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Le mellah désigne au Maroc le quartier où habitaient les résidents juifs de la ville. De hautes murailles entouraient celui-ci afin de séparer populations musulmanes et juives.

Juifs du mellah de Tripoli (Libye), 1930

Le mellah de Fès, établi en 1438, est considéré comme le plus ancien quartier réservé aux Juifs du Maroc.

ÉtymologieModifier

 
Marchands de sel dans le mellah de Marrakech, 1929

Le mot mellah signifie sel en hébreu et arabe (مِلَحْ), et désigne également un lieu où on conserve des produits avec le sel ; mais dans chaque ville du Maroc, il est utilisé pour désigner le quartier juif. Cela pourrait venir du fait qu'une corvée imposée aux Juifs du Maroc consistait à saler, pour les conserver, les têtes des criminels exécutés, avant qu'elles ne soient exposées aux portes des villes[1].

Cette étymologie semble devoir être jugée comme populaire. L'origine est plus probablement le mot hébreu « מִילָה » (« mila », circoncision, alliance faite à Abraham) passée en arabe classique sous forme féminine « مِلَّة  » (« millah », religion abrahamique), puis en arabe marocain avec raccourcissement des voyelles (« mella », principes moraux, religion). Le H terminal de ce mot est un Ta marbota qui n'est jamais prononcé en arabe marocain actuel. Le passage au H dévoisé (ح), faisant ressembler le mot à la famille de « ملحة » « (melHa », « sel » en arabe marocain) demeure peu documenté. En effet, les écrits historiques, français ou espagnols, s'y rapportant citent le mot en caractères latins, avec confusion de « ة » (finale féminine où H est non prononcé), « ه » (H voisé) et « ح » (H dévoisé). D'autres écrits en hébreu sont peu accessibles[2].

Type de quartierModifier

 
Mellah de Marrakech, 2015

Dans de nombreuses villes du Maroc, il existait des Mellahs[3], c'est-à-dire quartiers réservés aux habitants de confession juive. Leurs traces architecturales subsistent encore, bien qu'à compter notamment du Protectorat français ces quartiers aient évidemment progressivement perdu leur fonction de séparation des juifs de la population musulmane.

Les mellahs n'étaient pas des ghettos au sens strict dans la mesure où les juifs pouvaient en sortir pour fréquenter les autres quartiers de la ville ou du village et où, pareillement, la population non juive pouvait pénétrer dans le mellah. Cependant, sauf dérogation du pouvoir local (ou protection consulaire particulière, essentiellement à partir du XIXe siècle, pour leur éviter de subir des violences), les juifs étaient tenus d'y habiter et d'y exercer leur commerce, « seule une infime minorité de très riches [étant] autorisée à rester à la Kasbah »[4].

EnjeuModifier

L'objet affiché du premier mellah à Fez (1438) est à la fois d'isoler les non-musulmans dans une ville où réside un descendant du prophète Mahomet et de protéger les dhimmis (statut discriminatoire pour les non-musulmans qui doivent notamment payer un impôt par tête appelée djizia)[5]. Mais les mellahs marocains se sont ensuite multipliés à compter de la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle. Le pouvoir local force alors les populations juives à y déménager, causant une promiscuité obligée et un danger sanitaire. Les Juifs n'ont en effet très généralement ni l'autorisation de quitter les mellahs, ni celle de les agrandir[6]. De même les juifs se voient interdire, pour l'essentiel, d'établir leur commerce en quartier musulman[7].

L'insalubrité des mellahs marocains et la politique de brimades systématiques subie par la population juive locale, soumise à l'arbitraire des autorités et l'absence de protection juridique face aux persécutions fréquentes de la communauté musulmane - malgré leur statut de dhimmis (dont l'impôt obligatoire de capitation) censé les protéger -, ont été relevées par de très nombreux auteurs, explorateurs au voyageurs au Maroc[8]. Dans son récit de voyage dans ce pays, Charles de Foucauld écrit que « Les Israélites..., aux yeux des musulmans, ne sont pas des hommes »[9].

