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L'Archipel du Goulag

livre de Alexandre Soljenitsyne
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L'Archipel du Goulag
Auteur Alexandre Soljenitsyne
Pays Drapeau de l'URSS Union soviétique
Genre Essai
Version originale
Langue russe
Titre Архипелаг ГУЛаг
Date de parution 1973
Version française
Éditeur Seuil
Collection Points - Biographies
Lieu de parution Paris
Date de parution 1er juin 1974
ISBN 978-2020021180

L'Archipel du Goulag. 1918-1956, essai d'investigation littéraire (en russe Архипелаг ГУЛаг) est un livre d'Alexandre Soljenitsyne publié en 1973 à Paris.

L'Archipel du Goulag traite du système carcéral et de travail forcé mis en place en Union soviétique. Écrit de 1958 à 1967 dans la clandestinité, l'ouvrage ne se veut ni une histoire du goulag ni une autobiographie, mais le porte-parole des victimes des goulags : il est écrit à partir de 227 témoignages de prisonniers ainsi que de l'expérience de l'auteur. Soljenitsyne précise que « Ce livre ne contient ni personnages ni événements inventés. Hommes et lieux y sont désignés sous leurs vrais noms ».

Goulag (Glavnoe oupravlenie ispravitelno-trudovykh Lagerei, ou Direction principale des camps de travail) est un acronyme utilisé par l'administration soviétique pour désigner des camps de travaux forcés. Le terme « archipel » est utilisé pour illustrer la multiplication des camps et leur diffusion dans tout le pays, comme un ensemble d'îlots connus seulement de ceux condamnés à les peupler, à les construire ou à les relier. Cela fait également allusion au « goulag de Solovki », créé dès 1923 sur les Îles Solovetski.

Sommaire

CompositionModifier

Travaillant dans le plus grand secret pour éviter que les autorités n'interrompent son projet, Soljenitsyne commença la rédaction de son livre dès la fin de sa peine au goulag comme prisonnier politique. Soljenitsyne hésita longtemps quant à la pertinence de cette publication ; la police secrète précipita sa décision. Il le fit publier à l'étranger en 1973 après que le KGB eut confisqué une copie de son manuscrit. « Le cœur serré, je me suis abstenu, des années durant, de publier ce livre alors qu'il était déjà prêt : le devoir envers les vivants pesait plus lourd que le devoir envers les morts. Mais à présent que, de toute façon, la sécurité d'État s'est emparée de ce livre, il ne me reste plus rien d'autre à faire que de le publier sans délai ».

Les récits détaillés de L'Archipel du Goulag évoquent l'incarcération ensemble de détenus (« zeks ») de droit commun et politiques : un système où régnait l'arbitraire non seulement des gardiens, mais aussi des « blatnoï » (truands, considérés par l'administration comme plus « proches socialement » du régime que les « ennemis du peuple » ou dissidents), ou simples citoyens raflés pour répandre la terreur et l'obéissance aveugle au pouvoir). Soljenitsyne décrit les « procès » expéditifs et joués d'avance, le transport des prisonniers (où la mortalité était déjà importante), le régime d'oppression des camps et l'augmentation des arrestations et des effectifs de « zeks » sous Staline jusqu'en 1953, effectifs très supérieurs à ceux de l'appareil sécuritaire tsariste, et qui servirent aussi à peupler de force la Sibérie et le Kazakhstan, puisque la majorité des survivants y étaient assignés à résidence après leur libération (en outre, le russe étant la langue de communication entre peuples de l'URSS, ils y étaient aussi un facteur de « russification »).

RésuméModifier

Première partie : L'industrie pénitentiaireModifier

L'arrestationModifier

Comment découvre-t-on cet archipel longtemps secret, le Goulag ? Excepté les administrateurs et les garde-chiourmes, ceux qui s'y rendent ne le font que par une « voie, obligatoire et unique, l'arrestation »[1]. Ces arrestations se déroulent le plus souvent la nuit, ce qui a pour principal avantage que « ni les maisons voisines, ni les rues de la ville ne voient combien de personnes ont été emmenées en une nuit »[2]. D'autres arrestations peuvent avoir lieu en plein jour, n'importe où, dans la rue, sur le lieu de travail, dans les gares, mais elle se caractérisent toutes par leur discrétion : on attire la personne à l'écart, on l'interpelle comme si l'on était une vieille connaissance, on la convoque sous un prétexte quelconque…

Pourquoi les victimes de ces arrestations n'ont-elles pas résisté ? Tout simplement parce qu'elles étaient innocentes et que rien ne les prédisposait donc à résister. En outre, elles ne comprenaient pas le « mécanisme des épidémies d'arrestations »[3], qui résultait non pas de la recherche judiciaire de coupables mais de plans de production. Il fallait remplir des normes, des quotas d'arrestations, et n'importe qui pouvait être alors arrêté en fonction de circonstances fortuites.

Soljenitsyne évoque alors sa propre arrestation[N 1],[4] et la passivité dont il a alors fait preuve. Onze jours après son arrestation, il s'est retrouvé à la gare de Biélorussie à Moscou entouré de policiers en civil (« trois parasites du Smerch ») ; il aurait pu crier, ameuter la foule mais, comme tous les prisonniers qui ne savaient tout simplement pas quoi crier, Soljenitsyne, lui, avait « une autre raison de garder le silence »[N 2], il estimait que la foule n'était pas assez nombreuse : « ils ne sont pas assez nombreux pour moi, ils sont trop peu ! Mon hurlement serait entendu par deux cents, par deux fois deux cents personnes – mais ils sont deux cents millions qui doivent savoir ! J'ai le sentiment confus qu'un jour viendra où je crierai assez fort pour qu'ils m'entendent, ces deux cents millions d'hommes... »[N 2]. C'est lui-même qui dut indiquer aux policiers le chemin vers la Loubianka !

L'écrivain ne veut pas faire étalage de ses souvenirs, mais il mêle son témoignage à ceux des autres détenus qu'il a rencontrés et qui se sont confiés à lui[5].

Histoire de nos canalisationsModifier

Soljenitsyne aborde ensuite l'histoire des flots qui ont rempli le Goulag selon le principe des petits ruisseaux qui font les grandes rivières et qu'il appelle les canalisations. Contrairement à l'histoire qui ferait des années 1937-38 le seul moment-clé des arrestations - les Grandes Purges -, il indique que ce « flot » n'a été « ni le seul, ni même le principal, mais peut-être seulement l'un des trois plus grands qui ont distendu les conduites sinistres et puantes de notre réseau de canalisations pénitentiaires ». Auparavant, il y a eu des koulaks, ces quinze millions de paysans déportés en 1929-1930. Plus tard, au sortir de la guerre, en 1944-1946, ce seront des nations entières ainsi que des millions de prisonniers de guerre soviétiques qui connaîtront un sort similaire.

Mais quand tout cela a-t-il commencé ? Dès novembre 1917, les membres des partis autres que le parti bolchevique sont arrêtés, même s'ils avaient été des opposants au régime tsariste (socialistes-révolutionnaires, mencheviks, anarchistes, social-populistes). En janvier 1918, Lénine déclare vouloir « « nettoyer » la terre russe de tous les insectes nuisibles ». Avec beaucoup d'ironie, Soljenistyne passe alors en revue différentes espèces d'insectes nuisibles, comme ces « ouvriers qui tirent au flanc » et dont on a peine à comprendre comment, « à peine devenus dictateurs [puisque venait d'être instaurée la dictature du prolétariat, ils avaient aussitôt incliné à tirer au flanc dans un travail qu'ils faisaient pour eux-mêmes », ou « ces saboteurs qui se qualifient d'intellectuels » (dixit Lénine), les coopérateurs, les propriétaires d'immeubles, les chorales d'églises, les moines, les prêtres, les nonnes, les cheminots, les télégraphistes accusés de sabotage… Dès 1919, sous prétexte de complots, ont lieu des exécutions sur listes, « c'est-à-dire que l'on arrêtait des gens en liberté pour les fusiller aussitôt ».

Ensuite, les flots ne vont plus jamais se tarir, emportant supposés opposants politiques, fonctionnaires de l'ancien régime, ceux que l'on soupçonne de conserver de l'or (pendant la fièvre de l'or qui s'empare de la Guépéou à la fin 1929), tous ceux que l'on peut rendre responsables des échecs ou des carences économiques du régime… Mais le flot le plus important fut celui des paysans dékoulakisés en 1929-1930. Cette appellation infamante de koulak fut utilisée pour briser la paysannerie. Là, ce fut par familles entières, hommes, femmes et enfants, qu'eurent lieu les déportations; tous ceux qui s'opposaient aux kolkhozes étaient arbitrairement arrêtés, et « le plus déguenillé des ouvriers agricoles peut parfaitement se voir classer koulakisant ».

La guerre allait encore augmenter les « flots » avec les populations allemandes d'Union soviétique, les soldats qui s'étaient retrouvés encerclés par les Allemands et qui avaient réussi à rejoindre leurs lignes, mais étaient accusés d'être des traîtres, les civils qui à un moment ou l'autre s'étaient retrouvés sous occupation allemande, les nations qui avaient « fauté » (Kalmouks, Tchétchènes, Ingouches, Balkars, Tatars de Crimée), les espions imaginaires…

L'instructionModifier

Dès la création des Organes (de la Tchéka puis de la Guépéou), « l'on s'est mis à fabriquer des affaires bidon », transformant ainsi tout prévenu en accusé qu'il fallait exténuer ou mettre à bout de forces pour le faire avouer. Dès 1919, la menace de mort avec le pistolet sur la table était le principal procédé utilisé. La torture devint également courante, l'aveu de l'accusé devenant alors la meilleure des preuves. Jusqu'en 1937 cependant, il fallait un semblant d'autorisation (même orale) des supérieurs, alors qu'en 1937-1938, dans une situation exceptionnelle où des millions de personnes devaient être envoyées au GOULAG, les commissaires instructeurs « reçurent l'autorisation d'appliquer la torture et les violences sans limitation ».

Soljenitsyne passe alors en revue les principaux moyens de pression : la privation de sommeil, les insultes, l'humiliation, l'intimidation, le mensonge, les menaces sur les proches, les brûlures de cigarette, la lumière constamment allumée dans les cellules, l'enfermement dans un box tellement petit que le prisonnier doit rester debout, des stations debout ou à genoux pendant de nombreuses heures, des interrogatoires continus durant plusieurs jours et plusieurs nuits, la faim, les coups avec des matraques, des maillets, des sacs de sable qui ne laissent pas de trace, l'écrasement des testicules, etc. De telles tortures sont qualifiées d'impensables dans les prisons tsaristes.

Il ne suffit cependant pas à l'accusé de s'avouer coupable, il doit également livrer le nom de ses complices supposés. Dans l'état de confusion où il se trouve, l'accusé essaiera de protéger ses amis déjà repérés par l'instructeur, mais le moindre propos sera alors retraduit par ce commissaire de façon à permettre une nouvelle inculpation. Seules quelques rares personnalités ont pu résister à ces pressions et « changer leurs corps en pierre ».

Quant à Soljénitsyne lui-même, seul inculpé dans son affaire, il se verra accusé d'être membre d'une « organisation » sous prétexte qu'il avait correspondu avec une autre personne. Relisant son dossier à la fin de l'instruction, avant de devoir le signer, il constate alors comment le commissaire a transformé en « mensonge hyperbolique » ses prudentes déclarations.

Les liserés bleusModifier

Les liserés bleus étaient ceux des uniformes des agents du NKVD. C'est à eux que s'attache ce chapitre, c'est leur mentalité que Soljénitsyne entreprend à présent de décrire. Alors que le tsar Alexandre II se fit enfermer pendant une heure dans une cellule pour comprendre l'état d'esprit des prisonniers, les commissaires instructeurs sont complètement indifférents à ce que pouvaient ressentir leurs victimes. Et c'était indispensable à leur fonction : ils s'efforçaient de ne pas penser car ils auraient dû alors reconnaître que « les affaires étaient “bidon” ». C'étaient les fonctionnaires d'une machine qui devait traiter une certaine quantité d'individus, et non pas rechercher la vérité. Aussi, ils étaient animés non pas par la compassion mais par la hargne et la rancœur à l'égard de ces prisonniers obstinés qui refusaient d'avouer des fautes imaginaires !

Deux raisons essentielles motivaient leurs actions : l'instinct du pouvoir et celui du lucre. Le pouvoir grisait ces fonctionnaires, car ils étaient craints de tous et partout. Leur pouvoir leur assurait par ailleurs toutes sortes de profits, en particulier les biens volés aux prévenus.

Les agents de la Sécurité de l'État — que Soljénitsyne appelle les Organes — pouvaient parfois se retrouver eux-mêmes en prison et au GOULAG, en particulier s'ils étaient happés par les flots, ces épurations massives décidées sans doute par Staline (de façon imagée, Soljénitsyne parle d'une « loi mystérieuse de renouvellement des Organes »). Furent ainsi éliminés un premier « ban » avec Iagoda, un autre en 1937 avec Nikolaï Iejov, puis Abakoumov et Béria.

