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Léon Walras

économiste néo-classique français
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Walras.
Léon Walras
Walrass.jpg
Biographie
Naissance
Décès
(à 75 ans)
Clarens
Nom de naissance
Marie Esprit Léon WalrasVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
Activité
Père
Autres informations
A travaillé pour
Domaine
travaux sur l'équilibre général et la Loi de Walras, le développement du concept d'utilité marginale
Mouvement

Léon Walras, né à Évreux le et mort à Clarens le , était un économiste français.

Il a été considéré par Joseph Schumpeter comme « le plus grand de tous les économistes[1] ».

Walras a décrit l’équilibre général de concurrence pure et parfaite et a cherché à montrer que cet équilibre est optimal. Il a voulu dire par là que l’équilibre de concurrence parfaite permettrait le plein emploi de tous les facteurs de production : toute la population active serait occupée et tous les capitaux seraient utilisés. Il permettrait de satisfaire toutes les demandes solvables. Cette idée a été critiquée par Keynes (les économistes d’influence keynésienne continuant d’ailleurs à s’opposer à cette vision du fonctionnement de marché), ainsi que nombre de libéraux, particulièrement ceux adhérant aux théories de l’école autrichienne. La procédure de Tâtonnement walrasien vers l’équilibre n’a rien à voir avec ce que l’on entend habituellement par marché : les échanges bilatéraux y sont interdits, toutes les offres et toutes les demandes convergent vers un commissaire-priseur qui affiche les prix : le marché est parfait et fournit des informations justes à l’ensemble des acteurs.

Sommaire

BiographieModifier

Seul diplôme : le bacModifier

 
Le gave de Pau au sortir du cirque de Gavarnie

Né en 1834, Léon Walras est le fils d’Auguste Walras, un normalien, passionné d'économie qui fait une carrière dans l'éducation nationale d'abord comme professeur de philosophie, puis comme inspecteur d'académie [2]. Léon Walras étudie au collège de Caen en 1844, puis au lycée de Douai en 1850. Il est diplômé bachelier-ès-lettres en 1851 et bachelier-ès-sciences en 1853, à la suite de quoi il se présente au concours d'entrée à l'École Polytechnique où il échoue. En 1854, il tente une nouvelle fois le concours et échoue de nouveau[2]. À la demande de son père, il s'inscrit alors en tant qu'élève externe à l'École des Mines de Paris mais ne réussit pas les examens qui lui auraient permis de poursuivre sa scolarité dans cette école[3].

En 1856, il se consacre à la littérature et envoie à la Revue des Deux Mondes un roman, Francis Sauveur[4], qui lui est retourné et qu'il fait publier à compte d'auteur. À cette époque, le père Auguste Walras souffre des échecs de son fils. Par ailleurs, il doit subvenir, au moins en partie, aux besoins du fils et de la personne - mère célibataire, - avec laquelle il vit maritalement [5]. Léon Walras est le seul fils qui reste à Auguste Walras après la mort de son frère Henri (né en 1836 et mort en 1847) et celle de son autre fils Louis (né en 1844 et mort en 1858)[6]. Le père va, en partie dessiner le destin de son fils. C'est lui, alors inspecteur d'académie à Pau, qui lors d'une promenade le long du Gave décide Léon Walras à se consacrer à l'économie[6].

« Mon père m'affirma avec énergie qu'il y avait deux grandes tâches à accomplir pour le XIXe siècle : achever de créer l'histoire et commencer à créer la science sociale. Il ne soupçonnait pas alors combien Ernest Renan devait lui donner satisfaction sur le premier point. Le second, qui l'avait préoccupé toute sa vie, le touchait plus sensiblement encore. Il y insistait avec une conviction qu'il fit passer en moi. Et ce fut alors que, devant la porte d'une campagne appelée "Les Roseaux", je lui promis de laisser la littérature et la critique d'art pour me consacrer entièrement à la continuation de son oeuvre (Autobiographie, Jaffé, tome 1, p.2)[7] »

Walras de la fin des années 1850 à 1869Modifier

 
Jules Simon, une connaissance de Léon Walras photographié par Nadar, vers 1855-1859.

Après cette « illumination », Walras se met à écrire des articles dans la La Presse (France) d'Émile de Girardin et dans le Journal des économistes ainsi que des livres dans le domaine de l'économie politique. En écrivant L'Économie politique et la Justice, un livre de réfutation des thèses de Proudhon, il a sa seconde illumination. Il écrit :

« j'y transcrivis les lois de variation de valeur des capitaux et des services fonciers, personnels et mobiliers dans une société progressive telles que mon père les avait fournies dans sa Théorie de la richesse sociale; mais il m'apparut dès lors que, faite dans le langage ordinaire, la démonstration de ces lois était insuffisante et, que pour la rendre rigoureux, il eût fallu lui donner la forme mathématique (Etudes d'économie appliquée, p.466)[8]. »

En fait, cette conversion à la mathématisation de l'économie doit beaucoup à une discussion avec le polytechnicien Saint-Simonien Lambert-Bey qui lui a fait remarquer qu'il ne fallait pas seulement affirmer « que la libre concurrence procure le maximum d'utilité [9] » mais qu'il fallait également le prouver mathématiquement.

En 1860, les radicaux arrivés au pouvoir à Lausanne en Suisse réunissent un congrès consacré à l'impôt. Walras, à l'incitation et sur les idées de son père, y participe. Il défend l'idée paternelle d'une nationalisation des sols dont la location doit servir à financer l'État. Cette idée paternelle l'amène à critiquer d'autres modes de financement du gouvernement dont l'impôt sur le capital que défend Émile de Girardin patron de La Presse ainsi que l'impôt sur le revenu, que promeut à ce même congrès Joseph Garnier, patron du Journal des économistes[8]. En conséquence, durant ce congrès, il se met à dos ses deux principaux employeurs et n'obtient qu'un quatrième accessit[10]., le premier prix revenant à son adversaire, Proudhon. Malgré tout, ce congrès le fait remarquer de Louis Ruchonnet, un homme politique de Lausanne appelé à un grand avenir[9].

En 1861,Léon Walras, qui demande l'autorisation de faire paraître un hebdomadaire de trente pages intitulé L'Économiste, se heurte au refus du ministère de l'intérieur[9]. En 1862, grâce aux liens de son père avec la famille Say, il entre au secrétariat des chemins de fer du Nord, un emploi assez peu rémunérateur. À cette époque, il tente aussi de rédiger en collaboration avec le polytechnicien Jules du Mesnil-Marigny un Traité d'économie politique[9].

Durant les années 1860, la question sociale et sa résolution par l'association et la coopération sont au centre des réflexions des gens que fréquentent les Walras. En 1864, le premier professeur d'économie politique de la faculté de droit de Paris, Batbie, étudie les idées réformistes allemandes, pour s'en inspirer. C'est dans ce contexte que naît la Caisse d'Escompte des Associations populaires dont Léon Walras devient directeur[11]. L'équipe dirigeante de cette banque se compose de nombre de personnes promises à un bel avenir politique : Léon Say (1826-1896), futur ministre des finances, Jules Simon, futur Président du Conseil, le Duc Louis Decazes, futur ministre des affaires étrangères[11]. À partir de 1868, la Caisse est en difficulté et est mise en liquidation en 1869. Cette affaire scelle la fin de l'amitié entre Léon Walras et Léon Say et connaîtra un nouveau rebondissement lorsque le Figaro en 1883 mènera campagne contre Léon Say[12].

En 1869, il se marie reconnaissant le fils de sa femme et la fille qu'ils ont eue ensemble. En 1870, sa vie jusque-là surtout marquée par l'échec connait un nouveau départ lorsque Louis Ruchonnet vient lui proposer de postuler à la chaire d'économie politique de l'université de Lausanne[13].

Université de LausanneModifier

 
Louis Ruchonnet, avocat, homme politique, deux fois président de la Confédération suisse, l'homme qui a parié sur Léon Walras

Louis Ruchonnet, ami de Jules Ferry et membre du parti radical vaudois, alors conseiller d'État en charge de l'Instruction publique et des Cultes pour le Canton de Vaud veut créer une université de recherche. Dans le discours qu'il tient lorsqu'il procède à l'installation de Walras, il déclare :

« Il faut que la science aborde résolument le problème de l'avenir et qu'elle parle avec cette liberté entière dont la science a le privilège. Cette étude...où se fera-t-elle ? Sera-ce dans ces grandes villes....? Je ne le pense pas, et je me permets de demander si notre petite patrie ne serait peut-être pas un sol propice pour la science sociale[14]. »

Dans sa lettre de candidature, Walras se positionne plus comme un chercheur que comme un professeur. Au contraire, la France de la Troisième République à travers le concours d'agrégation fait le choix inverse. Son programme de recherche vise à substituer à la division production/distribution/consommation celle la division économie pure/économie appliquée/économie sociale et à promouvoir l'économie mathématique[15]. Mais Walras insiste également sur l'économie sociale, un point important pour Ruchonnet. Outre Walras, deux autres candidats, un français et un italien, postulent à la chaire. Comme le jury est divisé, Walras est pris dans un premier temps en qualité de professeur extraordinaire. Il ne deviendra professeur ordinaire qu'en juillet 1871 après avoir fait ses preuves[16].

En 1872, Walras, qui a résolu en théorie « le problème de la théorie mathématique de l'échange », l'expose durant quatre heures à Ruchonnet, qui, à cette occasion, lui octroie une hausse de sa rémunération [17]. Lorsqu'il a rédigé son premier grand livre Éléments d'Économie politique pure, ce sont encore les autorités vaudoises qui trouvent l'éditeur et qui achètent la centaine d'exemplaires que Walras envoie à des collègues étrangers [18]. En 1875, il publie les Équations de l'échange, et en 1876, les Équations de la production et les Équations de la capitalisation qui seront regroupés dans un ouvrage unique :la Théorie mathématique de la richesse Sociale[19]. En 1877, il fait paraître la seconde édition largement remaniée des Éléments d'Économie Politique Pure[19]

À la fin des années 1870, avec l'arrivée des républicains au pouvoir en France, il pense rentrer en France, d'autant que sa femme est gravement malade. Toutefois, malgré l'amitié que lui porte Jules Ferry, cela s'avère impossible[20]. Les causes en sont nombreuses, la moindre n'étant pas celle liée à l'absence de diplôme de l'enseignement supérieur[21]. Parmi les autres causes, il est loisible de citer les plans Walras sur l'enseignement supérieur en général et sur celui de l'économie en particulier. En effet selon Walras, il conviendrait en France d'établir une séparation nette entre économie pure et pratique économique, et à confier l'enseignement de l'économie à de nouvelles facultés de sciences politiques, au détriment des facultés droit et de l'École Libre des sciences politiques récemment créée[22]. Ces idées vont radicalement à l'encontre de ce que va faire la Troisième République qui va renforcer l'École Libre des Sciences Politiques et confier l'enseignement de l'économie aux facultés de droit. Si la France n'est guère enthousiaste à l'accueillir, par contre, les Vaudois tiennent à le conserver et acceptent en 1880 d'augmenter son salaire pour le porter au maximum prévu par les textes[23].

À Lausanne, Léon Walras bénéficie d'une liberté universitaire dont il se félicite. Quand un problème touche son domaine d'expertise, il est à l'occasion consulté comme c'est le cas lors de la « révision de la loi du 8 mars 1881 sur l'émission et le remboursement des billets de banque »[24]. Parfois aussi, il donne son avis sans avoir été consulté. C'est notamment le cas, en 1881, quand, suite à la cessation par les pays de l'Union Latine de la frappe d'écus d'argent, il établit une théorie mathématique du bimétallisme, qu'il demande à Ruchonnet de défendre à la conférence monétaire internationale d'avril 1881.

En 1883, il publie une seconde édition de la Théorie mathématique du bimétallisme augmentée, de la Théorie mathématique du billet de banque et de la Théorie mathématique du prix des terres et de leur rachat par l'État [19]

Les dernières années 1893-1910Modifier

 
Theodore Roosevelt, l'homme qui fut prix Nobel de la paix en 1906, l'année où Walras postula pour cette distinction.

En 1893, Vilfredo Pareto lui succède à l'université de Lausanne. En 1896, il fait paraître sa deuxième œuvre majeure, les Études d'économie sociale, et en 1898 sa troisième œuvre majeure : Les Études d'économie politique appliquée. Enfin en 1900, il publie une version remaniée des Éléments d'Économie Politique Pure. [19].

Durant les dernières années de sa vie, presque ruiné par les dépenses effectuées pour faire connaître sa pensée, il cherche une solution pour conserver ses papiers. Pour obtenir la somme nécessaire et assurer l'avenir financier de sa fille, Aline Walras, il postule en 1906 au prix Nobel de la paix. Si la démarche peut paraître incongrue, il convient de rappeler qu'en 1901, un économiste français Frédéric Passy a été prix Nobel de la Paix[25]. Quoi qu'il en soit, le lauréat cette année-là, est Theodore Roosevelt. Seul perdure de ce projet un livre écrit pour soutenir sa candidature La Paix par la justice sociale et l'échange publié en 1907[26]. En 1908, il publie également Economique et mécanique[26].

En 1908, l'université de Lausanne envisage de lui rendre hommage à travers un jubilé qui se tiendra en juin 1909. Un médaillon en bronze à son effigie sera alors dévoilé dans lequel on peut lire[27] :

À Marie Esprit Léon Walras
Né à Evreux en 1934
Professeur à l'Académie et à l'Université de Lausanne qui le premier a établi les conditions générales de l'équilibre économique, fondant ainsi l'"École de Lausanne,
Pour honorer 50 ans de travail désintéressé.

Mise en perspective de la pensée de WalrasModifier

L'influence du père sur le filsModifier

Le père de Walras a élaboré une doctrine d'économie politique essentiellement basée sur trois points clés qu'il transmet à son fils. Tout d'abord, il veut en finir avec la division de l'économie introduite par Jean Baptiste Say entre production, distribution et consommation de richesse[28]. Par ailleurs, il veut bâtir une théorie de la valeur basée sur l'utilité et la rareté, comme il en a posé les bases dans son exposé devant l'Académie des sciences morales et politiques dans Mémoire sur l'origine de la valeur d'échange -Exposition critique et réfutation des opinions les plus accréditées chez les économistes sur cette question[29]. Enfin, il transmet à son fils l'idée que la terre, richesse non produite, doit être nationalisée et doit servir de base à l'impôt après suppression des impôts sur le revenu et le capital. À l'époque, cette idée est relativement à la mode, puisqu'on la retrouve sous des formes différentes chez Herbert Spencer, Henry George et chez Tolstoï. Mais, il s'agit d'une idée qui provoque une forte opposition à une époque où la moitié de la production nationale est issue de l'agriculture et où la propriété est considérée comme la garante de l'ordre social [29].

Dans une lettre du 1° avril 1860, Auguste Walras d'une certaine façon fixe les objectifs que doit suivre son fils pour continuer et magnifier sa doctrine.

« Imagine-toi qu'avec les idées que tu as dans la tête, tu es appelé à prendre et à porter le sceptre de l'économie politique. De tous ceux qui s'occupent aujourd'hui de cette science, les uns, et c'est le plus grand nombre, n'y entendent absolument rien; les autres, dépourvus de toute originalité et de toute invention, ressassent, à perte de vue, les idées qu'ils ont empruntées à leurs maîtres, et s'obstinent à défendre des théories qui les laisseraient à sec, s'ils avaient le bon esprit de s'en défaire. Notre doctrine est la seule large, élevée, complète[28]. »

D'une certaine façon, dans les années 1860, c'est le père qui définit la stratégie du fils. C'est lui qui le pousse à proposer des articles au Journal des Économistes en voilant un peu ses idées pour mieux les faire passer. C'est lui encore qui a d'abord envisagé d'écrire une réfutation de Proudhon avant de repasser son projet à son fils qui écrira L'économie politique et la justice. C'est encore lui qui fournit à son fils le canevas du document qu'il propose au Congrès de Lausanne sur l'impôt[30]. Il est à noter ici que si le père, pour ménager sa carrière administrative, a voilé sa pensée ou comme dans le cas du Mémoire sur l'origine de la valeur d'échange s'est arrêté au moment où le sujet risquait de mettre le feu aux poudres, il n'hésite pas à faire prendre à son fils beaucoup plus de risques[29]. Enfin, c'est son père qui le pousse à aller en Suisse. Léon Walras ne manquera jamais une occasion de rendre hommage à son père Auguste Walras[31]

Walras et la physiocratieModifier

Article détaillé : physiocratie.
 
Jean-Georges Wille, François Quesnay, gravé d'après Jean Chevalier.

Pour de nombreux auteurs, William Jaffé, Jean-Pierre Potier, Pierre Dockès ou Joseph Schumpeter, après son père, ce sont Turgot et les physiocrates qui ont le plus influencé Walras[32]. L'idée d'impôt unique que Walras soutient à la suite de son père Léon vient aussi des physiocrates : « Notre impôt unique sur les fermages n'est autre chose que l'impôt unique territorial des physiocrates cité in[32] ». Si après 1820 rares sont ceux qui se réclament des physiocrates, malgré tout en 1846 Eugène Daire a fait publier leur principaux textes tout en négligeant le Tableau économique[33] dont il est peu probable selon Christophe Salvat[34] qu'il ait « joué un rôle majeur dans l'élaboration du système d'équilibre général de Walras ». En fait ce qui rapproche Walras et Quesnay, c'est plutôt une proximité épistémologique, dans une lettre à un correspondant Oncken, Walras écrit :

« L'observation que vous faites au sujet des droits des Physiocrates en ce qui concerne la création de l'économique mathématique est parfaitement fondée. Cette circonstance nous rattache incontestablement à Quesnay et à son école (Jaffé, 1965, II, p.686) cité in [33]. »

Si pour Walras c'est Quesnay le fondateur de l'économie politique et pas Adam Smith, cela tient principalement à trois raisons, l'aspect mathématique, l'importance accordée par la physiocratie à la concurrence[35] et la volonté du fondateur de l'école de Lausanne de se démarquer de Jean-Baptiste Say qu'il place dans la lignée du philosophe économiste écossais[36]. Pourtant conceptuellement Walras doit beaucoup plus à Say qu'à Quesnay. Il lui doit notamment ses concepts d'équilibre, d'entrepreneur et de production [32].

La pensée économique au temps de WalrasModifier

 
Karl Knies membre de l'école historique allemande. Il a été aussi le directeur de thèse de deux fondateurs de la science économique américaine : John Bates Clark et Richard T. Ely

Lorsque Walras commence à s'intéresser à l'économie, la pensée libérale de Jean-Baptiste Say, ancien professeur au Conservatoire national des arts et métiers puis au Collège de France, domine en France. Les successeurs de Say possèdent, à travers le contrôle d'institutions-clés comme le collège de France ou la Société d'économie politique, un monopole sur la pensée économique qui va durer jusqu'à la création de chaires d'économie politique dans les Facultés de Droit en 1877[37]. En 1832, Rossi, un libéral, a succédé à Say au collège de France. Lui succèdent, en 1864, Michel Chevalier, un autre libéral, puis en 1879, son gendre Paul Leroy-Beaulieu. Vers 1870, l'idée que l'économie est une « science stagnante » est assez largement répandue en France. Par exemple, Jean-Gustave Courcelle-Seneuil [38] écrit « la tâche de l'économie politique est aujourd'hui remplie ou peu s'en faut. On ne saurait guère y ajouter que des controverses dépourvues d'intérêts ou des déviations redoutables ».

En Allemagne, vers 1850, se développe l'école historique allemande[39], tandis qu'en Angleterre, fin 1860 début 1870, le système Ricardo-Mill perd de sa crédibilité et que l'école historique anglaise autour de Cliffe Leslie n'arrive pas à s'affirmer. Finalement, l'école d'Alfred hal s'impose tant au plan national qu'international[40]

Walras, notamment dans les Cours d'économie sociale, s'oppose à l'école historique allemande qu'il accuse d'être trop descriptive et de se centrer sur le caractère purement national de l'économie politique. À rebours, Walras insiste sur le fait que la vérité est une et ne change pas en fonction des pays. Il écrit dans Mélanges d'économie politique et sociale« une science qui ne veut être ni latine, ni anglo-saxonne, ni slave, mais exclusivement germanique, n'est pas une science (cité in [41]) ». Si Walras note dans son manuscrit Exposition et conciliation des doctrines sociales « l'économie politique éclaire l'histoire (et non pas l'histoire l'économie politique) »[42], malgré tout il lui reconnait au moins deux rôles. Tout d'abord l'histoire engendre des faits qui permettent de bâtir une théorie et d'autre part l'histoire permet de vérifier des théories[42]. Mais au-delà, il y a chez Walras l'idée que l'Idéal social engendré par la théorie doit se réaliser dans le cours de l'histoire, même si, contrairement à Hayek ou à Adam Ferguson[43], cela ne se fait pas de façon spontanée mais grâce à la volonté et à la raison[44].

La demande d'économie au temps de WalrasModifier

 
Jules Ferry un ami de Léon Walras et de Louis Ruchonnet.

Trois grands secteurs commencent à ressentir le besoin d'économistes experts : l’administration, les chemins de fer et les banques. En France la Troisième République (France) choisit de ne pas suivre la Deuxième République (France) en ne créant pas pour le personnel politique et administratif une école nationale d'administration. Elle préfère confier cette tâche aux facultés de droit et créer, en 1877, une quinzaine de chaires d'économie dans ces établissements[45]. Comme ces chaires sont occupées par des agrégés ou docteur en droit, de facto, elles ne peuvent pas accueillir le bachelier Walras. Le choix des facultés de droit s'explique en partie par l'influence de l'école historique allemande qui présente un triple attrait : elle s'occupe de la question sociale, elle bénéficie de l'aura très forte au 19e siècle de la science allemande, elle est purement empirique, ce qui convient bien aux juristes qui dominent alors l'économie politique universitaire en France. Toutefois, cet empirisme conduit à un effondrement en France de la recherche théorique[46] que Charles Gide déplore dès 1881

« Les recherches spéculatives sur le principe de la science économique, sont tombées, en France, dans un profond discrédit.... Qu'est-ce que cela : la théorie de l'économie politique ? On n'en veut plus, du moins en France, de théorie économique et on n'en fait plus. On s'occupe de statistiques, de démographie, de finances, de législation économique, de sociologie peut-être, de tout ce qui ressemble à l'économie politique sans en être[47]. »

Les besoins des chemins de fer et des banques seront couverts par les écoles d'ingénieurs[48] qui formeront les experts qui prendront la relève des économistes libéraux littéraires. La conséquence est que là aussi l'évolution joue contre Walras. Dans un contexte français, il paraît difficile de nommer un simple bachelier professeur dans ces écoles alors qu'on dispose d'ingénieurs aptes à occuper les postes.

Walras, science et modélisationModifier

 
Théorie mathématique de la richesse sociale, 1883

Science, art et pratique chez WalrasModifier

Sciences et faits chez WalrasModifier

Pour Walras à la suite de Platon, « la science étudie non les corps, mais les faits dont les corps sont le théâtre ». Pour lui, une étude scientifique étudie « des faits, leurs rapports et leurs lois[49]. ». Walras distingue deux types de faits :

  • Les faits naturels qui ont leur origine « dans le jeu des forces de la nature qui sont des forces aveugles et fatales[49]. ». Ils sont l'objet de la « science pure naturelle ou de la science proprement dite[50]. ». Les faits naturels qui ont leur origine « dans le jeu des forces de la nature qui sont des forces aveugles et fatales[49]. ». Ils sont l'objet de la « science pure naturelle ou de la science proprement dite[50]. »
  • Les faits "humanitaires" qui ont pour « théâtre l'humanité[50] ». Dans ces faits, il y a intervention de la volonté humaine. Il distingue
    • les faits humanitaires « qui résultent de la volonté des hommes s'exerçant à l'endroit des forces naturelles, autrement dit les rapports entre personnes et choses[51] » dont l'ensemble constitue pour lui l'industrie, objet de la théorie de l'industrie qu'il appelle aussi science appliquée ou art[51]
    • Les faits humanitaires résultant « de l'activité de l'homme s'exerçant à l'endroit de la volonté, de l'activité des autres hommes, autrement dit les rapports de personne à personne[51] » dont l'ensemble constitue les mœurs qui font l'objet de la science morale ou de la morale[51]

Ce qui cause actuellement un certain « embarras » aux spécialistes de Walras, c'est le fait qu'il introduit à partir de la seconde édition des Éléments d'économie pure, la notion de « science morale pure ou histoire[52] » que plus tard en 1898 dans Esquisse d'une doctrine économique et sociale il inclura dans la cénonique générale, science abstraite et rationnelle comprenant « l'éthique pure et l'économique pure ». Cela rend les choses complexes dans la mesure où il n'est plus possible d'assimiler science pure et une science naturelle, et où cette introduction pousse à se demander si l'économie pure n'est pas aussi une science sociale[53]. Pour Michele Bee, on peut éventuellement sortir de ce dilemme en disant que si toutes les sciences appliquées sont humanitaires au sens où elles cherchent à réaliser le meilleur pour l'homme, la science morale pure a trait à la "nature " de l'homme, à son côté non humanitaire [54].

Tripartition de l'économie et type de scienceModifier

Comme son père, Walras divise l'économie en trois champs : l'économie pure domaine du vrai ; l'économie appliquée domaine de l'utile et de l'économie sociale domaine du juste [55]. Pour Lallement, cette tripartition de l'économie et le recours à trois types de sciences (naturelle, morale et appliquée) vient d'une volonté de Walras d'assurer une compatibilité « entre le postulat de la liberté des personnes et l'existence de lois économiques nécessaires[56]. »

Type d'économie Objet type de science Précision sur le lien éventuel
1. Économie politique pure Elle étudie la richesse sociale en elle-même[57] Elle a pour but notamment de démontrer l'existence d'un système d'équilibre Science pure Des discussions entre spécialistes pour savoir si l'économie pure est une science pure ou normative (1)
2. Économie sociale Étude de la répartition de la richesse sociale[57] Elle vise notamment à « définir ce qu'est un juste prix à partir de critère de justice[58] ». Elle a pour objet les rapports entre individus[59] Science pure morale/ Science pure appliquée (2) La science pure morale définit un idéal de justice, la science morale appliquée consiste en l'application pratique de cet idéal[60]
3. Économie appliquée Étude de la production de la richesse sociale[57]. Mettre en œuvre des résultats vrais et justes[58]. On est dans le domaine de l'utile, elle traite des rapports des hommes aux choses[59] relève de la science appliquée ou art La science appliquée touche à l'action, elle vise à élaborer des règles. Elle ne touche pas la pratique, elle est plutôt un guide pour l'action. Selon Pierre Dockès elle relève « de la raison Walrasienne »[61]appliquée.
  • (1)Pour Jérôme Lallement[62] l'économie politique pure est une science pure chez Walras, alors que Robero Baranzani et Elena Tati (2002), l'économie pure reléverait davantage de la science normative. En soutien de sa thèse Lallement met en avant le fait l'équilibre sur tous les marchés « est le résultat d'une démonstration mathématique et a le statut d'un théorème[58] ». Pour cet auteur, Ici Debreu (1959) est bien dans la lignée de Walras[58]. Lallement soutient que c'est beaucoup plus parce que l'économie pure est une science naturelle chez Walras et non une science morale traitant des rapports des hommes aux hommes que la mathématisation de l'économie de Walras a été rejettée par ses contemporains[63].
  • (2) Notons que la distinction entre science pure morale et science morale appliquée ne figure que dans deux écrits De la culture et de l'enseignement des sciences morales et politiques de 1879 et dans L'Esquisse d'une doctrine (1898)[60].

La pratique et l'homme d’ÉtatModifier

 
Léon Say Caricature par Carlo Pellegrini dit « Ape », parue dans Vanity Fair en 1880.

Dans un article de 1875 intitulé « L'État et les chemins de fer », Léon Walras sépare nettement l'analyse économique technique issue de la modélisation de la décision politique. Pour lui, l'analyse économique fixe des principes dont il faut d'abord s'assurer les cas où ils s'appliquent ou ne s'appliquent pas[64]. Pour Hervé Dumez, cela l’amène à limiter le rôle de l'économiste à celui de professeur ou de chercheur et à rejeter « la figure de l'économiste maître Jacques, à la fois président de diverses sociétés, ministre, professeur se voulant grand théoricien, comme le fut Léon Say ». Plus tard, notamment dans Equisse, 1898, Walras revient sur le fait que si la science traite de vérités scientifiques éternelles, la pratique, qu'il différencie de l'art[65], dépend des circonstances

« le rôle de l'homme d’État est d'acheminer telle ou telle société donnée vers cet idéal indiqué par l'homme de science; il doit se placer au point de vue relatif et chercher un compromis entre les exigences de la science et les circonstances où il se trouve. Toute réforme sociale sérieuse et durable est une transaction entre les conditions d'un point de départ et celle d'un but où l'on veut arriver (Esquisse, 1898, p.410)[65] »

Science pure, économie pure et modélisation chez WalrasModifier

Selon Walras, « l'économie politique pure est essentiellement la théorie de la saine détermination des prix sous un régime hypothétique de libre concurrence absolue » [55]. Elle est le domaine du modèle, c'est-à-dire d'un processus simplifié qui représente la réalité tout en entraînant « une mise à distance des faits et du concret qui, toujours, foisonnent en une jungle inextricable ». Pour lui le modèle s'inscrit dans la méthode mathématique qui ne relève pas de la méthode expérimentale mais de « la méthode rationnelle ». Pour Walras, la déduction à partir d'hypothèse tel le « le régime hypothétique de libre concurrence absolue » se positionne en quelque au-dessus des faits. Il écrit à ce propos :

« Ce qui est sûr, c'est que les sciences physico-mathématiques, comme les sciences mathématiques proprement dites, sortent de l'expérience dès qu'elles lui ont emprunté leurs types. Elles abstraient de ces types réels des types idéaux qu'elles définissent, elles bâtissent a priori tout l'échafaudage de leurs théorèmes et leurs démonstrations. Elles rentrent, après cela, dans l'expérience, non pour confirmer mais pour appliquer leurs conclusions [66] »

L'économie pure est là pour aider à régler les problèmes importants et non résolus de l'économie appliquée et de l'économie sociale.

« Pour observer cette méthode, l'économie politique pure doit emprunter à l'expérience des types d'échanges, d'offre, de demande, de marchés, de capitaux, de revenus, de services producteurs, de produits. De ces types d'échanges, d'offre, de demande, de marchés, de capitaux, de revenus, de services producteurs, de produits. De ces types, elle doit abstraire, par définition des types idéaux, et raisonner sur ces derniers, pour ne revenir à la réalité que la science une fois faite en vue des applications. Nous avons ainsi sur un marché idéal, des prix idéaux qui seront dans un rapport rigoureux avec une demande et une offre idéale. Et ainsi de suite. Ces vérités pures seront-elles d'une application fréquente ? A la rigueur, ce serait le droit du savant de faire la science pour la science...Mais on verra que ces vérités d'économie politique pure fourniront la solution des problèmes les plus importants, les plus débattus, et les moins éclaircis d'économie appliquée et d'économie sociale [67]. »

Walras, ses contemporains l'ont remarqué, a tendance, comme David Ricardo et avant lui Quesnay, à accorder une grande confiance aux raisonnements abstraits. Charles Gide dans son Cours de 1909 notait page 19, « la méthode abstraite de Ricardo revit dans les écoles mathématique et psychologique » en clair dans l'école de Walras et dans l'école autrichienne [68].

La modélisation Walrasienne face à ses concurrentesModifier

 
Alfred Marshall un autre grand de l'école néo-classique

L'école autrichienne adopte contrairement à Walras une modélisation sans recours aux mathématiques. Pour Hervé Dumez, c'est à la fois une force, car elle séduit plus facilement les littéraires mais c'est aussi une faiblesse, car elle ne permet pas d'aussi bien comprendre certains phénomènes économiques[69].

L'école anglaise de Cambridge, à la suite d'Alfred Marshall, adopte une modélisation qui tient les mathématiques plus en retrait. Cela lui permet d'être plus compréhensible du plus grand nombre. Au contraire, Walras met les mathématiques au premier plan. Selon Hervé Dumez[69], cela tient sans doute « à sa biographie: toute sa jeunesse est hantée par l'histoire des sciences et sur son imaginaire planent les ombres de Kepler, Newton, Laplace, Lagrange ». Ce sont eux que Walras rêve d'égaler pas les grands économistes du passé qu'il semble assez mal connaître [69].

La rareté seule hypothèse de la modélisation walrassienneModifier

En fait, ce qui distingue Walras et plus généralement les néo-classiques comme Walras, Jevons ou Menger des classiques tels Ricardo, c'est le nombre d'hypothèses. Chez ces deniers, comme le note Hervé Dumez, on trouve « une théorie de la rente avec ses hypothèses propres (que l'on pense à Ricardo), une théorie du salaire avec elle aussi ses hypothèses propres (démographiques et sociales) et une théorie de l'intérêt bâtie également sur des principes autonomes[70] ». Au contraire, chez Walras et chez les néo-classiques, la quasi unicité d'hypothèse fait pour Schumpeter la grandeur de leur théorie. C'est elle qui permet de bâtir une théorie solide des prix qui condamne la théorie classique à ne plus être qu'un cas très spécial[71].

 
Jean-Jacques Burlamaqui un des premiers à avoir pointé l'importance de la rareté en économie.

Pour Walras, le concept central est la rareté. L'économie politique pure traite de la Richesse sociale, c'est-à-dire de « l'ensemble de toutes les choses, matérielles ou immatérielles, qui sont susceptibles d'avoir un prix parce qu'elles sont rares, c'est-à-dire à la fois utiles et limitées en quantité[72] ». Pour Ghislain Deleplace [73] « la rareté est le concept synthétiques qui rend compte [des]...deux aspects de la définition de la richesse, l'utilité et la limitation de la quantité ». Chez Walras, la rareté a un sens scientifique comme la vitesse en mécanique ou la chaleur en physique. Il écrit à ce propos :

« Pour le mathématicien et le physicien, la vitesse ne s'oppose pas à la lenteur, ni la chaleur au froid, comme cela a lieu dans la langue vulgaire : la lenteur n'est pour l'un qu'une vitesse moindre, le froid n'est pour l'autre qu'une moindre chaleur. Un corps, dans le langage de la science, a de la vitesse dès qu'il se meut, et de la chaleur dès qu'il est à une température quelconque. De même ici la rareté et l'abondance ne s'opposent pas l'une à l'autre: quelque abondante qu'elle soit est rare, en économie politique, dès qu'elle est utile et limitée en quantité, exactement comme un corps a de la vitesse, en mécanique, dès qu'il parcourt un certain espace en un certain temps[74]. »

C'est de la rareté, phénomène universel que découle chez Walras l'appropriation qui elle-aussi se rencontre partout dans le monde. C'est aussi de la rareté que découle la valeur d'échange. « Si le blé et si l'argent ont de la valeur, c'est parce qu'ils sont rares, c'est-à-dire utiles et en quantité limitée [75] ». Enfin la rareté pousse à l'industrie c'est-à-dire à l'augmentation de la production [73]. Pour Walras, « les prix courants ou prix d'équilibre sont égaux aux rapports des rareté. Soit dit autrement : Les valeurs d'échange sont proportionnelles aux raretés [76] »

Chez Walras comme chez Jean-Jacques Burlamaqui et son père Auguste Walras, la source de la valeur est la rareté pas l'utilité comme chez Jean-Baptiste Say, et Condillac, ni le travail comme chez Adam Smith et David Ricardo.

« Il y a, dans la science, trois solutions principales du problème de l'origine de la valeur. La première est celle d'A. Smith, de Ricardo, de Mac-Culloch; c'est la solution anglaise : elle met l'origine de la valeur dans le travail... La seconde est celle de Condillac et de J.-B . Say ; c'est plutôt la solution française : elle met l'origine de la valeur dans l'utilité... Enfin, la troisième, qui est la bonne, est celle de Burlamaqui et de mon père A.-A. Walras : elle met l'origine de la valeur dans la rareté [77] »

Équilibre général et science économique dans les Éléments d'Économie Politique Pure (EEPP)Modifier

Walras veut se situer dans le débat sur l'économie politique qui a opposé Proudhon et Bastiat dans les années 1848. Le premier soutenait qu'il y a antinomie entre la justice et l'intérêt et le second prétendait l'inverse. Walras veut reprendre « la thèse de Bastiat pour la défendre d'une autre manière[78] ».

Marché parfaitement organisé et mécanique pureModifier

Ce qui intéresse Walras dans les EEPP, c'est de traiter de l'économie comme on traite de la mécanique pure, c'est pourquoi il suppose « toujours un marché parfaitement organisé sous le rapport de la concurrence, comme en mécanique pure on suppose d'abord des machines sans frottement[79] ». S'il introduit la notion de commissaire-priseur, c'est parce que ce dernier intervient sur « la bourse des fonds publics d'un grand marché de capitaux tel que Paris ou Londres[78] » que Walras considère comme un marché bien organisé.

Walras identifie quatre marchés, celui des produits, celui des services producteurs, celui des capitaux et celui des moyens de paiement [80] . Il procède à l’étude de tous ces marchés de la même façon. Il commence par rechercher « la solution théorique d’un problème d’équilibre » puis étudie comment les choses se font en pratique [81]. Sur les marchés walrassiens, les agents économiques n’achètent pas « carrément » pour reprendre l’expression de Schumpeter [82], ils crient (annonce) un prix à titre d’essai jusqu’à ce que sous la houlette du commissaire-priseur un prix et une quantité d’équilibre soit atteint. C’est à ce moment là seulement qu'ils peuvent, s'ils le désirent, dénouer l'échange.

Les agents économiquesModifier

Chez Walras, la division du travail contrairement à ce qui se passe chez Marx et à un degré moindre chez Ricardo est « purement fonctionnelle et ne correspond donc pas à une division de la société en classe distincte[83] ». La production est assurée par les entreprises que les ménages contrôlent [83]. Walras accorde une attention aux entrepreneurs, il ne lui accorde pas contrairement à Joseph Schummpeter une vraie autonomie disposant d'une autonomie. Comme le note l'économiste autrichien chez Walras, le mot entrepreneur est utilisé en lieu et place du mot entreprise[84]. Il remplit purement et simplement des fonctions déterminées.

« l'entrepreneur est donc le personnage (individu ou société) qui achète des matières premières) qui achète des matières premières à d'autres entrepreneurs, puis, loue moyennant un fermage la terre du propriétaire foncier, moyennant un salaire les facultés personnelles du travailleur, moyennant un intérêt le capital du capitaliste, et, finalement, ayant appliqué des services producteurs aux matières premières, vend à son compte les produits obtenus[85]. »

Les échanges et l'équilibre de marchéModifier

 
La signature de la Grande Charte (Magna carta) vue par les romantiques du 19e siècle. Pour Schumpeter Walras a rédigé la Grande Charte de la science économique

Les seize premiers chapitres de son livre EEPP, sont consacrés aux échanges de biens consommation. Walras examine d'abord les échanges de deux marchandises entre elles dans la section II de l'EEPP, puis dans la section III, la théorie de l'échange de plusieurs marchandises entre elles. Il en arrive à la notion d'équilibre général, c'est-à-dire à une notion qui non seulement suppose l'équilibre des marchés mais qui également sert à analyser les interdépendances entre marchés[86]. Pour qu'il y ait équilibre, il faut que l'offre effective soit égale à la demande effective ce qui est obtenu par la variation des prix.

« Plusieurs marchandises étant données, dont l'échange se fait avec l'intervention du numéraire, pour qu'il y ait équilibre du marché à leur égard, ou prix stationnaire de toutes ces marchandises en numéraire, il faut et il suffit qu'à ces prix la demande effective de chaque marchandise soit égale à son offre effective. Lorsque cette égalité n'existe pas, il faut, pour arriver aux prix d'équilibre, une hausse du prix des marchandises dont la demande effective est supérieure à l'offre effective et une baisse du prix de celles dont l'offre effective est supérieure à la demande effective[87]. »

Mais ce qui est central ici, c'est le système d'équation que Schumpeter [88] appelle « La Grande charte de la science économique » par lequel Walras montre qu'il peut y avoir un équilibre économique. Pour ce faire il suit le raisonnement suivant :

  1. Il suppose que n personnes possèdent m marchandises qu’elles peuvent échanger de manière à améliorer la satisfaction de leur besoin [89]. Il y aura alors n(m-1) équations de comportements.
  2. Par ailleurs, il pose l'existence de n équations telle que la somme de tout ce qu’une personne vend soit égal à ce qu’elle achète.
  3. Il pose également l'existence de m équations telles que pour chaque marchandise le total cédé soit égal au total acquis.
  4. tout cela mène à m(n+1) conditions ou équations.
  5. Mais une des équations par exemple une équation d’équilibre du marché résulte des autres et des équations du budget des ménages. Nous avons alors m(n+1) -1 équations indépendantes pour déterminer les m prix d’équilibre et les m.n quantités échangées. Mais en fait il n’y a que m-1 prix à déterminer puisque le prix de la marchandise numéraire est égal à 1.

Nous avons donc autant d’équations que de variables et nous pouvons donc résoudre le système. Il peut donc y avoir équilibre général. En fait, pour Walras, il peut y avoir plusieurs équilibres mais, selon lui, s’il y a de nombreuses marchandises sur les marchés, alors il n'y aura en général qu'un équilibre[90].