Les pressions du Protectorat français puis la quasi disparition de la population juive marocaine[10] ont entraîné la disparition de fait des Mellah en tant que quartiers assignés aux Juifs.

Mellahs urbainsModifier

Mellah de FèsModifier

Le plus important du Maroc, il fut d'ailleurs le premier quartier juif séparé dans l'histoire du Maroc en 1438[11]. À cette époque de fanatisme encouragé par la dynastie des Almohades, le sultan, désireux de protéger les populations juives de la ville et de séparer les populations juives d'une ville où résidait un descendant du Prophète[12], fit construire pour elles un quartier réservé à Fès el-Jedid, à proximité du palais royal. Par la suite, les Juifs de la ville sont tenus de tous y habiter, sans avoir droit de les agrandir, ce qui pose des problèmes de salubrité du lieu[6].

En 1912, les Juifs du mellah sont victimes d'un pogrom lors des « Journées sanglantes » où la population musulmane s'en prend notamment à eux et fait 42 victimes[13].

Mellah de MarrakechModifier

Il figure le plus grand des mellahs du Maroc et fut fondé en 1558 sous le règne de Moulay Abdellah. D'environ 27 000 citadins juifs dans les années 1940, il demeure de nos jours quelques dizaines de Juifs dans le mellah qui peuvent y perpétrer leur mode de vie.

Mellah de MeknèsModifier

Meknès est la seule ville au Maroc où il y avait deux mellahs[réf. souhaitée] : un vieux mellah, le troisième du pays, construit en 1682[11] sous le règne du sultan alaouite Moulay Ismaïl, et un nouveau mellah, construit dans les années 1920[réf. souhaitée].

Lors du tremblement de terre de Lisbonne du , qui alla jusqu'à ravager des villes marocaines telles que Meknès, la population du mellah établi sous Moulay Ismaïl fut décimée[14].

Mellah d'Essaouira (anciennement Mogador)Modifier

 
Sceau de Salomon sur un mur dans le mellah d'Essaouira.

Au milieu du XIXe siècle, Mogador comptait 10 000 musulmans et 17 000 juifs reclus dans le mellah, situé dans la partie nord de la vieille ville.

Mellah de TaroudantModifier

Mellah de RabatModifier

Le mellah de Rabat a été construit en 1808[11], sous le règne du sultan alaouite Moulay Slimane. Un siècle plus tard, on y trouve de nombreux marchands juifs et seize synagogues[15].

Mellah de SaléModifier

Mellah de TétouanModifier

Mellah de CasablancaModifier

Mellah d'El Jadida (Mazagan)Modifier

La cité portugaise de El Jadida est appelée « Mellah » avec inexactitude. Cette cité est à l'origine une fortification militaire portugaise. Elle fut ensuite habitée par les marocains musulmans et juifs et en même temps par les premiers Européens. Il est clair qu'au départ, la forteresse n'était nullement destinée aux Juifs marocains, sujets de statut inférieur. À partir de 1940, plus de la moitié des Juifs habitants El Jadida résidaient hors de la cité portugaise[16]

