Violence familiale dans l'islam

La violence familiale dans l'islam est un sujet de discorde entre les musulmans, car il n'existe aucun consensus dans la jurisprudence islamique et entre les madhhabs, en raison de l'interprétation du Coran et de la Sounna, ainsi que des coutumes et lois locales des régions musulmanes.

Répartition des écoles juridiques dans l'islam contemporain.

L'interprétation traditionnelle du verset 34 de la sourate des Femmes, voulant que celles-ci doivent obéir à leur mari qui peut les frapper si elles ne sont pas soumises, est remise en question par l'islam libéral, qui appel à une égalité et à un respect mutuel dans le couple. La violence familiale dans la communauté musulmane est une question complexe, en raison des différentes façons dont les pays traitent ce sujet, et la tendance à cacher les preuves d'abus en raison d'un sentiment de honte, ainsi que de l'incapacité des femmes à obtenir la reconnaissance par la police et le système judiciaire que les violences ont eu lieu.

DéfinitionModifier

D'après le ministère de la Justice du Canada, la violence familiale est définie comme : « un comportement abusif dans le but de contrôler ou de faire du tort à un membre de sa famille ou à une personne qu'il ou elle fréquente. »

Depuis le , la Déclaration sur l'élimination de la violence à l'égard des femmes condamne « [l]a violence physique, sexuelle et psychologique exercée au sein de la famille, y compris les coups, les sévices sexuels infligés aux enfants de sexe féminin au foyer, les violences liées à la dot, le viol conjugal, les mutilations génitales et autres pratiques traditionnelles préjudiciables à la femme, la violence non conjugale, et la violence liée à l'exploitation ».

Textes islamiquesModifier

Coran, sourate IV, verset 34Modifier

Le trente-quatrième verset de la sourate des Femmes, quatrième sourate du Coran, est l'un des versets qui définissent la relation entre un mari et sa femme dans l'Islam :

« ٱلرِّجَالُ قَوَّٰمُونَ عَلَى ٱلنِّسَآءِ بِمَا فَضَّلَ ٱللَّهُ بَعْضَهُمْ عَلَىٰ بَعْضٍۢ وَبِمَآ أَنفَقُوا۟ مِنْ أَمْوَٰلِهِمْ ۚ فَٱلصَّٰلِحَٰتُ قَٰنِتَٰتٌ حَٰفِظَٰتٌۭ لِّلْغَيْبِ بِمَا حَفِظَ ٱللَّهُ ۚ وَٱلَّٰتِى تَخَافُونَ نُشُوزَهُنَّ فَعِظُوهُنَّ وَٱهْجُرُوهُنَّ فِى ٱلْمَضَاجِعِ وَٱضْرِبُوهُنَّ ۖ فَإِنْ أَطَعْنَكُمْ فَلَا تَبْغُوا۟ عَلَيْهِنَّ سَبِيلًا ۗ إِنَّ ٱللَّهَ كَانَ عَلِيًّۭا كَبِيرًۭا »

— Coran, IV, 34

« Ar-rijālu qawwāmūna `alá an-nisā' bimā fađđala allāhu ba`đahum `alá ba`đin wa bimā 'anfaqū min 'amwālihim fālşşāliĥātu qānitātun ĥāfižātun lilghaybi bimā ĥafiža allāhu wa al-lātī takhāfūna nushūzahunna fa`ižūhunna wa ahjurūhunna fī al-mađāji`i wa ađribūhunna fa'in 'aţa`nakum falā tabghū `alayhinna sabīlāan 'inna allāha kāna `alīyāan kabīrāan »

.

Interprétations traditionnellesModifier

Plusieurs chercheurs affirment que la charia appuie la permission de la violence domestique contre les femmes lorsqu'un homme suspecte son épouse de désobéissance (mauvaise conduite, rébellion, infidélité). Certaines traductions, comme celle de l'officielle de Médine, précisent en note : « pas violemment, mais simplement pour les faire obéir[1]. » Marie-Thérèse Urvoy résume que l'homme a droit de contrainte dans le mariage, et l'épouse ne peut pas aller au-delà de celui du compromis[2].

