Kibboutz

type de village collectiviste sioniste

Un kibboutz (de l'hébreu : קיבוץ, au pluriel, קיבוצים : kibboutzim, signifiant « assemblée » ou « ensemble ») est un type de village collectiviste créé pour la première fois en 1909 en Palestine alors ottomane ; il s'agit du kibboutz Degania (en français : « le bleuet ») qui fut créé par des juifs d'origine russe et polonaise adhérant au mouvement sioniste d'influence socialiste. Les autres kibboutzim ont été développés dès 1920 et ont essaimé à compter de la création de l'État d'Israël, le 14 mai 1948. Il s'agit à l'origine de communautés rurales, mais des activités industrielles ont commencé à y être développées après la création d'Israël. Historiquement, leurs membres étaient perçus comme une élite, particulièrement militante et engagée. Ainsi, dans les années 1960, 1970 et 1980, les militaires issus des kibboutzim représentaient près de 25 % du corps des officiers de l'armée israélienne, pour à peine 3 % de la population totale.

Kibboutz Kfar Masaryk.
Kibboutz Lotan.

Ces villages collectifs ont été l'objet d'attaques véhémentes de la droite israélienne, notamment après la victoire aux élections législatives de juin 1977 de la coalition des partis de droite où Menahem Begin, chef du gouvernement, a traité notamment les kibboutzniks de « nantis avec piscine ». Les kibboutzim ont pris un virage libéral dans les années 1990 et ont renoncé au rôle révolutionnaire qui devait être le leur à l'origine. Les logements y sont privatisés depuis les années 1990. Beaucoup de kibboutzim ont également été convertis en moshavim, fermes coopératives acceptant le régime de propriété privée, afin de survivre tout en embrassant le tournant social-libéral de cette époque.

Le poids idéologique et démographique des kibboutzim est en baisse constante depuis les années 1970 ; ils ne pèsent plus que 1,8 % de la population israélienne en 2005 et un peu plus de 123 000 personnes en 2010[1] ; en 2020, ils sont moins de 88 000 personnes (environ 1 % de la population totale juive) réparties sur environ 260 implantations. Leur population ne progresse plus dans une société israélienne en développement démographique rapide[2], qui compte en juillet 2021 plus de 9 650 000 habitants (population juive, arabe et autre confondues). Malgré cette baisse constante du poids démographique, en 2010, les kibboutzim occupent environ 10 %[1] de la surface du pays et ils représentent 9,2 %[1] de la production industrielle israélienne (5,2 % du PIB industriel), et entre 34 % et 40 % de sa production agricole[1].

Une personne vivant dans un kibboutz est appelée kibboutznik (au pluriel : kibboutznikim).

DéfinitionsModifier

Le kibboutz est, par définition :

  • « une communauté délibérément formée par ses membres, à vocation essentiellement agricole, où il n'existe pas de propriété privée et qui est censée pourvoir à tous les besoins de ses membres et de leurs familles »[3]. Le caractère principalement agricole est aujourd'hui largement dépassé.
  • « une unité de peuplement dont les membres sont organisés en collectivité sur la base de la propriété commune des biens, préconisant le travail individuel, l'égalité entre tous et la coopération de tous les membres dans tous les domaines de la production, de la consommation et de l'éducation »[4].
  • Une organisation sioniste destinée à l'implantation de populations juives en terre d'Israël.

Sa principale force vient de l'engagement individuel de tous les membres. L'esprit d'entreprise collective compte pour beaucoup et contribue à la création et à la maturation de communautés qui réussissent économiquement sur le marché libre. Enfin, le niveau de vie élevé aujourd'hui, atteint grâce aux succès économiques, favorise aussi le maintien des communautés.

Organisation, principes et fonctionnementModifier

En pratique, la plupart des kibboutz sont conçus sur le même modèle : au centre se déploient les édifices communs tels que réfectoire, auditorium, bureaux et bibliothèque, entourés par des jardins et les maisons de leurs membres ; les bâtiments et les équipements sportifs sont légèrement décentrés ; les champs, vergers et bâtiments industriels enfin se trouvent à la périphérie.

Il n'y a généralement pas vraiment de structure permanente élue : les décisions sont prises par l'assemblée générale, qui doit se réunir au moins une fois par an. Avec le temps, des organes élus sont apparus, tels des bureaux exécutifs mais l'idéal kibboutznik impose qu'ils aient peu de pouvoir.

