Style troubadour

mouvement artistique

Le style troubadour est un mouvement artistique émergeant sous la Restauration française, qui s'épanouit dans la première moitié du XIXe siècle, et tendant à réinventer et s'approprier par les différents arts, une atmosphère idéalisée du Moyen Âge et de la Renaissance.

Il peut apparaître comme une réaction au mouvement néoclassique puis au style Empire. L'influence du style néo-gothique anglais, apparu dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, est cependant tout aussi manifeste, ce qui conduit les spécialistes à voir dans l'imagerie troubadour l'une des composantes du romantisme.

HistoireModifier

 
Jean-Auguste-Dominique Ingres : Raffaël et La Fornarina (1814), Cambridge, Fogg Art Museum.
 
Pierre Révoil, René d'Anjou chez Palamède de Forbin (vers 1827), collection particulière.

La « redécouverte » ou la réappropriation de l'imaginaire médiéval est l'une des curiosités intellectuelles du début du XIXe siècle français. Ce passé imprégnait l'Ancien Régime de par les institutions et rites qui lui étaient attachés, et maintenait l'organisation politique du royaume de France dans l'axe de traditions définies comme immuables. C'est le propre de la Révolution française d'avoir effectivement bousculé cet ordre[1].

En exhumant les restes des rois, en mettant « sur le marché » une multitude d'objets, d'œuvres d'art, d'éléments d'architecture médiévale, les révolutionnaires leur « redonnèrent vie »[2].

Le musée des Monuments français, établi dans l'ancien couvent qui deviendra l'École des beaux-arts de Paris en 1820, fait, de tous ces glorieux débris du Moyen Âge, autant de sujets d'admiration pour le public et de modèles d'inspiration pour les élèves des sections de gravure, peinture et sculpture (mais pas ceux d'architecture puisque son enseignement avait été dissocié des Beaux-Arts et réuni à celui de l'École centrale des travaux publics sous la direction de Durand, promoteur de l'architecture néoclassique sévère qui caractérise le style de la Convention et du Consulat). C'est plus tard, à partir de la Restauration et sous l'impulsion de Quatremère de Quincy et de Mérimée, qu'une nouvelle tradition d'enseignement de l'architecture se reconstitue aux Beaux-Arts, en marge de l'école officielle déclinante, à partir d'ateliers privés qui comportaient des architectes diocésains travaillant pour les monuments historiques, qui donneront naissance à la fondation de la Société centrale des architectes et qui rendront possible en architecture l'expression du style troubadour[3].

La résurgence du sentiment chrétien dans sa dimension artistique, avec la parution en 1802 du Génie du Christianisme, joua un grand rôle en faveur d'une peinture, d'une sculpture et d'une littérature édifiantes souvent inspirées par la religion [4].

Artistes et écrivains rejetèrent le rationalisme néo-antique de la Révolution et se tournèrent vers un passé chrétien glorieux[4]. Les progrès de l'histoire et de l'archéologie accomplis au cours du XVIIIe siècle portent leurs fruits, en premier, dans la peinture. Paradoxalement ces peintres du passé ignorent les primitifs de la peinture française, trouvant leur style trop académique et pas assez anecdotique.

Napoléon Ier lui-même ne dédaignait pas ce courant : il avait pris comme emblème le semis d'abeilles d'or retrouvé au XVIIe siècle sur la tombe du roi mérovingien Childéric, et se voyait bien comme un continuateur de la royauté française. Une sorte de reconnaissance officielle du Moyen Âge fut opérée par la cérémonie du Sacre de Napoléon. Reprenant l'usage des rois de France (mais à Paris), le futur empereur tenta de reprendre à son profit les usages royaux : peut-être même dans ses manifestations miraculeuses, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa d'Antoine-Jean Gros a été lue comme une version réactualisée des Rois thaumaturges.