En effet, les commentaires du Coran du pseudo-Ibn Abbas, des deux Djalal et d'Ibn Kathir indiquent qu'il faut frapper de façon légère. Le fondamentaliste pakistanais Maududi précise que « le Saint Prophète l'a permis à contrecœur et même alors, il ne l'a pas apprécié. Mais le fait est qu'il y a certaines femmes qui ne s'améliorent pas sans se faire battre. Dans un tel cas, le Saint Prophète a ordonné qu'elle ne serait pas battue au visage, ou cruellement, ou avec quoi que ce soit qui pourrait laisser une marque sur le corps ». Le théologien Al-Qushayri (986-1072) précise dans son commentaire que les moyens énoncés dans le Coran, afin de « corriger » une épouse, doivent être lus progressivement : il n'est pas nécessaire de frapper sa femme si la réconciliation a eu lieu avant d'arriver à cette extrémité[3].

Interprétations libéralesModifier

L'universitaire Sami Bibi et l'islamologue Malek Chebel appellent à repenser le verset dans son contexte, celui de l'Arabie du VIIe siècle, avec ses mœurs archaïques pour le XXIe siècle, donc frapper son épouse ne doit pas être considéré comme un impératif[4],[5].

D'autres considèrent que battre une épouse désobéissante est incompatible avec les interprétations modernes du Coran, et croient que le sens originel du verset fut corrompu par la société patriarcale. L'imame soufie Anne-Sophie Monsinay (s'appuyant sur le théologien libéral Cyrille Moreno al-Ajami) et la féministe musulmane Asma Lamrabet postulent que dharaba, apparaissant sous la forme conjuguée ađribūhunna dans le verset, ne signifie par « frapper » physiquement (définition la plus courante dans le Coran et en arabe), ni qu’al-qiwamah (qawwāmūna) veut dire « autorité », ni que nuchuz (nushūzahunna) signifie « désobéissance ». Selon cette interprétation libérale, les hommes ont des responsabilités envers les femmes, et ils doivent s'éloigner d'elles, se séparer si elles manifestent de l’impiété[6],[7],[8]. Le Pakistanais Ahmed Ali considère que dharaba signifie ici « coucher avec son épouse », et Laleh Bakhtiar croit que le sens est « laisser son épouse »[9].

Cette interprétation libérale jouant sur les sens des mots n'est toutefois pas soutenue par la critique historique, qui confirme la lecture traditionnelle : les hommes ont autorité sur les femmes et la responsabilité de celles-ci, et les épouses désobéissantes peuvent être frappées. Le verbe dharaba est ici suivi d'un objet direct, or les autres sens ne peuvent être employés que « lorsqu'il est suivi d'une préposition ou quand il est employé dans une tournure idiomatique »[9].

HadithsModifier

Sur les circonstances de la révélation du versetModifier

Les circonstances des révélations des versets (en arabe asbab al-nuzul al-ayat) du Coran ne sont pas fiables. Elles ont été écrites deux siècles après l'avènement de l'islam et tiennent de la tradition orale[10], d'autant que plusieurs versets du Coran ont été inventés après la mort de Mahomet.

Ali ibn Ahmad al-Wahidi, érudit sunnite mort en 1075 figurant parmi les plus anciens à avoir recueilli les circonstances des révélations du Coran, explique que le verset a été révélé après que Saad ibn al-Rabi, un ansâr avec sa femme Habiba, a frappé cette dernière au visage car elle s'est rebellée contre lui. Zayd ibn Abou-Zouhayr, père de Habiba, est allé se plaindre à Mahomet et a voulu vengeance ; le chef arabe lui a répondu qu'elle n'avait qu'à se venger. Alors que le père et la fille allaient le faire, Mahomet les aurait rappelés car l'ange Gabriel lui aurait fait parvenir ce verset, suspendant les représailles contre Saad ibn al-Rabi[3].

Sur le fait de frapper son épouseModifier

Dans plusieurs hadiths[n 3] rapportés par Abou Dawoud, Mahomet est vu en train de conseiller la vie de couple de ses fidèles. Parmi les conseils qu'il donne, il incite à ne pas frapper sa femme (certains précisent au visage)[hadith 1],[hadith 2],[hadith 3]. Un autre rapporte qu'un compagnon a battu son épouse jusqu'à lui briser les os, et que Mahomet l'a obligé à divorcer d'elle après qu'elle soit venue le voir[hadith 4]. Un autre met en scène Omar ibn al-Khattâb, qui a demandé la permission de frapper les femmes qui tenaient tête à leurs maris, ce à quoi Mahomet a répondu que plusieurs femmes sont déjà venues se plaindre que leurs époux les frappaient, et que ceux-ci n'était pas parmi les meilleurs d'entre les musulmans[hadith 5]. Un hadith transmis par Abou Dawoud et Ibn Majah, tantôt jugé bon (hasan) ou faible (da'if), indique que le même Omar a entendu de Mahomet qu'on ne demandera pas à un homme de donner la raison pour laquelle il a frappé sa femme[hadith 6],[hadith 7],[hadith 8],[hadith 9].

Un hadith d'Ibn Majah, attribué à Aïcha, épouse de Mahomet, précise que ce dernier n'a jamais battu un de ses esclaves ou une de ses épouses[hadith 10]. Dans les hadiths de l'imam Boukhari, Mahomet a interdit de se moquer d'un homme qui demande comment les autres battent leur femmes[hadith 11].

Dans le Mishkat al-Masabih, Mahomet dit à Ali avoir interdit de battre quiconque fait la prière[hadith 12]. Dans le même livre, un hadith met en scène Laqit ibn Sabira, dont l'épouse a des paroles vulgaires. Comme il ne veut pas s'en séparer, Mahomet lui recommande de la sermonner, mais de ne pas la frapper comme il frapperait une esclave[hadith 13].

Situation actuelleModifier

Au cours des années 2000 et 2010, la communauté musulmane a commencé à reconnaître l'existence de la violence familiale parmi les musulmans et travaille à la prévention et aux solutions contre cela[12].

Royaume-UniModifier

À Londres, en 2002, 14% des femmes musulmanes sud asiatiques furent victimes de violences domestiques dans l'année, chiffre qui monte à 41% de victimes l'ayant expérimenté dans leur vie[13].

États-Unis d'AmériqueModifier

Aux États-Unis d'Amérique, dans l'Illinois, 24% des femmes musulmanes sud asiatiques furent victimes de violences domestiques entre 1999 et 2004. 77% avaient entre 18 et 35 ans, avaient le niveau d'enseignement supérieur et un travail. À Boston, en 2002, pour la même communauté, 40,8% avaient été victimes dans leur vie de violences de la part de leur partenaire masculin actuel[14]. Des groupes et des refuges musulmans, et des organisations nationales telles que le Peaceful Families Project, l'Islamic Society of North America et l'Islamic Social Services Association sont créées pour informer des musulmans et agir contre la violence domestique. En 2010, à Washington D.C., un groupe d'imams mené par le Peaceful Families Project, représentant les communautés musulmanes aux États-Unis, a signé une déclaration publique contre la violence domestique[12].

Émirats arabes unisModifier

Aux Émirats arabes unis, le , la Cour suprême fédérale confirme le droit du mari de « châtier » son épouse et ses enfants par des violences physiques, à condition que cela ne laisse aucune marque, conformément au code pénal émirien. L'article 53 du code pénal des Émirats arabes unis reconnaît le droit à un « châtiment infligé par un mari à sa femme et au châtiment des enfants mineurs » tant que l'agression ne dépasse pas les limites prescrites par la charia, et l'article 56 du code du statut personnel des Émirats oblige les femmes à « obéir » à leur mari[15].

Arabie saouditeModifier

En , le brutal passage à tabac, par son mari, de l'animatrice de télévision Rania al-Baz a mis en lumière le tabou de la maltraitance[16],[17]. Jusqu'en , l'Arabie saoudite considérait que les violences familiales étaient d'ordre privé, avant de voter, pour la première fois, une loi sanctionnant les abus sexuels et physiques, tant domestiques que sur le lieu de travail : les peines peuvent aller jusqu'à un an de prison et 13 000 dollars d'amende, les victimes de violence domestique pourront bénéficier d'un abri[18]. En 2015, 35% des Saoudiennes sont victimes de violence domestique, la loi de 2013 étant peu appliquée[19].

DivorceModifier

Certains érudits musulmans, comme Ahmad Shafaat, affirment que l'Islam autorise le divorce des femmes en cas de violence domestique[20]. Le divorce peut être inaccessible aux femmes pour des raisons pratiques ou juridiques[21].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Masson écrit en note, p. 815 : « Cf. I Cor. XI, 3 ; Éphés. V, 22-24. »
  2. Hamidullah écrite en note, p. 224 : « Les hommes sont les directeurs… Voir I Timothée II, 12.
    la dépense qu'ils font. Voir v. 11/12.
    dont vous craignez l'infidélité (d'adultère) en arabe nuchouz. Voir l'explication de ce mot au v. 128/127 (notes), où il est aussi appliqué au mari. »
  3. Paroles attribuées à Mahomet, « authentifiées » par les hadithologues, mais qui sont une complète fiction et anachroniques[11].

HadithsModifier

  1. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2142 », sur sunnah.com (consulté le ).
  2. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2143 », sur sunnah.com (consulté le ).
  3. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2144 », sur sunnah.com (consulté le ).
  4. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2228 », sur sunnah.com (consulté le ).
  5. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2146 », sur sunnah.com (consulté le ).
  6. Abou Dawoud, « Sunan Abi Dawud 2147 », sur sunnah.com (consulté le ).
  7. « Mishkat al-Masabih 3268 », sur sunnah.com (consulté le ).
  8. Al-Nawawi, « Riyad as-Salihin 68 », sur sunnah.com (consulté le ).
  9. Ibn Majah, « Sunan Ibn Majah 1986 », sur sunnah.com (consulté le ).
  10. Ibn Majah, « Sunan Ibn Majah 1984 », sur sunnah.com (consulté le ).
  11. Mouhammad al-Boukhârî, « Sahih al-Bukhari 6042 », sur sunnah.com (consulté le ).
  12. « Mishkat al-Masabih 3365 », sur sunnah.com (consulté le ).
  13. « Mishkat al-Masabih 3260 », sur sunnah.com (consulté le ).

RéférencesModifier

  1. Médine 2008, p. 100
  2. Marie-Thérèse Urvoy, « La morale conjugale dans l'islam », Revue d'éthique et de théologie morale, vol. 240, no 3,‎ (lire en ligne).
  3. a et b « Commentaries for 4.34 », sur quranx.com (consulté le ).
  4. Sami Bibi, « Le Coran autorise-t-il une quelconque violence contre les femmes? », sur leaders.com.tn, (consulté le ).
  5. Chebel 2009, p. 90
  6. Cyrille Moreno al-Ajami, « Frapper les femmes selon le Coran et en Islam », sur alajami.fr, (consulté le ).
  7. Anne-Sophie Monsinay, « Khutba #19 « Comment interpréter les versets violents du Coran ? » (Anne-Sophie Monsinay, 6 novembre 2020) », sur voix-islam-eclaire.fr, (consulté le ).
  8. Asma Lamrabet, « Al-Qiwamah légitime-t-elle la domination masculine ? », sur economia.ma, (consulté le ).
  9. a et b Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye (dir.), Le Coran des historiens : Commentaire et analyse du texte coranique. Sourates 1 à 26, vol. 2a, Éditions du Cerf, , 966 p. (ISBN 978-2-204-13551-1), p. 177-178.
  10. Mohammad Ali Amir-Moezzi et Guillaume Dye (dir.), Le Coran des historiens : Études sur le contexte et la genèse du Coran, vol. 1, Éditions du Cerf, , 1014 p. (ISBN 978-2-204-13551-1), p. 618-620.
  11. Thomas Römer et Jacqueline Chabbi, Dieu de la Bible, Dieu du Coran, Seuil, , 287 p., p. 227-232.
  12. a et b (en) Zainab Alwani, « Domestic Violence », dans The Oxford Encyclopedia of Islam and Women, Oxford University Press, (ISBN 978-0-19-976446-4, DOI 10.1093/acref:oiso/9780199764464.001.0001/acref-9780199764464-e-0009, lire en ligne)
  13. (en) Nada Ibrahim et Mohamad Abdalla, « A Critical Examination of Qur'an 4:34 and Its Relevance to Intimate Partner Violence in Muslim Families », Journal of Muslim Mental Health,‎ , p. 37
  14. (en) Nada Ibrahim et Mohamad Abdalla, « A Critical Examination of Qur'an 4:34 and Its Relevance to Intimate Partner Violence in Muslim Families », Journal of Muslim Mental Health,‎ , p. 37
  15. (en) « UAE: Spousal Abuse Never a ‘Right’ », sur Human Rights Watch, (consulté le )
  16. « Aucun recensement n’est disponible sur les femmes battues Les Saoudiennes militent pour se protéger de la violence familiale », sur lorientlejour.com, (consulté le )
  17. (en) « Saudi TV host's beating raises taboo topic: domestic violence against Muslim women », Christian Science Monitor,‎ (ISSN 0882-7729, lire en ligne, consulté le )
  18. (en-GB) « Saudi Arabia cabinet approves domestic abuse ban », BBC News,‎ (lire en ligne, consulté le )
  19. (en) « Saudi Arabia: 10 Reasons Why Women Flee », sur Human Rights Watch, (consulté le )
  20. (en) Ahmad Shafaat, « Tafseer of Surah an-Nisa, Ayah 34 » [archive du ], (consulté le )
  21. (en) Jones Gavin, Marriage and Divorce in Islamic South East Asia, Oxford University Press, (ISBN 9789676530479)

BibliographieModifier

Traductions du CoranModifier

Articles connexesModifier