La laïcité et l'égalité des sexes sont revendiquées depuis les débuts (sauf dans les rares kibboutzim religieux : une dizaine sur 260 environ), ce qui explique les relations historiquement très tendues avec les religieux. Les membres des kibboutzim ont même été accusés de ne plus être Juifs, même si cette accusation, qui avait été portée par le rabbin Eliezer Menahem Schach, un des principaux rabbins haredi israéliens de la fin du XXe siècle, reste relativement isolée. Même quand ces accusations ne sont pas reprises par les autres haredim, les relations avec les autorités religieuses juives sont très mauvaises. De nombreuses accusations ont ainsi fleuri dans les milieux ultra-orthodoxes. Lors de l'affaire des « enfants de Téhéran » (des orphelins qui furent placés dans des Kibboutzim, après leur Alyah en Israël), les haredim créèrent « une organisation secrète », les activistes, pour tenter par tous les moyens de contrer l'action et l'influence des partis laïcs dans les camps d'immigrants. C'est une cicatrice historique qui marquera deux générations successives de haredim qui se racontèrent des histoires de livres sacrés trouvés en lambeaux dans des clapiers à lapins, de douches communes où jeunes filles et garçons des kibboutz se lavent ensemble et où des immigrants auraient été forcés de manger du porc. En 1990, le rav Eliezer Menahem Schach interdira à ses ouailles [membres des partis ultra-orthodoxes Degel HaTorah et Shass] de se joindre à une coalition de gauche. Il justifiera sa position par le vieil argument selon lequel le Kibboutz est l'ennemi de la foi[5].

Afin de permettre aux femmes de travailler et de les libérer de la maternité, les enfants sont éduqués ensemble, par la collectivité et non par leurs parents: ils ne dorment pas avec leurs parents[6],[7]. Au kibboutz est dispensé un programme scolaire local pour l'enseignement élémentaire et primaire ; pour le secondaire, chaque kibboutz n'est pas tenu de disposer d'un lieu d'enseignement et un équivalent de lycée mutualisé reçoit alors les élèves de plusieurs kibboutz. Ils logent dans une maison qui leur est consacrée, la « maison des enfants ». Ils voient leurs parents chaque après-midi, après leurs cours du matin. Jeunes adolescents, ils reçoivent des cours de secourisme afin d'être actifs lors d'attentats et se préparaient au Gadna (préparation militaire pour lycéens, lorsque cette structure existait).

Issus de premiers mouvements sionistes laïcs, les membres des kibboutz sont normalement tous juifs. Il y a eu des tentatives avortées d'organisation de kibboutz musulmans, mais les kibboutz ont vocation à rester des organisations nationalistes et sionistes juives, dont la base est exclusivement juive.

Indépendamment des membres permanents du kibboutz, des travailleurs extérieurs (sans droit de vote aux assemblées) juifs ou non-juifs ne sont pas rares : volontaires étrangers (pour des périodes temporaires), salariés arabes israéliens, travailleurs immigrés (est-européens, pays du Sud-Est asiatique…).

Entre membres (hors salariés extérieurs), il n'y a normalement pas de salaire : la communauté fournit gratuitement et de façon strictement égalitaire les biens collectifs (piscine, écoles, etc.) et les biens de consommation individuels (logements, télévisions, ordinateurs). Aucune différence n'est faite selon le statut, la qualification ou le poste de travail des membres.

L'activité économique du kibboutz est collectiviste : les moyens de production et d'échanges sont la propriété de tous, et il n'y a pas d'entrepreneurs privés dans un kibboutz.

Des sommes modérées permettant à chacun d'aller dans le monde extérieur au kibboutz pour y consommer librement sont également remises aux membres, sur une base égalitaire.

 
Panorama du kibboutz Barkai dans la région de Wadi Ara.

HistoireModifier

 
Kibboutz Yas'ur (Israël), 1949.