L'écrivain pose ensuite une question plus profonde et plus dérangeante : aurait-il pu dans d'autres circonstances devenir lui aussi un de ces bourreaux ? Ces hommes étaient-ils faits différemment des autres hommes pour accomplir une telle tâche ? Soljénitsyne se souvient alors qu'à l'université en 1938, on lui a proposé, ainsi qu'à ses condisciples, d'entrer au NKVD. Mais il a refusé à cause d'une répugnance intérieure malgré les privilèges et le salaire plus élevé qu'il pouvait espérer. Pourtant, il reconnaît aussi que tous les étudiants auraient sans doute cédé si on avait exercé sur eux de très fortes pressions.

En outre, il a poursuivi sa formation et est devenu officier dans l'armée, au moment de la bataille de Stalingrad, ce qui lui a permis de connaître les privilèges du pouvoir. Soumis à un entraînement particulièrement rude, « dressé comme un fauve », il se comportera avec arrogance, mépris, jouissant sans scrupule de multiples privilèges matériels alors que les simples soldats crevaient la misère. « Voilà ce que les épaulettes font d'un homme », conclut l'écrivain lucide et critique à son propre endroit.

Un dernier épisode permet à l'écrivain d'analyser de manière très critique sa propre morgue d'officier. Arrêté, il se retrouve dans un groupe de prisonniers, des simples soldats et un civil allemand, emmenés pour une longue marche. Le garde lui fit signe de porter sa valise sous scellés, remplie de ses papiers. Mais un officier, même arrêté, ne devait pas porter un objet aussi encombrant. Aussi interpella-t-il le garde en demandant que l'Allemand, qui ne comprenait rien à ce qui se disait, fasse le porteur. Ce qui fut accordé. L'Allemand peina bientôt, et les soldats se relayèrent pour porter la valise. Mais pas l'officier. Rétrospectivement, Soljénitsyne montre donc comment ses épaulettes l'ont transformé, lui ont donné un sentiment de supériorité tout à fait injustifié, et il se demande alors quelle aurait été son attitude si ses épaulettes avaient été bleues, c'est-à-dire s'il avait appartenu au NKVD. Oui, à cette époque, il était prêt à devenir un bourreau comme ces agents de la Sécurité de l'État.

Pour Soljénitsyne, les choses ne sont donc pas simples : ce ne sont pas des hommes « à l'âme noire » qui ont commis tous ces crimes, et la ligne de partage entre le bien et le mal passe dans le cœur de chaque homme, se déplaçant au gré des circonstances, poussant les hommes tantôt du côté des diables, tantôt du côté des saints.

Enfin, Soljénitsyne s'indigne que ces criminels n'aient pas été jugés. Alors que l'Allemagne de l'Ouest a condamné 86 000 criminels nazis, seules une dizaine de personnes ont été condamnées en URSS. Si l'on respectait les proportions de populations, c'est un quart de million de personnes qui devraient être jugées en URSS. L'écrivain ne parle pas de les enfermer, ni bien sûr de les torturer comme ils l'ont fait, mais seulement « d'obtenir que chacun dise à haute voix : “Oui, je fus un bourreau et un assassin” ».

Première cellule, premier amourModifier

Une analogie dressée entre les émotions d'un premier amour et les premiers jours dans une cellule d'instruction de la célèbre Loubianka : « Cependant, ce n'est bien sûr pas ce sol dégoûtant, ni ces murs sombres, ni l'odeur de la tinette que vous avez pris en affection, mais ces hommes » avec lesquels le détenu va partager son quotidien de prisonnier politique loin du régime de l'isolement que Soljénitsyne dénonce dans son chapitre sur l'instruction et dont les Organes se servent au même titre que la torture physique pour faire avouer des crimes imaginaires, ces hommes et cette cellule commune qui apparaissent comme un rêve, le rêve de retrouver une vie d'homme parmi les hommes, de parler, d'apprendre, d'échanger et de « s'y ranimer » et contradictoirement comme un regret, celui d'avoir « cédé sur tout et trahi tout le monde » au lieu de « mourir victorieusement à la cave, sans avoir signé un seul papier » pour gagner au plus vite ce « duel avec la folie » que mène chaque détenu soumis au régime de cette solitude forcée. C'est donc un chapitre très humain où Soljénitsyne se délecte des rencontres avec ses compagnons de détention, où il en arrive à comprendre comment, pour lui, la prison peut ne pas devenir « un abîme, mais un tournant capital de (s)on existence ». On y fait la connaissance de Fastenko qui lui enseigne à ne pas se forger d'idoles, à tout soumettre au doute cartésien, de L.V.Z...v, un ingénieur aussi inculte que flambeur, qui se retrouve là par la jalousie de ses semblables, de Iouri Ié, un espion au service de l'Allemagne qui, voulant se repentir et se mettre au service de l'URSS est aussitôt interné et enfin de Victor Belov, devenu par la force du destin « Michel, empereur de la Sainte Russie » ! Entre chacune de ces apparitions qui sont autant de bouffées d'air dans l'exiguïté de leur cellule, Soljénitsyne décrit en détail le rythme d'une journée carcérale entre passage aux toilettes (deux fois par jour), repas frugaux et promenade de vingt minutes sur le toit de la Loubianka. Mais surtout son idéal bolchévique est mis à l'épreuve par d'enrichissantes et discrètes discussions (il y a un « mouton » dans chaque cellule) avec ses camarades et se fissure peu à peu.

Ce printemps-làModifier

Ce chapitre revient sur la fin de la Seconde Guerre mondiale et le destin des Soviétiques faits prisonniers par les Allemands. On traite de manière générale de tous ceux qui ont « connu » l'Occident, soit comme prisonnier de guerre, soit comme habitant d'un territoire occupé. Soljenitsyne s'insurge contre Staline, qui n'a pas signé un traité pour les droits des prisonniers de guerre, ce qui a pour effet que les prisonniers soviétiques sont les plus mal traités. L'auteur déplore également le destin des prisonniers de guerre soviétique à leur retour dans la mère patrie. En effet une grande partie d'entre eux est destinée au Goulag, la reddition à l'ennemi étant considérée comme une désertion. Les soldats capturés par les nazis et de retour en URSS (dès avant la fin de la guerre en cas d'évasion, ou après le conflit) sont presque tous condamnés à 10 ans de réclusion et 5 ans supplémentaires de muselière (déchéance des droits civiques) ; et ce qu'ils aient ou non travaillé dans les camps allemands, qu'ils aient ou non livré des informations.

L'auteur s'attarde également sur des soldats russes qui se sont regroupés autour du général Vlassov afin de combattre l'URSS avec pour objectif de la libérer des bolcheviks. Les combats contre ces unités furent acharnés, preuve de la motivation des dissidents. Soljenitsyne met en parallèle le faible nombre de traîtres à la patrie qu'a connu l'Angleterre à l'époque malgré les souffrances du prolétariat anglais déjà décrites en son temps par Karl Marx, et l'immense quantité de dissidents, traîtres et déserteurs allégués par Staline, preuve selon lui que le véritable « traître de la patrie » n'est autre que Staline lui-même.

La chambre des machinesModifier

Ce chapitre nous décrit le mécanisme et l'évolution de l'Osso, c'est-à-dire une méthode de jugement des délits très rapide, inventée par la Tchéka. Le chapitre relate également toutes les méthodes qui permettent de priver quelqu'un de sa liberté avec les prémices du procès. Il existe une distinction entre le judiciaire et l'extra judiciaire sur laquelle se prononce l'auteur. Les tribunaux sont destinés à assurer un semblant de légalité, tandis que les méthodes expéditives de l'Osso permettent d'envoyer plus facilement et plus rapidement de nombreux individus au Goulag. Soljenitsyne met enfin en parallèle les jugement expéditifs à huis clos sans possibilité de se défendre et au verdict connu d'avance à plusieurs grands procès de l'époque tsariste : Dmitri Karakozov qui tenta de tuer le tsar eut droit à un avocat, qu'Andreï Jeliabov fut jugé publiquement pour avoir participé à l'assassinat d'Alexandre II et que Véra Zassoulitch qui avait tiré sur un préfet de police fut acquittée à l'issue d'un procès public.

La loi-enfantModifier

Le chapitre décrit la manière dont est rendue la justice dans les premières années de la Russie soviétique. L'auteur commence par donner le nombre d'exécutions commises par la Tchéka dans 20 provinces russes entre 1918 et mi-1919, 8389 personnes fusillées, et à le comparer à des données publiées en 1907 par des intellectuels de gauche opposés à la peine de mort qui ont listé toutes les exécutions commises par la Russie tsariste entre 1826 et 1906, 894 condamnations à mort effectivement exécutés ; soit 10 fois moins dans toute la Russie en 80 ans que dans une vingtaine de provinces russes en un an et demi par la seule Tchéka. Soljenitsyne note que même en incluant la forte répression qui a suivi la révolution russe de 1905 et qui vit 950 exécutions en six mois, on reste en proportion à trois fois moins de morts que pour une période de six mois suivant la révolution d'octobre.

La suite du chapitre est consacré à l'étude de plusieurs procès publics de la période pour lesquels l'accusation était représentée par Nikolaï Krylenko, dont des dossiers personnels ont pu être sauvés. L'idée maîtresse des jugements est que l'on ne juge pas l'individu sur ses actes ou sa personne mais sur sa classe et sur ces futurs agissements potentiels. Les procès étudiés sont :

  • mars 1918 : celui du journal Les Nouvelles russes, interdit en 1918 pour « avoir tenté d'exercer une influence sur les esprits » et dont le rédacteur est condamné à trois mois de régime cellulaire.
  • avril 1918 : celui de trois commissaires-instructeurs et d'un avocat corrompu ayant fait emprisonné un innocent à la Tchéka avant de demander un pot-de-vin de 60000 roubles à sa femme pour le faire libérer, dénoncés par un autre avocat nommé Iakoulov. Krylenko demande une « sentence cruelle et impitoyable sans tenir compte des "nuances individuelles de la faute" » à l'encontre des accusés. Le tribunal prononce une peine de 6 mois d'emprisonnement de 6 mois pour les commissaires-instructeur et une amende pour l'avocat, que Krylenko parvint par la suite à ramener à des peines d'emprisonnement de respectivement 10 ans et 5 ans.
  • février 1919 : celui de membres corrompus du comité de contrôle de la Tchéka, qui avec le concours d'une moucharde et d'un intermédiaire monnayait la libération d'individus riches emprisonnés par la Tchéka afin de s'assurer un riche train de vie à Petrograd, dénoncés par le même Iakoulov que dans le procès précédant. L'un des accusés ainsi que la moucharde sont exécutés (ils avaient dénoncé de nombreux autres membres de la Tchéka pendant l'instruction), l'intermédiaire est empoisonné dans sa cellule, et Krylenko circonscrit l'affaire aux agissements des seuls accusés pour éviter de faire le procès de la Tchéka. Krylenko exploite d'ailleurs des condamnations antérieures pour meurtre à l'encontre de l'accusé principal, au motif que les jurés de Cour d'Assise ne commettent pas d'erreur même à l'époque tsariste, ce qui constitue un revirement par rapport à l'attitude jusqu'ici prévalente consistant à ne pas tenir compte des décisions de justice rendues avant la Révolution.
  • janvier 1920 : celui de membres du haut clergé, coupables de propagande contre-révolutionnaire et d'opposition à la réquisition des biens de l'Église orthodoxe. La peine de mort est requise malgré son abolition récente (et temporaire). La réquisition est maintenue au motif que « l'arrêté de la Vetchéka supprimant les exécutions est pour le pouvoir soviétique un objet de fierté mais ne nous oblige pas à considérer que la question des exécutions est résolue une fois pour toutes ». La peine est finalement commuée en emprisonnement en camp de concentration.
  • août 1920 : procès d'intellectuels s'étant réunis dans un cadre privé et informel pour discuter de la conduite à tenir en cas de défaite des Rouges pendant la guerre civile russe, et ayant continué à écrire sur leur domaine de recherche (droit, agriculture, économie) hors du cadre marxiste pendant cette période. Parmi les accusés, la fille de Léon Tolstoï, Alexandra Tolstaya (en), est condamnée à trois ans de camp de concentration.

L'auteur note en outre que l'avocat Iakoulov, à l'origine des deux procès à l'encontre de la Tchéka, fut arrêté dès 1918.

La loi devient adulteModifier

Le chapitre est majoritairement consacré à l'analyse de procès publics ayant eu lieu dans les années 1921-1922 :

  • mai 1921 : procès des ingénieurs de la Direction des combustibles, accusés d'avoir saboté les approvisionnements en charbon, bois et pétrole. Alors que l'auteur accuse les ordres absurdes et contradictoires de la hiérarchie, les ingénieurs sont déclarés coupables mais la pénurie de spécialistes fait que le tribunal, bien que condescendant, est clément à leur égard.
  • février 1922 : procès des individus ayant poussé Oldenborger, l'ingénieur en chef de la compagnie des eaux de Moscou, au suicide ; Oldenborger avait soigneusement géré l'approvisionnement en eau de Moscou pendant 20 ans, mais la rancune pousse l'un des accusés à saboter son travail par la calomnie et tous les moyens procéduriers possibles jusqu'à faire sombrer Oldenborger dans la dépression et le pousser au suicide. Le principal accusé est condamné à un an de prison, les autres reçoivent un blâme.
  • avril - juillet 1922 : les procès ecclésiastiques de Moscou et Pétrograd jugent les dignitaires de l'Église orthodoxe de Moscou, coupables de s'être opposés à la réquisition forcée de tous les biens présents dans les églises. Ceux-ci avaient accepté de faire des offrandes volontaires pour aider les victimes de la famine dans le bassin de la Volga, mais le gouvernement se ravisa finalement pour prononcer une réquisition forcée. Au tribunal le patriarche de Moscou refuse de se soumettre à l'humiliation imposée par l'accusation. Dix condamnations à mort sont prononcées.
  • juin - août 1922 : les socialistes-révolutionnaires sont jugés malgré le fait qu'ils bénéficient d'une amnistie de 1919 relative à leur opposition aux rouges en 1918 et qu'ils n'aient pas manifesté d'opposition au régime par la suite. Leur procès suit la publication en mai 1922 de consignes émanant de Lénine et recommandant une terreur large dont les limites sont fixées par la « conscience révolutionnaire » et la « justice révolutionnaire ». Le comité central se voit reprocher de ne pas avoir su arrêter les actes isolés de certains activistes du parti, de ne pas les avoir dénoncés et également d'avoir une attitude rebelle lors du procès. À l'issue du procès riches en irrégularités (notamment des témoignages restés secrets durant l'instruction), quatorze accusés sont condamnés à mort.
  • août 1924 : après être rentré en URSS, Boris Savinkov est jugé pour son attitude contre-révolutionnaire pendant la Révolution russe. Le tribunal ne requiert pas la peine de mort à son encontre et prononce une peine relativement clémente de dix ans d'emprisonnement. Il meurt en prison en 1925 après une défenestration, la version officielle conclut à un suicide mais Soljenitsyne cite le témoignage d'un ancien tchékiste affirmant l'avoir assassiné.

La loi dans la force de l'âgeModifier

L'auteur commente plusieurs procès publics plus tardifs (de la fin des années 1920 et des années 1930), d'ingénieurs, de menchéviks et de fonctionnaires, et montre les limites de la mise en scène qu'ils suscitent. En effet malgré les tortures, les irrégularités, les accusations floues et les menaces il est parfois impossible de forcer les accusés à réciter la version qu'on leur à ordonné de donner à l'audience ; il relate également un cas de quasi-révolte de l'assistance lors d'un de ces procès. Certains prévenus accusent même parfois publiquement les magistrats chargés de les juger, au mépris de la condamnation à mort que cela peut leur valoir. Soljenitsyne explique que c'est à cause du risque d'indocilité des accusés que Staline renonce finalement aux procès publics à la fin des années 1930.

La mesure suprêmeModifier

Soljenitsyne étudie ici la peine de mort, ou « mesure suprême de protection sociale » selon sa dénomination officielle. Celle-ci fut pratiquée de façon irrégulière dans la Russie tsariste, l'impératrice Élisabeth Ire interdit même les exécutions capitales sous son règne, elle fut appliquée à grande échelle sous le pouvoir soviétique : jusqu'à 1 700 000 personnes furent ainsi fusillées en URSS entre 1918 et 1939, ce chiffre ne prend pas en compte les individus qui pendant la guerre civile russe furent entassés sur des barges avant d'être coulés. Il y eut des abolitions sporadiques de la peine de mort, en 1917, 1920 et 1945 (ou elle est remplacée par une peine de 25 ans de camp), mais celles-ci furent peu appliquées ou alors les condamnés allant faire l'objet d'une amnistie étaient tués avant la mise en application des décrets d'abolition. De nombreux prétextes sont utilisés pour condamner à mort, des paysans ayant été exécutés pour avoir récolté subrepticement le fourrage laissé en place en bordure de terrain dans leur kolkhoze après les récoltes. Les conditions de détention des condamnés à mort sont très dures, le temps d'attente avant l'exécution peut se compter en mois et des grâces voire des réhabilitations complètes sont appliquées de façon discrétionnaires et imprévisibles, ce qui conduit les condamnés à rester dociles et à ne pas se révolter, à quelques exceptions près.

L'auteur publie aussi les photos et les noms d'une dizaine de détenus fusillés, en mentionnant la coutume qu'ont certains rescapés des camps de contempler de telles photos le jour anniversaire de la mort de Staline.

Tiourzak : la réclusionModifier

Le chapitre est consacré à la description des conditions de détentions dans les prisons par lesquelles transitent les prisonniers avant de partir au Goulag. L'auteur explique que les conditions générales de détention des prisonniers politiques se sont beaucoup dégradées entre la période tsariste et la période soviétique, ainsi Véra Figner raconte que « ce n'était plus le directeur de la prison qui criait [sur les prisonniers politiques] mais [les prisonniers politiques] qui l'attrapaient ». Soljenitsyne attribue d'ailleurs la chute du tsarisme en grande partie à l'absence de peur éprouvée par les prisonniers politiques en détention. La majeure partie du chapitre illustre cette dégradation de la vie des prisonniers par le biais des réactions des geôliers face à la grève de la faim : sous le tsarisme Félix Dzerjinski obtint en 1914 satisfaction pour toutes ses exigences concernant ses conditions de détention au bout de 5 jours de grève de la faim, tandis que les geôliers soviétiques n'octroient au maximum que des concessions légères à des grèves de la faim longues de plus de 20 jours, après avoir mis préalablement au secret le détenu concerné, quand ils ne recourent pas à l'alimentation forcée. Cette différence est attribuée à la fois à la faiblesse des militants trotskistes qui abandonnaient leurs tentatives de grève précocement, mais aussi par l'absence de solidarité des différents prisonniers politiques selon leur parti d'origine (communistes, socialistes, trotskistes...), tant et si bien qu'en 1937 l'administration soit « dégagée de toute responsabilité envers ceux qui mourraient des suites d'une grève de la faim ». D'une manière générale, les tentatives de désobéissance sont sévèrement réprimées.

Les conditions de détention sont également variables dans le temps. En ce qui concerne les rations de nourriture, les prisonniers politiques sont convenablement traités dans les années 1920 (viande et légumes frais tous les jours), ont peu à manger dans les années 1931-1933 à l'image de tout le reste du pays, reçoivent des quantités plus élevées mais de qualité limitées par la suite. En 1947, la ration quotidienne à la prison spéciale de Vladimir était de « 450 grammes de pain, deux morceaux de sucre, un brouet chaud mais guère nourrissant deux fois par jour, ; à gogo que de l'eau bouillante ».

D'une manière générale, les contacts avec les proches, les conditions de promenade, de cantinage et de discipline sont très variables selon le lieu et l'année.

Deuxième partie : Le mouvement perpétuelModifier

Les vaisseaux de l'ArchipelModifier

Les camps du Goulag étant éloignés des lieux d'instruction, cela rend nécessaire une importante infrastructure de transport, lequel transport devant se faire le plus discret possible : il s'effectue donc en train avec des transbordements effectués dans les gare à l'écart des lieux fréquentés par les voyageurs libres. La déportation en train des prisonniers date de l'époque tsariste, mais elle s'est un temps faite par des trains de voyageurs classiques (Lénine fit ainsi en 1896 le voyage en troisième classe aux côtés d'hommes libres). Les « wagons-zak », appelés stolypines par les prisonniers du nom de l'ancien premier ministre tsariste, utilisés par l'administration soviétique pour le transport de détenus remonte également à l'ère tsariste mais selon des modalités différentes. En effet les mêmes compartiments des wagons contenaient généralement six personnes dans des conditions spartiates sous l'époque tsariste, tandis qu'ils peuvent en recevoir jusqu'à 36 sous l'ère soviétique, pour un voyage durant selon les années entre 36 heures et plus d'une semaine. Les rations de nourriture fournies sont limitées : autour de 500 grammes de pain, un peu de sucre et de poisson séché (harengs, vobla de la mer Caspienne ou kamsas de la mer d'Azov), rations parfois confisquées par les membres de l'escorte également mal nourries. De plus il est fréquent que l'escorte ne fournisse pas du tout d'eau aux détenus, afin de ne pas avoir à les emmener un par un, ainsi que l'exige le règlement, aux latrines pour uriner.

Le régime soviétique se démarque également de l'époque tsariste par la non-séparation des détenus de droit commun et des prisonniers politiques. Ainsi Piotr Iakoubovitch raconte-t-il avoir été convoyé séparément et avec davantage d'égards que les détenus de droit commun, avant lui Alexandre Radichtchev avait eu droit à toutes les fournitures nécessaires pour son trajet vers son lieu de détention. Ce mélange donne lieu à un véritable racket de la part des détenus de droit commun, avec la complicité des gardes de l'escorte qui bénéficie du recel auxquels ils revendent les biens volés en échange d'avantages matériels. Cette position dominante des criminels est possible car d'une part les prisonniers politiques sont souvent des individus ne s'étant jamais véritablement battus ou organisés collectivement mais aussi parce que l'administration soviétique favorise les criminels « socialement proches » car ceux-ci ne sont pas des traîtres de la patrie, leur procès est beaucoup moins violent et il y a davantage de laxisme vis-à-vis d'eux que vis-à-vis des politiques.

Les ports de l'ArchipelModifier

Le chapitre décrit les prisons de transit situées sur la route des camps du Goulag, et que l'on trouve à chaque nœud ferroviaire. Les conditions de vie y sont similaires à celles que l'on trouve dans les convois (surpeuplement des cellules, nourriture insuffisante, difficulté à faire ses besoins, mauvais traitements de la part des gardes et des détenus de droit commun). À cela s'ajoute la présence de poux et de punaises qui peuvent être les vecteurs de maladies épidémiques telles que le typhus, ce qui déclenche des épidémies et nécessite parfois la mise en quarantaine des prisons de transit. Il est ainsi possible de rester plusieurs mois dans l'une de ces prisons de transit. Ces prisons peuvent permettre aux prisonniers d'envoyer des nouvelles à leur famille, l'administration ne fournit ni papier ni crayon mais envoie les lettres que les condamnés arrivent malgré tout à écrire. L'auteur décrit ensuite plus longuement la prison de transit du district de Presnia, à Moscou, par laquelle presque tous les détenus doivent transiter lors du trajet entre leur lieu d'arrestation et leur lieu de détention, où les conditions de vie sont encore pires.

Les caravanes d'esclavesModifier

Le chapitre est consacré aux grands convois de prisonniers vers les camps. En effet les stolypines servent essentiellement à emmener les détenus vers les prisons de transit, le trajet vers les camps proprement dit étant généralement effectués dans des trains plus grands à l'intérieur desquels les conditions de vie sont très similaires à celles vécues dans les stolypines ; la différence essentielle est que les wagons comportent généralement un poêle mais trop peu de charbon est fourni pour l'alimenter efficacement. Dans certaines régions (comme à Orel) pendant les périodes d'intense répression comme la phase aiguë de dékoulakisation de tels convois quittaient chaque jour les prisons de transit, au point où les familles des déportés abondaient dans la gare pour tenter d'avoir des nouvelles de leurs proches ; les autorités utilisèrent des chiens de garde pour y mettre fin.

Les convois peuvent également se faire par voie fluviale, notamment sur l'Iénisseï, la Dvina septentrionale et l'Ob dans des conditions semblables, voire pire à cause des détenus affaiblis souffrant du mal de mer, le plancher des barges finissant alors tâché de vomi. Le transport est parfois maritime, notamment pour rallier l'île de Sakhaline ou la Kolyma, et l'auteur relate trois épisodes durant lesquels le navire de transport est bloqué par la glace, où des détenus meurent enfermés dans la cale pendant un incendie, et où le navire se fait passer pour un transporteur de travailleurs libres lorsqu'approché par des marins japonais lors du passage du détroit de La Pérouse.

Il y a également eu des cas où les détenus devaient voyager à pied pour rejoindre leur lieu de détention, sur quelques centaines de kilomètres par étapes quotidiennes de 25 km, avec peu d'eau et de nourriture. Quel que soit le mode de transport utilisé, nombreux sont les détenus à mourir avant d'arriver à destination.

Une fois arrivés à destination, il est fréquent que les détenus ayant survécu au transport soient obligés de construire eux-mêmes leurs baraquements, voire les voies ferrées menant au camp et qu'emprunteront les futures vagues de détenus.

