni ne les contrôle. Que, suivant l'expression d'Adam Ferguson, « Les nations se retrouvent face à des institutions qui sont bel et bien le résultat de l'action des hommes, sans être celui d'un projet humain » et que la collaboration spontanée des hommes libres engendre souvent des résultats qui dépassent ce que l'intelligence individuelle ne pourra jamais entièrement saisir.

C'est bien la grande idée de Josiah Tucker et Adam Smith, d'Adam Ferguson et Edmund Burke, la grande découverte de l'économie politique classique, qui est devenue la base de notre compréhension, non seulement de la vie économique mais de la plupart des phénomènes véritablement sociaux[8]. »

L'individualisme libertarienModifier

L'individualisme libertarien propose de faire confiance à l'autorégulation : la société est fondée sur :

  • un équilibrage des relations et comportements sociaux par des contrats tacites ou formels (l'État et les autres collectivités n'étant ainsi considérés légitimes que sous la forme de contrats, devant être décidés librement, parmi d'autres) ;
  • l'échange de services au niveau du marché, où chacun obtiendrait satisfaction de son intérêt individuel (on trouve du pain parce que l'intérêt des boulangers est d'en vendre).

L'individualisme anarchiste : l'affranchissement de toute autorité socialeModifier

L'individualisme anarchiste propose des réponses anarchistes à la problématique de l'individualisme. C'est-à-dire que pour que l'individualisme se réalise pleinement, il faut au préalable s'affranchir de toute autorité s'exerçant sur l'individu telle que l'État, la Religion, la morale ou encore la société humaine. Les anarchistes individualistes (ou individualistes anarchistes) sont contre la propriété privée (telle que la loi la conçoit), qu'elle soit personnelle ou collective. La figure d'inspiration de ce mouvement se nomme Max Stirner, et il traite de sa philosophie égoïste dans le livre L'Unique et sa propriété où il critique les abstractions (idée de l'homme, société, Dieu) pour lesquels les individus se sacrifient en oubliant leur propre personne. Néanmoins, cet auteur est très loin de faire l'unanimité au sein des individualistes libertaires, à cause de son dédain pour le libéralisme et le droit naturel moderne[9]. Sa place dans l'histoire de l'anarchisme est contestée par beaucoup de libertaires. Albert Camus estime, dans son ouvrage L'Homme révolté, que Stirner est plutôt nihiliste, puisqu'il rejette la morale et cherche à détruire les normes instituées. De même, l'individualiste Benjamin Tucker a mis longtemps avant de passer du jusnaturalisme à l'égoïsme. Max Stirner critique sévèrement le droit, la morale, la justice, l'anthropocentrisme, le socialisme, le communisme, le capitalisme, la partisanerie, ainsi que l'étatisme sous toutes ces formes. Des individualistes anarchistes se réclament également de Friedrich Nietzsche, tels Renzo Novatore[10].

L'individualisme aristocrate : l'anticonformisme comme valeurModifier

Les individualistes aristocrates rejettent l'humanisme universaliste et les valeurs libérales et égalitaires de la Révolution française. Il s'agit d'un courant littéraire apparaissant à la deuxième moitié du XIXe siècle. Il se développe par la suite dans le cinéma (par ex : Michel Audiard)[réf. souhaitée]. Cet individualisme se différencie de l'égoïsme stirnerien par la recherche d'une morale supérieure et d'une vertu aristocrate. Le but poursuivi par ces anti-conformistes est de se hisser intellectuellement et moralement au-dessus du troupeau[11]. La liberté, ou individualité, est réservée à une minorité disciplinée et autonome. Il n'est pas question de concéder des droits au peuple, au risque de voir poindre la sédition et l'instabilité politique[12]. Ainsi, l'aristocrate estime que l'individu d'excellence doit régner sur plus faible[13]. La démocratie est perçue comme un système politique chaotique. Cet individualisme aristocrate est à l'opposé de l'individualisme libéral (jusnaturalisme, contractualisme, utilitarisme, économisme, égalitarisme)[14] et donc de l’État de droit. Il est par conséquent critique du matérialisme et de l'hédonisme, qu'il considère comme des doctrines décadentes. L'aristocrate est anti-moderne et à ce titre, il rejette les principes de la souveraineté populaire, du socialisme, du libéralisme, du nationalisme, du césarisme, du populisme, du romantisme et du parlementarisme. Pour l'aristocrate, les sociétés aristocratiques de la Grèce antique, de la Renaissance italienne et de l'Ancien régime sont des modèles à suivre[15]. Nietzsche, connu pour ses critiques de la bourgeoisie, est le penseur emblématique de ce courant de pensée. Celui-ci souhaite le retour à une société hiérarchique, une société de caste, par opposition à une société de classe reposant sur des fondements égalitaires et individualistes[16].

Le personnalisme chrétien : une version nuancée de l'individualismeModifier

Une version nuancée de l'individualisme a été prônée par des penseurs comme Emmanuel Mounier au début des années 1930 en réaction à la crise économique. Ce mouvement intellectuel portait le nom de personnalisme et distinguait l'individu de la personne, qu'il voulait placer au centre. Le personnalisme assimile l'individu à un être égoïste et lui préfère la notion de personne, tout, corps et âme, dépendant des autres membres de la communauté. Ce qui contrevient à l'idée de l'individualisme la plus répandue[17]. Le personnalisme est défendu par le catholicisme social, les tenants du corporatisme et de l'organicisme. Comme les partisans de l'aristocratie et les conservateurs de manière générale, les personnalistes rejettent une vision mécaniste, conventionnaliste, réductionniste et matérialiste de la société[18], s'opposant ainsi aux libéraux et aux socialistes.

L'individualisme en sociologieModifier

En tant que méthode d'analyseModifier

En tant qu'objet d'analyseModifier

Histoire de l'individualisationModifier

Les travaux historiques sur l'émergence de l'individualisme se sont soit limités à des aspects spécifiques de l'individu (politique, économique, intime, juridique ou philosophique), soit à des analyses anthropologiques sur la longue durée[19]. Ainsi, selon Durkheim, l'individualisme « est un phénomène qui ne commence nulle part, mais qui se développe sans s'arrêter, tout au long de l'histoire[20]».

Cependant, pour le sociologue Norbert Elias, il est possible d'expliquer la montée de l'individualisme : « La conscience de soi correspond à une structure de l'intériorité qui s'instaure dans des phases bien déterminées du processus de civilisation[21]». Il analyse que l'individualisme s'est construit avec une intensification des interdépendances sociales entre individus, qui pousse l'individu à se construire un refuge intérieur. L'individu garde pour lui dans cette intimité ses pulsions et ses émotions qui ne peuvent être montrées à autrui. Il les contient et les transforme, accentuant ainsi les différences de comportements, de sensations, de pensées, d'objectifs et d'apparence physique entre les individus. De ce fait, l'auto-contrainte et la montée d'une conscience de soi sont liés. Selon Elias, ce phénomène s'est diffusé des élites sociales au reste de la société.

Le philosophe Michel Foucault a souligné l'importance du processus disciplinaire. « L'individu c'est sans doute l'atome fictif d'une représentation idéologique de la société ; mais il est aussi une réalité fabriquée par cette technologie spécifique de pouvoir qu'on appelle la discipline[22]». C'est par des « savoirs-pouvoirs » comme la médecine, la psychiatrie et la psychologie que l'individu peut être isolé, quadrillé, surveillé et normalisé. Ainsi, les analyses de la psychiatrie, notamment sur la folie, ont participé à formuler l'idée d'un « sujet psychique »[23]. Les identifications policières et les outils associés ont aidé tout autant à renforcer ce lien entre les savoirs-pouvoirs et le processus d'individualisation[24].

Le sociologue américain Richard Sennet s'est concentré sur le rôle grandissant de la culture matérielle dans l'individualisation au XIXe siècle[25]. Dans l'Angleterre victorienne, les individus se mettaient en scène en public par les vêtements, les mots employés, les micro-gestes. On confondait ainsi leur personnalité, leurs sentiments personnels, avec les apparences extérieurs qui catégorisaient socialement les personnes. Par conséquent, cette évolution implique de la part de l'observateur, pour traquer la vérité d'un individu, un décodage des signes les plus cachés et impose en retour, de la part de l'individu observé, une stratégie de dissimulation. Si les rapports sociaux en sortent fragilisés par moins de sociabilités, d'interaction spontanée et plus d'anxiété (de peur d'être dévoilé), l'individu se crée une liberté intérieure à l'abri des regards, pour se plonger dans ses propres pensées et dans la rêverie éveillé.

Le sociologue du travail Robert Castel a montré que l'avènement d'une « propriété sociale » a favorisé la reconnaissance juridique et symbolique des individus.[26] Avec le principe de protection des individus contre les risques, la vieillesse et la maladie, les travailleurs même les plus démunis ont accès à une « propriété de soi », compensant d'une certaine manière l'inégal accès à la propriété privée. Cependant, le sociologue critique que ce phénomène s'est fragilisé avec la désaffiliation des individus, c'est-à-dire le processus de décrochage des liens de socialisation et de régulation sociale par le travail.

Plus récemment, plusieurs historiens, dont Alain Corbin, se sont attachés à décrire l'augmentation des pratiques et traces au XIXe siècle d'un « moi » singulier : diversification des prénoms, la vogue des portraits photographiques, la diffusion des épitaphes individuelles dans les cimetières, les graffitis laissés sur les monuments, les noms gravés sur l'écorce des arbres[27]... On observe aussi des rêves de plus en plus divers et personnalisés, grâce à de nombreuses sources ; une augmentation des confessions et des examens de conscience, permis par des théologies plus souples (comme celle d'Alphonse de Liguori) ; la pratique du journal intime, destiné à calmer les angoisses mais qui incorporent toutefois les injonctions institutionnelles[28] ; l'essor des chambres individuelles[29].

Globalement, à partir des années 1860, l'expression romantique est remplacé par l'analyse de soi et de ses états de conscience, sous l'influence de la philosophie positiviste et de la psychologie[30].

L'historien français Georges Vigarello décrit l'émergence d'un sentiment intérieur ou « sixième sens » attaché au corps.[31] Grâce à un premier intérêt porté, durant le XVIe et XVIIIe, aux sens internes, opposés aux sens externes (ouïe, vue, odorat, toucher, goût), le corps n'est plus séparé de l'âme et participe à la conception du soi. Ainsi, il s'agit au XIXe siècle de tester (dans la vie de tous les jours, à travers les rêves, par la vitesse, les stupéfiants) et de connaître ces sensations (médecine, journal intime), qui deviennent sources de savoir avec des nouveaux concepts (cénesthésie, sentiment d'existence, le psychique) et un nouveau paradigme, l'idée d'une psyché associé au corps, éloigné de l'idée de l'âme. Enfin, le XXe siècle systématise cette recherche et l'approfondie (nouveaux sens internes, nouvelles catégories, lien entre interne et externe), et développe de nouvelles pratiques pour explorer cet espace alors bien défini (relaxation, méditation, sport)[32].

Un particularisme occidental ?Modifier

Pour Raymond Boudon, « l’individualisme n’est pas une caractéristique de la seule société occidentale, qui serait apparu au XIVe siècle. »[33].

Pour d'autres, le caractère inédit[réf. nécessaire] de la société occidentale contemporaine se signale par un individualisme inconnu des sociétés anciennes. Dans celles-ci, la source des normes et des valeurs serait toujours extérieure à l'individu et résiderait essentiellement dans le groupe, dans la société englobante qui définirait, au niveau idéologique, la position et le statut des individus, par exemple en assignant par la naissance la place de chacun dans le système de castes Hindou (Louis Dumont).

En revanche, dans la société occidentale marquée par la sécularisation et le désenchantement du monde (Marcel Gauchet), l'individu ne reconnaît plus aucune autorité supérieure et sacralisée[34]. Alors que les sociétés anciennes se caractérisaient par leur « holisme » (selon l'expression de Louis Dumont) et par leur structure hiérarchique (systèmes des castes en Inde, hiérarchies des ordres — clergé, noblesse, Tiers État — dans l'Ancien Régime en Europe), la société moderne (au moins en Occident) est dominée par des valeurs d'égalité et de liberté, caractéristiques de l'individualisme (l'affirmation générale de ces valeurs ne signifie évidemment pas qu'elles se traduisent au niveau des faits).