LittératureModifier

C'est en France avec l'adaptation et la publication à partir de 1778 des anciens romans de chevalerie par le comte de Tressan (1707-1783) dans la Bibliothèque des romans, mais surtout un peu avant en Angleterre, que l'intérêt du public pour le Moyen Âge commence à se manifester dans la littérature, notamment avec les premiers romans fantastiques, comme le Château d'Otrante, qui inspirèrent à la fin du XVIIIe siècle des écrivains français comme Donatien de Sade avec son Histoire secrète d'Adélaïde de Bavière, reine de France. Ensuite, c'est la traduction en français à partir de 1820 et l'immense succès des romans de Walter Scott comme Ivanhoé, Quentin Durward [4].

 
Félicie de Fauveau, Monument à Louise Favreau (1854), Florence, basilique Santa Croce.

PeintureModifier

SculptureModifier

ArchitectureModifier

On observe au XVIIIe siècle un engouement pour l'architecture médiévale, issu de l'Angleterre ou fleurit le style néogothique, mais qui, en France reste limité à certaines fabriques féodales que l'on trouve dans des parcs de châteaux.

Après sa disparition en peinture, le style troubadour semble se poursuivre, ou renaître dans l'architecture, les arts décoratifs, la littérature et le théâtre. L'Abbotsford House, construite en Écosse à partir de 1800 par Walter Scott, est l'archétype des châteaux néo-gothiques ou néo Renaissance mélangeant des éléments d'architecture récupérés et des pastiches.

Édifices troubadoursModifier

Arts décoratifs et style troubadourModifier

Le style troubadour trouve l'une de ses représentations effectives dans les intérieurs privés français : les meubles et objets en tous genres, de la pendule au dé à coudre décorent les salons, principalement entre 1820 et 1830. Le style continuera cependant à séduire jusqu'à la fin du XIXe siècle.

On trouve des précurseurs notables au style troubadour dès la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle : entre 1788 et 1792, l'ébéniste Pierre-Antoine Bellangé livre au comte Esterhazy quatre chaises en bois doré « en la forme gothique ». Quelques années plus tard, sous l'Empire, Jacob-Desmalter s'inspire du mobilier anglais et exécute, entre autres, une paire de prie-Dieu en 1810 « dont le dossier était découpé en forme gothique » pour la chapelle du Petit-Trianon de l'Impératrice Marie-Louise[6].

Le style troubadour dans les arts décoratifs ne s'étendra cependant à la noblesse et à la bourgeoisie que dans les années 1820, notamment à travers les magasins de curiosités parisiens comme l'Escalier de Cristal, le Coq Saint-Honoré, le célèbre magasin de curiosités du tabletier Alphonse Giroux, ou encore Le Petit Dunkerque.

Pour ce qui est du mobilier, il conserve son aspect classique et confortable, typique de l'époque de la Restauration. C'est la forme qui change et non pas le fond : le répertoire décoratif évolue, fait de nombreuses influences (chinoise, japonaise, orientale, anglaise ou encore gothique, par exemple), mais est apposé sur une forme convenue, héritée du XVIIIe siècle français. On se contentera de « substituer aux éléments classiques des dossiers, grilles ou colonnettes, une arcature ogivale sommée d'un trilobé. Puis on prendra de l'assurance et, vers 1828, on inscrira dans l'arc ogival du dossier tout un fenestrage lancéolé, fleuri de ramages, sans exemple dans le passé[7] ». On peut parler d'une « dernière phase du classicisme[3] ».

L'ornement, tant sur le meuble que sur l'objet, est donc au centre de la préoccupation des artisans : héraldique fantasque[8], couleurs osées, licornes et chimères se mêlant aux décors gothico-renaissance, motifs végétaux encadrant troubadours, chevaliers et princesses… Ce sont ces mélanges qui déterminent le style troubadour dans les arts décoratifs français.

 
Jacob-Desmalter, chaises du cabinet gothique de la comtesse d'Osmond, vers 1817-1820, Paris, Petit Palais.

En 1824, à l'Exposition des produits de l'industrie, le style troubadour triomphe déjà. Le roi Charles X lui-même achète quelques-uns de ces meubles curieux[9]. « L'antiquaille nationale impose ses patriotismes étranges » constate, ironique, Henri Bouchot[10].

