Théorie critique

théorie de l'École de Francfort

La théorie critique est le nom d'une démarche qui vise à critiquer la société et la culture en mobilisant les sciences sociales et les humanités afin de révéler et mettre en question les structures de pouvoir. Elle considère que les problèmes sociaux sont créés et influencés par des structures sociales et culturelles plus que par des facteurs individuels ou psychologiques. Elle s'inscrit à l'origine dans une approche hétérodoxe du marxisme pour s'en éloigner progressivement[1].

ConceptModifier

Un concept dual et polysémiqueModifier

La théorie critique est un concept dual en ce que deux branches peuvent être distinguées à son propos. La première est celle qui se rapporte à un corpus théorique issu des sciences sociales, porté par Théodore Adorno et Max Horkheimer principalement. La géographie, l'économie, la science politique, y sont mobilisées. La seconde puise sa source dans la critique littéraire, en particulier celle du roman par Georg Lukács, inspirée par le "marxisme esthétique"[1].

Il faut remarquer que le terme de "théorie critique" est souvent utilisée, en anglais américain, pour regrouper à la fois la théorie critique, mais aussi des champs d'études plus ou moins éloignés, tels que la déconstruction de Jacques Derrida ou les études gaies et lesbiennes. Ce n'est pas le cas en français[2].

Principales remarquesModifier

Suivant Karl Marx, la théorie critique considère l'idéologie comme la principale cause de servitude en ce qu'elle enferme les esprits dans un mode de pensée et fait croire aux dominés que leurs intérêts s'alignent avec ceux des dominants. L'étude de l'infrastructure et de la superstructure, aussi héritée de Marx, reste l'un des sujets les plus importants pour les penseurs de la théorie critique.

L'utilisation de la transdisciplinarité chez les penseurs de la théorie critique varie. Pour Horkheihmer, il s'agit d'une obligation méthodologique ; la branche littéraire de la théorie critique, représentée notamment par les "marxistes esthétiques" tels que Walter Benjamin et Adorno, considère la transdisciplinarité comme un "affect" de la pensée, et se montre moins soucieuse de confronter les conclusions des différentes approches. Elle préfère laisser la pensée fonctionner librement et puiser dans les divers régimes (philosophiques, politologiques, esthétiques, poétiques...) qui lui sont offerts par la transdisciplinarité[1].

Les recherches des intellectuels de la théorie critique glisse progressivement de sujets marxistes vers la démocratie, notamment à partir d'Habermas.

HistoireModifier

Les origines à l’École de FrancfortModifier

La théorie critique est à l'origine rattachée à l'École de Francfort, issue de la première génération de l'Institut für Sozialforschung (Institut de recherche sociale). Elle est l'examen et la critique de la société capitaliste, ainsi que de la littérature et plus largement de la culture, à partir des connaissances développées par les sciences humaines et sociales. Elle était à l'origine basée sur les écrits de Karl Marx[2].

Le terme est défini pour la première fois par Horkheimer en 1937, dans son essain intitulé Théorie critique et traditionnelle. Il y écrit que la théorie critique (en allemand, Kritische Theorie) est une théorie sociale dont l'objectif est non-seulement la critique, mais aussi la modification de la société tout entière, contrairement à la théorie traditionnelle qui cherche à comprendre ou expliquer. Les membres de ce courant cherchent ainsi à réaliser la onzième thèse sur Feuerbach, selon laquelle "Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières, [mais] ce qui importe c'est de le transformer".

La théorie critique se pense comme une forme émancipatrice du marxisme, critiquant à la fois le modèle scientifique induit par le positivisme logique ainsi qu'autoritarisme du marxisme orthodoxe et du communisme. Horkheimer dit qu'une théorie est critique dans la mesure où elle cherche à "libérer les êtres humains des circonstances qui les asservit". Par la volonté de changer la société, la théorie critique assume une dimension normative ; elle se donne donc pour rôle d'établir une critique générale des valeurs et des normes[2].

Cette théorie émerge dans un contexte particulier. L'explosion de la modernité industrielle et le pessimisme romantique des années 1880, illustré par la "cage d'acier" de Max Weber ; la guerre et le pessimisme de l'entre deux guerres ainsi que la faible légitimité démocratique de la république de Weimar.

La première génération fonde l'école dans un cadre académique sans expérience politique, mais croit en l'émancipation par la raison. Ses recherches portent notamment sur les raisons qui poussent la société, alors en pleine crise économique, vers une fascisation et non pas à la révolution. Pour Horkheimer, Marx s'est trompé sur le fait que l'appauvrissement des travailleurs conduirait à la solidarité et donc à la révolution. C'est en cela que la Théorie critique pratique le pessimisme méthodologique, pour ne pas perdre le point de vue à partir duquel les choses doivent être critiquées radicalement. C'est en cela que la Théorie critique pratique le pessimisme méthodologique, pour ne pas perdre le point de vue à partir duquel les choses doivent être critiquées radicalement.[réf. souhaitée]

Adorno et Horkheimer partagent l'idée que la raison peut se limiter à une seule de ses dimensions, la rationalité instrumentale et que les idéaux de la raison peuvent être retournés en leur contraire[3].

Générations successives et post-modernismeModifier

La théorie critique moderne est également influencée par des auteurs d'une seconde vague, à savoir Lukacs et Antonio Gramsci, ainsi que par la deuxième génération d'intellectuels de Francfort, dont notamment Jürgen Habermas. Les écrits d'Habermas soutiennent que la théorie critique transcende ses racines théoriques basées sur l'Idéalisme allemand, pour se rapprocher du pragmatisme américain[4].

Habermas critique le pessimisme de la génération précédente, qui, selon lui, se drapait dans un pathos stérile de la catastrophe. Avec Habermas et sa génération, le contenu des écrits de la théorie critique glisse progressivement pour se centrer sur les conditions d'existence des démocraties et notamment des démocraties communicationnelles[1].

La théorie critique est ensuite influencée par la postmodernité et commence à analyser la fragmentation des identités culturelles afin de remettre en question les constructions modernes telles que les metanarrations, la rationalité, les vérités universelles, etc. Elle cherche à politiser des problèmes sociaux en "les situant dans leur contexte historique et culturel"[5].

Principaux travauxModifier

Un refus de la réificationModifier

Influencé par la pensée de Georg Lukács exprimée dans Histoire et conscience de classe (1923), Horkheimer conçoit la théorie critique comme un mouvement de pensée devant lutter contre la réification. Pour lui, le processus de réification observé dans la sphère de production par Marx, qui aboutit au fétichisme de la marchandise, s'est étendu à tous les secteurs de l'activité sociale.

Le domaine du savoir est particulièrement touché. Le positivisme, qui fige les phénomènes sociaux, les conçoit de manière isolés, est un cul-de-sac épistémologique car il empêche de saisir les savoirs, les faits et les phénomènes dans une totalité sociale, dans un processus historique. Cette réification conduit à découper le monde social en des segments isolés et désarticulés ce qui, selon lui, fait oublier la nature sociale de toute chose. La théorie critique doit donc réarticuler les phénomènes dans le contexte dans lequel ils émergent. La nécessité d'utiliser l'ensemble des sciences humaines et sociales lui apparaît ainsi[2].

RéceptionModifier

Révisionnisme marxisteModifier

Les penseurs classiques de la théorie critique ont souvent été définis comme des marxistes, malgré leur tendance à critiquer des concepts marxistes et l'autoritarisme auxquels ils avaient débouchés. Les intellectuels classiques de la théorie critique ayant souvent combiné des concepts marxistes avec d'autres venants d'autres écoles pensée de sociologie et de la philosophie, il est arrivé qu'ils soient critiqués de révisionnisme par les marxistes orthodoxes ou classiques[6].

Pour le théoricien critique Martin Jay, la première génération de penseurs de la théorie critique doivent être compris non pas comme promouvant un projet philosophique ou une idéologie, mais comme des "taons piquant les autres systèmes de pensée". Ainsi, se confinant à la critique, les penseurs classiques n'auraient pas développé une doctrine homogène claire[7].

Absence de préconisationsModifier

La théorie critique a enfin souvent été critiquée en tant qu'elle n'a que rarement préconisé un mode d'action politique (une praxis) qui permette d'appliquer leur pensée. Cela est en contradiction avec la volonté établie dès les origines de la théorie critique comme une pensée qui cherche à changer la société. Les penseurs de la théorie critique ont souvent répudié à donner des solutions aux problèmes qu'ils soulèvent (tels que le concept du "Grand refus" d'Herbert Marcuse, qui se positionne en faveur d'une abstention à la réforme politique)[8].

Notes et référencesModifier

  1. a b c et d Agnès Gayraud, « Naissance de la théorie critique », La Vie des idées,‎ (lire en ligne, consulté le 9 mai 2020)
  2. a b c et d Olivier Voirol, « Quel est l’avenir de la théorie critique ? », Questions de communication, no 21,‎ , p. 107–122 (ISSN 1633-5961, DOI 10.4000/questionsdecommunication.6601, lire en ligne, consulté le 9 mai 2020)
  3. (de) Théodore W. Adorno et Max Horkheimer, La dialectique de la raison, Amsterdam, , 304 p.
  4. William Outhwaite, « Jürgen Habermas », dans Key Sociological Thinkers, Macmillan Education UK, (ISBN 978-0-333-68767-3, lire en ligne), p. 205–214
  5. Lindlof, Thomas R., Qualitative communication research methods., Sage Publications, (ISBN 0-7619-2493-0, 978-0-7619-2493-7 et 0-7619-2494-9, OCLC 49531239, lire en ligne)
  6. Franklin Hugh Adler et Leszek Kolakowski, « Main Currents of Marxism », The Antioch Review, vol. 64, no 4,‎ , p. 824 (ISSN 0003-5769, DOI 10.2307/4615085, lire en ligne, consulté le 9 mai 2020)
  7. Jay, Martin, 1944-, The dialectical imagination : a history of the Frankfurt School and the Institute of Social Research, 1923-1950, ACLS History E-Book Project, (OCLC 278040286, lire en ligne)
  8. James Swindal, « Frankfurt School and Critical Social Theory », dans Encyclopedia of Philosophy and the Social Sciences, SAGE Publications, Inc. (ISBN 978-1-4129-8689-2, lire en ligne)


BibliographieModifier

  • Max Horkheimer, Théorie traditionnelle et théorie critique, trad. Claude Maillard et Sybille Muller, Gallimard, 1974.
  • Théodore W. Adorno et Max Horkheimer, La dialectique de la raison, Amsterdam, Querido, 1947.
  • Marie-Christine Granjon, Penser avec Michel Foucault : théorie critique et pratiques politiques, Karthala, 2005.
  • Jan Spurk, Critique de la raison sociale : l'École de Francfort et sa théorie de la société, Presses Université Laval, 2001.
  • Jean Marie Vincent, La théorie critique de l'école de Francfort, Éditions Galilée, 1976.
  • Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, La Découverte, 2006 (ISBN 978-2707147721)
  • Fred Poché, Le Temps des oubliés, Lyon, Chronique Sociale, 2014.
  • Cornel West, Tragicomique Amérique, traduit de l'anglais (États-Unis) par Françoise Bouillot, préface de Marc Abèlès, Paris, Payot, 2005.

Voir aussiModifier

Liens externesModifier