Dans cette perspective, le personnalisme chrétien, l'individualisme anarchiste ou l'individualisme libéral ne sont que des variantes (parfois exacerbées) d'un individualisme beaucoup plus profond qui caractérise l'ensemble des sociétés occidentales. Après les bouleversements politiques mondiaux de la fin des années 1960, l'appartenance de l'individu aux divers types de groupes et de communautés est entrée en crise. Dans "la crise", les valeurs d'autonomie et d'intérêt particulier sont devenues prédominantes. Ces processus de particularisation, d'affirmation de l'ego, ont été analysés comme une égogestion généralisée par le sociologue Jacques Guigou dans son ouvrage La Cité des ego[35].

Différences culturelles mondiales

 
Les pays en rouge ont plus de cultures « collectivistes » que les pays colorés en vert qui, eux, ont des cultures plus individualistes que la moyenne mondiale[36].
  • +60 à +70
  • +50 à +60
  • +40 à +50
  • +30 à +40
  • +20 à +30
  • +10 à +20
  • 0 à +10
  • -10 à 0
  • -20 à −10
  • -30 à −20
  • -40 à −30
  • Pas de données

Les différences culturelles entre l'individualisme et le collectivisme ont plus trait à leur degré qu’à leur nature. Toutes les cultures ont des traits à la fois individualistes et collectivistes. Il existe cependant une forte corrélation entre le développement économique et l'individualisme culturel - le collectivisme[37]. Partout dans le monde, les régions économiquement développées telles que l'Europe occidentale, l'Australie, l'Amérique du Nord et le Japon ont les cultures les plus individualistes, tandis que les régions en développement économique telles que le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, l'Afrique subsaharienne, l'Inde, l'Asie du Sud-Est et l'Amérique centrale ont, elles, des cultures les plus collectivistes.[38],[36]

La coopérationModifier

Pour Émile Durkheim, là où la cohésion des sociétés traditionnelles repose sur des liens communautaires, la société contemporaine, basée sur la division du travail, requiert une « solidarité organique » qui rend caduc ces liens communautaires. Dans une société où la spécialisation des tâches est faible il est nécessaire d'entretenir des liens d'ordres affectif ou moral pour amener les individus à coopérer entre eux. Dans une société où les individus doivent se spécialiser, la cohésion sociale est assurée par les seules interdépendances fonctionnelles.

On rejoint le modèle des liens forts - liens faibles de Mark Granovetter : dans une société de type communautaire les individus établissent principalement des liens forts (ils connaissent surtout des gens qui se connaissent eux-mêmes entre eux) alors qu'une société individualiste repose essentiellement sur des liens faibles (les gens fréquentent beaucoup de personnes qui ne se connaissent pas entre elles)[39].

La solidaritéModifier

Pour Marcel Mauss, le modèle communautaire traditionnel du don et contre-don entretient la cohésion du groupe par le développement d'une dette éternellement renouvelée, issue des multiples échanges entre ses membres. Avec le développement de l'idéal individualiste, les liens communautaires se distendraient et les solidarités traditionnelles péricliteraient.

La logique assurantielleModifier

Comme le dit Jean-Jacques Rousseau : « Personne ne doit rien à quiconque prétend ne rien devoir à personne »[40]. Ainsi, rompre avec ses proches, couper les ponts, s'émanciper des autres, c'est prendre le risque suivant : le jour où vous vous retrouverez en difficulté, où vous serez dans le besoin et qu'il vous faudra du soutien, personne ne sera là pour vous aider.

Selon Marcel Gauchet, l'individualisme n'aurait donc pu se développer qu'à l'aide d'institutions chargées de soutenir l'individu face aux aléas de la vie : chômage, retraite, maladie, catastrophes naturelles ou accidents domestiques, etc. : « Que signifierait l’individualisme contemporain sans la sécurité sociale ? »[41].

CritiquesModifier

Valéry Giscard d'Estaing affirme : « L'individualisme est un comportement exclusivement négatif, inspiré par la médiocrité et le ressentiment: il ne consiste pas à chercher l'élévation, l'épanouissement, mais à empêcher les autres de s'élever, à étouffer l'épanouissement des autres qui sont ressentis jalousement, comme une concurrence. Une société saine combat nécessairement l'individualisme. Elle cherche l'excellence, et ceci est incompatible avec l'individualisme »[42].

Le pape François déclare dans l'encyclique Laudato si' que « quand nous sommes capables de dépasser l’individualisme, un autre style de vie peut réellement se développer et un changement important devient possible dans la société »[43]. Il constate par ailleurs que l'éducation environnementale tend aujourd'hui à inclure la critique des « mythes » de la modernité, parmi lesquels il cite l'individualisme[44].

Selon le sociologue franco-allemand Alfred Elie Matthieu Schmitt, dans son livre Les dangers de l'individualisme dans notre société profondément fracturée[45], "l'individualisme appelle à la déviance, la déviance à la délinquance, la délinquance à la révolution". Il critique le renfermement des individus, notamment dans leurs pratiques d'informations de plus en plus "individuelles" et "renfermées", qui pousserait à termes la société à une révolution politique, car les pratiques de personnalisation de l'information poussent à une polarisation politique. 

L'individualisme dans la littératureModifier

Notes et référencesModifier

  1. Alain Laurent, Histoire de l'individualisme, Que sais-je ?, p. 24
  2. S. Hoibian, « Les Français en quête de lien social. Baromètre de la cohésion sociale 2013 », Credoc no 262, étude réalisée à la demande de la Direction Générale de la Cohésion Sociale Mission Analyse stratégique, synthèse et prospective, juin 2013, 105 pp. cité dans « AllWeWish, Innover l'individualisme »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?)
  3. Le nouveau Petit Robert, éditions 2009, Paris cité dans AllWeWish, innover l'individualisme.
  4. Voir l'ouvrage L'Unique et sa propriété de Max Stirner.
  5. notamment dans De la démocratie en Amérique
  6. C.B. Macpherson, La Théorie politique de l'individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Gallimard, 1971
  7. Isabelle Astier et Annette Disselkamp, « Pauvreté et propriété privée dans l'encyclique rerum novarum », Cahiers d'économie Politique / Papers in Political Economy, 2010/2 no 59, p. 205-224
  8. Friedrich Hayek, Vrai et faux individualisme
  9. (en) Egoist anarchists : benjamin tucker, max stirner, bob black, jun tsuji, emile armand, sakae, University-Press Org, , 34 p. (ISBN 978-1-230-52209-8 et 1-230-52209-3, OCLC 923780990)
  10. Novatore, Renzo, 1890-1922., The collected writings of Renzo Novatore, Ardent Press, (OCLC 909918360)
  11. « Anar de droite ? – "Ni Dieu, ni Maître, ni nageur, ni Marx… L'empire du Bien triomphe, il devient urgent de le saboter" », sur anardedroite.wordpress.com
  12. « Aristocratie vs oligarchie: différence entre l'aristocratie et l'oligarchie 2020 », sur Es different
  13. (en) David Levy, « Socrates vs. Callicles: examination & ridicule in Plato’s Gorgias », Plato Journal, vol. 13,‎ , p. 27–36 (ISSN 2183-4105 et 2079-7567, DOI 10.14195/2183-4105_13_2, lire en ligne)
  14. « Nietzsche : Mon idée de la liberté », sur gaucheliberale.org
  15. « Hyper-Spinoza - Chapitre 08 - L’aristocratie », sur hyperspinoza.caute.lautre.net
  16. Brigitte Krulic, « Nietzsche et la critique de la modernité démocratique », Archives de philosophie,‎ (lire en ligne)
  17. A. Laurent, « Histoire de l’Individualisme », Que sais-je ?, Presses universitaires de France, 1993, p. 6-7
  18. « Définition : Organicisme », sur toupie.org
  19. Émmanuel Fureix et François Jarrige, La Modernité désenchantée. Relire l'histoire du XIXe siècle français. La Découverte, Paris, 2015, p.196
  20. Émile DURKHEIM, De la division du travail social, Paris, PUF, 1960 [1893], p.146.
  21. Norbert ELIAS, La Société des individus, Paris, Pocket, 1991, p.65
  22. Michel FOUCAULT, Surveiller et Punir, Paris, Gallimard, 1975, 328 p. (ISBN 2-07-072968-0)
  23. Jan GOLDSTEIN, Consoler et classifier. L'essor de la psychiatrie française, Paris, Fayard, 2003
  24. Ilsen ABOUT et Vincent DENIS, Histoire de l'identification des personnes, Paris, La Découverte, 2010
  25. Richard SENNET, Les Tyrannies de l'intimité, Paris, Le Seuil, 1979 [1974].
  26. Robert CASTEL et Claudine HAROCHE, Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi. Entretiens sur la construction de l'individu moderne, Paris, Fayard, 2001.
  27. Alain CORBIN, « Le secret de l'individu », in Philippe ARIÈS et Georges DUBY (dir.), Histoire de la vie privée, tome 4, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Le Seuil, 1987, p. 419-501.
  28. Philippe LEJEUNE, Le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Le Seuil, 1993
  29. Michelle PERROT, Histoire de chambres, Paris, Le Seuil, 2014
  30. John E. JACKSON, Juan RIGOLI et Daniel SANGSUE (dir.), Être et se connaître au XIXe siècle, Genève, Métropolis, 2006.
  31. Georges VIGARELLO, Le Sentiment de soi. Histoire de la perception du corps, Paris, Le Seuil, 2014
  32. voir le compte-rendu : Bru Virgil, Stoffel Jean-François. Vigarello (Georges). Le sentiment de soi. Histoire de la perception du corps (XVIe-XXe siècle), (L’Univers historique) 2014. In: Revue belge de philologie et d'histoire, tome 93, fasc. 3-4, 2015. Histoire médiévale moderne et contemporaine - Middeleeuwse moderne en hedendaagse geschiedenis. pp. 925-927. en ligne
  33. Raymond Boudon, À propos du relativisme des valeurs: Retour sur quelques intuitions majeures de Tocqueville, Durkheim et Weber
  34. Louis Dumont, Homo Hierarchicus, Paris Gallimard, 1979, et Essais sur l'individualisme, Paris Seuil, 1991.
  35. Jacques Guigou, La cité des ego. L'impliqué 1987. Rééd. L'Harmattan 2008. (ISBN 978-2-296-06767-7)
  36. a et b (en) Sjoerd Beugelsdijk et Chris Welzel, « Dimensions and Dynamics of National Culture: Synthesizing Hofstede With Inglehart », Journal of Cross-Cultural Psychology, vol. 49, no 10,‎ , p. 1469–1505 (ISSN 0022-0221 et 1552-5422, DOI 10.1177/0022022118798505, lire en ligne, consulté le 19 août 2020)
  37. (en) Ronald F. Inglehart, Cultural Evolution, Cambridge University Press, (ISBN 978-1-108-61388-0, 978-1-108-48931-7 et 978-1-108-46477-2, lire en ligne), p. 40
  38. (en) Michael Minkov, Pinaki Dutt, Michael Schachner et Oswaldo Morales, « A revision of Hofstede’s individualism-collectivism dimension », Cross Cultural & Strategic Management, vol. 24, no 3,‎ , p. 386–404 (ISSN 2059-5794, DOI 10.1108/ccsm-11-2016-0197, lire en ligne, consulté le 19 août 2020)
  39. Vincent Lemieux et Mathieu Ouimet, L'analyse structurale des réseaux sociaux, p. 44 2004, (ISBN 2-7637-8036-9)
  40. Discours sur l'économie politique, Jean-Jacques Rousseau 1755
  41. Marcel Gauchet, La démocratie contre elle-même, p. 114, 2002, (ISBN 2-07-076387-0)
  42. « Citation Valéry Giscard d'Estaing médiocrité : L'individualisme est un comportement exclusivement négatif,... », sur citations.ouest-france.fr (consulté le 1er avril 2020)
  43. Pape François, Laudato si', § 208, lire en ligne
  44. Pape François, Laudato si', § 210, lire en ligne
  45. Alfred Elie Matthieu Schmitt, Les dangers de l'individualisme dans notre société profondément fracturée, Honoré NoSpès (édition bavaroise), , p. Chapitre 3

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Concepts associés

ThéoriciensModifier

Théories associéesModifier

BibliographieModifier

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