Notes et référencesModifier

  1. « Mellah », sur CNRTL
  2. Lire Omar Lakhdar, « l'étymologie obscure du mot "mellah" », dans: « Mogador Judaïca, dernière génération d'une histoire millénaire », Imp. El Maarif, AL Jadida-Rabat, 2015, (ISBN 978-9954-30-868-4), p. 111-114, qui y cite dubitativement le Wikipedia français (1r paragraphe de la section "étymologie").
  3. Houda Belabd, « Les mellahs : histoire des quartiers juifs au Maroc ...Suite : https://www.yabiladi.com/articles/details/9270/mellahs-histoire-quartiers-juifs-maroc.html », sur https://www.yabiladi.com, (consulté le )
  4. Georges Bensoussan "Juifs en Pays Arabes - Le grand déracinement 1850-1975 " Taillandier 2012, Note 215 et texte en regard (Kindle edition, emplacement 1402)
  5. Bensoussan, op. cit., emplacement 1393
  6. a et b ibid. V. aussi, Bulletin de l'Alliance israélite universelle 1992, p.59
  7. Pour le Mellah de Fez, voir le Bulletin de Alliance israélite universelle de 1888.
  8. Voir par ex Pierre Loti, Reconnaissance au Maroc, Paris 1888, p. 323 ; Joseph Halevy in Bulletin de l'Alliance israélite universelle 1er semestre 1977, p.56 ; Charles de Foucauld, Reconnaissance au Maroc, Paris 1888, p. 395.
  9. Charles de Foucauld, Reconnaissance du Maroc (1883-1884), 1re édition 1888, p. 395-403
  10. De plus de 250 000 personnes en 1948, la population juive marocaine est passée à moins de 3 000 de nos jours . c.f; André Chouraqui, Histoire des juifs en Afrique du Nord, Paris, Hachette, 1985, 620 p. (ISBN 2010115333 et 9782010115332), (OCLC 13222368), (notice BnF no FRBNF34843023) Document utilisé pour la rédaction de l’article 2e éd. : Monaco, Éditions du Rocher, 1998, 2 tomes (ISBN 2268031063, 9782268031064, 2268031055 et 9782268031057) (OCLC 490896106).
  11. a b et c Colette Zytnicki, « Babouches et nus pieds : Perceptions antagonistes des frontières juridico-politiques entre juifs et musulmans dans le Maroc précolonial », dans Michel Bertrand et Natividad Planas (dir.), Les Sociétés de frontière : De la Méditerranée à l'Atlantique, XVIe-XVIIIe siècle, Madrid, Casa de Velázquez, (ISBN 9788496820500, notice BnF no FRBNF42456443, lire en ligne), p. 359
  12. Georges Bensoussan "Juifs en Pays Arabes - Le grand déracinement 1850-1975 " Taillandier 2012, Note 215 et texte en regard (Kindle edition, emplacement 1393
  13. Moshe Gershovich, French Military Rule in Morocco : colonialism and its consequences, Londres, Routledge, 2000, 238 p. (ISBN 0-7146-4949-X), [lire en ligne], « Pre-Colonial Morocco: Demise of the Old Mazhkan », pp. 56-57
  14. Abitbol 2009, p. 256
  15. (en)Meakin, Budgett, The land of the Moors; a comprehensive description, Londres, 1901, lire en ligne
  16. Mustapha Jmahri, « La communauté juive de la ville d'El Jadida », Les cahiers d'El Jadida, trad. 2012

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Michel Abitbol, Histoire du Maroc, Paris, Perrin, [détail de l’édition], p. 135 (Fès), 177 (Marrakech), 256 (Meknès), 275 (Essaouira), 345 (villes portuaires atlantiques), 355 (Essaouira), 408 (Fès) et 474 (Marrakech)  
  • Shlomo Deshen, Les gens du mellah : la vie juive au Maroc à l’époque précoloniale, éditions Albin Michel, , 270 pages p. (ISBN 978-2226049346)
  • Armand Lévy, « Le mellah, vivier communautaire », dans Il était une fois les Juifs marocains : Témoignage et histoire de la vie quotidienne, Paris, L'Harmattan, coll. « Comprendre le Moyen-Orient », (ISBN 9782296307216, notice BnF no FRBNF35789395), p. 43-? [aperçu]
  • Latéfa Faïz, Dictionnaire insolite du Maroc, Edition Cosmopole, (ISBN 978-2-84630-064-3)
  • (en) Moshe Gershovich, French Military Rule in Morocco : colonialism and its consequences, Londres, Routledge, , 238 p. (ISBN 0-7146-4949-X, lire en ligne), « Pre-Colonial Morocco: Demise of the Old Mazhkan »
  • Thérèse Zrihen-Dvir, Derrière les remparts du Mellah de Marrakech, éditions L’Harmattan, , 220 p. (ISBN 978-2343063195)

Lien externeModifier