Engrain

espèce de plantes
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Triticum monococcum

Triticum monococcum, l'engrain ou « petit épeautre », est une espèce de plantes monocotylédones de la famille des Poaceae (graminées), sous-famille des Pooideae, originaire du Croissant fertile. C'est, avant l’orge et l’amidonnier, la première céréale domestiquée par l'homme, vers – 8 000, au Proche-Orient[2].

C'est une céréale à grains vêtus (à balles adhérentes) une espèce différente du grand épeautre (appelé généralement « épeautre ») et de l'épeautre de Tartarie ou amidonnier. L’engrain diffère aussi d'autres espèces de triticum rustiques comme le Kamut (blé Khorasan) et le blé de Pologne.

L'engrain a une faible teneur en gluten (environ 7 %); panifiable, il fait partie des espèces végétales comportant des « protéines complètes » assurant l'apport de tous les acides aminés essentiels, à la différence des variétés modernes de blé et d'épeautre.

Du point de vue diététique, l'engrain peut donc être considéré comme plus intéressant que le blé et l'épeautre mais cette affirmation est parfois mise en doute au vu de son utilisation lucrative par l'industrie des aliments diététiques (grains anciens)[3]. L'épeautre doit être décortiqué avant consommation. Le décorticage, relativement difficile, doit être soigné pour que le grain ne perde pas ses qualités[4].

Une espèce sauvage très proche, Triticum urartu, a probablement constitué le principal parent des blés que nous connaissons aujourd'hui[5].

OrigineModifier

 
Engrain sauvage (T. monococcum subsp. boeoticum (Boiss.)), montagnes du Karaca dag, Turquie, 2006

Cette espèce est originaire d'Asie Mineure (Anatolie, Mésopotamie) où elle existe à l'état sauvage (triticum boeoticum). Elle était déjà cultivée environ 8 000 ans avant notre ère. La principale différence entre l'engrain sauvage et l'engrain domestique consiste dans le fait qu'à matûrité les grains des variétés domestiques ne se détachent pas spontanément de la plante. C'est un inconvénient du point de vue de la survie de la plante, car les grains pourissent dans leurs enveloppes, mais un avantage pour le paysan qui n'a pas alors à les ramasser à terre mais coupe les épis pour les battre[6]. Le repérage de cette mutation est l'un des premiers actes de domestication (cela est prouvé par le fait que l'espèce domestique ne peut survivre à long terme sans intervention humaine) des plantes par l'homme et a permis le démarrage de l'agriculture céréalière. Une autre modification tient dans l'augmentation de taille des grains[6]. Des profils génétiques réalisés sur des grains provenant du sud-est de laTurquie, région où de nombreux villages agricoles datant du néolithique précéramique ont été découverts, appuient l'hypothèse d'une origine dans cette région (montagnes du Karaca dağ)[7].

L'engrain était adapté à des climats plus froids que l'amidonnier et sa culture a régressé dans les zones méditerranéennes dès l'Antiquité au profit de l'amidonnier puis du blé dur[8].

Sa culture était répandue en Europe tempérée, mais elle a fortement régressé depuis le début du XXe siècle bien qu'elle suscite aujourd'hui un regain d'intérêt.

DescriptionModifier

 
Aspect général.
 
Triticum monococcum - Muséum de Toulouse

L'engrain cultivé est une plante de taille moyenne pouvant atteindre 80 à 150 cm. Les épillets contiennent généralement un seul grain d'où le nom, français d'engrain pour « un grain », et allemand d' Einkorn.

CultureModifier

C'est une céréale à faible rendement, adapté aux sols pauvres et arides. En conditions très difficiles, son rendement peut cependant être supérieur à celui d'un blé tendre[9]. Son cycle de végétation est très long (11 mois). La nécessité de le décortiquer réduit encore le rendement net puisque le taux de balle dans le grain est proche de 40 %.

Céréale très peu modifiée depuis son origine car elle est très fortement autogame et n'a pas été l'objet des grands programmes de sélection moderne, c'est désormais une culture relique.

Itinéraire culturalModifier

La culture précédant le petit épeautre de Haute-Provence ne doit pas être une céréale à paille, cependant dans d'autres régions, on le sème couramment en seconde paille, étant donné sa résistance aux maladies. On utilise généralement comme semences les épillets non décortiqués à la dose d'environ 130 à180 kg/ha[9] mises en terre à l'automne avant les autres céréales. Les semences peuvent être éventuellement ébarbées pour éviter le bourrage du semoir et traitées (cuivre) contre la carie. L'engrain talle beaucoup (environ 10 talles)[9].

En agriculture biologique, les agriculteurs, paysans-boulangers et meuniers préfèrent utiliser des variétés-populations anciennes d'obtention antérieure à la seconde guerre mondiale qui n'ont pas été sélectionnées pour la ténacité de leur gluten[10]. Ces semences sont souvent multipliées par les agriculteurs eux-mêmes (semences paysannes)[10].

 
Différence entre épillets bruts, à gauche, et grain décortiqué, à droite
 
Planche Engrain double de Vilmorin, 1909.

Étant résistant aux maladies et ravageurs, l'engrain ne nécessite pas de traitements et il n'est généralement pas fertilisé. Il est également relativement tolérant aux adventices bien qu'il soit lent à s'installer. Le désherbage reste cependant un point délicat en agriculture biologique, on utilise les techniques suivantes : faux semis avant semis, étrillages en début de végétation, binages si le semis a été réalisé en lignes espacées de 25 cm, fauchage des adventices au tallage (technique convenant bien à l'engrain)[9].

Rendement et conservationModifier

Les rendements oscillent entre 10 et 30 quintaux/ha en épillets bruts. Le stockage en épillets ne nécessite pas de ventilation et est facile; le produit est peu dense et nécessite un volume important. Le rendement net après décorticage (45 % de perte) est d'environ 10 quintaux[9],[11]. Après décorticage le grain devient plus fragile et est de préférence conservé en chambre froide.

Renouveau de la cultureModifier

La culture de l'engrain connait un renouveau aujourd'hui en Wallonie, dans l'Aveyron, dans l'Aube,en Haute Provence où elle a été redécouverte par les consommateurs dans les années 1990, et où elle est souvent cultivée en agriculture biologique. Elle y côtoie les champs de lavande avec laquelle elle est en rotation comme avec diverses légumineuses (pois chiches, lentilles).

En Provence, son développement apporte une diversification aux exploitations lavandicoles mises en difficulté par le dépérissement (Lavande#Ennemis). La culture biologique de l'engrain suscite un intérêt croissant dans le sud de la France, en particulier dans les régions Provence-Alpes-Côte d'Azur[10] et Occitanie[9].

Petit Épeautre de Haute-ProvenceModifier

En Haute-Provence, la culture du petit épeautre a été relancée dans les années 1990 par un groupe de producteurs qui ont créé en 1997 le Syndicat du Petit Épeautre de Haute-Provence, pour faire face aux pratiques déloyales de certains distributeurs d’épeautres qui, soit font passer le grand épeautre pour du petit épeautre, soit importent de provenances diverses des petits épeautres qui n'ont pas la même qualité.

Cette démarche s'est traduite par la mise en place d'une IGP « Petit Épeautre de Haute Provence » qui définit une zone géographique de 235 communes sur les départements de la Drôme, des Alpes-de-Haute-Provence, des Hautes-Alpes et du Vaucluse à plus de 400 mètres d'altitude et édicte des règles garantes de la plus haute qualité, notamment une rotation des cultures autorisant l'implantation du petit épeautre une fois au maximum tous les trois ans.

Liste des sous-espècesModifier

Selon Kew Garden World Checklist (7 avril 2018)[12] :

  • Triticum monococcum subsp. aegilopoides (Link) Thell., Naturwiss. Wochenschr., n.f. (1918)
  • Triticum monococcum subsp. monococcum

UtilisationModifier

 
Petit épeautre des Alpes provençales.

Alimentation humaineModifier

Le grain de petit épeautre est tendre. Il se cuisine comme du riz et accompagne avantageusement salades, légumes, ou viandes. Il se distingue par une teneur en gluten de 7 %, inférieure à celle du froment et une teneur totale en protéines d'environ 13 %[13], voisine de celle du froment (11 à 15 %)[14] ; il est déconseillé en cas de maladie cœliaque et de sensibilité au gluten, car s'il semble qu'il puisse être mieux toléré[15], la gliadine qu'il contient reste toxique pour les personnes atteintes de maladie cœliaque[16].

La farine de petit épeautre entre dans la composition de pains, gâteaux ou pâtes. Étant difficilement panifiable du fait de sa teneur réduite en gluten, la pâte à pain de petit épeautre doit être beaucoup moins travaillée qu'une pâte à pain à base de blé tendre car le réseau de gluten que l'on crée au moment du pétrissage est très fragile.

En Allemagne et en Suisse, on s'en sert pour fabriquer un type de bière, l’Emmerbier, dont la recette s'apparente à celles des anciens Égyptiens ou Mésopotamiens.

Alimentation animaleModifier

Étant donné sa forte valorisation en alimentation humaine, l'engrain ne sert généralement pas à nourrir les animaux bien que ce soit techniquement possible. S'il est destiné à des ruminants, le décorticage n'est pas nécessaire.

L'engrain est encore cultivé en Espagne pour l'alimentation du bétail (fourrage).

BallesModifier

Les balles sont récupérées lors du décorticage.

Notes et référencesModifier

  1. The Plant List, consulté le 7 avril 2018
  2. Laurent Bouby, « Diffusion des plantes cultivées », Dossiers d'archéologie,‎ , p. 56-61
  3. (en) Vauhini Vara, « Why We’re Willing to Pay More for Cereals with Ancient Grains », The New-Yorker,‎ (lire en ligne)
  4. « Le moulin du Don », sur Moulin du Don (consulté le 16 janvier 2020)
  5. (en) Victor Chapman, T. E. Miller et Ralph Riley, « Equivalence of the A genome of bread wheat and that of Triticum urartu », Genetical Research, vol. 27, no 1,‎ , p. 69–76 (ISSN 0016-6723 et 1469-5073, DOI 10.1017/S0016672300016244, lire en ligne, consulté le 5 décembre 2019)
  6. a et b (en) Weiss, The Neolithic Southwest Asian Founder Crops, Current Anthropology, , p. Vol 52, No. S4, pp. S239-S240
  7. (en) Manfred Heun, « Site of Einkorn Wheat Domestication Identified by DNA Fingerprinting », sur Science, (consulté le 15 janvier 2020)
  8. Zohary, Daniel., Domestication of plants in the old world : the origin and spread of cultivated plants in West Asia, Europe, and the Nile Valley, Oxford University Press, (ISBN 0-19-850357-1, 978-0-19-850357-6 et 0-19-850356-3, OCLC 45166692, lire en ligne)
  9. a b c d e et f « Petit épeautre », sur Frab Midi-Pyrénées, (consulté le 29 mai 2019)
  10. a b et c Amir Magali, « Les pratiques de relance des variétés paysannes de céréales dans le Luberon », sur Culture.gouv, (consulté le 14 janvier 2020)
  11. Mathieu Marguerie, « Culture du petit épeautre en bio », sur AgriBio 04 (consulté le 14 janvier 2020)
  12. Kew Garden « World Checklist », consulté le 7 avril 2018
  13. « Le petit épeautre », sur Petit épeautre de Provence (consulté le 14 janvier 2020)
  14. « Protéines : tenir compte de l'effet variété », sur Arvalis.info, (consulté le 15 avril 2020)
  15. (en) D. Pizzuti, A. Buda, A. d'Odorico, R. d'Incà, S. Chiarelli, A. Curioni et D. Martines, « Lack of intestinal mucosal toxicity of Triticum monococcum in celiac disease patients », Scandinavian Journal of Gastroenterology, vol. 41, no 11,‎ , p. 1305–1311 (PMID 17060124, DOI 10.1080/00365520600699983)
  16. (en) C. Gianfrani, M. Maglio, V. Rotondi Aufiero, A. Camarca, I. Vocca, G. Iaquinto, N. Giardullo, N. Pogna, R. Troncone, S. Auricchio et G. Mazzarella, « Immunogenicity of monococcum wheat in celiac patients », The American journal of clinical nutrition, vol. 96, no 6,‎ , p. 1339-1345 (PMID 23134879, DOI 10.3945/ajcn.112.040485)

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Marcel Mazoyer et Laurence Roudart, Histoire des agricultures du monde, Éditions du Seuil, coll. « Points Histoire », 2002. Première édition en 1997.
  • Bernard Duplessy, Alain Gabert et Jean-Pierre Valabrègue, Le Livre de l'épeautre, Édisud. Première édition en 1996.
  • Estérelle Payany, Petit épeautre, éditions La Plage. Première édition en 2011.

Liens externesModifier

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