Dès le début des années 1820, la comtesse d'Osmond née Aimée Destillières, fait construire en son hôtel particulier deux pièces dans le style Troubadour[11]. Rapidement détruites, ces pièces, un salon et un cabinet, sont tout de même connues par deux aquarelles, d'Auguste Garneray et d'Hilaire Thierry[12]. Le Petit Palais à Paris conserve du cabinet de la comtesse une paire de chaises, réalisées par l'ébéniste Jacob-Desmalter, qui représente à lui seul un exemple révélateur du style troubadour dans le mobilier.

Marie-Caroline, duchesse de Berry passera de nombreuses commandes dont certaines demeurent parmi les plus belles pièces du style troubadour. C'est le cas d'un coffret commandé à la manufacture de Sèvres et réalisé par Jean-Charles François Leloy[13] en 1829. La forme du coffret rappelle les reliquaires et châsses gothiques que la duchesse et le dessinateur avaient pu observer dans les collections médiévales religieuses de la Couronne. Pour les appartements de la Duchesse aux Tuileries, Jacob-Desmalter livre en 1821 « une table gothique en bois d'ébène destinée à recevoir des vues du château de Rosny peintes par Isabey » et « une table ornée d'un dessin de Thierry comportant des ornements et des ogives gothiques découpées dans la masse du bois[14] ».

La duchesse ne se contente pas de commander des pièces aux plus grands artisans du moment, elle court aussi les magasins de nouveautés, « où elle fait ample moisson d'objets d'art, bronzes, pendules, meubles et bibelots d'esprit gothique que le romantisme a remis à la mode[15] ». Marie-Caroline donne également plusieurs bals, dont l'un des plus célèbres demeure le quadrille de Marie Stuart en 1829, immortalisé par les aquarelles d'Eugène Lami et d'Achille Devéria[16].

On peut considérer qu'Eugène Viollet-Le-Duc, bien plus tard, sera l'un des derniers représentants du style troubadour en architecture et en arts décoratifs, comme en témoigne le mobilier complet dessiné pour le château de Pierrefonds dans les années 1860-1870.

Exemples de mobiliers et objets troubadourModifier

La mode troubadourModifier

Ce style troubadour prend rapidement pied « dans l'art décoratif d'abord, puis dans la mode, l'imprimé, les manifestation sérieuses ou futiles de l'existence du temps[17] ». En effet dès les premières années du XIXe siècle apparaît la Chérusse, sorte de haute fraise en dentelle, mise à la mode par le tailleur Leroy qui affirme pouvoir « grâce à des recherche minutieuses », en reconstituer la forme authentique[3]. Les anglaises ont elles aussi adopté cet accessoire, surnommé outre-manche, Betsies[1].

Si le vêtement en lui même reste classique, on appose à la tenue de nombreux accessoires et bijoux troubadour[1].

Les orfèvres Froment-Meurice Franchet, Bapst, Fauconnier ou encore Laormeau imaginent de nombreuses parures d'inspiration troubadour[18]. La châtelaine est l'expression parfaite de cette bijouterie troubadour. Accessoire-bijoux porté à la taille, accroché à la ceinture, elle est constituée d’un large crochet dont la face avant est décorée et de plusieurs chaînes terminées par des breloques, des ciseaux et/ou une montre. Avec la mode troubadour on vient y ajouter des sceaux, cachets, et des décors armoriés ou de scénettes gothiques[16].

Cette mode s'exprime également à travers les bals et fêtes costumés dont la Duchesse de Berry lance la mode. Ainsi en elle assiste à un bal en « Reine du Moyen-Âge » avec « un voile flottant en velours chamarré d'or[19] », en 1829 elle donne le bal dit du « Quadrille de Marie Stuart » au palais des Tuileries, tous les invités devaient être déguisés selon la mode de l’époque d’Henri II (1519-1559)[20][21]. Eugène Lami réalise pour l'occasion la parure du « Quadrille de Marie Stuart » composé de deux bracelets et un collier en pomponne (métal à base de cuivre imitant l'or ou l'argent) et miniature sur porcelaine, aujourd'hui conservé au musée des Arts décoratifs et du Design de Bordeaux[21]. La duchesse de Berry souhaitant garder un souvenir de l’événement, commande à Eugène Lami vingt-huit aquarelles représentant les membres de la cour costumés[20][21].

Notes et référencesModifier

  1. a b et c Elsa Cau, Le style troubadour, l'autre Romantisme, Paris, Gourcuff Gradenigo, , 177 p. (ISBN 2353402623, EAN 978-2353402625).
  2. François Pupil, Le style troubadour ou la nostalgie du bon vieux temps, Nancy, Presses universitaires de Nancy, 1985, 560 p. (ISBN 2-86480-173-6), BNF 34836102).
  3. a b et c Vaslav Husarski, Le style Romantique, Chap. IV « Le style du premier romantisme entre le Classicisme et le Gothique », Paris, édition du Trianon, 1931.
  4. a b et c André Lagarde et Laurent Michard, , Éditions Bordas, 1969, p. 44 (ISBN 2-04-000050-X). Génie du Christianisme (I,1,1).
  5. Guy Ahlsell de Toulza, Louis Peyrusse et Bruno Tollon, Hôtels et demeures de Toulouse et du Midi toulousain, Éditions Daniel Briand.
  6. Madeleine Jarry, Le siège français, Paris, 1973.
  7. Guillaume Janneau, Le mobilier Français, Paris, 1942.
  8. Le statut du blason dans la société romantique du début du XIXe siècle est en pleine transition. « Ce n'est plus l'héraldique vivante et structurée de l'Ancien Régime. Ce n'est pas encore l'héraldique savante telle qu'elle va renaître en Allemagne puis en France deux décennies plus tard » explique Michel Pastoureau dans Une histoire symbolique du Moyen Âge, Paris, 2004.
  9. Une table à ouvrage en bouleau gris, « forme gothique, incrustations en palissandre et ivoire » livrée par le tabletier Hippolyte Chabert, une chaise « gothique en bois de citron avec filets en amarante » et un fauteuil « gothique en palissandre » réalisé par Grohé.
  10. Henri Bouchot, Le luxe français, chapitre VIII « Maisons de tenue recherchée », Paris, 1892.
  11. Construit par Alexandre-Théodore Brongniart, l'hôtel d'Osmond s'élevait sur l'actuel emplacement de l'Opéra Garnier. D'un style purement néoclassique, l'intérieur fit jaser Paris par son luxe.
  12. Actif entre 1800 et 1825.
  13. Actif entre 1818 et 1844 à la manufacture de Sèvres.
  14. Voir les archives nationales du château de Rosny, 371/AP/8.
  15. Marie-Laure Hillerin, La Duchesse de Berry, l'oiseau rebelle des Bourbons, Paris 2010.
  16. a et b Elsa Cau 2017, p. 115.
  17. Pierre Schommer, L'art décoratif au temps du romantisme, Hachette Bnf, (1re éd. 1928).
  18. Henri Vever, La bijouterie française au XIXe siècle (1800-1900), Paris, 1906.
  19. Récits d'une tante: Mémoires de la comtesse de Boigne née d'Osmond, édition établie, commentée et annotée par Henri Rossi (Collection « Bibliothèques des correspondances, mémoires et journaux », 36), Paris, H. Champion, 2007, 1 vol., 1529 p. ( (ISBN 978-2-7453-1529-8))
  20. a et b Elsa Cau 2017, p. 112
  21. a b et c madd-bordeaux, « Parure du « Quadrille de Marie Stuart » »   [PDF], sur https://madd-bordeaux.fr/.

AnnexesModifier

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BibliographieModifier

Sources littérairesModifier

Ouvrages de recherchesModifier

  • Aux sources de l'ethnologie française, l'Académie celtique, 1995, Nicole Belmont. Cet ouvrage retrace la naissance à partir du milieu du XVIIIe siècle de l'engouement pour les monuments de l'architecture et de la littérature prémodernes (Moyen Âge, Haut Moyen Âge et Barbare) et le commencement d'un nouveau travail d'inventaire et d'études qui est différent de celui des bénédictins de Saint-Maur.

Ouvrages et articles de référenceModifier

ArchitectureModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier