Serge Berna

poète français

Serge Berna est, avec Michel Mourre, Ghislain Desnoyers de Marbaix, Jean-Louis Brau, Claude Matricon et Jean Rullier[1], l'un des jeunes lettristes auteurs du « Scandale de Notre-Dame ».

Serge Berna
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Poète dans le cercle de jeunes radicaux autour d'Isidore Isou, il fait partie de la scission qui quitte Isou pour fonder en 1952 l'Internationale lettriste (I.L.)[2], précurseur de l'Internationale situationniste. Il en est exclu l'année suivante, et, après quelques écrits publics, renonce à toute manifestation.

Actuellement, très peu de choses sont connues sur la vie de Serge Berna si ce n'est que différents articles de presse le citant lors de l'épisode de Notre-Dame le jour de Pâques 1950 lui attribuent vingt cinq ans d'âge et une naissance à Venise en Italie[3].

Le Scandale de Notre-DameModifier

Évènement de portée internationale, cette manifestation radicale constitue l'acmé du climat d'agitation insufflé par la frange la plus avancée des troupes lettristes agrégées derrière Isidore Isou dans le cadre du mouvement lettriste qu'il a initié au lendemain de la guerre 1939-1945. L'idée en aurait germé quelque temps auparavant, le , lors du «Grand Meeting des Ratés», où, à l'invitation notamment de Serge Berna, étaient conviés dans la Salle des Sociétés savantes les «incapables, inutiles, oisifs, va-nu-pieds»[4].

Le scandale lui-même est organisé avec Ghislain de Marbaix, Jean Rullier et Michel Mourre, mais c'est Berna qui rédige le texte[5] nietzschéen et anticatholique sur une table du café Mabillon (Paris VIe)[6], qui fut déclamé par Michel Mourre le dimanche , jour de Pâques en la cathédrale Notre-Dame de Paris, en pleine messe.

Déguisé en dominicain et accompagné par Berna et leurs deux complices qui faisaient office de garde du corps, Mourre est monté en chaire pour y annoncer « la mort du Christ-Dieu pour qu'enfin vive l'Homme », interrompu avant la fin du discours par les grandes orgues. Ils échappèrent au lynchage par la foule grâce à l'intervention de la police, qui les conduisit au commissariat du quartier Saint-Gervais[7].

L'Adresse de Notre-Dame[8]

Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de Paris,
J’accuse
l’Église Catholique Universelle du détournement mortel de nos forces vives en faveur d’un ciel vide ;
J’accuse
l’Église Catholique d’escroquerie ;
J’accuse
l’Église Catholique d’infecter le monde de sa morale mortuaire,
d’être le chancre de l’Occident décomposé.
En vérité je vous le dis : Dieu est mort.
Nous vomissons la fadeur agonisante de vos prières,
car vos prières ont grassement fumé les champs de bataille de notre Europe.
Allez dans le désert tragique et exaltant d’une terre où Dieu est mort
et brassez à nouveau cette terre de vos mains nues,
de vos mains d’orgueil,
de vos mains sans prière.
Aujourd’hui, jour de Pâques en l’Année sainte,
Ici, dans l’insigne Basilique de Notre-Dame de France,
nous clamons la mort du Christ-Dieu pour qu’enfin vive l’Homme[9].

Dans un texte dactylographié remis à Henry de Béarn, Serge Berna s'est expliqué, dans un style mêlant exaltation et poésie, sur les motivations de cette équipée pleinement assumée le concernant, même si Michel Mourre s'en démarquera ensuite[10]. D'ailleurs, dans la continuité de cet anticléricalisme radical, il récidive le dimanche en compagnie d'un petit groupe de lettristes dont Albert-Jules Legros[11] et se trouve de nouveau arrêté pour entrave à la liberté de culte pour avoir troublé une cérémonie à laquelle assistait Mgr Feltin à l’Œuvre des Orphelins d’Auteuil. Remis, conformément à la loi, en liberté provisoire après cinq jours de détention préventive[12], il est dans un premier temps condamné à quatre mois de prison et 6.000 francs d'amende. Ce jugement ayant été prononcé par défaut en raison de son incarcération à Rome pour avoir manifesté contre les cortèges de pèlerins venus pour l'Année Sainte[13], il sera condamné finalement à 10 jours de prison et 10.000 francs d'amende pour rébellion à agent[14].

Il participe ensuite aux récitals lettristes donnés en octobre et décembre, notamment à la Rose rouge et au premier numéro de la revue Ur ()[4],[15].

L'Internationale lettristeModifier

Alors qu'il vient d'arriver à Paris à l'automne 1951 pour se mêler aux lettristes dont il a fait connaissance lors du Festival de Cannes en avril précédent, le jeune Guy-Ernest Debord noue vite contact dans les nombreux cafés de Saint-Germain-des-Près qu'il fréquentent tous deux avec Serge Berna dont il a eu connaissance, depuis Cannes où il habitait, par la presse et les informations que lui faisait parvenir son ancien camarade de classe Hervé Falcou depuis Paris, de ses faits d'armes passés qui l'ont durablement impressionné[16].

Ils figurent ensemble au sommaire de l'unique numéro de la revue lettriste Ion, N° Spécial sur le cinéma qui paraît en avec le premier scénario (avec images) du film de Debord Hurlements en faveur de Sade et l'article Jusqu'à l'os de Berna, et enregistrent tous deux en ce même mois d'avril la première partie d'un projet d'émission radiophonique, Les environs de Fresnes[17]. Le , Serge Berna enregistre une des voix de la bande-son du film de Debord, à présent sans image, qui sera projeté une première fois au ciné-club d'Avant-Garde du musée de l'Homme le 30 (séance interrompue au bout de dix minutes) puis en intégralité le au ciné-club du Quartier latin, dans la salle des Sociétés savantes[18].

Le , il est partie prenante de la première manifestation publique de l'Internationale lettriste fondée «arbitrairement» par Debord et Gil J Wolman à Bruxelles en juin, avec l'attaque de la conférence de presse tenue à l'hôtel Ritz par Charlie Chaplin pour la sortie de son film Les Feux de la rampe avec diffusion du tract Finis les pieds plats cosigné par Debord, Wolman, Berna et Jean-Louis Brau, pour l'I.L.. Désavoués publiquement dans Combat par Isidore Isou, les quatre adressent à ce journal un droit de réponse Position de l'Internationale lettriste qui ne sera pas publié[19]

Le , en compagnie de Guy Debord, Jean-Louis Brau et Gil Joseph Wolman, il participe à Aubervilliers, à la première conférence de l’Internationale lettriste dont le document final, consigné sur une feuille, est déchiré puis introduit dans une bouteille jetée dans le canal Saint-Denis. Jean-Louis Brau la repêche le lendemain. Peu après, au matin du , Berna est arrêté à son domicile afin de purger une peine de prison de six mois prononcée assortie de sursis en 1949 pour vol de livres[20]. Il est incarcéré au fort de Cormeilles-en-Parisis sous le matricule no 2797.

Libéré le suivant[20], il fait publier en à Paris, aux éditions Arcanes, collection « Voyants » sous le titre Vie et mort de Satan le feu suivi de Textes mexicains pour un nouveau mythe et en les préfaçant, 43 feuillets de notes et fragments d’Antonin Artaud retrouvés dans un grenier et datant de 1935-1936 rachetés à un chiffonnier en 1952[21]. Suite à cette opération, il est exclu de l'Internationale lettriste en pour "suspicion de déviation vers la littérature"[22].

Après cela, il paraît s’être graduellement éloigné du milieu artistique de Saint-Germain-des-Prés. Début 1955, il publie une nouvelle revue En marge, La revue des refus, Pour une nouvelle participation qui n'aura qu'un seul numéro[23]. En , on le retrouve partageant l’affiche d'une exposition intitulée Nouvelle École de Paris : Berna, Brau, Wolman au Salon des Arts de La Garde-Freinet (Var). Ses dernières traces identifiables semblent être deux lettres adressées à René Étiemble en 1955 et le à André Breton depuis Marseille.

Notes et référencesModifier

  1. Christophe Bourseiller, Vie et Mort de Guy Debord 1931-1994, Paris, Plon, 1999, page 36
  2. « La Conférence d'Aubervilliers » [PDF], sur le site des éditions Allia, .
  3. L'Humanité du 10 avril, La Croix du 11 et Le Segréen du 15. L'Aurore du 10 avril lui attribue quand à lui la nationalité italienne et vingt et un ans.
  4. a et b Les environs de Fresnes (1952-1953) in Guy Debord, Enregistrements magnétiques (1952-1961), nrf Gallimard, Paris, 2010, p. 15
  5. Michel Mourre, Malgré le blasphème, Julliard, 1951.
  6. la scène a été immortalisée par Raymond Hains dont le cliché est reproduit dans l'ouvrage de Greil Marcus, Lipstick Traces, Une histoire secrète du vingtième siècle publié chez Harvard University Press en 1989 et chez Allia en 1998 et 2018 (cf. p. 349 de cette seconde édition)
  7. In Combat, 12 avril 1950.
  8. Ainsi qualifiée par Berna et publiée par Marcel Mariën in "Le Chemin de la croix", revue Les Lèvres Nues no 4, Bruxelles, janvier 1955.
  9. Littérature lettriste
  10. Reproduit en fin du dossier sur Le scandale de Notre-Dame complétant la réédition 2018 de livre de Jean-Michel Mension La Tribu paru initialement chez Allia en 1998.
  11. internationale lettriste, Visages de l'avant-garde, Jean-Paul Rocher éditeur, Paris, 2010, nouvelle édition La Nerthe, Toulon, 2020, p. 52 n. 19
  12. L’Aurore du , p. 7
  13. Qui ? Détective du , p. 9
  14. L’Aurore du , p. 4
  15. internationale lettriste, Visages de l'avant-garde, Jean-Paul Rocher éditeur, Paris, 2010, nouvelle édition La Nerthe, Toulon, 2020, pages 52-53 n. 20
  16. Dans une lettre au biographe de François Truffaut Gilles Cahoreau d'avril 1989, évoquant cette affaire de Notre-Dame, il maintient que ce scandale, «expression des voyous les plus radicaux de Saint-Germain-des-Prés ... a compté parmi les actes qui ont amené la formation du mouvement situationniste».
  17. Cf. Guy Debord, Enregistrements magnétiques (1952-1961), nrf Gallimard, Paris, 2010, p. 19 à 34. La seconde partie sera enregistrée, par Guy-Ernest Debord seul, en mars 1953, Serge Berna se trouvant alors incarcéré pour six mois au fort de Cormeilles-en-Parisis.
  18. Le scenario de chacune des deux versions du film contient un hommage à Serge Berna, Debord évoquant dans l'un «le monument élevé à la mémoire de Serge Berna» qui devient dans l'autre «plusieurs cathédrales» !!
  19. « Internationale lettriste no 1 », dans Guy Debord, Œuvres, Gallimard, coll. « Quarto », , p. 84 à 87.
  20. a et b Guy Debord, Lettres à Gil J Wolman, edition- privee-hors-commerce@mail.com, nouvelle édition 2020, p. 20.
  21. Jean-Louis Brau, Antonin Artaud, éditions de la Table Ronde, collection Les Vies perpendiculaires, Paris, 1971, pages 190-191
  22. Histoire de l'Internationale lettriste, 1956, in Guy Debord, Enregistrements magnétiques, Nrf Gallimard, Paris, 2010, page 46
  23. Á cette occasion, il cherche, vainement, à rentrer en contact avec Guy Debord. Cf. Guy Debord, Lettres à Gil J Wolman, éditions privée hors commerce, 2020, p. 83-84.


Publications, revues, contributions cinématographiquesModifier

  • "Cri", poème paru dans la revue Janus, cahiers mensuels bilingues de la jeune poésie française et américaine, no 1, .
  • Ratés, carton d'invitation au "Grand Meeting des ratés", organisé par Berna, et signé avec Maurice-Paul Comte, Jacques Patry [Michel Mourre] et Madeleine Auerbach, Paris, 8 rue Serpente, .
  • "Du léger décalage qu’il y a entre le Tam du cœur et son écho aux tempes" et "Un nommé Berna Serge, né à…" , parus dans la revue lettriste Ur, no 1, . (Cf. Visages de l'avant-garde, 1953. Jean-Paul Rocher éditeur, Paris, 2010 ; nouvelle édition revue et augmentée, La Nerthe, Toulon, 2020.)
  • : Berna répond à l’enquête de la revue Le Soleil noir Positions, no 1, "La révolte en question" (qui porte en bandeau : « Ceci est un effort pour comprendre Camus », qui l’année précédente avait publié L'Homme révolté) : « 1) La condition d’homme révolté se justifie-t-elle ? 2) Quelle serait, d’après vous, la signification de la révolte face au monde d’aujourd’hui ?" Sa réponse, qui revient assez brièvement sur le scandale de Notre-Dame, porte le titre "Comment ? » et paraît dans la rubrique « Témoignages ».
  • "Jusqu'à l'os", paru dans la revue lettriste ION, centre de création, numéro spécial sur le cinéma, no 1, .
  • Contribution vocale au film de Guy Debord, Hurlements en faveur de Sade, .
  • Tract La Nuit du cinéma où est annoncé le film en cours de préparation de Berna, Du léger rire qu'il y a autour de la mort (1952).
  • Tract contre Charlie Chaplin, Finis les pieds plats, , cosigné avec Jean-Louis Brau, Guy Debord et Gil J Wolman.
  • Préface à Antonin Artaud, Vie et mort de Satan le feu, suivi de Textes mexicains pour un nouveau mythe, Paris, Arcanes, . La couverture porte la mention : « Manuscrit retrouvé et préfacé par Serge Berna ».
  • En marge. La revue des refus. Pour une nouvelle participation. Rédacteur : Serge Berna. 1re année. no 1, janvier-, Paris, Galerie de la Huchette (seul numéro paru).
  • En , il participe avec Jean-Louis Brau et Gil J Wolman à une exposition intitulée « Nouvelle école de Paris : Berna, Brau, Wolman » au Salon des arts à La Garde-Freinet (Var).
  • Dans le fonds André Breton conservé par la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet se trouve une lettre autographe de Serge Berna de trois pages adressée de Marseille le à André Breton (cote BRT C Sup 75 ; sujet : Marseille).

Liens externesModifier