Le modèle qui finalement s'impose est apparu après une dizaine d'expérimentations, qui toutes ont périclité. Il y a eu, au début du XXe siècle, des essais non-égalitaires et (semi-) capitalistes de villages collectivistes avec des classes d'ouvriers, d'ingénieurs, de cadres, etc., ne possédant pas les mêmes droits ou le même salaire. La « possession » par le biais d'un salaire, et les privilèges accordés aux plus diplômés n'apportèrent que tensions et incohérences, incompatibles avec l'idéal socialiste des nouveaux émigrants, ce qui fait dire à certains auteurs que le kibboutz fut une nécessité, et non la réalisation d'un idéal. Néanmoins, l'expérience dégagea suffisamment d'enseignements pour perfectionner les principes qui, en grandes lignes, subsistent aujourd'hui.

Le modèle du Mochav, moins communautaire, conçu comme un village coopératif, apparut à partir de 1921 ; cette forme d'organisation agricole a aussi, dès cette époque, fait l'objet de recherches et de tâtonnements.

Le collectivisme contre l'économie de marchéModifier

L'origine des kibboutz se trouve au sein du parti Ha'poel Hatzaïr, un parti politique non-marxiste, influencé par le socialisme populiste russe et l'œuvre de Tolstoï, dont le principal inspirateur est Aharon David Gordon. L'idéal est celui d'un socialisme rural, anti-industriel et anti-autoritaire, très marqué par l'anarchisme, avec le refus des structures élues.

En 1909, un petit groupe de jeunes immigrants juifs originaires d'Europe de l'Est, mus par les idées sionistes et socialistes, fondaient sur les rives du lac de Tibériade la première kvoutza (groupe en hébreu), groupement auquel fut ultérieurement donné le nom de kibboutz, communauté basée sur l'adhésion à un même mode de vie rural et collectiviste. Ils appelèrent ce kibboutz Degania, qui est depuis considéré comme la « mère des kibboutzim »[8]. Kinneret en est le second, créé en 1912.

Le principe du kibboutz est l'autoconsommation paysanne : « les pionniers vivront des produits de leurs champs »[9] pour supprimer autant que possible le marché.

Il s'oppose à l'agriculture juive majoritaire dans les années 1900, tournée vers le marché et recourant à la main-d'œuvre arabe peu coûteuse ; les planteurs capitalistes juifs en Palestine, partisans d'une colonisation à l'algérienne, privilégiaient une agriculture d'exportation, qui engendrait des profits élevés, compte tenu du prix bas de la main d'œuvre indigène. Or, aux yeux des juifs russes socialistes qui arrivent en Palestine à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, ce type d'exploitation agricole pose plusieurs problèmes : d'une part, si l'encadrement est juif, 60 à 80 % des agriculteurs des colonies juives de Palestine ne sont pas juifs (en 1907), selon l'estimation de Chaïm Weizmann[9], de sorte que les colonies ne peuvent être considérées comme réellement juives ; d'autre part, les travailleurs juifs européens ne se contentent pas du niveau de vie des Palestiniens musulmans et chrétiens et, demandant des salaires plus élevés, ne trouvent pas d'emploi dans les fermes des planteurs juifs. La concurrence de la main-d'œuvre indigène est un élément économique décisif dans la création de la nouvelle formule qu'est le kibboutz « fondé sur le travail collectif ou coopératif, sur le rejet du marché, et impliquant un exclusivisme absolu dans la définition ethnique de la main-d'œuvre »[9] ; la question du prix de vente des produits (très peu compétitif en comparaison des prix du marché) n'est plus un problème, puisque les produits sont destinés à l'autoconsommation.

Leur kvoutza se voulait démocratique et égalitaire, fondée sur la propriété collective des moyens de production et de consommation où le cadre de vie était le suivant : tous les membres prenaient les décisions de concert et à la majorité, et se partageaient équitablement droits et devoirs.

L'exclusion des non-juifsModifier

Les fondateurs des premiers kibboutzim avaient pour but d'exclure la main-d'œuvre arabe palestinienne musulmane et chrétienne peu coûteuse, qui avait empêché les travailleurs juifs européens d'obtenir des augmentations de salaires. « Cette situation de rivalité économique entre les deux mains-d’œuvre s'accompagne d'un discours dépréciatif, voire franchement raciste, de la part des ouvriers juifs européens envers leurs concurrents arabes. Le paradoxe historique vient de ce que ce sont les tenants de la lutte des classes qui introduisent le conflit national en Palestine »[9], écrit Henry Laurens.

L'institution du kibboutz, inspirée du collectivisme socialiste, a sans doute réglé le problème de l'inégalité sociale entre les membres du village collectiviste ; mais elle a créé d'autres formes d'injustices qui sont « aux sources du conflit israélo-arabe et du problème palestinien »[10].

Selon l'historien Gershon Shafir, le développement d'un nationalisme juif en Israël, dont le kibboutz est une traduction parfaite, s'explique au départ par la lutte des travailleurs juifs européens contre d'autres travailleurs non-juifs[11], en raison de l'inégalité des salaires.

L'exclusion des juifs orientauxModifier

Seuls, les juifs ashkénazes (européens) avaient vocation à travailler dans les kibboutzim, dès l'origine de ces établissements. Les juifs orientaux, ou juifs Mizrahim que le mouvement sioniste avait fait venir en Palestine par milliers, en particulier du Yémen, dès 1909, devaient continuer à travailler dans les propriétés privées de planteurs juifs qu'étaient les moshavot[12], dans des conditions bien plus défavorables.

Joseph Bussel (Yossef Bossal), idéologue et président du premier kibboutz, Degania, a théorisé cette division du travail qui excluait les juifs orientaux des kibboutzim, en ces termes :

« Les ashkénazes ne peuvent pas concurrencer les Arabes [non juifs] et travailler dur pour le profit du fermier. L'ouvrier ashkénaze qui vient de loin ne demeurera pas toute sa vie un ouvrier et ne travaillera pas éternellement pour un fermier. La raison en est qu'il aspire à la liberté et refuse d'être réduit en esclavage. Le rôle évoqué ci-dessus [travailler dur pour le profit du fermier] sera dévolu aux Juifs Mizrahim qui après un an d'apprentissage, resteront dans les moshavot et accompliront toutes les tâches inférieures. Nous avons à détourner notre énergie des moshavot et nous n'y perdrons pas notre force en vain[13] »

.

Le refus d'accueillir les travailleurs juifs orientaux s'est perpétué dans une large mesure après la création de l'Etat d'Israël, en mai 1948. Ainsi dans les années 1950, les immigrants européens trouvaient un emploi plus facilement que les immigrants juifs des pays arabes et musulmans, en particulier dans les kibboutzim.

De l'agriculture à l'industrie et aux servicesModifier

À partir des années 1920 et 1930, les sionistes du Achdut Ha'avoda lancent à leur tour des kibboutzim. C'est en partie sous leur influence que se développeront les premières activités industrielles, qui seront à l'origine très critiquées par les partisans de communautés rurales.

Le Ha'poel Hatzaïr et le Achdut Ha'avoda fusionnent en 1930 au sein du Mapaï, unifiant ainsi partiellement les mouvements politiques soutenant les kibboutzim, et contribuant à faire accepter le développement industriel par le mouvement kibboutzique.

À partir des années 1960 et 1970, les kibboutzim ajouteront à l'industrie et à l'agriculture le tourisme et les services, développant ainsi leur privatisation et hiérarchisation économique[14].

De la création jusqu'en 1948Modifier

« Si seulement 7 % des terres étaient en possession de Juifs en 1947, 80 % des terres passent sous le contrôle de l’État hébreu après la guerre »[10].

Avant la création d'Israël, les kibboutzim se créaient essentiellement sur des terres achetées. Après la guerre israélo-arabe de 1948, les terres confisquées aux Palestiniens sont devenues la propriété collective de l'État, à travers le Keren Kayemeth LeIsrael ou KKL. Celui-ci les donne à exploiter aux communautés rurales que sont les kibboutzim, ainsi que les mochavim.

Il y avait environ 90 kibboutzim au moment de la création de l’État juif, le 14 mai en 1948 ; aujourd'hui, on compte 268 localités ayant le statut juridique de kibboutz[10].

Le refus d'accueillir les immigrants dans les années 1950Modifier

Alors que les nouveaux immigrants venant notamment de pays arabes et qui arrivent en Israël après sa création le 14 mai 1948 s'entassent provisoirement par dizaines de milliers dans les camps de transit (en hébreu ma'abarot), à la recherche d'un emploi, les kibboutzim manquent de main-d'œuvre mais n'ouvrent pas leurs portes aux nouveaux arrivants. « Le kibboutz a échoué dans la mission nationale d'intégration de l'immigration massive de la première décennie du jeune État d'Israël[10] ». Parmi les raisons, « l'ethnocentrisme ashkénaze et des attitudes méprisantes vis-à-vis des nouveaux arrivés »[10], ainsi que « le fossé grandissant entre l'idéologie révolutionnaire déclarée et une pratique bien plus conservatrice »[10].

« Suite à l'échec relatif de l'intégration des immigrants des années 1950, échec auquel le kibboutz a largement contribué, se sont cristallisés, dans la société juive israélienne des années 1960-70, deux secteurs de population qui, au lieu de se "fondre" en une même culture », ont été séparés par une fracture sociale : « d'une part l'Israël des anciens de la période pré-étatique, élite socio-économique ashkénaze, et d'autre part les nouveaux, pour la plupart des juifs orientaux, prolétariats des régions périphériques »[10].

Crise des années 1980Modifier

La période pionnière est loin, et les kibboutzim ne sont plus aujourd'hui la référence incontournable de la construction du socialisme à l'israélienne.

Crise économiqueModifier

À compter des années 1980, les kibboutzim ont connu des difficultés économiques, liées à un fort endettement, et renforcées par la quasi-disparition des subventions de l'État. Celui-ci a finalement annulé la moitié de leurs dettes, l'autre moitié étant rééchelonnée par les banques[15].

Les kibboutzim ont dû réorganiser en profondeur leurs activités économiques. Les secteurs les plus porteurs : industrie, tourisme et services ont été développés. L'agriculture des origines a été reléguée au second rang (15 % des membres seulement y sont encore affectés)[16]. Il y eut d'ailleurs quelques faillites. Cependant, au début des années 1990, les kibboutzim avaient surmonté cette crise, qui reste sans doute la plus rude de leur histoire.

Aujourd'hui, malgré quelques exceptions, les kibboutzim sont considérés comme en bonne santé économique et financière. Le niveau de vie des membres des kibboutzim est l'un des plus élevés d'Israël, ce qui suscite parfois la rancœur des communautés environnantes.[réf. nécessaire]

Crise des valeursModifier

Au-delà de la gestion collective et égalitaire du travail, les kibboutzim avaient également à l'origine développé un mode de vie collectiviste : prise des repas en commun, absence totale de propriété privée (même les vêtements étaient au moins théoriquement collectivisés), éducation en commun des enfants, qui ne vivaient pas avec leurs parents.

Depuis les années 1970-80, de nouvelles valeurs individuelles et familiales se développent dans les kibboutzim. La propriété collective, le travail collectif, l'égalitarisme social et la démocratie directe ne sont pas vraiment remis en cause. Mais des évolutions sont apparues, en particulier l'acceptation de la vie privée et de la vie de famille. Ainsi, aujourd'hui, il n'y a guère que le repas du midi qui soit pris en commun au réfectoire, et les enfants dorment chez leurs parents.

Toujours dans le développement de cette sphère du privé, une allocation de « budget personnel » est apparue. Il ne s'agit pas d'un salaire, et l'allocation est normalement égale pour tous. Mais elle permet de participer à la société de consommation, et de s'acheter divers biens non fournis par le kibboutz, qui deviennent dès lors une propriété privée.

Certains kibboutzim (minoritaires) ont même été plus loin en introduisant une échelle de salaires différenciés entre les membres, ce qui est une rupture énorme par rapport à la tradition égalitariste.

Autre facteur de remise en cause, l'industrialisation des kibboutzim a entraîné le recours à de la main-d'œuvre extérieure, salariée. Elle est importante : 50 à 60 % des travailleurs employés par l'ensemble des kibboutzim[16]. Ces travailleurs peuvent être des juifs, mais aussi des Arabes ou des travailleurs immigrés de diverses origines (Chine, Europe orientale…). Cette main-d'œuvre, surtout concentrée dans les tâches d'exécution, perçoit parfois le kibboutz où elle travaille comme un « patron » collectif, avec lequel des conflits peuvent surgir. Elle touche évidemment des salaires, notion qui n'existe normalement pas dans un kibboutz. Et elle ne participe pas à la définition des politiques du kibboutz, ce qui viole les principes égalitaires du projet.

Enfin, certains membres des kibboutzim travaillent maintenant à l'extérieur. Le salaire est normalement intégralement versé au kibboutz, qui reverse l'allocation mentionnée ci-dessus. Cette situation a toujours existé : le corps des officiers a compté beaucoup de « kibboutzniks » qui reversaient leurs soldes à la structure. Mais cette tendance se renforce, et entraîne trois conséquences :

  • certains liens communautaires se distendent quelque peu ;
  • des membres deviennent économiquement indépendants du kibboutz et peuvent donc le quitter à tout moment, ce qu'ils font parfois ;
  • certains revenus échappent au kibboutz et introduisent parfois quelques différences sociales (modérées) entre les membres.

Aujourd'huiModifier

EmbourgeoisementModifier

De mouvement utopique révolutionnaire à ses origines, le kibboutz est devenu le lieu de résidence d'une bourgeoisie de classe moyenne supérieure. « Le paysage du kibboutz s'est progressivement transformé, consacrant dorénavant la propriété privée, ressemblant de plus en plus à une petite banlieue cossue où chaque parcelle est bien délimitée par ses barrières et ses deux places de stationnement »[10].

Démographie et géographieModifier

En dépit de certains problèmes économiques, globalement bien surmontés, de la perte d'une partie de son prestige au sein de la société israélienne pour qui elle ne constitue plus un modèle à atteindre, et de l'acceptation d'une sphère privée importante (vie familiale et consommation), l'institution du kibboutz demeure, de nos jours encore, le plus grand mouvement communautaire au monde.

En 2005, près de 120 500 personnes (1,8 % de la population israélienne) vivent dans les 269 kibboutzim d'Israël disséminés depuis le Nord en Galilée jusqu'à la mer Rouge au Sud. Leurs effectifs varient de moins de 100 membres à plus de 1 000 pour certains, la majorité recensant une population d'environ cinq ou six cents membres. Malgré cette baisse du poids démographique, ils représentent encore 10 % de la production industrielle israélienne, 40 % de sa production agricole et 6 % de son PIB en 2010[17].

Une trentaine de ces kibboutzim est installée dans le Golan et les territoires palestiniens occupés, depuis juin 1967

Évolution de la population des kibboutzimModifier

Année Nombre Population[18]'[19]
1910 1 ?
1920 12 805
1930 29 3 900
1940 82 26 550
1950 214 67 550
1960 229 77 950
1970 229 85 100
1980 255 111 200
1990 270 125 100
1998 269 116 500
2000 268 117 300[20]

En 2020, la population des kibboutzim est égale à environ 80 000 personnes pour environ 250 kibboutz[réf. nécessaire] Elle représente moins de 1 % de la population juive établie dans le territoire historique de l'État d'Israël et dans les territoires palestiniens occupés.

CriminalitéModifier

Selon le journaliste Daniel Gavron[21] : « le taux de criminalité [dans le kibboutz] est inférieur, de loin, à la moyenne nationale ». En 1940, un aviateur britannique stationné en Palestine écrivait que dans les kibboutz, « le problème de la violence n'a simplement pas surgi ». En 1986, une étude sur le kibboutz Vatik a noté que le kibboutz n'avait jamais connu de crime grave. James Horrox note que ces « remarques sur l'inexistence de la criminalité ont toutes été faites à une époque où de nombreuses communautés étaient de taille équivalente à de petites villes, ou du moins de grands villages, dont beaucoup abritaient bien plus de mille personnes chacune »[22]. Cette même étude suggère que la santé mentale des kibboutznikim est, en moyenne, bien meilleure que celle des autres citoyens.

FédérationsModifier

Chaque kibboutz est autogéré. Il a donc l'autonomie politique propre à une municipalité. Il bénéficie aussi de l'autonomie économique propre à une entreprise opérant sur le marché libre et devant s'y adapter rapidement.

Mais les kibboutzim ont ressenti le besoin de se regrouper en fédérations :

  • pour défendre leurs intérêts devant les institutions étatiques ;
  • pour mettre en œuvre des services bénéficiant à tous (aide juridique, financement…).

Ces regroupements se sont faits sur une base idéologique :

Anarchisme et kibboutzModifier

Selon l'historien Sylvain Boulouque, « les expériences de travail collectif ou de modes de vie alternatifs ont toujours représenté pour les anarchistes des lieux d’expérimentation de la société future. C’est ainsi que les kibboutzim deviennent une terre d’imagination, un nouveau rêve. Nombreux sont les témoins tant dans la presse libertaire française qu’internationale à rendre compte de séjours ou d’installations dans ces collectivités agricoles et de leur caractère libertaire — réel, imaginé ou projeté »[23].

Le kibboutz s'est beaucoup inspiré dans ses principes originels des idées communistes libertaires[24] : absence de propriété privée des moyens de production, accès aux biens égal pour tous, refus du salariat, éducation communautaire des enfants, rejet de la religion (sauf dans les kibboutzim religieux), refus des structures élues, démocratie directe.

Cependant, le mouvement kibboutznik ne se réclame pas de l'anarchisme, et la fidélité aux principes venus de l'anarchisme n'est donc pas parfaite : utilisation de salariés non-membres, apparitions de certaines structures élues.

De même que ce mouvement ne se déclare pas anarchiste, le mouvement anarchiste contemporain est volontiers critique sur certains aspects des kibboutzim. Exemple de ces critiques anarchistes, l'essayiste et « anarchiste socialiste » (selon la définition qu'il donne de lui-même) américain Noam Chomsky a ainsi exprimé sa vision dans deux interviews, une à la radio[25], la seconde dans un livre d'entretiens[26]. Chomsky s'est installé en 1953, pour une durée de six semaines, dans un kibboutz près de Haïfa.

Les critiques faites par les anarchistes sont pour les plus importantes :

  • Le kibboutz demande normalement à ses membres l'appartenance à la communauté juive (il existe des exceptions). L'anarchisme de son côté insiste généralement sur les principes d'universalisme et d'antinationalisme[note 1].
    • Les kibboutzim ont eu une relation très poussée avec l'État : la réussite économique des kibboutzim a été partiellement due aux subventions de l'État d'Israël et de l'Agence juive, jusqu'aux années 1980 et ceux-ci lui fournissent de nombreux cadres pour les troupes d’élite de Tsahal, l'aviation militaire, le Mossad ou le Shin Beth, etc. L'anarchisme rejette quant à lui le principe même d'État[27].
  • Chomsky considérait qu'il existe dans le kibboutz un « autoritarisme du groupe » extrêmement fort, engendrant un machisme et un conformisme très puissant[réf. nécessaire] : par exemple, presque aucun habitant de kibboutzim ne refuse de faire son service militaire.[réf. nécessaire]
  • L'utilisation de salariés non-membres du kibboutz dans les entreprises dépendant des kibboutz réintroduit des inégalités sociales et de pouvoir[réf. nécessaire] : ils ne votent pas dans les prises de décisions collectives.

L'art dans les kibboutzimModifier

Les kibboutzim ont largement contribué à la culture et la création artistique du pays, figurées encore aujourd'hui par des groupes musicaux de rock, des chorales[28], un orchestre de musique classique[29], de l'art contemporain ou une compagnie de danse contemporaine de grand renom[30].

Kibboutzim en dehors d'IsraëlModifier

Le "Kibboutz Buchenwald"Modifier

Le "kibboutz Buchenwald" est une expérience de résilience, d'autogestion et de formation agricole, après la libération du camp de concentration nazi Buchenwald en avril 1945. Un groupe de seize jeunes hommes survivants, au départ, organisa et forma le "kibboutz Buchenwald", premier collectif agricole de l'Allemagne d'après-guerre, dans les baraquements du camp, alors renommé "camp de personnes déplacées de Buchenwald"[31],[32] pour préparer les Juifs à l'émigration en Palestine. Ce lieu fonctionna de 1945 à 1948 et accueillit de nombreux membres. Après la création de l’État d'Israël, ils y fondent leur propre communauté en 1948[33],[34] qui s'appela aussi dans un premier temps " Kibboutz Buchenwald " puis " Netzer ", puis finalement Netzer Sereni (en).

Le Kibboutz en FranceModifier

De 1933 à 1935, le village de Jugeals-Nazareth (Corrèze) accueille Makhar (« Demain »), le seul kibboutz juif de France[35]. Un bâtiment agricole est loué par un émissaire du baron Robert de Rothschild pour ouvrir une ferme-école pour de jeunes Français juifs, avant leur départ pour la Palestine, conquise par les Britanniques dès décembre 1917 avec l'arrivée notamment à Jérusalem du général Allenby et qui fut ensuite placée selon la décision de la Société des Nations en 1920 comme territoire sous mandat du Royaume Uni de Grande Bretagne et d'Irlande du Nord. Des réfugiés juifs rejoignent Makhar, allemands pour la plupart, mais également des Polonais, Lituaniens, Russes, Hongrois, Néerlandais ou Tchèques et même Américains. Environ 500 à 800 kibboutznikim cultivent ainsi 75 hectares[36]. La production agricole est vendue au marché de Brive. Mais la montée de l'antisémitisme en France et l'action xénophobe du sous-préfet Roger Dutruch obligent la fermeture du kibboutz Makhar. La plupart des résidents partent alors pour le kibboutz Ayelet-Hashahar en Galilée[37].

De 1960 à 1963, un kibboutz chrétien, plus précisément janséniste s'inspirant des kibboutzim d'Israël est créé par Vincent Thibout, membre de la Famille à Pardailhan. Cette expérience échoue car les membres du kibboutz (80 Parisiens) ne sont pas habitués à la vie agricole, et sont trop nombreux sur une terre trop peu fertile[38].

Vincent Thibout crée ensuite une nouvelle communauté chrétienne, toujours basée sur le modèle des kibboutz et autodéterminée comme tel, à Malrevers. Actuellement dirigée par Joseph Fert, elle vit de la production de vêtements de luxe[39],[40].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Si les fondateurs de l'anarchisme étaient hostiles à l'État, ils ne l'étaient pas forcément à l'idée de nation : les communautés humaines, tant qu'elles sont à adhésions volontaires, sont pleinement intégrées dans le projet anarchiste. Au cours du XXe siècle, l'attitude des anarchistes vis-à-vis de la nation est cependant devenue de plus en plus critique.

RéférencesModifier

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  12. Pluriel (fem) de moshava. À ne pas confondre avec le moshav, (plur, moshavim)
  13. « The ashkenazim can not compete with the Arabs and work for the farmer under difficult conditions. The ashkenazi worker that comes from abroad will not remain a lifelong worker and will not work forever for a farmer. The reason is that he aspires to become free and refuses to be enslaved. The above mentionned role will devolve on the Mizrahi Jews, who after a year of learning, will stay in the moshavot and do all the inferior tasks. We have to divert our energy from the moshavot and not lose our strength in vain », cité dans Shafir 1996, p. 114, [lire en ligne (page consultée le 14 mars 2021)]
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Voir aussiModifier

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BibliographieModifier

Monographies généralesModifier

  • Céline Matge, Kibboutz : la fin d'un rêve ? : essai sur l'évolution du kibboutz israélien : 1910-1996, Grenoble, Saint-Martin-d'Hères, , 126 p.
  • Géraldine Gudefin, Quel avenir pour les kibboutzim d'Israël ?, Paris, Harmattan, , 169 p. (ISBN 2296041574)
  • Eliezer Ben Rafael, Maurice Konopnicki et Placide Rambaud, Le Kibboutz, Paris, Presses universitaires de France, , 127 p. (ISBN 2-13-037786-6)
  • David Catarivas, Vivre au kibboutz, Paris, Stock, , 253 p. (ISBN 2234016363)
  • Nicos Andréou, Le collectivisme israélien : Étude sociologique, Athènes, Centre national de recherches sociales, , 286 p. (notice BnF no FRBNF35380318)
  • Gilbert Pascaraut, Le kibboutz, Limoges, , 60 p.
  • (en) Gershon Shafir, Land, Labor and the Origins of the Israeli-Palestinian Conflict, 1882-1914 [« Le Travail, la terre et les origines du conflit israélo-palestinien »], University of California Press, (ISBN 0520204018, présentation en ligne)
  • Michel Antony, « L’utopie du kibbutz et ses traces libertaires » [PDF], Essais Utopiques Libertaires de Grande Dimension, p. 46-51.
  • James Horrox, Le mouvement des kibboutz et l’anarchie : une révolution vivante, L’Éclat, (ISBN 978-2-84162-429-4, présentation en ligne).
  • (en) James Horrox et Uri Gordon, A Living Revolution : Anarchism in the Kibbutz Movement, AK Press, (ISBN 9781904859925, présentation en ligne).

ArticlesModifier

FilmographieModifier

AudioModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier