Fétichisme de la marchandise

Le fétichisme de la marchandise est la théorie développée par Karl Marx dans le chapitre premier de son ouvrage Le Capital, selon laquelle la marchandise aurait la faculté de posséder une valeur par elle-même, du fait qu'une majorité d'individus rechercheraient le bonheur (bien-être, confort, sécurité...) dans les biens matériels. Le concept de "fétichisme" est similaire à celui d'aliénation dans la pensée de Marx.

Un étalage de marché, couvert de fruits et légumes.
Fétichisme de la marchandise : sur le marché l'échange social des différents travaux est masqué par l'achat des différentes marchandises au moyen de l'argent .

Cette théorie repose sur son analyse de la notion économique de la valeur ; elle fait comprendre la place qu'occupe la marchandise dans la vie quotidienne et comment par son fonctionnement, le système capitaliste dérobe son fondement à notre compréhension.

Marx via son concept de fétichisme de la marchandise, fait également un parallèle avec les fétichismes religieux antérieurs au capitalisme : "dans le monde religieux, l'homme est dominé par l’œuvre de son cerveau, il l'est, dans le monde capitaliste, par l’œuvre de sa main"[1].

Le "Fétichisme", un concept précoce dans la pensée de MarxModifier

La réflexion philosophique de Karl Marx sur le concept de "fétichisme" émerge dès ses premiers écrits. Un article de 1842 intitulé Débats sur la loi relative au vol de bois (critiquant une proposition de loi souhaitant interdire aux pauvres de récolter du bois dans les forêts et d'y chasser des lièvres) conclut sur ceci :

Les sauvages de Cuba tenaient l'or pour le fétiche des Espagnols. Ils lui offrirent une fête, chantèrent autour de lui, à la suite de quoi ils le jetèrent dans la mer. Les sauvages de Cuba, s'ils avaient assisté à la séance des Etats provinciaux de Rhénanie, n'auraient-ils pas tenu le bois pour le fétiche des Rhénans ? Mais une prochaine séance les aurait instruits de ce que le fétichisme est lié à la zoolâtrie et les sauvages de Cuba auraient jeté à la mer les lièvres pour sauver les hommes ?[2]

Une illusion économiqueModifier

Le livre I du Capital comporte huit sections qui examinent les divers aspects de la production dans la société capitaliste (monnaie, salaire, plus-value, etc.). Le chapitre I de la première section intitulée "La marchandise et la monnaie", commence par une analyse de la marchandise qui montre qu'elle n'est pas un objet simple : c'est un produit complexe qui possède à la fois une utilité ("valeur d'usage") et une valeur ("valeur d'échange"). C'est la théorie de la valeur de Marx qui établit que la valeur d'échange (qui se manifeste à nous sous la forme du prix de la marchandise) est créée et déterminée par le travail humain et mesurée par la durée du travail humain ("travail général moyen" ou "travail abstrait") qui a été nécessaire à sa production[3]. C'est à la fin de ce chapitre que Marx étudie "Le caractère fétiche de la marchandise et son secret". Dans cette dernière partie, il montre que la valeur d'échange n'apparaît pas pour ce qu'elle est, à savoir le résultat du travail social, mais qu'elle semble être une qualité propre à la chose elle-même. Cette réification qui masque la réalité du travail social est le résultat de l'échange économique[4].

La faculté du travail humain de créer de la valeur (et pas seulement de l'utilité) est un caractère social, puisqu'il est lié au mode de production marchand (mode de production qui n'a pas toujours existé comme le montre cette dernière partie du ch.I) ; mais le fait d'en prendre conscience " ne dissipe point la fantasmagorie qui fait apparaître le caractère social du travail comme un caractère des choses, des produits eux-mêmes"[5]. Comme le dit Ali Bayar: "Les rapports de production entre les hommes prennent la forme de rapports entre les marchandises"[6].

Cette occultation de la réalité (ce n'est pas le travail qui donne de la valeur aux choses mais ce sont les choses qui auraient une valeur en elles-mêmes) ressemble à ce qui se passe dans la religion "où les produits du cerveau humain ont l'aspect d'êtres indépendants doués de corps particuliers en communication avec les hommes et entre eux". Ce sont les hommes qui créent les dieux mais ils ne s'en rendent pas compte. C'est pourquoi Marx parle de fétichisme, forme de religion animiste dans laquelle on attribue un caractère sacré à certains objets. Cette notion de fétichisme permet de comprendre selon Antoine Artous que "les rapports sociaux capitalistes ne se donnent pas pour ce qu'ils sont - à savoir des rapports d'exploitation"; il y a là une "opacité spécifique" qui consiste "à chosifier un rapport social"[7].

Le fétichisme de la marchandise est révélateur d'un phénomène social plus profond par lequel, dans la production capitaliste, la production économique échappe au contrôle des producteurs : elle suit ses propres lois qu'on appelle les lois du marché. Ces lois imposent leurs conséquences indépendamment de notre volonté : recherche permanente d'une rentabilité accrue du capital ; inégalité de répartition des richesses et crises économiques périodiques : "Les humains regardent les marchandises qu'ils ont créées et leurs interactions (les prix, le marché, les crises, etc.) comme des divinités qui les gouvernent"[8].

Le mécanisme de l'illusionModifier

Dans la société capitaliste, la production se fait en vue de l'échange, mais dans des unités de production séparées et en concurrence les unes contre les autres. La production est dirigée directement par les producteurs marchands isolés, et non par la société. La société ne règle pas directement l’activité de travail de ses membres, elle ne prescrit pas ce qui doit être produit et en quelle quantité. Les liens sociaux entre les unités de production se font uniquement par l'intermédiaire de la marchandise, lorsque celle-ci est mise sur le marché. Ce n'est qu'une fois qu'ils ont mis leurs marchandises sur le marché que les producteurs privés peuvent savoir si leur produit correspond aux exigences sociales, et si leur mode de production particulier correspond au mode de production social. Le marché opère donc une régulation de la production sociale, mais exclusivement par l'échange des marchandises[9].

Les rapports de production sont fondamentalement sociaux, mais cet aspect social paraît n'être qu'une relation entre des objets, entre des marchandises. Il en résulte que la marchandise devient le support de ce rapport de production déterminé, la production marchande. La marchandise est l'objet fétiche ayant pour fonction d'assurer la coordination de la production de toute la société, et elle le fait en voilant le caractère social de la production. Les relations sociales sont remplacées par le marché d'échange des marchandises, qui semble décider de lui-même qui fait quoi, et pour qui. Les relations sociales deviennent ainsi confondues avec la marchandise, qui semble alors empreinte des pouvoirs humains, et qui devient le fétiche de ces pouvoirs. Les hommes, privés de la conscience sociale, deviennent aliénés par leur propre travail. Une conséquence directe est que le fétichisme de la marchandise jette un voile sur les questions politiques mises en jeu dans les relations sociales. Ni l'exploiteur, ni l'exploité (termes qu'emploie Marx) ne sont pleinement conscients de la position politique qu'ils occupent dans la société.

Le fétichisme de la marchandise se traduit par un double mouvement : réification des rapports sociaux et personnification des choses (notamment le capital).

Après MarxModifier

Dans son ouvrage majeur intitulé Essais sur la théorie de la valeur de Marx (1928), Isaak Roubine replace la théorie du fétichisme de la marchandise au cœur de la théorie marxiste de la valeur. L'appellation et le concept de fétichisme de la marchandise fut repris par de nombreux auteurs, qui en changèrent la signification. Par ailleurs, la théorie du fétichisme sexuel de Sigmund Freud conduisit à de nouvelles interprétations du fétichisme de la marchandise. Georg Lukács a développé son propre concept, voyant dans la réification (concept approchant le fétichisme de la marchandise) l'obstacle clé au développement de la conscience de classe. Son travail eut une certaine influence sur les philosophes Guy Debord et Jean Baudrillard.

Le concept de société du spectacle développé par Guy Debord est parallèle avec le concept de Marx. Jean Baudrillard a développé le concept pour expliquer les sentiments subjectifs qu'éprouve le consommateur envers les biens de consommation. Il s'est intéressé à la mystique culturelle qu'ajoute la publicité sur les produits qu'elle vante, et qui encourage le consommateur à les acheter dans l'illusion de s'approprier ses vertus. La notion du signe chez Baudrillard est également construite sur le modèle de Marx. D'autres comme Thorstein Veblen ont développé des théories sur les signes de puissance que peut envoyer une marchandise particulière. Voir aussi: Consommation ostentatoire.

L'école marxienne de la Critique de la valeur (Wertkritik) met beaucoup l'accent sur le fétichisme de la marchandise. Ils étendent cette critique du fétichisme et mettent en avant, via la première section du Capital de Marx, d'autres fétiches et catégories de bases de la "civilisation" capitaliste : le travail (abstrait), l'argent et la (sur)valeur.[10] Les principaux penseurs de cette école marxienne hétérodoxe de la Critique de la valeur sont Robert Kurz et Moishe Postone, tandis que la diffusion de cette pensée en France doit beaucoup à Anselm Jappe. Ce dernier, dans un article apparu dans la revue Jaggernaut en 2019 intitulé Un concept difficile - Le fétichisme chez Marx, résume la pensée de la Critique de la valeur vis-à-vis du fétichisme :

Le fétichisme signifie que les choses gouvernent la société à la place des êtres humains, parce que ces choses contiennent les relations sociales des hommes. Il s'agit d'une inversion réelle, une inversion entre l'abstrait et le concret, où, d'une manière socialement inconsciente, le travail concret et la valeur d'usage ne servent que comme "porteurs" ou "supports" de cette substance sous-jacente et invisible qu'est la valeur produite par le coté abstrait du travail. Dans une société fétichiste, les sujets véritables ne sont pas les humains, mais la valeur et son accumulation tautologique. Le fétichisme n'est donc pas un épiphénomène, mais constitue le cœur même de la conception marxienne du capitalisme comme société qui n'est pas seulement injuste, mais aussi, dans ses catégories fondamentales, destructives et autodestructive. Il n'est pas possible de sortir du fétichisme sans abolir le travail abstrait et la valeur.

CitationsModifier

Etant donné que, par l'échange entre le capital et le travailleur, le travail vivant est incorporé au capital et apparaît comme une activité qui lui appartient, dès que le procès de travail commence, toutes les forces productives du travail social se présentent comme forces productives du capital, tout comme la forme sociale générale du travail apparaît dans l'argent comme propriété d'une chose. Ainsi la force productive du travail et ses formes particulières se présentent maintenant comme forces productives et formes du capital, du travail matérialisé, des conditions de travail (objectives) matérielles qui, comme figure ainsi autonomisée, sont personnifiées, face au travail vivant, dans le capitaliste. Nous retrouvons là l'inversion du rapport que nous avons déjà rencontrée en étudiant l'argent et désignée par le terme de fétichisme. [...] Ce rapport est déjà, dans sa simplicité, une inversion : personnification de la chose et chosification de la personne ; ce qui distingue, en effet, cette forme de toutes les précédentes, c'est que le capitaliste ne domine pas le travailleur en vertu d'une quelconque qualité de sa personne, mais uniquement dans la mesure où il est du " capital " ; sa domination n'est que celle du travail matérialisé sur le travail vivant, du produit du travailleur sur le travailleur lui-même.

-Karl Marx, Théories sur la plus-value (également nommé Livre 4 du Capital)[11]

Nous avons vu comment déjà dans l'expression de valeur la plus simple : x marchandise A = Y marchandise B, la chose dans laquelle est représentée la grandeur de valeur d'une autre chose semble posséder sa forme d'équivalent indépendamment de cette relation, comme une propriété sociale naturelle. Nous avons suivi le processus par lequel cette fausse apparence s'installe et se conforte. Il est achevé dès que la forme-équivalent universelle s'est fondue dans la forme naturelle d'une espèce particulière de marchandise, ou encore s'est cristallisée en forme-monnaie. Une marchandise ne semble pas d'abord devenir monnaie parce que de tous côtés les autres marchandises exposent en elle leurs valeurs, mais ce sont elles inversement qui semblent universellement exposer leurs valeurs en elle parce qu'elle est monnaie. Le mouvement qui opère la médiation disparaît dans son propre résultat et ne laisse aucune trace. Sans qu'elles y soient pour rien, les marchandises trouvent leur propre figure de valeur déjà prête, comme une denrée matérielle, existant en dehors et à côté d'elles. Dans leur simple appareil de choses sortant des entrailles de la terre, l'or et l'argent sont en même temps l'incarnation immédiate de tout travail humain. D'où la magie de l'argent. Le comportement purement atomistique des hommes dans leur procès de production social et, par suite, la figure de chose matérielle, échappant à leur contrôle, indépendante de leur activité individuelle consciente, que prennent leurs propres rapports de production, se manifestent d'abord dans le fait que les produits de leur travail prennent universellement la forme marchandise. L'énigme du fétiche argent n'est donc que celle du fétiche marchandise, devenu visible, crevant les yeux.

-Karl Marx, Le Capital Tome 1[12]

Ce qu'il y a de mystérieux dans la forme-marchandise consiste donc simplement en ceci qu'elle renvoie aux hommes l'image des caractères sociaux de leur propre travail comme des caractères objectifs des produits du travail eux-mêmes, comme des qualités sociales que ces choses posséderaient par nature : elle leur renvoie ainsi l'image du rapport social des producteurs au travail global, comme un rapport social existant en dehors d'eux, entre des objets. C'est ce quiproquo qui fait que les produits du travail deviennent des marchandises, des choses sensibles suprasensibles, des choses sociales. De la même façon, l'impression lumineuse d'une chose sur le nerf optique ne se donne pas comme l'excitation du nerf optique proprement dit, mais comme forme objective d'une chose à l'extérieur de l'œil. Simplement, dans la vision il y a effectivement de la lumière qui est projetée d 'une chose, l'objet extérieur, vers une autre, l'œil. C'est un rapport physique entre des choses physiques. Tandis que la forme-marchandise et le rapport de valeur des produits du travail dans lequel elle s'expose n'ont absolument rien à voir ni avec sa nature physique ni avec les relations matérielles qui en résultent. C'est seulement le rapport social déterminé des hommes eux-mêmes qui prend ici pour eux la forme phantasmagorique d'un rapport entre choses. Si bien que pour trouver une analogie, nous devons nous échapper vers les zones nébuleuses du monde religieux. Dans ce monde-là, les produits du cerveau humain semblent être des figures autonomes, douées d'une vie propre, entretenant des rapports les unes avec les autres et avec les humains. Ainsi en va-t-il dans le monde marchand des produits de la main humaine. J'appelle cela le fétichisme, fétichisme qui adhère aux produits du travail dès lors qu'ils sont produits comme marchandises, et qui, partant, est inséparable de la production marchande. Ce caractère fétiche du monde des marchandises, notre précédente analyse vient de nous le montrer, provient du caractère social propre du travail qui produit des marchandises.

-Karl Marx, Le Capital Tome 1[13]

BibliographieModifier

  • Antoine Artous, Marx et le fétichisme : le marxisme comme théorie critique, Syllepse, 2006, 205 p.
  • Anselm Jappe, Les Aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur, Éditions Denoël, 2003, rééd. La Découverte, 2017.

Articles connexesModifier

Théoriciens

Liens externesModifier

RéférencesModifier

  1. Karl Marx, « Le Capital », sur Marxist.org
  2. Karl Marx, « Débats sur la loi relative au vol de bois », sur marxist.org,
  3. Karl Marx. "Le Capital". Trad. J. Roy revue par l'auteur Editeur M. Lachâtre, 1872 [1] (lire en ligne)
  4. [www.palim -psao Le fétichisme de la marchandise chez Marx par Benoit Bohy-bunel] "Les hommes occultent le fait que les produits du travail dérivent d'une activité proprement humaine, tout comme ils occultent que leur idée d'un Dieu fut d'abord conçue par eux"
  5. Capital 1 Le caractère fétiche de la marchandise et son secret in Le Capital, Livre 1 t 1
  6. Ali Bayar "La théorie de Marx et le mode de production partitique. Revue d'études comparatives Est-Ouest vol.23,1992,(texte en ligne)
  7. Guillaume Collinet,"Antoine Artous, Le fétichisme chez Marx, le marxisme comme théorie critique",Variations[en ligne]8|2006,mis en ligne le 27 décembre 2012, consulté le 03 juin 2019.URL :http://journals.openedition.org/variations/525 (lire en ligne)
  8. Anselm Jappe "Les aventures de la marchandise, pour une nouvelle critique de la valeur", Editions Denoël 2003
  9. Isaac Roubine,Essais sur la théorie de la valeur de Marx
  10. « Anselm JAPPE, une analyse pertinente de la crise » (consulté le )
  11. Karl Marx, Theories sur la plus-value (Tome premier), Paris, Editions sociales, , p. 456-457
  12. Karl Marx, Le Capital Tome 1, PUF, p 106
  13. Karl Marx, Le Capital Tome 1, PUF, p 83