D'île en îleModifier

Ce chapitre est très autobiographique, Soljenitsyne y raconte comment il a pu bénéficier après plusieurs années de peine de conditions de détention plus clémentes que ses codétenus. En effet en arrivant initialement au camp de travail, les détenus doivent renseigner leur ancienne profession, afin que les gardes puissent éventuellement exploiter les compétences particulières de certains prisonniers. Soljenitsyne s'était alors déclaré comme un spécialiste en physique nucléaire ce qui lui permit plusieurs années plus tard d'être affecté à une charachka dans des conditions bien plus clémentes qu'il décrit dans son roman Le premier cercle. Le chapitre est consacré à ses souvenirs du voyage vers Moscou sous le régime de l'« escorte spéciale » en attendant de connaître sa nouvelle affectation : le trajet se fait incognito par train de voyageur avec des gardes habillés en civil. Il raconte également sa rencontre avec Nikolaï Timofeïev-Ressovski dans une prison moscovite, et d'une manière plus générale la manière dont se transmettent les nouvelles d'une prison à l'autre par le biais des conversations entre détenus qui colportent ainsi les informations au gré de leurs transferts.

Troisième partie : L'extermination par le travailModifier

Les doigts de l'AuroreModifier

Dans ce chapitre, Soljenitsyne évoque la naissance de l'Archipel des camps de travaux forcés en Union Soviétique qui pour lui remonte au "son des canons de l'Aurore", du nom du croiseur bolchevik qui tira des salves sur le palais d'Hiver qui abritait le gouvernement provisoire aux premiers jours de la révolution d'Octobre 1917. Il décrit la volonté affichée de Lénine de prendre "les mesures les plus résolues et les plus draconiennes pour relever la discipline." Soljenitsyne semble ainsi ancrer la genèse des camps dans l’idéologie même du communisme. Plus loin, il cite Marx qui dans sa Critique du programme du Gotha indique que « l’unique moyen de redresser les détenus [est] le travail productif ». Ces théories s’incarnent dans la législation avec « l’Instruction provisoire concernant la privation de liberté » du 23 juillet 1918 qui stipule : « Les personnes privées de liberté et aptes au travail sont obligatoirement invitées à travailler physiquement ». Il souligne aussi qu’en août 1918, dans un télégramme, Lénine écrivit : « Enfermer les douteux [non pas les « coupables », « les douteux » – A.S.] dans un camp de concentration hors de la ville. » En outre : « …faire régner une terreur massive et sans merci… ». Quelques jours après ce télégramme, le 5 septembre 1918, le terme « camps de concentration » fait son apparition dans le Décret du SNK (Conseil des commissaires du peuple) sur la Terreur Rouge. Suit une description des conditions de vie dans ces premiers camps, lacunaire de l’avis de l’auteur qui déplore le manque de témoignages. Enfin il décrit les « strates [...] qui servent de soubassement » à l’Archipel : différentes institutions (souvent désignées par des acronymes) du nouvel état soviétique vont se créer, fusionner et s’agencer pour former finalement le Goulag qui donne son titre à l’ouvrage.

L'Archipel surgit de la merModifier

Ici sont décrites les premières années de ce que Soljenitsyne appelle la "tumeur mère des Solovski". Ces îles du Nord Ouest de la Russie abritaient un célèbre monastère qui fut incendié le 25 mai 1923 "avec l'esprit général d'expropriation des biens qui ne doivent rien au travail". Les moines restant furent chassés et le lieu fut réquisitionné pour y "concentrer les camps du Nord à destination spéciale", d'après un proverbe de détenu : "Lieu saint ne reste pas vacant". Le camp, "d'une sévérité exemplaire, orgueil de la république des ouvriers et des paysans", est ouvert en juin de la même année. Soljenitsyne dépeint ensuite l'arrivée typique d'un détenu, le gardien précise dans un discours : "Ici ce n'est pas la République soviétique mais soloviétique!". Plus loin, l'auteur insistera sur la naissance de ce deuxième monde qui a "interdiction de se mélanger" avec le premier : l'Archipel est une nation dans la nation, avec ses propres lois. Soljenitsyne parsème son propos d'anecdotes terrifiantes sur les conditions de vie au camp et montre une atmosphère tragi-comique, mêlant l'horreur et le grotesque : les détenus sont parfois uniquement vêtus de simples sacs troués, les humiliations sont omniprésentes et les punitions extrêmement cruelles (les prisonniers peuvent être contraints de se maintenir sur une perche tendue "de telle façon que les pieds ne peuvent toucher terre" et battus s'ils perdent l'équilibre, précipités du haut d'un escalier de 365 marches ligotés à une bûche ou encore attachés nus à un arbre et livré "à la merci des moustiques".) Cohabitent avec ces scènes d'épouvantes des éléments atypiques comme un tortionnaire juché sur un bouc ou la rédaction d'une revue satyrique dans laquelle les détenus plaisantent sur leurs conditions de vie. Soljenistyne ironise même sur la vie florissante de la faune alentours, bénéficiant d'un ordre du Guépéou : "Economiser les cartouches, défense de tirer si ce n'est sur un détenu!". Ce tableau étrange lié à l'organisation approximative des premiers temps est qualfiée de "mélange étrange de cruauté déjà extrême et d'incompréhension encore presque débonnaire. [...] Les Solovkiens n'étaient pas encore pénétrés dans leur ensemble de la ferme conviction que les fours de L'Auschwitz du Nord étaient là, allumés, et que les foyers en étaient grands ouverts à tous."

Au début des années 30 s'opère une rupture et l'ouverture d'une ère nouvelle caractérisée par la formule de Nephtali Frenkel : "C'est dans les trois premiers mois qu'il faut faire rendre au détenu tout ce qu'il peut rendre - après, nous n'avons plus besoin de lui." Soljenitsyne commence alors à esquisser les affres du travail forcé avec des principes tels que "la journée de travail s'[achève] lorsque la tâche est accomplie" et montre des conditions atroces entraînant bien souvent la mort des travailleurs : "jours et nuits, fendant la nuit polaire à la lueur de lampes à pétrole, frayant des trouées dans les sapinaies, extirpant les souches, dans les blizzards qui accumulaient la neige sur la route plus haut qu'une taille d'homme." Soljenitsyne relate l'évasion d'un prisonnier, qui publiera son témoignage : l'Ile de l'Enfer (S.A Malzagov). Ce livre aura un fort retentissement et sera suivi d'une campagne de calomnies des différents partis communistes européens pour qui le communisme ne peut entraîner de telles monstruosités. Le gouvernement russe dépêche Maxime Gorki, célèbre écrivain, pour inspecter le camp. Malgré la dissimulation des principales horreurs, il semble qu'il ait eu l'occasion d'avoir un aperçu de ce qui s'y passait mais choisit (par idéologie et par intérêt) de souligner "qu'on a tort de faire un épouvantail des Solovki, que les détenus y vivent remarquablement bien et s'y redressent remarquablement".

Enfin suivent les récits d'exécutions de masses et de chantiers dans les terres vierges où les zeks construisent des routes et des voies ferrées. C'est aini que "l'Archipel, qui était né et avait grandi aux Solovki, commença sa progression maléfique à travers le pays".

L'Archipel envoie des métastasesModifier

Le 26 mars 1928, le Sovnarkom reconnaît la politique répressive comme insuffisante et décide donc « d'appliquer à l'égard des ennemis de classe et des éléments étrangers de sévères mesures de répression, de rigoriser le régime des camps [...] et de tenir ultérieurement pour nécessaire l'accroissement de la capacité d'accueil des colonies de travail. » Soljenitsyne nous livre une biographie succinte de Nephtali Frenkel, ancien détenu de droit commun, qui est décrit comme l'architecte des camps de travaux forcés tels qu'ils vont être mis en place. Il rencontre Staline en 1929 et lui expose son projet qui semble séduire ce dernier.

Nous assistons ensuite au récit détaillé de deux chantiers colossaux, le canal Staline Mer Blanche/Baltique et le canal Volga/Moscou. Soljenitsyne va s'appuyer en grande partie sur deux ouvrages qui relatent ces chantiers comme des réussites éclatantes du système de justice soviétique. Le premier ouvrage est réalisé par un collectif d'écrivains sous la direction de Maxime Gorki. Le décalage entre le récit fantasmé et la terrible réalité offre à Soljenitsyne l'occasion de déployer un style extrêmement sarcastique, ironique et moqueur à l'encontre de ces écrivains qui déploient l'argumentaire de la rééducation par le travail qu'ils appellent le "reforgement" : « la matière première humaine est incommensurablement plus difficile à travailler que le bois, [...] le reforgement ce n'est pas le désir de se distinguer par sa bonne conduite et de se faire libérer, c'est réellement un changement de mentalité, c'est la fierté du constructeur ». (Gorki)

L'ambition pour le canal Staline est de creuser en 20 mois (automne 1931 - printemps 1933) un canal long de 226 kilomètres entre la mer Blanche et la Baltique dans une terre rocheuse et gelée, le tout comprenant 19 écluses. Le chantier débute dans la désorganisation la plus complète : aucun budget n'est alloué pour les outils de construction (grues, tracteurs, machines etc.), le fer est remplacé par le bois et les ingénieurs ne disposent ni de papier à dessin ni de règles : tout doit donc être réalisé à la main. Les écrivains appellent cela "l'audacieuse formulation tchékiste d'une tache technique". Sur place pas d'approvisionnement, pas de baraquements, pas de tracé ni de plan exact : la précipitation et les délais impossibles proscrivent toute étude préalable. On fabrique sur place des grues en bois, même les roues de brouettes sont fondues sur place. Soljenitsyne souligne que la technique avait "quarante siècles de retard." Il ajoute : "c'était cela la machine à tuer. Pour faire des chambres à gaz, nous avons manqué de gaz." Parmi les détenus, organisés en brigades, les droits communs font la loi et l'émulation est de rigueur : des concours sont organisés en permanence, à qui extraiera le plus de volume de terre etc. La ration de nourriture de chaque brigade est déterminée par son résultat collectif, "aussi [seront-ils observés] par [leurs] camarades mieux que par n'importe quel surveillant". Les détenus sont tenus d'exprimer des opinions favorables à ce qu'ils sont en train d'accomplir et de "gazouiller" en travaillant, c'est à dire exiger publiquement le dépassement du plan et vanter les mérites de la tâche hautement éducative à laquelle ils se livrent. Pour se faire une idée de la réalité, le livre Une demi-vie (Vitkovski) est cité : « Lorsque s'achève la journée sur le chantier, il reste des cadavres sur place. La neige recouvre peu à peu leurs visages. Les uns recroquevillés sous leur brouette qui s'est renversée sur eux, les mains dans les manches, gelés dans cette position. D'autres figés, la tête enfoncée entre les genoux. Deux autres ont gelé sur place, dos contre dos. [...] La nuit on vient les ramasser en traîneaux. Les conducteurs y lancent les cadavres qui résonnent comme du bois. [...] L'été, des cadavres qui n'ont pas été ramassés à temps il ne reste plus que les os, ils passent dans la bétonneuse, mélangés aux galets. »

Ironie finale de ce chantier, le canal enfin achevé est presque inutilisé car "il n'est pas assez profond, cinq mètres seulement". L'auteur estime qu'il aura couté la vie à 250 000 personnes.

L'Archipel se pétrifieModifier

Ce chapitre s'intéresse aux mutations de l'Archipel sous le second plan quinquennal (1933-1938) et pendant la guerre (1941-1945). Parmi les objectifs de ce second plan : "L'extirpation des survivances du capitalisme dans la conscience des gens." Les comissions gouvernementales chargées d'observer les conditions de vies dans les camps sont définitivement supprimées, ce qui achève le cloisonnement entre l'Archipel et le reste du pays. Solyénitsyne note : "Un rideau de fer s'abbatit tout autour de l'Archipel". La situation se durcit encore un peu plus pour les détenus : les derniers jours de repos sont supprimés, la durée de la journée de travail est portée à 14h et des froids de 45 et 50 degrés en dessous de 0 sont tenus pour ouvrables.

La guerre finira de dégrader la situations dans les camps, Soljénitsyne précise : "qui n'y a pas été pendant la guerre ne sait pas ce qu'est un camp, [...] davantage de travail, moins de nourriture, moins de combustible, pire le vêtement, plus féroce la loi, plus sévère le châtiment". Les droits communs forment le terrible relais entre les gardiens et les prisonniers politiques appelés les "Cinquante-Huit" (condamnés pour la plupart par l'article 58 du Code criminel de 1926.), détroussant et maltraitant très durement ces derniers.

Le chapitre se termine sur le retour de Frenkel qui suggère d'organiser le Goulag par "directions branches économiques". Ainsi l'Archipel prit-il sa forme définitive et s'étendit à la totalité du pays : "il n'a pas existé de province [...] qui n'ait engendré ses camps". Au début du chapitre suivant, il est affirmé que les camps, par leur envergure, ne forment pas "la face cachée du pays mais bien le coeur des évènements".