Théorie de la productionModifier

Dans la section IV de son livre consacré à la théorie de la production, Walras distingue trois types de capitaux. Les capitaux fonciers (appelés aussi terre) donnés par la nature ; les capitaux personnels (personnes) rémunérés par les salaires et enfin, les capitaux proprement dits produits comme les biens de consommation et à ce titre variable [91]. C'est l'assemblage de ces formes de capital qui permet la production. Pour Walras, sur le marché des services « se rencontrent les propriétaires fonciers, travailleurs comme vendeurs et les entrepreneurs comme acheteurs de services producteurs, c’est-à-dire de rente, de travail et de profit. » [92]. Sur le marché des produits se rencontrent les entrepreneurs qui sont vendeurs ainsi que les propriétaires fonciers, travailleurs et capitalistes qui sont acheteurs.[93]. Pour Walras [94]:

« la production sur un marché régi par la libre-concurrence est une opération par laquelle les services peuvent se combiner en les produits de la nature et de la quantité propre à donner la plus grande satisfaction possible des besoins dans les limites de cette double condition que chaque service comme chaque produit n’ait qu’un seul prix sur le marché, celui de l’offre et la demande sont égales, et que leur prix soit égal à leur prix de revient en services. »

Il est à noter que chez Walras[95] « à l’état d’équilibre de la production, les entrepreneurs ne font ni bénéfices. Ils subsistent alors non comme entrepreneurs, mais comme propriétaires fonciers, travailleurs ou capitalistes dans leurs propres entreprises ou d’autres ». Dans sa théorie de la production, Walras ne néglige pas seulement le rôle des entrepreneurs, il néglige également les délais d'adaptation de la production qu'il traite partiellement dans sa théorie de la monnaie[84]. Puis Walras bâtit un système d'équation pour déterminer les prix d'équilibre. Ces équations expriment d'une part « l'égalité de la somme des quantités des services employés dans toutes les industries et de l'offre totale de ces services » et d'autre part « l'égalité de la somme des coefficients de production des services qui y sont utilisés, multipliés par les prix respectifs de ces services, et du prix unitaire du produit de l'industrie » et enfin l'égalité entre le coût moyen, le coût marginal et le prix des services dans toutes les industries[96]. Il obtient ainsi autant d'équations que de variables montrant qu'un équilibre peut exister.

Théorie de la circulation et de la monnaieModifier

La théorie de la circulation de la monnaie est traitée la section VI des Éléments d'économie politique pure. Dans cette section, Walras fait de la monnaie et du crédit une « pièce de sa théorie générale de l'équilibre ». Pour Schumpeter[97] ce faisant, il crée « la théorie moderne de la monnaie ». Walras dans la première édition de son livre met en avant le besoin de monnaie en économie. Dans la seconde édition, il met en avant l'encaisse désirée par les agents et n'en fait pas une partie intégrante de sa théorie de l'équilibre général ce qu'il ne fait que dans la quatrième édition[98]. Pour Rebeyrol, l'économiste de Lausanne ne développe pas trois théories monétaires successives, mais expose trois versions d'une même idée : la monnaie existe car il est impossible autrement de procéder à des transactions[99]. Pour Schumpeter, la théorie de la monnaie couronne l'édifice Walrassien dont le rez-de-chaussée est constitué par la théorie du marché des biens de consommation, le premier étage par la théorie de la production et du marché des services producteurs et le troisième étage par le marché du « capital circulant, c'est-à-dire des stocks de biens nécessaires pour que tout continue à fonctionner »[100]. C'est par l'intermédiaire des stocks que Walras introduit la monnaie qui diffère de la notion jusque-là employé par Walras de numéraire (un simple élément de proportionnalité). Les stocks permettent la synchronisation du processus économique dans la mesure où ils permettent de régler la question des décalages. Le prix des stocks dans ce contexte est différent du service rendu par les stocks dans la mesure où il faut introduire la notion de capital immobilisé et qu'il faut payer cette immobilisation. Dans cette section, Walras introduit donc également la notion de capital qu'il distingue du marché des biens de capital. L'idée étant que les capitalistes épargnent en monnaie pas en biens de capital. Il existe donc chez Walras un prix d'équilibre (i.e, un taux d'intérêt d'équilibre) qui égalise le besoin ressenti de monnaie encaisse désirée et la quantité de monnaie existante[101]. Joseph Schumpeter reproche ici à Walras de négliger « l'influence des variations du taux d'intérêt sur le total des transactions, donc sur l'encaisse désirée »[101]

Théorie de la capitalisation et du crédit, progrès économique et démocratisationModifier

Théorie de la capitalisation et du créditModifier

La Théorie de la capitalisation et du crédit constitue la section V des Éléments d'économie politique pure. Il faut d'abord bien noter que Walras distingue le marché des capitaux, c'est-à-dire des biens de capital avec le marché du capital « où se loue le capital monnaie. ». Chez l'économiste de Lausanne, les capitaux ne sont pas recherchés pour eux-mêmes mais pour les revenus qu'ils procurent. Il distingue les revenus bruts des revenus nets obtenus par soustraction de l'amortissement et des assurances[102]. Le prix des capitaux se forment sur le marché des capitaux neufs où ceux qui veulent produire plus achètent les nouvelles machines etc. (biens de capital) à d'autres entrepreneurs.[103]. Comme ce qui importe aux investisseurs c'est le revenu, le « marché des biens de capital est réellement un marché de flux de revenus nets perpétuels ». Cela permet à Walras de ne pas se soucier des prix des biens en capital et de se préoccuper seulement du taux de revenu net que selon Schumpeter on peut identifier au taux d'intérêt tant qu'il n'y a pas de monnaie[104]. Le taux de revenu net, « sous-produit de la théorie des biens en capital »[105] entre dans toutes propositions d'offre et de demande tandis que le prix des biens en capital est évincé. La variation du taux de revenu perpétuel provoque des réactions des capitalistes et provoque l'équilibre sur le marché des biens en capital[105].

Progrès économique et démocratisationModifier

La section VII des Éléments d'économie politique pure est consacrée aux conditions et conséquences du progrès économique ainsi qu'à la critique des systèmes d'économie politique pure. Concernant cette dernière partie, Walras procède à un examen critique de la doctrine des physiocrates ainsi qu'à une exposition des réfutations des théories anglaises du prix des produits, du fermage, du salaire et de l'intérêt [106]. Walras dans les leçons 35 et 36 des Éléments d'économie pure, insiste sur le fait que le progrès économique ne peut être envisagé que dans une perspective dynamique de long terme où l'on assiste à des variations des coefficients techniques de production. Les concernant il distingue deux types de variations : les variations en valeur qu'il associe au progrès économique et les variations de la nature même des coefficients qu'il associe au progrès technique. Il note :

« toutes les fois que la fonction de fabrication vient à changer, c'est le cas du progrès technique amené par la science, et que toute les fois que, sans changement de la fonction, les coefficients d'emploi de rente viennent à diminuer, ceux d'emploi de profit venant à augmenter, c'est le cas du progrès économique amené par l'épargne (Walras, 1988, pp.591-592)[107]. »

Sur ce point, Pierre Dockés[108] souligne que Walras néglige le progrès technique parce qu'il raisonne toujours dans le cadre d'une dynamique de long terme à la Ricardo, avec croissance de la rente, décroissance du profit et constance des salaires nominaux (réels chez Ricardo). Pourtant les crises de 1880, 1890 montraient qu'un modèle à la Ricardo ne permettait plus de comprendre la réalité. Pour Dockès[109]. Si Walras poursuit dans cette voie c'est qu'elle permet d'arriver à ce que son père lui a enseigné. D'ailleurs tant dans les Éléments d'économie politique sociale que dans les Éléments d'économie politique appliquée, Walras continue à défendre l'idée de son père selon laquelle l'État doit racheter les terres, même s'il sait qu'en France il a peu de chance d'être entendu[110]. Pour Vincent Bourdeau[111] en réalité l'idée de progrès chez Walras s'inscrit dans une perspective démocratique où elle s'oppose au malthusianisme. L'important chez Walras c'est « de produire pour la production et non pour la consommation ». Précisément, dans cette optique, le fait que le capital puisse toujours augmenter permet d'échapper aux restrictions posées par le caractère fini de la terre. Walras écrit en 1877 dans les Élément d'économie politique pure

« ...on peut dans la confection des produits et des capitaux neufs, faire entrer des quantités de plus en plus faibles de rente de terres, à la condition d'y faire entrer des quantités de plus en plus fortes de profit de capitaux proprement dits. De là la possibilité de progrès indéfini. »

En fait cet accent mis sur le capital et le crédit s'explique par la volonté de Walras de démocratiser la société en démocratisant le capital et le crédit et explique pour Bourdeau pourquoi Walras mise plus sur le progrès économique que sur le progrès technique[111]. Pour Bourdeau[112], « inscrire ou "enraciner" l'idéal démocratique dans des conditions économiques , fut bien l'entreprise fondamentale du travail théorique de Léon Walras », comme il sera précisé plus loin.

L'économie sociale et appliquée chez WalrasModifier

 
Charles Fourier dans sa jeunesse.

Les livres traitant de ces questionsModifier

Walras traite d'économie sociale et appliquée un peu dans les Éléments d'Économie politique pure et beaucoup dans L'économie politique et la justice, Les Études d'économie sociales (EES) et les Cours d'économie sociale ainsi que dans les Éléments d'Économie Politique Appliquée (EPA)

L'économie politique et la justiceModifier

Il s'agit du premier ouvrage économique de Walras, datant de 1860 et contenant deux parties distinctes. Dans la première partie, intitulée Introduction à la question sociale, il traite de l'origine de la société, de l'intérêt et de la justice et dessine les contours d'une méritocratie[113]. Dans la seconde partie, il s'attaque à Pierre-Joseph Proudhon. Il lui reproche principalement de confondre science sociale et science naturelle comme l'économie où sont à l'œuvre des forces inéluctables[114].

Les Études d'économie sociales et les cours d'économie socialeModifier

Les Études d'économie sociales ont été publiées en 1896, tandis que les Cours d'Économie sociale n'ont été publiés dans le cadre de l'édition (1987-2005) des Œuvres économiques complètes d'Auguste et de Léon Walras par Pierre Dockès et Jean-Pierre Potier[115]. Ces écrits sont centrés sur la question de la répartition équitable de la richesse sociale[116] et portent sur la nature humaine, sur la justice sur le rôle de l'État et son financement, sur la place de l'histoire.

Pour Walras, l'abstraction permet de concevoir à la fois l'individu sans l'État et sans individu. Dans la réalité, une telle distinction ne peut être faite, l'abstraction permet d'éviter cette confusion spiritualiste en distinguant « l'activité individuelle de l'homme et les conditions où cette activité se déploie » et conduit à distinguer « la morale individuelle et lamorale sociale (EES,83) » [117]. D'une certaine façon la morale individuelle est du ressort de l'activité économique pure tandis que la morale sociale s'exprime dans l'économie sociale et doit répondre à des objectifs de justice[118].

Les Éléments d'Économie Politique Appliquée (EPA)Modifier

Dans ce livre Walras ne traite pas de la répartition des Richesses comme dans les Élément d'Économie Sociale (EES) mais de la « production de la richesse par les hommes en société ». Plus précisément il s'agit d’empêcher « certains entrepreneurs de faire des bénéfices autrement que dans les conditions normales de la libre concurrence (EPA, 425) »[119]. Pour Walras, l'intervention de l'État « est nécessaire pour établir et maintenir la libre concurrence là où elle est possible (EPA, 26) »[120].

Concernant le marché du travail, l'État devra légiférer sur la durée du travail (il est pour la journée de huit heures), sur les questions d'hygiène ainsi que sur la fixation du prix du travail. Il devrait aussi faciliter le passage des salariés d'un secteur à l'autre[121]. Cette idée de passage d'un secteur à l'autre est importante dans le cadre de la libre-concurrence. Remarquant qu'il n' a pas de grève entre entrepreneurs et capitalistes car le marché des capitaux est bien organisé, il note qu'il devrait en être de même sur la marché du travail où une hausse ou une baisse des salaires devrait permettre un déplacement des travailleurs évitant ainsi grèves et violences [122]

Si l'État doit favoriser la concurrence, l'aide aux plus démunis est du domaine d'association volontaire par du gouvernement. « nous voulons bien que l’armée sociale ramasse ses traînards, nous demandons seulement qu'elle ne règle pas sa marche sur la leur, sous peine de ne compter bientôt que des traînards(EPA, 284 »[123].

Justice et méritocratie chez WalrasModifier

 
La justice commutative.

Si Walras distingue la justice commutative et la justice distributive, il écrit :

« La justice commutative est celle qui préside aux échanges et qu'on représente tenant une balance : c'est elle qui veut que, dans une course, il soit assigné à tous les coureurs un même point de départ. La justice distributive est celle qui préside aux concours et qu'on représente une couronne à la main ; c'est elle qui veut que les coureurs soient représentés en raison de leur agilité, c'est-à-dire dans l'ordre suivant lequel ils ont atteint leur but (EES,160 et CES, 215)[124]. »

Chez Walras, la justice l'État n'a pas à corriger les inégalités naturelles, physiques ou économiques, son seul rôle est de s'assurer que les règles du jeu soient les mêmes pour tous, il n'a pas à corriger les choses pour aider les moins favorisés ou les moins chanceux[125]. Walras a globalement une vision méritocratique de la société.

« tous les ne sont pas également sensibles, intelligents, résolus, mais tous sont libres de se moraliser par la pratique de la vertu et de se démoraliser par a pratique du vice. Donc c'est une chose essentiellement opposée à la justice commutative que tous les hommes ne jouissent point, dans l’État des mêmes conditions sociales générales, car ainsi les uns sont favorisés et les autres sont entravés dans l'accomplissement de leur destinée. Donc, c'est une chose essentiellement opposée à la justice distributive que tous les hommes ne jouissent point comme individus, de positions personnelles particulières, correspondant à la différence de leur mérite ou de leur démérite, car ainsi, ni les uns ni les autres ne portent la responsabilité de leur destinée (EES, p.140)[126] »

Walras et le libre-échangeModifier

Pour Walras, « le libre-échange est l'idéal de la science (EEPA, p.272) in[127] ». Mais cela ne l'empêche pas de penser que la spécialisation des nations ne peut être aussi poussée que celle des individus. Pour que le libre-échange soit bénéfique, il faut qu'un secteur, par exemple en France le secteur agricole de son temps soit dynamique et ne soit pas protéger. D'où chez lui encore l'idée de nationalisation des terres et la constitution de ferme de grande échelle pratiquant les cultures intensives[128], pour favoriser le dynamisme agricole[129].Concernant l'agriculture, comme c'est l'État pour lui qui doit détenir la propriété foncière, il est pour

Dans cette optique, nous devons remarquer que Walras a toute sa vie été critique du traité Cobden-Chevalier instaurant le libre-échange entre la France et le Royaume-Uni. Selon lui, avant de procéder à de tels accords, il convient de procéder à des réformes préalables de manière à ne pas trop peser sur les conditions sociales des patrons et des salariés [130].

Les monopolesModifier

Walras se prononce contre les monopoles privés qui pénalisent les clients hors les cas relevant d'une nouvelle invention. Concernant les monopoles naturels, ils doivent passer sur le contrôle direct ou indirect (contrat avec l'État) de la puissance publique[131]. Walras traite des tarifs, des monopoles également dans la section VIII des Éléments d'économie politique pure. Il traite ensemble des tarifs et du monopole, car dans les deux cas on détermine « arbitrairement la quantité débitée ». Dans le cas du tarif, on détermine arbitrairement le prix qui à son tour détermine arbitrairement la quantité. Dans le cas du monopole, on détermine arbitrairement la quantité pour agir sur le prix[132]. Selon lui, la théorie du monopole met en échec deux principes fondamentaux de la théorie des prix en concurrence, à savoir : le principe d'égalité entre prix de vente et de revient et le principe d'unicité du prix sur un marché. [133]. Concernant l'impôt, pour Walras, les services ne sont pas vendus sur le marché, et l'État n'est pas une entreprise. Il y a donc, selon lui, deux manières de le doter des ressources nécessaires, la propriété (les Walras étant favorables à cette solution) ou l'impôt[134]

La nature humaine chez WalrasModifier

La nature humaine, la science et le libre-arbitreModifier

Walras distingue nettement entre la nature animale et la nature humaine ce qui le mène à séparer l'homme physique, animal, de l'homme moral ou social. [135]. Chez lui la nature humaine morale ou sociale est diverse et malléable puisqu'elle dépend de la société. Par exemple selon lui « on n'arrive à rien en France que par la flagornerie (Walras 1862, in 2000, p.589[135]) ». Si chez lui la nature humaine varie c'est parce qu'elle possède les moyens de contrôler les instincts. Concernant le talent et le génie, Walras semble se contredire en affirmant d'un côté qu'il vient de l'effort de volonté libre et d'un autre qu'il est reçu[136]. Malgré tout selon lui, il existe une unité essentielle de la nature humaine qui se « se manifeste ..dans l'exercice des facultés humaines dans l'art, la science, l'industrie et l'éthique (1898a, p.459; 1992, p.412)[137] ». Cette unité se manifeste dans la capacité des hommes à pratiquer la division du travail, leur sympathie, leur sens esthétique marqué par les passions, leur entendement et leur raison qui s'expriment par la science et l'entendement[137].

Sur la question du libre-arbitre Walras, dans un premier temps contre le matérialisme pur il affirme son existence, avant dans un second temps de le considérer comme un fait empirique durant sa maturité intellectuelle.« J'ai toujours pris le fait de la volonté libre de l'homme comme un fait d'expérience, sans lui accorder ni plus de valeur métaphysique ni moins de valeur scientifique qu'aux faits de la végétation et de la vie (1896a, p.VI; 1990, p.4)[138] ». Il arrive aussi à Walras de partir de la distinction entre une personne essentiellement physique et une personne morale qui s'en distingue par « une sensibilité supérieure qui attache l'homme à sa destinée, une intelligence supérieure qui la lui fait comprendre, une volonté libre qui lui permet de s'engager (1867-1838, 1896a, p.141; 1990, p.123 » [139]. Dans ce cas, selon lui, l'homme peut déterminer sa fin et la poursuivre volontairement. Enfin, Walras dans une quatrième interprétation fait cohabiter libre-arbitre et déterminisme, en estimant que le premier n'intervient qu'à 30 % ou 40 % dans les décisions humaines, l'homme ne pouvant agir selon son libre arbitre que dans les limites imposées par un principe supérieur[140];

S'il on veut comprendre l'importance du libre-arbitre chez Walras, il faut se rapporter à la problématique science libre-arbitre chez Marx et Mill. Pour Marx on ne peut pas partir du libre-arbitre pour faire de la science, il faut s'en tenir aux causalités mécaniques. Au contraire pour John Stuart Mill, tous les aspects du comportement humain relevant du principe de causalité, une science sociale est possible. Pour Walras, la science peut déterminer les effets d'une décision, c'est-à-dire les conséquences en découleront inéluctablement du fait des processus économiques. Walras note à cet égard« jamais nous n'avons essayé de calculer les décisions de la liberté humaine; nous avons seulement essayé d'en exprimer mathématiquement les effets (1889, p.252, 1988, p.334 »[141].En réalité selon lui la science naturelle n'a pas plus besoin de se préoccuper du libre arbitre que les ingénieurs quand ils construisent un pont. Pour lui « la science économique... existe en ce qui concerne une grande partie du comportement économique, que le libre arbitre existe ou non »[142].

Homo œconomicusModifier

 
Portrait de Charles Renouvier par Henri Bouchet-Doumenq dont le père est un ami du philosophe.

Selon Donald Walker, le concept d'Homo oeconomicus de Walras est le même que celui de John Stuart Mill qui note que l'économie « ne traite pas de la totalité de la nature humaine comme modifiée par l'état social, ni de la totalité de l'homme en société » (Homo cœnomicus de Walras )[143]. Si Walras utilise l'abstraction homo œconomicus c'est parce que pour reprendre les mots de Mill« cela est le mode que la science doit forcément suivre (Mill 1836/1844, p.139) [144] ». A Charles Renouvier qui soutient que les « conditions psychologiques, sociales et autres sont de nature à introduire un écart entre les prévisions de l'économie mathématique et les déterminations des faits économiques », Walras rétorque que dans son livre Éléments d'économie politique pure « est exlusivement une oeuvre de théorie, dans laquelle j'ai cru pouvoir faire abstraction des "conditions psychologique, sociales et autres" dont vous parlez comme des perturbations accessoires (1875 in: 1965, I, p.435 »[144]. Il faut noter que chez Walras l'homo-oeconomicus est considéré comme honnête. Sont donc exclus des études de Walras la tricherie, le non-respect des contrats etc. qui ne seront abordés que plus part par la science économique[145].

Chez Walras c'est parce que l'homme a des besoins et des désirs qu'il y a utilité[146] qui chez Walras est mesurable et analysable au moyen de fonctions continues dérivables[147]. Par ailleurs plus on a de produits plus l'utilité décroit c'est-à-dire qu'il y a utilité marginale décroissante. Comme Walras suppose que l'homme veut maximiser l'utilité totale, l'homme va pouvoir échanger et par là s'enclenche tout le raisonnement micro-économique de Walras bâti autour des courbes d'offre et de demande[148]

Notons ici que dans les Éléments d'économie politique appliqué, Walras a parfaitement conscience que les hommes manque de clairvoyance et ne comprennent pas toujours où est leur intérêt d'où notamment les crises financières[149]. Mais selon lui, si on veut traiter scientifiquement de l'économie il faut supposer que les « hommes sont capables de connaître leur intérêt et de le poursuivre, c'est-à-dire qu'ils sont des personnes raisonnables et libres ("Esquisse", EEPPA, p.426) in[150] »

L'État et l'individuModifier

Chez Walras, il y a causalité réciproque entre l'État et l'individu : « Si chaque personne morale est un élément essentiel de la société, la société est un élément essentiel de toute personne morale (ESS, 133)[151]. ». Pour lui l'État et l'individu sont pour reprendre les termes de Cyrille Rouge-Pullon[152].« deux types sociaux équivalents de même valeur se partageant la richesse sociale. ». L'État ne doit pas dépendre des individus et doit rester indépendant du monde économique. Aussi pour les Walras l'État ne doit pas prélever l'impôt mais il doit être propriétaire des sols et c'est cette rente qui doit permettre son financement[152].

Comment harmoniser l'intérêt de l'État et celui des individus. Pour cela, il fait référence à la justice et se prononce pour une éducation gratuite. Walras élude la question du fonctionnement de l'État qui pourtant pose problème d'autant que chez lui, l'État étant indépendant des individus la question du contrepoids se pose[153].


Walras face aux pensées libérale, socialistes et démocratiqueModifier

Walras et ProudhonModifier

Article détaillé : Joseph Proudhon.
 
Portrait de Joseph Proudhon par Gustave Courbet (1866)

Dans la deuxième partie de son premier ouvrage économique de Walras, Walras s'attaque à Pierre-Joseph Proudhon en lui reprochant principalement de ne pas voir que l'économie est une science naturelle où sont à l'œuvre des forces inéluctables[114]. Pour lui, comme il le précise dans ses Élément d'économie sociale, la doctrine de Proudhon est incohérente car « [il] croit à la liberté absolue, sans pour autant admettre son résultat inévitable qu'est l'inégalité », il s'agit d'une pensée :

« qui tend à l'égalité absolue, sans vouloir cependant de son agent indispensable qu'est l'autorité; qui détruit l'État sans sauver l'individu, poursuit le nivellement des positions personnelles dans le bouleversement des conditions sociales, et enfin de l'individualisme et du communisme ne résume que les erreurs et ne concilie que les excès (EES,p.145, n.[3])[154]. »

Walras critique la théorie de la valeur chez Proudhon et en particulier sa tentative d'assimiler juste prix et prix de revient. Pour l'économiste de Lausanne il est impossible de déterminer hors marché les éléments de base du prix de revient qui sont le travail, les richesses naturelles[155]. Rappelons ici que pour Walras, le prix du marché en concurrence pure et parfaite est à la fois le vrai prix et le juste prix[155]. L'économiste de Lausanne critique aussi, la volonté de Proudhon à « détruire le parasitisme de l'argent ». Il est en particulier très opposé au projet de Proudhon de crédit réciproque, que reprendront les mutuellistes français de son temps notamment ceux qui écrivent dans le Courrier français. Pour Walras en effet, il n'est pas possible de se passer de l'argent[156].`

Walras et les programmes d'équité saint-simoniens, fouriéristes et radicauxModifier

Ce que Léon Walras reproche surtout, au saint-simonien, c'est leur remise en cause l'héritage. Cette opposition tient à deux raisons principales. Selon lui, remettre en cause l'héritage c'est remettre en cause de droit de propriété (Walras ne sort du champ de la propriété privée que la terre qui doit selon lui appartenir à l'État). Par ailleurs, supprimer l'héritage c'est décourager l'épargne et donc la constitution du capital [157].

Walras s'oppose également au fouriérisme, car il ne repose pas selon lui sur une vision réaliste des hommes en misant tout sur la fraternité[158]. Son attaque principale est dirigée contre la version du fouriérisme de Victor Considérant qui prône le droit au travail. Ce dernier, un peu comme Walras, estime que les hommes sont collectivement propriétaires des terres. Pour remédier à l'inégalité crée par la possession des terres, il propose en compensation (clause lockéenne) de leur attribuer un droit au travail[158]. Walras estime que cette proposition ne satisfera pas les exclus qui veulent la justice, c'est-à-dire de la propriété pour eux et leurs descendants. Par ailleurs, selon lui, le droit au travail conduirait l'État à ne pas embaucher les meilleurs mais ceux qui ne trouvent pas de travail ailleurs ce qui l'affaiblirait. Enfin et peut-être surtout, cela conduit à attribuer la liberté sans la responsabilité ce qui est pour lui inacceptable [159].

Walras s'attaque également aux projets des radicaux de son temps d'impôt progressif et de dépenses sociales. Concernant les impôts progressifs, il a selon lui plusieurs défauts. Il favorise la tendance au gaspillage de l'État, il décourage les individus, il freine l'émulation et rend obligatoire la fraternité ce qui est pour Walras contraire à la nature humaine [160]. Concernant les dépenses sociales selon lui elles ne tiennent pas compte du mérite des individus. Il préfère que les biens publics soient produits par l'État et distribués gratuitement[158].

Walras et le communismeModifier

 
Louis Blanc photographié vers 1850-1860.

Walras et le communisme de Louis BlancModifier

Articles détaillés : Louis Blanc et Étienne Cadet.

Si Walras estime que le projet socialiste de Louis Blanc est cohérent toutefois il commet de faire reposer son système sur la fraternité un sentiment important mais moins central chez les hommes que l'intérêt. Par ailleurs Louis Blanc fait de l'État le seul entrepreneur sans démontrer qu'il peut produire en plus grande quantité qu'un système d'économie d'entreprises. Enfin dans ce système où selon Walras la fraternité est dévoyée dans la formule « à chacun selon ses besoins », l'homme n'est pas libre car il n'est pas responsable de ses actes[161].`

Walras et le communisme marxisteModifier

Walras commence à critiquer le marxisme quand il supplante dans les années 1895 les doctrines socialistes que Pierre Dockès qualifie de quarante-huitardes dans les années 1895[162]. S'il estime que le collectivisme marxiste est possible à certains conditions il ne croit ni à son équité ni à son efficacité [163]. En effet pour lui, ce collectivisme est fondé sur une théorie de la valeur erronée (la valeur travail) qui fausse tout le système des prix qui dans ce cas ne permet plus d'assurer un équilibre global et non un équilibre par produit. Par ailleurs si Walras est pour la collectivisation des terres, à la différence des marxistes, il est contre celle du capital car il croit que les grandes fortunes sont d'abord liées à des effets de monopoles naturels ou artificiels ou d'appropriation des terres[164]


Walras, le crédit et l'école démocratique d'Étienne VacherotModifier

 
Étienne Vacherot a influencé Walras sur la démocratie et a fait partie du Commission des Trente qui a élaboré les lois constitutionnelles de la [[Troisième République] (France)]]
Article détaillé : Étienne Vacherot.

Dans son livre La démocratie Étienne Vacherot distingue deux écoles : celle en faveur du laissez faire qu'il nomme « l'école libérale propement dite » et « école démocratique libérale »[165]. Léon Walras a lu le livre c'est même un des rares cas où c'est lui qui a recommandé un livre à son père Auguste. Un des problèmes soulevés par ce livre est celui de l'articulation entre les fins de la justice sociale déterminés par la politique et les moyens qui relèvent de l'économie politique. Dans un passage souligné par Walras, il note que la politique pure « le plus souvenr ne peut que montrer le but : c'est à l'économie politique à trouver les moyens. La Révolution fort peu économiste de son métier, n'a rien pu prévoir de toutes ces choses (Vacherot, 1860, p.212) in Bourdeau 2004[165] ». Pour éviter une organisation du travail d'essence militaire, il préconise l'association qui ne peut réussir selon lui que « dans l'organisation du crédit »[166]. Il convient de noter que c'est dans ces année 1850-1860 que la France se dote d'un système de crédit qui permet le développement de l'économie moderne, le sujet est donc d'actualité tout comme le problème de la démocratisation de la société posé par la révolution française de 1848[167].

Dans sa théorie du crédit, Walras distingue le crédit personnel basé sur la confiance et le crédit réel basé sur une hypothèque ou sur le gage d'un bien. Il s'oppose à la fois aux libéraux pour qui le seul vrai crédit est réel, le crédit personnel selon Coquelin ne devant être réservé qu'aux gens très sûrs[168] et à Proudhon qui avec le crédit gratuit tend vers une forme extrême de crédit personnel. Il s'oppose aussi à Anselme Batbie et Horn qui dans le Crédit populaire en font un moyen de réforme morale [169]. Pour l'économiste de Genève, il est normal de payer un intérêt qui tiennent compte du risque comme il est normal de récupérer son capital à la fin du prêt. Aussi Walras préconise-t-il une institutionnalisation des garanties., notamment par l'association de crédit [170]. À partir de la théorie du crédit de 1872-1873, constatant l'échec de l'association de crédit, dans les Éléments d'économie politique appliquée, Walras va se focaliser sur le crédit à long terme car pour lui s'est celui qui permet de démocratiser le capital. Pour lui c'est la responsabilité des apporteurs de capitaux qui permet cette démocratisation. Pour lui, comme il a pu le voir en Suisse, l il existe aussi une certaine articulation le crédit court terme, le crédit long terme et l'épargne qui permet un accès progressif de tous au capital[171].

Socialisme et libéralisme : le socialisme singulier de WalrasModifier

Les auteurs qui ont travaillé sur le Walras des livres autres que les Élément d'économie politique pure s'accordent à dire au mieux que Walras a développé un socialisme singulier (Pierre Dockès)[157] soit tel Pierre Herland le trouvent surtout libéral[172]. Pour Dockès[173], le caractère singulier du socialisme de Walras vient de sa recherche d'« une synthèse entre l'intérêt (ou l'utilité) et la justice (ou la morale, donc entre l'économie politique (essentiellement dans son aspect de science appliquée) et la science morale (ou sociale) ». Cette synthèse ne se fait pas chez lui contrairement à Bastiat par « l'absortion de l'intérêt par la morale », ni par un entre-deux éclectique mais par une croyance en la possibilité d'arriver et à la justice absolue et à l'utilité absolue[174]. Selon Pierre Dockès[174], ce socialisme singulier est « intellectuellement rigoureux et finalement d'une grande actualité ». L'autre trait fort de son socialisme singulier semble tenir à sa vision de l'État.

L'État chez Walras est vu comme doté d'une rationalité supérieure aux individus dans le domaine qui est le sien[175] Il faut ici remarquer que, chez Walras, l'État n'a pas à chercher une fonction d'utilité collective aux individus dans la mesure où il est une personne morale autre que les individus. Chez Walras la société et l'État ont des besoins autres que ceux des individus[175] et l'appareil d'État a des champs propres d'intervention. En ces domaines sa rationalité supérieure est liée aux rapports étroits qu'il entretient avec la science, (notamment l'économie pure). C'est ainsi que l'État doit par exemple veiller à empêcher les monopoles artificiels et à nationaliser ou réguler les monopoles naturels [173]. De l'autre côté il doit respecter les initiatives individuelles dans le domaine de l'économie privée qui se coordonne sur des marchés dont il doit s'assurer le bon fonctionnement[173]

Réception et influence de la pensée de WalrasModifier

La réception de l'œuvreModifier

En FranceModifier

Son œuvre dés la parution de son livre Éléments d'économie pure est contestée. Le Journal des Économistes adopte d'abord la stratégie du silence, puis quand les idées commencent à se répandre suite notamment à un compte rendu de Charles Gide en 1883 sur La Théorie de la richesse sociale, ce journal fait paraître une étude critique d'un mathématicien Otts. La critique, qualifié de torpillage par Hervé Dulez s'organise autour de deux grands angles d'attaque. Tout d'abord, il est reproché à Walras de vouloir mettre la liberté en équation. Ensuite il lui est reproché de disjoindre l'économie du social à travers le recours à la modélisation. Notons aussi que le soutien de Charles Gide est ambigu comme le montre son compte rendu en 1897 du livre de Walras Études d'économie sociale.

 
Charles Peguy a fait un compte-rendu de la pensée de Walras et de l'économie mathématique

Walras cherchant à élargir son influence, envoie son ouvrage Études d'économie sociale à Jean Jaurés et à Etienne Millerand à qui ses livres semblent déplaire[176]. Georges Renard va tenter d'aider Walras à diffuser ses idées parmi les normaliens les plus engagés socialement, notamment auprès de Charles Peguy, de son neveu Georges Weulersse, de François Simiand et d'Adolphe Landry. Ce sont les deux premiers, non économistes qui sont les plus réceptifs. Ils rédigent deux articles qui font le point sur l'homme et l'œuvre. Charles Peguy rédige un article intitulé Un économiste socialiste, M.Léon Walras paru dans la Revue socialiste. Il a aussi donné une conférence en 1896-1897 sur l'économie mathématique de Cournot, Gossen, Jevons et Walras, dont le manuscrit a été perdu[177]. Dans l'article dont nous disposons, il félicite l'économiste de Lausanne d'avoir grâce aux mathématiques « vraiment instauré une science » mais, illui reproche de ne pas avoir assez réfléchi au fait que les unités qui constitue le nombre social « sont liées entre elle par une solidarité circulaire close ». En fait Peguy reprendra l'exacte méthode de Walras pour définir sa cité idéale dans ses Premiers et second dialogue de la cité harmonieuse. Mais à la fois le contenu de la cité idéale et les moyens d'y parvenir diffèrent de ceux de Walras[178]. Weulersse écrira lui un compte rendu des Études d'économie sociale où il le félicite d'avoir contribué à la fondation de l'économie mathématique et d'avoir contribué à aider à résoudre la question sociale[179].

Parmi les normaliens sociaux, les plus réticents, seront ceux qui se destinent à l'économie : Adolphe Landry et François Simiand. Dans les deux cas la réticence vient d'une question d'approche. Adophe Landry est utilitariste et ne voit pas, à la différence de l'économiste de Lausanne, de possible conflit entre utilité et justice[180]. François Simiand de son côté défend une méthodologie positive basée sur les faits qui est aux antipodes de celle, normative, de Walras [179]. Hors de l'école normale, Walras va intéresser un poète Paul Valéry qui publiera en 1896 un compte rendu de la troisième éditions des Éléments d'économie politique pure et qui fera connaitre la pensée de Wzalras dans les milieux littéraires et artistiques[181]

En AngleterreModifier

Walras communique avec Stanley Jevons, fondateur anglais de l'école néo-classique et avec Alfred Marshall auquel il envoie régulièrement ses ouvrages. Ce dernier qui détient la chaire d'économie de Cambrige sera finalement le plus influent. En effet outre son poste prestigieux, il a eu la prudence de ne pas rompre avec les classiques dont il se présente comme le continuateur et de mettre l'appareil mathématique en annexe. Il écrit à Walras :« Personnellement, je m'en tiens à l'idée, que je pense vous avoir indiquée il y a quelques temps, selon laquelle les méthématiques dans un traité d'économie doivent être placées à l'arrière-plan cité in Dumez [182] »

En AllemagneModifier

Influence sur les économistesModifier

En FranceModifier

La pénétration des idées de Walras en France est rendue difficile par l'hostilité des professeurs d'économie. Albert Aupetit (1876-1944), un des disciples de Walras, qui a soutenu une thèse sous le titre Essai sur la théorie générale de la monnaie échoue deux fois à l'agrégation en 1901 et 1903. Suite à ces échecs, il intègre le service des études économiques de la banque de France. Dans cette histoire, Gide a eu une attitude ambiguë dans la mesure où en 1903, il s'est désisté du jury et où son remplaçant a fait pencher la balance du côté défavorable à Walras et Aupetit[183]

Walras et la pensée socialiste de son tempsModifier

L'actualité de l'œuvreModifier

NotesModifier

  1. "The greatest of all economists." Schumpeter, History of Economic Analysis, 1954, p. 827.
  2. a et b Dumez 1985, p. 127.
  3. Dumez 1985, p. 128.
  4. Léon (1834-1910) Auteur du texte Walras, Francis Sauveur / par Léon Walras, (lire en ligne)
  5. Dumez 1985, p. 143.
  6. a et b Rouge 2011, p. 10.
  7. Dumez 1985, p. 131.
  8. a et b Dumez 1985, p. 132.
  9. a b c et d Dumez 1985, p. 133.
  10. Dumez 1985, p. 155.
  11. a et b Dumez 1985, p. 135.
  12. Dumez 1985, p. 137.
  13. Dumez 1985, p. 139.
  14. Dumez 1985, p. 162.
  15. Dumez 1985, p. 157.
  16. Dumez 1985, p. 159.
  17. Dumez 1985, p. 164.
  18. Dumez 1985, p. 225.
  19. a b c et d Rouge 2011, p. 16.
  20. Dumez 1985, p. 184.
  21. Dumez 1985, p. 187.
  22. Dumez 1985, p. 186-190.
  23. Dumez 1985, p. 200.
  24. Dumez 1985, p. 167.
  25. Dumez 1985, p. 242.
  26. a et b Rouge 2011, p. 18.
  27. Dumez 1985, p. 243.
  28. a et b Dumez 1985, p. 144.
  29. a b et c Dumez 1985, p. 145.
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  31. Dumez 1985, p. 151.
  32. a b et c Salvat 2004, p. 29.
  33. a et b Salvat 2004, p. 32.
  34. Salvat 2004, p. 46.
  35. Salvat 2004, p. 38.
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  37. Dumez 1985, p. 65.
  38. Dumez 1985, p. 62.
  39. Dumez 1985, p. 66.
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  49. a b et c Walras 1976, p. 16.
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  80. Schumpeter 2004 p.331)..
  81. Schumpeter 2004, p. 331.
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  91. Deleplace 2009, p. 211.
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  93. Deleplace 2009, p. 192.
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  95. Walras 1976, p. 194.
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  98. Schumpeter 2004, p. 353.
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  100. Schumpeter 2004, p. 354.
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  104. Shumpeter 2004, p. 351.
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  106. Walras 1976, p. 401.
  107. Dockes 2004, p. 216.
  108. Dockes 2004, p. 222.
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PublicationsModifier

  • Léon Walras, autobiographie (1908)
  • « Économique et mécanique » in Bulletin de la Société vaudoise de sciences naturelles (1909)Texte en ligne

BibliographieModifier

  • Cyrille Rouge-Pullon, Introduction à l'œuvre de Walras, 1996, p. 9-14
  • Olivier Robert, Francesco Panese, Dictionnaire des professeurs de l’Université de Lausanne dès 1890, Lausanne, 2000, p. 1314
  • Antoine Rebeyrol, 1999, La pensée économique de Walras, Dunod.
  • Michio Morishima, L'économie walrasienne: une théorie pure du capital et de la monnaie, éd. Economica, Paris, 1979.
  • Hervé Dumez, L'économiste, la science et le pouvoir : le cas Walras, Paris, .
  • Cyrille Rouge-Pullon, Léon Walras; vie, oeuvre, concepts, Paris, Ellipses, .
  • Ghislain Deleplace, Histoire de la pensée économique, .
  • Gaëtan Pirou, Les théories de l'équilibre économique de L.Walras & V.Pareto, domat-Monchrestien, .
  • Pierre Dockès, La société n'est pas un pique-nique : Léon Walras et l'économie sociale, Economica, .
  • Roberto Baranzini, Arnaud Diemer, Claude Mouchot (eds), Études walrassiennes, L'Harmattan, .
    • Donald Walker, « Les idées de Walras sur la nature humaine », dans Études walrassiennes, .
    • Vincent Bourdeau, « Crédit et démocratie chez Walras (186à-1874 », dans Études walrassiennes, .
    • Pierre Dockès, « Walras et le progrès économique », dans Études walrassiennes, .
    • Christophe Salvat, « L'ambivalence de la référence physiocratique chez Walras », dans Études walrassiennes, .
    • Jérôme Lallement, « Walras et les mathématiques, un malentendu persistant », dans Études walrassiennes, .
    • Cyrille Rouge-Pullon, « Léon Walras, justice procédurale et efficacité économique », dans Études walrassiennes,
  • Arnaud Diemer, Jean-Pierre Potier (eds), Léon Walras : un siècle après (1910-2010), P.I.E Peter Lang S.A., .
    • Arnaud Diemer, « De la métaphysique à la théorie de la science. Retour sur le programme scientifique walrassien », dans Léon Walras : un siècle après (1910-2010), .
    • Michele Bee, « Homo cœnomicus : Le caractère narurel de la division du travail et la nécessité du progrès industriel dans la théorie de l'histoire de Léon Walras », dans Léon Walras : un siècle après (1910-2010), .

Articles connexesModifier

Liens externesModifier