Les fondements de l'ArchipelModifier

Une fois l'Archipel établi, Soljénitsyne dévoile sur quels fondements il s'appuie pour fonctionner. Il rappelle en préambule l'importance de la théorie du redressement par le travail : le système judiciaire soviétique ne repose pas sur l'idée de la faute ("il ne saurait exister de faute individuelle, il existe uniquement une causalité de classe") mais sur la notion du châtiment comme "mesure de défense sociale" : le prisonnier doit, par un travail rédempteur, participer à la construction du socialisme et se laver de ses péchés bourgeois.

L'auteur mentionne l'existence d'un code vitrine de l'Archipel comprenant des articles comme : "le régime doit être exempt de tout caractère de persécution et proscrire absolument menottes, cachots, privations de nourriture etc." Les articles de ce type sont brandis par les diplomates pour faire valoir la supériorité du régime carcéral soviétique mais les détenus n'en ont pas connaissance.

On trouve ensuite une longue analyse comparée du servage (qui avait cours sous le régime des tsars) et de l'Archipel qui ont pour principal point commun "l'organisation de la société pour l'utilisation coercitive et impitoyable du labeur gratuit de millions d'esclaves" où les chefs de camps d'aujourd'hui remplacent les seigneurs de jadis. Il souligne néanmoins avec insistance que malgré cela, les différences sont nombreuses et qu'elles sont "toutes en faveur du servage". Par exemple le serf a des biens propres, sa maison et de quoi manger ce qui n'est pas le cas des Cinquante Huit.

Soljenitsyne décrit alors les trois piliers de l'Archipel :

  • Le système des Marmites qui répartit la nourriture en fonction du travail accompli, sachant que les quelques rations supplémentaires que l'on pouvait gagner en plus sont "hors de proportion avec la quantité de forces qu'il fallait dépenser en travaillant à les gagner". Plus loin dans l'ouvrage : "au camp ce n'est pas la petite ration qui tue, mais la grosse."
  • La brigade dont nous avons déjà parlé, qui regroupe les prisonniers en sections dirigées par un brigadier dont le résultat global détermine la ration de chacun de ses membres : les détenus veillent alors à ce que leurs co-disciples travaillent suffisamment.
  • La double-autorité que constituent l'Etat soviétique et l'Administration du Goulag : "deux pouvoirs, ce sont deux tourmenteurs au lieu d'un seul, et qui se relaient ; et ils sont placés dans une situation d'émulation : à qui pressurera le mieux le prisonnier tout en lui donnant le moins."

Enfin il nous révèle l'existence d'un quatrième pilier non-officiel mais non moins important : la truffe. C'est ainsi qu'il désigne les moyens que mettent en place les brigades pour gonfler les résultats de cette dernière. Tout le monde y trouve avantage : les détenus obtiennent plus de nourriture et l'administration est ravie de cette incroyable efficacité. "Tout cela, ce sont des trucs pour vivre, absolument pas pour s'enrichir, absolument pas pour piller l'Etat. L'Etat n'a pas le droit d'être aussi féroce, au point de pousser ses sujets à le tromper."

V'là les fascistes !Modifier

C'est à ce cri joyeux que sont accueillis Soljénitsyne et ses codétenus à leur arrivée au camp de la Nouvelle-Jerusalem. C'est ainsi que sont qualifiés les Cinquante-Huit, incarcérés pour des raisons politiques. Nous découvrons par les yeux du narrateur comment s'organise sa première journée. L'emploi du temps ne laisse aucun répit au prisonnier. Sa qualité d'ancien officier le conduit à être nommé "chef d'équipe de la carrière d'argile", mais ne parvenant pas à conduire ses hommes, il est rapidement rétrogradé. Après plusieurs changements de postes dûs à diverses intrigues, il indique qu'il lui faut "acquérir sous peu le coup d'oeil du zek : insincère, méfiant, remarquant tout".

Nous découvrons alors la raison de la joie des prisonniers lorsque Soljénitsyne est arrivé : durant l'été 1945, une amnistie fut promulguée par Staline pour célébrer la victoire, mais celle-ci ne concernait que les droits communs. Or il était impossible de les libérer sur le champ car il n'y avait pas assez de monde pour les remplacer. Ces droits communs comprirent que ces vagues de nouveaux détenus politiques allaient permettre leur libération. L'auteur souligne ici l'iniquité d'une telle mesure qui laissait sortir les voleurs, les meurtriers, les truands, les violeurs, les proxénètes, etc. Il mentionne que le coup le plus dur pour les anciens prisonniers de guerre incarcérés à leur libération pour intelligence avec l'ennemi est le pardon général accordé aux déserteurs.

Pour remercier le gouvernement de cette large amnistie, il est demandé aux prisonniers restants (donc non concernés par l'amnistie en question) de doubler la productivité. Se rappelant de ses années au front, Soljénitsyne conclut le chapitre ainsi : "Seigneur! Sous les obus et sous les bombes, je te demandais de me conserver en vie. Et maintenant je te le demande, envoie-moi la mort."

La vie quotidienne des indigènesModifier

Ce chapitre détaille quelques uns des aspects de la vie des zeks et débute par les différentes sortes de travaux qu'il est possible de faire réaliser aux prisonniers : "pousser une brouette [...], Porter un bard. Décharger des briques (l'épiderme se détache rapidement des doigts)." etc. Soljénitsyne s'attarde sur "le plus ancien de tous les travaux de l'Archipel", à savoir l'abattage des arbres. Particulièrement dur, l'abattage est souvent mortel pour les travailleurs. Déplorant à nouveau le manque de témoignages, l'auteur souligne : "Cela, il n'y a personne pour le raconter : tous sont morts".

Suit une description de la nourriture, avec le détail des différentes portions attribuées selon le régime des "Marmites" : si la norme n'est accomplie qu'à 30%, alors le zek aura droit à 300g de pain et une écuelle de lavure, de 30 à 80% c'est 400g de pain et deux écuelles de lavure etc. "Pour gagner cette nourriture aqueuse, incapable de couvrir les dépenses du corps, on brûle ses muscles à effectuer des travaux épuisants, [...] et les stakhanovistes meurent avant les réfractaires."

En ce qui concerne l'habillement, les détenus politiques sont quasi-systématiquement dépouillés par les droits communs, les socialement-proches comme les appelle Soljénitsyne (ils sont appelés comme ça par les autorités soviétiques qui ne les considèrent pas, contrairement aux prisonniers politiques, comme des ennemis de classe.) Les zeks s'habillent avec ce qu'ils trouvent : "des cabans qui ont le corps d'une couleur, les manches d'une autre. Ou bien tant de pièces qu'on ne voit plus le tissu d'origine. Ou la pièce de pantalon coupée dans le tissu qui enveloppait un colis et sur laquelle on peut encore lire un fragment d'adresse. [...] Aux pieds, les chaussons d'écorce russes ont fait leurs preuves [...] Ou bien un morceau de pneu attaché directement au pied nu avec du fil de fer ou du fil électrique."

L'habitat est très rudimentaire, parfois de simples tentes, les prisonniers dorment dans des châlits ou des wagonnets, sur des planches nues. Les insectes nuisibles pulullent : "pour tuer les poux, on fait bouillir le linge dans la marmite à déjeuner."

Puis on trouve une description des maladies les plus courantes qui peuvent toucher les détenus, notamment le scorbut, la pellagre et la dystrophie, descriptions agrémentées de détails particulièrement crus des différents symptômes. Les soins procurés par la section sanitaire sont quasiment inexistants : "Dans chaque lit il y a deux malades avec la diarrhée, et autant par terre entre les lits. Ceux qui sont trop faibles font dans leur lit. Ni linge, ni médicaments." En plus des maladies, les mutilations volontaires sont monnaie courante pour éviter les travaux forcés les plus durs.

Enfin, Soljénitsyne évoque des taux de mortalités très importants : "dans les baraques de crevards, il pouvait mourir en une nuit douze hommes sur cinquante, et il n'en mourait jamais moins de quatre." On vérifie si les prisonniers sont bien morts "en [leur transperçant] le tronc avec une baïonnette ou [en leur fracassant] la tête avec un gros maillet. Après quoi, on attachait au gros orteil droit du mort une petite plaque de bois portant le numéro de son dossier pénitentiaire." Les vêtements des défunts sont récupérés par les vivants et ils sont donc enterrés nus sans cercueil.

La femme au campModifier

Ce chapitre s'intéresse au sort des femmes dans l'univers concentrationnaire du Goulag. D'après l'auteur, "les épreuves de la prison [leur] sont en moyenne moins pénibles" car le rationnement étant le même pour les deux sexes, les femmes sont "moins vite affaiblies par la faim". Au camp la situation s'inverse. En effet la prostitution auprès des planqués est quasiment leur seul moyen de survie : "les planqués de sexe masculin rangés des deux côtés du couloir étroit et les nouvelles arrivantes qu'on faisait passer nues par ce couloir. [...] Ensuite, les planqués décidaient entre eux de la répartition." Soljénitsyne fait le portrait de femmes qui résistèrent à ce système de prostitution généralisée mais elles furent toutes contraintes de céder, brisées par la faim, les privations et les humiliations de ceux qui voudraient obtenir leurs faveurs. Les viols sont courants : "Et à la Kolyma? Là-bas, c'est que la femme est vraiment une rareté, c'est que vraiment on se la dispute et se l'arrache. Là-bas il ne faut pas qu'elle rencontre quelqu'un sur la route, homme d'escorte, homme libre ou détenu. C'est à la Kolyma qu'est né le mot tramway pour désigner le viol collectif."

Les femmes tombées enceintes au camp sont systématiquement transférées avant l'accouchement. Les parents de l'enfant à naître sont donc nécessairement séparés. Après la naissance les mères ont le droit d'allaiter leur enfant seulement si elles ont accompli la norme de travail qui leur incombe. Une fois sevré, l'enfant est pris en charge par un orphelinat et ne voit plus sa mère sauf à titre exceptionnel pour travail et discipline exemplaire.

Soljénitsyne détaille les différentes stratégies, outre la prostitution, que les femmes mettent en place pour survivre et illustre son récit, comme à son habitude, de nombreuses anecdotes.

A partir de 1946, les camps ne sont plus mixtes. Cela se traduit par un durcissement des conditions de travail pour les femmes qui, libérées du joug de la prostitution de survie doivent maintenant aller aux généraux (travaux forcés les plus durs). Malgré la séparation, les rencontres clandestines se multiplient et l'on doit bâtir des murs de plus en plus haut entre les camps des hommes et ceux des femmes.

Les planquésModifier

Soljénitsyne définit les planqués comme les détenus qui parviennent à éviter les généraux, et donc à augmenter significativement leurs chances de survie. Il précise : "presque chaque zek à long temps de peine que vous félicitez d'avoir pu survivre est [...] un planqué. Il existe les planqués de zone et les planqués de la production, chacune des deux catégories regroupant des métiers différents. Les premiers ne sortent pas de la zone où ils résident et ont donc une vie très peu contraignante (pas de présence exigée au rassemblement du matin, possibilité de se lever et de prendre son repas plus tard, pas de trajet aller/retour, travail au chaud etc.), on y trouve les services d'intendances, les magasiniers, cuisiniers etc. Les seconds disposent de postes avantageux mais sont contraints de se rendre sur les lieux de productions (les brigadiers etc.).

L'auteur condamne la moralité des planqués de zone, contraints de couvrir les agissements de leurs supérieurs corrompus qui prélèvent de la nourriture et des biens destinés aux zeks : "il est bien difficile pour le planqué de zone d'avoir une conscience que rien ne vient assombrir." De même, les prisonniers qui parviennent à se retrouver planqués ont souvent manoeuvré dans l'ombre et leur confort se traduit nécessairement par la spoliation indirecte des biens d'autres détenus. Enfin on trouve bien évidemment de nombreux "socialement proches" parmi les planqués, c'est-à-dire des truands et des droits communs.

Soljénitsyne lui-même s'est retrouvé, par le hasard des affectations, dans une chambrée de planqués qu'il appelle la "chambre des monstres". Une partie du chapitre donne un portrait détaillé de plusieurs de ces planqués aux profils très différents. L'objectif est de comprendre comment ils se sont retrouvés là et de voir qu'il n'y a pas de planqué type. On y trouve par exemple un général d'aviation très imbu de lui-même persuadé qu'il est tout à fait normal pour lui de se trouver dans cette position avantageuse, un ancien gradé de la police politique qui malgré un abord très courtois et avenant a laissé derrière lui "de nombreuses fosses communes remplies de prisonniers" ou encore un vieux médecin, planqué de par sa profession, terrifié à l'idée de perdre sa place.

En guise de politiqueModifier

Que signifie être un prisonnier politique en URSS avant la mort de Staline? C'est à cette question que s'intéresse ce chapitre. À la base qualifiés d'ennemis du peuple, Soljénitsyne note que « le peuple est devenu son propre ennemi ». En effet les personnes incarcérées en tant que politiques sont bien souvent des personnes lambda arrêtées pour des motifs au mieux arbitraires, au pire complètement absurdes. L'auteur cite de nombreux exemples comme cette commerçante qui inscrit son stock de savon sur le front de Staline représentée dans journal (10 ans), un charpentier sourd-muet qui alors qu'il réalise un plancher pose sa veste sur le buste de Staline (10 ans), ce "vacher [qui] engueule une bête désobéissante en la traitant de putain de vache de kolkhoze" (10 ans) ou encore cet « écolier de 16 ans qui fait une faute en écrivant un slogan - en russe, qui n'est pas sa langue maternelle » (5 ans, depuis 1935, les enfants sont responsables en matière criminelle à partir de l'âge de 12 ans).

Ces arrestations sont permises par l'article 58 (cf tome 1) dont la largeur d'interprétation permet d'arrêter à peu près n'importe qui. L'auteur note que la doctrine de l’État semble être : « Tirez sans cesse, et vous finirez bien par atteindre celui qu'il faut ». Il ajoute : « enregistrer quelqu'un comme article 58 est le moyen le plus simple de rayer un homme ». Cette disparition de millions d'êtres dans la machine étatique donne lieu à « un évènement inouï dans l'histoire mondiale des prisons : des millions de prisonniers qui ont conscience d'être innocents, que tous sont innocents et que personne n'a commis de faute ».

Mais le difficile destin des politiques ne s'arrête pas à leur arrestation injuste, ce sont eux qui ont la vie la plus dure une fois arrivés au camp. D'après Krylenko (procureur rencontré dans le premier tome), « en ce qui concerne les condamnés appartenant aux éléments hostiles de par leur classe, […] le redressement est sans force et sans objet ». Cette doctrine donne lieu à ce que Soljénitsyne appelle la « pressurisation des 58 » par les socialement proches, c'est-à-dire les voleurs, les assassins et les truands qui possèdent un pouvoir absolu (avec la bénédiction des autorités) sur les prisonniers politiques. Tout est fait pour provoquer l'abattement le plus total chez ces derniers en limitant leurs possibilités de se regrouper pour se défendre (en étant constamment mélangés avec les truands) et annihiler ainsi toute rébellion avant même qu'elle pût être envisagée".

L'auteur s'arrête ensuite sur les véritables prisonniers politiques, ceux qui « savaient parfaitement pourquoi ils y étaient et demeuraient inébranlables dans leurs convictions. » On trouve parmi eux les religieux restés fidèles à leur foi, les ingénieurs qui ont refusé de signer « de stupides et ignobles aveux de nuisance » et plus généralement tous ceux qui ont dit non aux absurdités du régime et ont préféré mourir que de dénoncer injustement d'autres citoyens. Bien souvent, ceux-là n'atteignent pas le camp et sont passés par les armes. Soljénitsyne les dépeint avec une forte admiration, montrant que ces hommes et femmes ordinaires ont été remarquables dans leurs derniers instants, « de même que soudainement la brillance d'une étoile est plusieurs fois multipliée par cent, puis s'éteint ».

Sont ensuite décrits les opposants qui partagent l'idéologie révolutionnaire avec les bolchéviks mais opposés à Staline : « ce furent des hommes vaillants. J'ai bien peur, au reste, qu'une fois au pouvoir, ils ne nous eussent apporté dans leurs bagages une folie encore pire que celle de Staline ». L'auteur note le cas particulier des trotskystes restés fidèles à Lénine dont certains entamèrent même une grève de la faim en captivité le 27 octobre 1936 pour obtenir une amélioration des conditions de vie. Ils eurent gain de cause puis furent rapidement "traduits […] devant les sections opérationnelles de la Tchéka".

Les bien-pensantsModifier

Ce chapitre se consacre aux orthodoxes du parti qui se sont retrouvés, à leur grande surprise, arrêtés et qui sont restés absolument fidèles à leur parti et à Staline. Leur incarcération leur est insoutenable mais ils trouvent toujous un moyen de rationaliser ce fait en épargnant leur idéologie. Leur dogmatisme est inébranlable, Soljénitsyne appelle cela leur "imperforabilité" qui leur permet d'avoir toujours raison même quand on leur démontre que le pays est exangue et mène une politique destructrice qui ne réalise pas ce qu'elle promet. On trouve retranscrit un dialogue édifiant typique des échanges que l'auteur a pu avoir avec eux. Ils sont parfois appelés "têtes de bois" : "ce n'est ni pour la montre, ni par hypocrisie qu'ils discutaient dans les cellules, défendant les actes du pouvoir. Les discussions idéologiques leurs étaient nécessaires pour les maintenir dans la conscience d'avoir raison, sous peine d'être guettés par la folie".

Soljénitsyne dénonce le récit que les bien-pensants ont construit de leur incarcération. Ils furent arrêtés en 1937 lors des grandes purges et constituèrent la légende consistant à dire qu'il ne faut s'indigner que de ces grandes purges (donc de leur injustice personnelle) alors que pour toutes les arrestations précedentes (qui furent nombreuses, cf le chapitre du premier tome intitulé Histoire de nos canalisations) ils "n'avaient pas levé le petit doigt et trouvaient tout cela fort normal". Tout ce qu'a fait le régime est intouchable, excepté leur propre arrestation qui est de toute évidence une injustice flagrante qui ne saurait tarder à être réparée. Pour ce faire ils déposent de nombreux recours ("jolis politiques, tout de même, ceux qui demandent au pouvoir... de leur pardonner!"). Et "si la réponses à toutes ces réclamations n'est qu'un dru cortège de refus, eh bien, c'est parce qu'elles ne sont pas parvenues jusqu'à Staline! Lui aurait compris! Lui aurait pardonné, le bienveillant!" De plus, ils dénoncent le plus de gens possible dans leur entourage en suivant cette logique : "Plus on coffrera, plus vite, dans les hautes sphères, on comprendra l'erreur! Donc s'efforcer de citer le plus de noms possible! de faire le plus possible de dépositions fantastiques contre des innocents!"

Au camp, leurs comportements sont à la fois prévisible et surréalistes. Ils interdisent aux autres détenus de se plaindre ou de dire du mal des gardiens. Pour eux tout ce qu'ils voient est juste et justifié en tant qu'élément nécessaire à l'édification du socialisme. Ils considèrent les autres politiques comme des ennemis du peuple. Ils se déclarent rapidement auprès des autorités comme étant de véritables communistes et profitent ainsi de rations supplémentaires, dont d'autres sont évidemment privés : "le jour il mange une ration volée et le soir lecture de Lénine! C'est la célébration, franche et béate, de la bassesse". N'étant pas des ennemis du peuple, ils ne considèrent pas qu'ils doivent être redressés par le travail, et font donc tout, généralement avec succès, pour y couper. Evidemment ils sont très enclins au mouchardage et dénoncent volontiers les autres détenus qui auraient émis des opinions négatives vis à vis du camp ou du parti.

Tout ce chapitre est teinté d'une ironie très forte et la dérision avec laquelle sont moqués les positionnements des bien-pensants est palpable quasiment à chaque ligne.

Bzz! - Bzz! - Bzz!..Modifier

Ce chapitre décortique l'immense réseau constitué par les délateurs, aussi bien en liberté qu'au camp, qui offrent sans cesse de nouvelles victimes à la police politique : ils sont tout du long comparés à des mouches. Soljénitsyne précise que n'importe qui peut devenir membre du réseau ("Il n'est pas du tout obligatoire qu'ils aient l'éclat ténebreux de la perfidie"). Ce dernier constitue selon l'auteur un rouage indispensable de la machine communiste : "Enrôlement et idéologie s'entrelacent comme les fils d'une dentelle".

La manière d'enrôler quelqu'un est décrite comme un système de clés permettant de faire basculer la future mouche du côté des autorités. "Clé n°1 : Vous êtes un bon soviétique? ; n°2 : promettre ce que l'homme qu'on veut recruter essaie vainement d'obtenir par des voies légales depuis de nombreuses années ; n°3 : exercer une pression sur son point faible, le menacer de ce qu'il redoute le plus etc." Au camp, le dénuement ambiant permet un fonctionnement encore plus efficace de ces techniques.

Soljénitsyne raconte non sans honte comment il a lui aussi craqué et est devenu, un court laps de temps au cours duquel il n'a dénoncé personne, un mouchard.

On prend les mêmes et on recommenceModifier

Ici sont dénoncées ce que l'auteur appelle "les secondes peines de camp". Il s'agit des peines que le zek se voit infliger alors qu'il a déjà purgé une partie de sa peine : "la régénération spontanée des peines, analogue à la repousse des anneaux chez le serpent".

Ces nouvelles peines ont été particulièrement nombreuses pendant la guerre car les gardiens des camps, voulant justifier de leur position avantageuse alors que le front avançait vers Moscou et demandait toujours plus d'hommes valides, "ne cessaient de découvrir de nouveaux complots". Ils instruisaient des tentatives de rébellions ou d'évasions alors que les détenus jugés étaient quasiment déjà morts : "Dans chaque camp, des complots sont découverts! des complots! encore des complots! Et de plus en plus importants! Et de plus en plus ambitieux! Quelle perfidie chez ces crevards! Ils faisaient semblant de se tenir à peine debout, mais en secret leurs mains décharnées de pellagreux se tendaient vers les mitrailleuses!"

Pour la plupart des détenus, ces nouvelles affaires les conduisaient à la "prison d'instruction". "Obligatoirement froides. Si elles ne le sont pas assez on fait rester les gens dans les cellules en sous-vêtements." Soljénitsyne évoque les tentes d'instructions du camp disciplinaire d'Orotoukane. "Chacune des tentes est entourée sur trois côtés, celui de la porte restant libre, par une ceinture de cadavres raidis empilés comme des bûches". Les conditions de vie dans ces tentes sont si atroces que "la plupart mourront avant leur premier interrogatoire". Durant ces interrogatoires, les tortures sont bien sûr de rigueur.

Ces nouvelles peines pouvaient également se commuer en condamnations à mort pures et simples. L'auteur relate plusieurs exécutions de masses dont certaines particulièrement abominables : "Les opposants étaient pris dans la nuit avec leurs affaires en vue d'un transfert, on les faisait sortir de la zone. A quelque distance se dressait un petit pavillon du 3e Bureau. Les victimes étaient introduites une à une dans une pièce où les agents de la Vokhra se précipitaient sur elles. On leur enfonçait quelque chose de mou dans la bouche, on leur ficelait les mains derrière le dos. Ensuite on les conduisait dans la cour où attendaient, prêts à partir, des chariots attelés. Dans chaque chariot, on jetait de cinq à sept hommes garottés et on les transportait jusqu'à la "Colline", c'est-à-dire jusqu'au cimetière du camp. Là on les précipitait dans de grandes fosses toutes prêtes et on les enterrait vivants. Pas par sauvagerie, non. Simplement, tout le monde sait que les corps vivants sont beaucoup plus faciles à manipuler - à traîner, à soulever - que les cadavres."

Changer le destin!Modifier

Ce chapitre s'intéresse aux différents projets d'évasions élaborés par les détenus. D'après l'auteur, le nombre d'évasions par an est assez élevé : "au seul mois de mars 1930, 1328 personnes se sont évadées."

Mais l'aventure est difficile du fait de l'architecture des camps constituée de palissades, d'avant zone et de miradors, sans compter la géographie polaire et immense du réseau des camps ("ces étendues sans limites, désertes, de neige ou de sable"). De plus, Soljénitsyne mentionne l'existence de "chaînes invisibles qui retenaient solidement les indigènes à leur place." Parmi elles on peut noter l'abattement général et la résignation liés à l'innocence de beaucoup de prisonniers qui se remettent mal du traumatisme qui les a soudainement arrachés à leur vie et à leurs proches. On y trouve aussi le régime de famine du camp qui maintient les zeks dans un état de faiblesse qui leur interdit de fait tout aventure dans la taïga. Une troisième chaîne est formée par la menace d'une nouvelle peine si l'évasion échouait. Il faut également compter avec "l'hostilité de la population environnante, attisée par les autorités", et souvent grassement récompensée si elle ramène un fugitif (dans des temps où la nourriture se fait rare dans la population civile, un évadé représente souvent une aubaine alimentaire nécessaire).

Si le fugitif est rattrapé, il peut s'attendre à des traitements inhumains. "En fait, rouer de coups le fuyard et le tuer, cela constitue dans l'Archipel la forme dominante de lutte contre l'évasion".

Quand malgré tout on parvient à s'échapper, les perspectives ne sont pas pour autant plus reluisantes : on est contraint de se cacher perpétuellement, changeant d'identité. Soljénitsyne note d'ailleurs la difficulté de recueillir ce genre de témoignages car "ceux qui ont décollé ne donnent pas d'interviews". Les récits d'évasions et de cavales parfois complètement rocambolesques qu'il nous livre dans la suite du chapitre lui sont généralement parvenus car le ou les principaux intéressés ont fini par être repris et ont pu donc raconter leur histoire à d'autres zeks.

Chizo, Bour, ZourModifier

Ces trois mots désignent des lieux disciplinaires où sont envoyés les zeks au sein de l'Archipel, afin de pouvoir leur infliger un châtiment supplémentaire si nécessaire : les Bours sont des baraquements à régime renforcés, les Zours des zones à régimes renforcés et les Chizos des isolateurs disciplinaires.

On peut être envoyé au Chizo pour un, trois ou cinq jours pour des motifs variés et souvent insignifiants : "désobligé le chef, mal salué, pas levé à temps, pas couché à temps, en retard à l'appel, pas passé par la bonne allée etc." Une norme non remplie c'est cinq, sept ou dix jours, quant aux réfractaires, c'est quinze jours. Un Chizo n'est pas forcément une cellule mais doit répondre à ce cahier des charges : froid, obscur, humide, famélique. Parfois il s'agit d'une simple fosse creusée à même le sol. La nourriture est de 300 grammes de pain par jour.

Le Bour est un baraquement, donc pouvant contenir plus de détenus, et pour un temps plus long (quelques mois jusqu'à un an, voire sans limite de temps parfois). Soljénitsyne décrit le Bour d'Ekibastouz : pas de châlits, on dort à même le sol, pas d'aération, pas de promenade ne fut accordée pendant six mois durant en 1950, les moindres trous sont bouchés et l'obscurité est quasi totale. "Tous les besoins [se font] dans la cellule même, sans sortir pour aller aux cabinets. [...] La cellule était bourrée serrée, on pouvait tout juste rester allonger, pas question de se dégourdir les jambes. Nourriture : 600 grammes de pain par jour". La vie y est si dure que l'automutilation y est courante, dans l'espoir d'y echapper.

Le Zour est une zone où les travaux sont disciplinaires : "récolte de fourrage à s'enliser, dans [des] endroits marécageux, sous des nuées de moustiques, sans aucun moyen de protection. (Visage et cou sont dévorés, couverts de croûtes) [...] Extraction de tourbe [...] en hiver, en les battant à coups d'un lourd marteau, percer les couches de limon gelé, extraire par en dessous la tourbe de fonte, la traîner ensuite en traîneau sur un kilomètre de côte. Simplement, travaux de terrassement. [...] Tout ce qu'il y a de plus pénible entre les travaux pénibles, de plus insupportable entre les travaux insupportables, tout cela justement est un travail disciplinaire".

Les socialement-prochesModifier

Ce chapitre explore la problématique de nombreuses fois abordée précédemment des prisonniers de droits communs, qui bénéficient d'un régime de détention particulièrement favorable comparé à celui des prisonniers politiques. En effet les droits communs sont socialement plus proches de l'idéal socialiste qu'un ennemi du peuple condamné pour l'article 58. L'origine de ce constat est à rechercher du côté de la littérature russe qui a longtemps glorifié des figures de truands comme des êtres libres et affranchis de la société matérialiste, bourgeoise et marchande, dignes ainsi des louanges des intellectuels. Soljénitsyne souligne l'ironie de cette vision héroïque des bandits en détaillant longuement leur égoïsme patent et la bassesse qui accompagne chacune de leurs actions : "Ce sont des insoumis [...] ils jouissent des fruits de cette insoumission, et pourquoi iraient-ils se préoccuper de ceux qui courbent la tête et meurent en esclave?". Truands ils le restent dans les camps et dépouillent sans scrupule et avec l'assentiment des autorités les prisonniers politiques. Le fossé qui sépare les louanges de la littérature de la sordide réalité est expliqué ainsi : "Les gens appartenant à un milieu cultivé, mais qui n'ont pas eu eux-mêmes l'occasion de croiser des truands sur un sentier étroit, protestent contre cette appréciation impitoyable du monde des voleurs : ne serait-ce pas un secret amour de la propriété qui meut ceux que les voleurs irritent tant? Je maintiens mon expression : des vampires qui vous sucent le coeur. Ils souillent absolument tout ce qui, pour nous, est le cercle naturel des sentiments d'humanité".

Voilà qui nous oriente également sur la bienveillance que le régime socialiste offre aux bandits. En effet ils sont les ennemis naturels de la propriété privée et le régime les a naturellement considérés comme des alliés objectifs. Alors "qu'en 1914 les voleurs ne faisaient la loi ni dans le pays ni dans les prisons russes", la Révolution va multiplier les mesures qui vont favoriser l'émergence d'une criminalité galopante. Tout d'abord il y a les grandes amnisties de droits communs qui "submergent le pays sous un flot d'assassins, de bandits et de voleurs." Ensuite la legislation de la légitime défense devient très contraignante à l'égard de celui qui se défend. De même, l'Etat proscrit la possession d'armes à feu ou d'armes blanches mais renonce à défendre lui-même ses citoyens. La criminalité est également alimentée par la "peur de la publicité." En effet les crimes et délits ne sont jamais relayés dans la presse, les criminels ne sont pas publiquement recherchés : d'après la Théorie d'avant-garde, "la criminalité résulte uniquement de l'existence des classes, or, [en URSS], il n'existe pas de classes, donc il n'y a pas non de crimes et, partant, il est interdit dans souffler mot dans la presse." Enfin le vol de biens appartenant à l'Etat (comme quelques pommes de terre prélevées dans un kolkhose est bien plus sévèrement puni qu'une razzia dans l'appartement d'un particulier. Or les premiers, contrairement aux seconds, ne sont pas l'affaire des véritables voleurs mais plutôt d'honnêtes travailleurs qui ont simplement faim.

L'absence de lutte contre la criminalité couplée à la situation privilégiée dont les criminels bénéficient dans les camps ("les truands les plus fieffés, les plus endurcis se voyaient investis d'un pouvoir sans contrôle sur toutes les îles de l'Archipel") mènent à ce constat : "Ainsi le système punitif se transforme-t-il en un système d'encouragement aux truands, et ceux-ci ont-ils proliféré pendant des dizaines d'années comme une moisissure luxuriante sur tous le pays, dans les prisons et les camps".

Les moufletsModifier

Ce chapitre s'intéresse aux destins pénitentiaires des plus jeunes, appelés "mouflets" dès lors qu'ils sont incarcérés. L'article 12 du Code criminel de 1926 permet de juger les enfants à partir de l'âge de 12 ans (l'auteur précise que "cette disposition [englobe] implicitement l'article 58.") Les jeunes sont fortement représentés dans l'Archipel : 50% des détenus ont moins de 24 ans. Sous Staline, les décrets durcissant la législation à leur égard se multiplient. Soljénitsyne offre de nombreux exemples de condamnations d'adolescents à des peines de plusieurs années de camps pour des vétilles.

Une fois dans les camps, les enfants en intègrent très rapidement les codes et les règles : "la réponse la plus simple lorsque les injustices l'emportent, c'est : commets toi-même des injustices! C'est la déduction la plus facile, qui deviendra désormais pour longtemps (voire pour toujours) la règle de vie des mouflets". L'auteur rapporte qu'ils s'organisent en bandes qui pillent et humilient les détenus les plus vulnérables, souvent bien plus âgés qu'eux. Ils ne connaissent ni la modération ni la pitié. Ils recourent à d'iniques stratagèmes pour s'adonner à leurs méfaits qui vont du passage à tabac au viol collectif. En bref, ils deviennent des bandits car c'est le mode de vie qui leur assure les meilleurs chances de survie. Etant jeunes, leur constitution s'adapte plus rapidement et plus parfaitement qu'un adulte aux conditions des camps : "est bien pour eux tout ce qu'ils veulent, mal tout ce qui les gêne", formule qui rappelle la doctrine des truands. Ils sont incontrôlables : "Leur en imposer en usant de paroles, il ne faut tout bonnement pas y compter". Leurs essaims ravageurs constituent alors un tourment de plus pour le reste des prisonniers. Alors que les camps sont censés rééduquer, L'URSS jette ainsi une grande partie de sa jeunesse dans le crime et la sauvagerie.

Soljénitsyne évoque également "le sort des enfants devenus orphelins par suite de l'arrestation de leurs parents".

Il conclue le chapitre sur cet ironique célébration : "Vive notre esprit de tolérance religieuse! Vivent les enfants, patrons du communisme! Qu'il se fasse connaître, le pays qui a montré autant d'amour pour ses enfants que nous pour les nôtres!"

Les muses au GoulagModifier

Etant donné le rôle important de l'art dans la révolution culturelle socialiste, le Goulag dispose de sections éducatives dans le but de former (de rééduquer) les détenus. Comme ce rôle d'éducateur ne peut pas échoir à un ennemi du peuple, s'y trouvent assignés les socialement-proches : "il recrutait donc comme éducateurs des voleurs deux ou trois fois condamnés, et qui encore? eh bien, des gens des villes : escrocs, dilapidateurs et autres dépravateurs." Ils délivrent aux reste des prisonniers des leçons portant par exemple sur "le rôle du travail dans le processus de redressement". Soljénitsyne note ironiquement que "les éducateurs sont particulièrement bien placés pour traiter ce sujet depuis la touche, puisqu'ils sont eux-mêmes dispensés du processus productif". De surcroît les éducateurs tiennent lieux de mouchards officiels puisque l'éducateur "présente, de façon systématique, des rapports sur l'état d'esprit des détenus", ainsi "on voit la section culturelle et éducative se transformer délicatement en section tchékiste de renseignement."

On trouve également des brigades de propagande, destinées à convaincre les autres brigades qu'elles ont tout à gagner à travailler dur, à grand renfort d'hymnes et de slogans : "A la bonne brigade honneur et gloire - Travailleur de choc, à toi les crédits - Travaille honnêtement, ta famille t'attend." Ces brigades rendent souvent visite aux travailleurs réfractaires incarcérés au Chizo. Les prisonniers sont incessamment soumis à l'action éducative : "des hauts parleurs au sommet de chaque poteau et à l'intérieur de chaque baraque. Ils ne doivent jamais se taire." Sans compter la presse de camp, soit sous forme d'affiches murales, soit à grand tirage. Cette presse en dénonçant à grand fracas les crimes des ennemis du peuple permet de justifier l'intransigeance et l'extrême fermeté de la répression dont sont victimes les zeks.

Dans la droite ligne des sections culturelles et éducatives, notons l'existence de "tribunaux de camarades" qui "à partir de 1928 [...] se mirent à examiner des cas d'absentéismes, de simulation, de manque de soin avec l'outillage etc." Les membres de ces tribunaux "ne comptaient que des assassins, des truands enchiennés, des dilapidateurs et des concussionnaires."

Le nombre d'inventeurs dans les camps est immense car "l'inventionnite est une forme d'évasion qui ne comporte aucune menace de balle ou de râclée". En effet si une invention intéresse les autorités, son auteur peut espérer un sort plus clément. Solénitsyne note ainsi que beaucoup s'improvisent scientifiques et excellent dans l'art de convaincre leurs supérieurs souvent stupides de leur immense qualité de chercheur alors qu'ils n'ont eux-mêmes aucune connaissance sur le sujet.

Les peintres ont une vie plus facile car les dirigeants de camps leur passent souvent commande pour agrémenter leur logement personnel, troquant quelques miches de pain salutaires contre une toile. Pour les sculpteurs c'est un peu plus dur, de même que pour les musiciens. L'auteur donne des exemples de destructions arbitraires d'oeuvres de détenus parce qu'elles ne plaisaient pas à la hiérarchie, qui jugeaient qu'elles contrevenaient à la vérité du communisme.

Il existe également des brigades culturelles qui fonctionnent comme des troupes, montant des spectacles pour les huiles du camps. Malheureusement les pièces sont médiocres, "issues de recueuils spéciaux marqués de la griffe uniquement à l'intérieur du Goulag." L'auteur note que les pièces dont personne ne veut ailleurs se retrouvent ici. De plus le chef de camps peut décider d'arrêter un projet de représentation à tout moment de manière parfaitement arbitraire. Soljénitsyne donne plusieurs exemples et raconte même sa propre expérience en tant que comédien au sein des camps.

Pour les auteurs il est quasiment impossible d'écrire au camps et de toute façon complètement impossible de conserver des cahiers ou des feuillets, systématiquement saisis et détruits lorsqu'ils sont découverts. La prose est donc de fait inenvisageable : "Tout ce qu'on appelle notre prose des années 30 n'est que l'écume d'un lac qui a plongé sous terre". Néanmoins la poésie pouvant être plus aisément apprise par coeur, elle reste une porte de sortie pour les écrivains. Soljénitsyne fait ensuite ce constat : "Pour la première fois dans l'histoire, une aussi grande quantité d'hommes instruits, mûrs, riches de culture, se sont retrouvés, pas en imagination mais pour de bon et pour toujours, dans la peau de l'esclave, du captif, du bûcheron et du mineur. [...] On a vu fondre une très importante cloison d'autrefois, apparamment transparente, mais impénétrable et empêchant les supérieurs de comprendre les inférieurs : la pitié. [...] Seuls les zeks intellectuels de l'Archipel ont vu se détacher d'eux ces remords : ils partageaient intégralement l'infortune du populaire! Alors seulement le Russe cultivé a pu peindre le moujik serf de l'intérieur, car il était lui-même devenu serf! Malheureusement, à présent il n'avait plus ni crayon, ni papier, ni temps disponible, ni doigts souples. Malheureusement, à présent, les surveillants mettaient sans dessus dessous ses affaires, inspectaient l'entrée et la sortie de son tube digestif, et les tchékistes opérationnels lui sondaient les reins. [...] Ainsi, dès leur naissance même, une philosophie et une littérature extraordinaire furent enterrées sous la chape de fonte de l'Archipel."

Les zeks en tant que nationModifier

Parti du constat que "les zeks de l'Archipel constituent une classe de la société", ce chapitre s'attache à décrire les traits communs de la population de l'Archipel, traits qui les unifient comme étant d'une même race, d'une même nation. Les conditions particulièrement dures et spécifiques de la vie au camps provoque en partie cette unification : "Représentez-vous également que le milieu insulaire se distingue avec tant de netteté de l'ordinaire du milieu humain et propose avec tant de cruauté à l'homme ou bien de s'adapter immédiatement ou bien de périr sur le champs qu'il pétrit et malaxe le caractère de l'homme..."

Les zeks sont même par certains aspects plus unifiés que beaucoup de peuples : "Quel ethnographe nous dira s'il existe une nation dont tous les membres aient le même emploi du temps, la même nourriture, le même vêtement? [...] Même en été les zeks sont revêtus de la cuirasse molle et grise des vestes ouatinées. Cela seul, combiné avec le crâne complètement tondu des hommes, suffit à leur conférer une unité d'aspect extérieur : sombre gravité, impersonnalité." De même ils possèdent leur propre langue ("un conglomérat langue-injure") leurs propres expressions caractérisées par une façon de s'exprimer grossière et rabrouante.

Soljénitsyne détaille ensuite quelques traits de la "psychologie de la vie et [de] l'éthique normative de la nation zèque". Vis à vis du travail officiel, la fraude est de mise : le zek déploie des trésors d'ingéniosité pour, sans jamais refuser de travailler (ce qui lui vaudrait de sévères punitions), en faire le moins possible. Cet état d'esprit se cristallise dans des proverbes zek : "Ne fais pas aujourd'hui ce que tu peux faire demain" ou encore "ne fais pas le travail, ne fuis pas le travail". Le zek méprise les autorités même si "apparament il a très peur d'elles, il courbe l'échine quand [elles] l'engueulent". L'auteur précise : "Parmi les dizaines de millions de zeks, il est impossible de s'en représenter un seul qui ait adoré sincèrement son chef". De plus, ils sont "totalement dénués de sens patriotique" car ils détestent leurs îles (comme le disent les paroles d'une chanson populaire zèque : "Sois maudite, ô toi, Kolyma, ma planète! Belle invention d'ordures, en vérité!").

Ce qui a pour eux le plus de valeur, c'est la briquette, "ce morceau de pain noir agrémenté d'ingrédients divers, mal cuit". Vient ensuite le tabac, puis le sommeil. En effet "quand on dort, le temps tire plus vite", c'est à dire que le temps de peine conscient se raccourcit. D'après un autre proverbe : "la nuit est faite pour le sommeil, le jour pour le repos."

Ils sont profondément grégaires mais malgré tout égoïstes, principalement car leur survie en dépend : "lorsqu'ils se frayent leur route aux dépens des autres, les indigènes ne connaissent aucun principe moral susceptible de les retenir." Le quotidien le plus élémentaire du zek est régi par deux principes : la débrouillardise et la dissimulation. Cette dernière s'applique aussi bien vis à vis des autorités que de ses co-détenus. De là découle "sa méfiance universelle". L'indigène qui réunit toute ses "qualités tribales - pression vitale, absence de pitié, débrouillardise, esprit de dissimulation et méfiance - s'appelle lui même et est appelé par les autres un fils du Goulag".

Leur conception du monde confine au fatalisme, qui s'accompagne naturellement de nombreuses superstitions. En ce qui concerne la spiritualité, "il est dans l'Archipel une religion constante et quasi universelle, c'est la foi dans ce qu'ils appellent l'amnistie. [...] C'est quelque chose de comparable au Second Avènement du Messie chez les peuples chrétiens, c'est l'explosion d'un flamboiement si éblouissant qu'à sa lueur, en un instant, fondront les glaces de l'Archipel."

Le zek aime particulièrement à raconter son passé, car c'est la seule chose qu'on ne peut pas lui confisquer. Il aime aussi à narrer "les innombrables récits folkloriques concernant l'adresse et la réussite du peuple zek." Par ailleurs, "l'humour est leur allié de tous les instants, sans qui la vie dans l'Archipel serait sans doute rigoureusement impossible." Voici par exemple ce que réponds un zek à propos de prisonnier qui a été libéré : "condamné à trois, tiré cinq, libéré avant terme" ou encore si on lui demande si c'est dur : "Dur seulement les dix premières années".

Ainsi Soljénitsyne se targue d'avoir "découvert en plein XXe siècle une nation nouvelle, inconnue de tous, d'un volume ethnique de plusieurs millions d'hommes".


Quatrième partie : L'âme et les barbelésModifier

Cinquième partie : le bagneModifier

Chapitre 12 : le soulèvement de Kengir

Article détaillé : Soulèvement de Kengir.

Sixième partie : la relégationModifier

Septième partie : Staline n'est plusModifier

Parti communiste français et dénonciation du livreModifier

En France, à un moment où le Parti communiste français (PCF) et les compagnons de route du parti possèdent encore un poids déterminant dans les débats intellectuels, la parution de l'ouvrage de Soljénitsyne joue le rôle de « catalyseur idéologique » pour bon nombre de ces intellectuels qui doivent prendre position face au récit détaillé de la réalité du goulag[6]. Le PCF par l'intermédiaire de L'Humanité s'efforce alors de banaliser et de minorer le rôle des dissidents, souligne que l'URSS ne vit plus à l'heure du stalinisme et rappelle que « L’heure est à la lutte pour vivre mieux, l’anticommunisme divise »[6]. Pour le PCF, la sortie de l’ouvrage prend la dimension d’une provocation et dès décembre 1973, le parti lance une vaste offensive pour tenter de neutraliser la portée du discours soljénitsynien.[6]. Le 18 janvier 1974, le bureau politique fait savoir que les « faits qui servent de base à ce livre ont été depuis longtemps rendus publics et condamnés par le Parti communiste de l’Union Soviétique lui-même, notamment en 1956 lors de son XXe Congrès »[6]. Pour cette raison, il n'y aurait aucune nécessité à lancer de nouveaux débats[6].

Le Parti communiste va également s'efforcer de stigmatiser l'écrivain. Pour cela, il utilise deux angles d'attaque : il insiste, d'une part, sur la liberté de parole dont bénéficierait l'écrivain en URSS et, de l'autre, le présente comme ayant des « sympathies pro-nazies » mettant en avant « le caractère profondément réactionnaire du personnage »[6]. Soljénitsyne serait ainsi un admirateur du « traître Vlassov », thème, qui est alors « inlassablement repris »[6] D'autres journaux prennent le relais de L'Humanité pour dénigrer le dissident russe, ainsi de France Nouvelle ou de Témoignage Chrétien avec des articles de Maurice Chavardès[6].

Jean Daniel décriant quelques mois après cette campagne de calomnies, dira que Soljénitsyne a été calomnié « avec une force, une orchestration, une insistance qui ont égaré jusqu’à nos amis socialistes »[6]. Face aux attaques menées par le PCF, Esprit et Le Nouvel Observateur se distinguent. Jean-Marie Domenach, directeur d’Esprit publie ainsi dans Le Nouvel Observateur une lettre dans laquelle il dénonce les pressions de la direction du PCF. S’engageant dans l’affaire, il affirme son soutien à Soljénitsyne[6]. De son côté, Jean Daniel est soutenu par plusieurs anciens intellectuels communistes qui ont quitté le Parti après l'insurrection de Budapest (Edgar Morin, François Furet, Emmanuel Le Roy-Ladurie, Claude Roy, Jean Duvignaud, Gilles Martinet) et ont fait du Nouvel Observateur leur lieu d’expression privilégié[6].

Réception critiqueModifier

Interdit en URSS, l’ouvrage a longtemps circulé sous forme de samizdat jusqu’à sa publication en 1989 dans la revue Novy Mir. Il a été critiqué par l'ancien adjoint du directeur de Novy Mir, Vladimir Lakshine, qui y dénonçait une description si apocalyptique, qu'elle risquait de reléguer au second plan les vicissitudes quotidiennes des citoyens soviétiques ordinaires. Moshe Lewin, pour sa part, ex-citoyen soviétique et soviétologue reconnu, dans un ouvrage publié en 2003, y voyait une manœuvre malhonnête car assimilant l'URSS de l'époque de sa parution à un passé heureusement révolu[N 3] : « Un livre comme L'Archipel du Goulag lancé à la face du régime soviétique peut être considéré comme une claque politico-littéraire, signifiant la condamnation d'un système qui a trahi ses propres idéaux [...]. Mais l'écrivain ne laissait à aucun moment entendre qu'au moment où il publiait son livre le Goulag qu'il avait connu n'existait plus... Le dire aurait été un acte d'honnêteté politique et aurait exigé de sa part une analyse approfondie du système, assortie d'un argumentaire sur la période post-stalinienne. Il ne l'a pas fait, cela n'avait pas d'importance pour lui. Il était beaucoup plus simple d'attaquer l'Union soviétique pour son passé stalinien, et de servir par là sa propre image. Car Soljenitsyne se considérait comme le dépositaire de valeurs supérieures héritées du passé de la Russie, et c'était en référence à ce passé qu'il entendait proposer des remèdes à la Russie du XXe siècle ». Alors qu'à la sortie de l'Archipel du Goulag l'essentiel des critiques de la terreur stalinienne le perçurent comme « une porte enfin ouverte sur une vérité longtemps niée, un démenti enfin opposé à tous les négationnistes du Goulag, qui crachaient depuis des décennies sur les fosses communes des victimes et à la face des témoins »[7] en 2003 Moshe Lewins révisa à la baisse (par 10 ou par 20) les chiffres des arrestations et exécutions et décès dans les camps sur la base de l'ouverture des archives soviétiques en 1989. Il n'était pas le seul. Nicolas Werth publiait déjà dans ce sens en 1993 dans L'Histoire un article intitulé, Goulag les vrais chiffres des centaines de milliers d'arrestations et non des millions ou dizaines de millions pendant la Grande Terreur ; 2 500 000 détenus au début des années 1950 et non 12 000 000, des décès. Le mois suivant dans le Monde Michel Tatu en rendit compte favorablement tout en maintenant que le goulag n'en restait pas moins un des plus grands systèmes concentrationnaire du XXe siècle. L'article de Nicolas Werth fut également exploité par le parti communiste belge sous la plume de Ludo Martens qui publia dans Solidaire en octobre 1993 "Les vraies statistiques du goulag sont enfin connues ; les millions de victimes du stalinisme l'intox : 116 000 décès "pour des causes diverses" dans les camps en 1937-1938, une forte recrudescence des trépas, limitée aux années de guerre 1941-1945 imposées à l'URSS par l'Allemagne nazie.

Mais la lecture de l'Archipel du goulag fait aujourd'hui partie du cursus des lycéens russes[8].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Le capitaine Soljenitsyne fut arrêté le 9 février 1945 alors qu'il servait dans l'Armée rouge en Prusse-Orientale.
  2. a et b L'Archipel du Goulag - page 59
  3. Moshe Lewin, Le Siècle soviétique, Fayard, 2003, p. 250.

RéférencesModifier

  1. Alexandre Soljenitsyne 2011, p. 17.
  2. Soljenitsyne 2011, p. 20.
  3. Soljenitsyne 2011, p. 23.
  4. Soljenitsyne 2011, p. 28.
  5. Soljenitsyne 2011, p. 30.
  6. a b c d e f g h i j et k François Hourmant, Le désenchantement des clercs : Figures de l'intellectuel dans l'après-mai 68, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res publica », 1 mai 1997
  7. Nikita Struve à propos du contexte de la publication de L'Archipel du Goulag, dans l'émission Ouvrez les guillemets du 24 juin 1974
  8. brève de TSR.info (octobre 2010).

Édition françaiseModifier

  • Alexandre Soljénitsyne (trad. du russe par Geneviève Johannet), L'Archipel du Goulag 1918-1956 : essai d'investigation littéraire [« Архипелаг гулаг »], t. I, Paris, Fayard,‎ (1re éd. 1973), 565 p. (ISBN 978-2-213-02412-7), 1 & 2
  • Alexandre Soljénitsyne (trad. du russe par Geneviève Johannet), L'Archipel du Goulag 1918-1956 : essai d'investigation littéraire [« Архипелаг гулаг »], t. II, Paris, Fayard,‎ (1re éd. 1974), 636 p. (ISBN 978-2-213-63345-9), 3 & 4

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier