Projet Manic-Outardes

Le projet Manic-Outardes est un vaste projet de développements hydroélectriques sur les rivières Manicouagan et aux Outardes, sur la Côte-Nord du Québec, mené par Hydro-Québec entre 1959 et 1978. Les sept centrales de ce complexe ont une capacité installée de 7 567 mégawatts (MW)[1].

Le barrage Daniel-Johnson, monument emblématique du projet de construction de 7 centrales électriques sur les rivières Manicouagan et aux Outardes.

Construit en pleine révolution tranquille, dont il est devenu l'un des monuments, le projet Manic-Outardes a fait d'Hydro-Québec l'un des chefs de file des secteurs de l’hydroélectricité et du transport de l'électricité. Aujourd'hui encore son composant emblématique, le barrage Daniel Johnson, reste le plus grand barrage à contreforts et à voûtes multiples du monde.

GéographieModifier

 
L’œil du Québec vu par la mission STS-9 (1983). Le sud est en haut.

La rivière Manicouagan prend sa source dans le réservoir Manicouagan, qui est l'un des plus grands cratères météoritiques du monde. À partir de l'exutoire du réservoir, surnommé « l’œil du Québec »[2],[3], elle parcours 221 km vers le sud pour se jeter dans le fleuve Saint-Laurent, 360 mètres plus bas. Son débit moyen à l'embouchure est de 1 002 m3/s[4].

Parallèlement à la rivière Manicouagan mais plus au sud, la rivière aux Outardes, s’écoule sur 417 km du lac Plétipi au Saint-Laurent. Son débit est d'environ 389 m3/s.

Outre les rivières et les lacs, le territoire est couvert de forets subarctiques d’épinettes, de pins, de mélèzes et de sapins baumiers.

HistoireModifier

 
Expédition hydrologique sur la rivière Manicouagan, 1919.

Durant les saisons estivales de 1919 et 1920, des expéditions hydrologiques sont conduites sur les rivières Manicouagan et Outardes qui se jettent dans le fleuve Saint-Laurent aux environs de Baie-Comeau. Leur débit combiné est alors évalué à 40 millions m3, en faisant l'un des plus importants systèmes hydriques au Canada[5]. Le harnachement de ce potentiel apparaît très intéressant mais son éloignement des grands centres urbains et l'absence de réseau routier pour les atteindre ne rend pas leur développement aisé. Les investissements pour construire des barrages dans cette région étaient prohibitifs.

 
Le colonel Robert R. McCormick.

Le premier jalons du développement de ce qui deviendra plus tard le complexe Manic-Outardes survient le , alors que le colonel Robert R. McCormick, propriétaire du Chicago Tribune, se voit concéder par le gouvernement du Québec un bail d'exploitation des forêts à l'est de la rivière Manicouagan, avec comme obligation de construire une usine de pâte ou de papier dans ce secteur. Le magnat de la presse entend réduire le coût de production de son entreprise en produisant lui-même le papier journal nécessaire à ses publications. Pour ce faire, McCormick[6].

De 1925 à 1931, la filiale Ontario Paper Company construit un premier barrage à l'embouchure de la rivière aux Outardes[7], située à une vingtaine de kilomètres à l'ouest. La Grande Dépression retarde la mise en chantier de la papeterie et de la ville, qui s'amorce en 1936. La centrale électrique Outardes 1 de 40 000 chevaux-vapeur (30 MW) de puissance est mise en service en 1937[7] et la production de papier commence le [6].

Après la Deuxième Guerre mondiale, les gisements de fer découverts dans la région et l'exploitation de la forêt donnent lieu à un formidable développement de la Côte-Nord[8]. Des villes comme Sept-Îles et Baie-Comeau sont reliées au centre de la province par la route. La production de la centrale Outardes 1 devient insuffisante pour alimenter à la fois les besoins de l'usine et de la ville. En 1951, le gouvernement Duplessis accorde à McCormick l'autorisation de construire un nouvel aménagement hydroélectrique aux premières chutes de la rivière Manicouagan sont aménagés en la centrale McCormick (292 MW) pour alimenter en électricité l'usine de papier du Chicago Tribune[7].

En même temps, l'industrie demande de plus en plus d'électricité dans le sud du Québec et la centrale de Beauharnois, sur le fleuve Saint-Laurent, ne suffit plus. Hydro-Québec, crée en 1944, se met en quête de nouvelles sources d'approvisionnement le long de la Cote-Nord car les grandes rivières de cette région éloignée échappent au contrôle des compagnies d'électricité concurrentes[7].

Entre 1953 et 1959, Hydro-Québec réalise un premier projet majeur loin des centres urbains, le complexe Bersimis. Avec ce projet, l'entreprise d’État acquiert une précieuse expérience et améliore sa technique, notamment dans le domaine du transport d'électricité sur de grandes distances[9] avec la construction de deux lignes de 315 kilovolts (kV) reliant Montréal[7].

Projet Manicouagan-OutardesModifier

En 1955, Hydro-Québec lance une campagne d'évaluation très poussée du potentiel hydroélectrique des rivières Manicouagan et aux Outardes qui durera cinq ans. Ces études démontrent le potentiel exceptionnel du site et mettent en évidence la nécessité de construire plusieurs barrages de manière à graduer le relâchement d'eau et ainsi profiter au maximum du dénivelé. Les données préliminaires sont tellement prometteuses que le projet Manicouagan-Outardes est lancé dès 1959 par le ministre des ressources hydrauliques, Daniel Johnson, avant même la fin des études[5].

La construction de cinq barrages est prévue sur la rivière Manicouagan (nommés Manic 1 à 5) ainsi que trois sur la rivière aux Outardes (Outardes-2,3 et 4), dont un (Outardes-2) en remplacement de la centrale Outardes I existante. Manic-4 ne verra jamais le jour parce que Hydro-Québec choisi d'augmenter la masse d'eau du réservoir Manic-3 plutôt que de créer deux réservoirs plus petits. L'idée, loin d’être une erreur de calcul, rentabilisait davantage le projet et permettait la mise en service plus rapide de la centrale. Également, en l'honneur de l'idée initiale, Manic-5 a préservé son numéro 5 plutôt que de prendre la place de 4e, pour rappeler que le projet prévoyait initialement cinq barrages.

Les ingénieurs d'Hydro-Québec, après évaluation de plusieurs types de barrages pour ce projet retiennent ceux à enrochements et à voûtes multiples. Les deux types ont une stabilité et une sécurité similaires mais le type à voûtes est moins coûteux. L'enrochement sera retenu pour les barrages plus modestes du projet et le second type pour les autres. Si une partie des travaux sont confiés à la firme montréalaise SNC, le contrat principal est promis à la firme Perini & Sons de Boston comme cela c’était fait jusqu'alors. En 1960, René Lévesque, devenu ministre des Ressources hydrauliques du gouvernement libéral de Jean Lesage, fait d'Hydro-Québec le maître d’œuvre du chantier ce qui entraîne la francisation de ce dernier[10].

735 kilovoltsModifier

 
Le poste Micoua élève la tension de 315 à 735 kV.

Les coûts des infrastructures de transport de l'électricité produite par ces futurs barrages, situés à des centaines de kilomètres des grands centres urbains, posent un problème divisant les ingénieurs d'Hydro-Québec. Un jeune ingénieur, Jean-Jacques Archambault, propose de construire des lignes à 735 kilovolts, une tension beaucoup plus élevée que celles généralement utilisées à cette époque. Face au scepticisme de ses collègues plus âgés, Archambault persiste et finit par convaincre la direction. Son projet inédit monopolise les efforts d'Hydro-Québec et de quelques-uns des plus grands fournisseurs internationaux de matériel à haute tension et finalement la première ligne à 735 kV est mise en service le 29 novembre 1965.

ConstructionModifier

À l'automne 1959, la mise en place des infrastructures d’accès aux différents chantiers de barrages débutent. Une route de 210 km, des pistes d'atterrissage, des lignes de communication à micro-ondes et des campements sont aménagés. La construction de la ligne de transport à haute tension, qui servira à acheminer le courant vers les grands centres, débute également. Les agrégats et l'eau nécessaires à la fabrication du béton des ouvrages sont pris sur place mais la poudre de ciment est importée de Québec et Montréal via le Saint-Laurent par le pétrolier Maplebranch, converti pour l'occasion. Ce dernier en acheminera 700 000 tonnes à Baie-Comeau d’où des camions prenaient le relai[10].

Les grands travaux commencent à Manic-5 au printemps 1960, à Manic-2 l’année suivante, puis à Manic-1, voisine de la centrale McCormick, en 1964. Forts de 6 000 travailleurs, les chantiers progressent rapidement mais non sans peine car sur chaque site les ingénieurs doivent résoudre des problèmes inattendus. À l'emplacement ou sera construit le barrage de Manic-5 par exemple, un sillon imprévu, « la dent creuse », sculpté par la rivière et rempli de dépôts alluvionnaires jusqu’à une profondeur de 50 mètres, doit être nettoyé et bétonné[10]. Même chose sur le site de Manic-3 mais sur une profondeur de 130 mètres.

Le barrage de Manic-5 (baptisé Daniel Johnson en 1969) est mis en eau en 1964 puis les centrales Manic-2, Manic-1 et Manic-5 entrent en service en 1965, 1966 et 1968 respectivement. Le projet se poursuit avec la centrale Manic-3, construite de 1970 à 1975.

Coût de construction du complexe Manic-Outardes[11]
Aménagement Coût selon les livres comptables Années
Manic-5 497 416 598 1959-1971
Manic-2 145 524 569 1961-1967
Manic-3 460 923 553 1970-1976
Manic-1 26 670 500 1963-1967
Outardes-4 202 490 784 1964-1969
Outardes-3 138 811 016 1965-1969
Outardes-2 304 022 087 1974-1978
Total 1 775 859 107

Concurrence de Churchill FallsModifier

En 1967 commencent au Labrador les travaux de ce qui va devenir pour un temps la plus puissante centrale hydroélectrique du Canada: la centrale de Churchill Falls. En raison de son isolement et du coût prohibitif d'une « route anglo-saxonne », la décision est prise de vendre l'électricité produite par la centrale à Hydro-Québec en échange d'une participation de cette dernière aux risques de l'entreprise[12].

La construction des centrales sur la rivière aux Outardes, commencé dans les années 1960, est interrompue en en raison de la signature du contrat d'achat d'électricité de Churchill Falls[13] qui fournira à Hydro-Québec une capacité équivalente aux centrales qu'il vient d'achever. Suite au premier choc pétrolier, les travaux reprennent en 1974 pour s'achever en 1978. Sur ces chantiers aussi des imprévus donnent du fil à retordre aux concepteurs, telles ces cavités poreuses, les « marmites de géant », devant être évidées et colmatées avec du béton pour assurer l'étanchéité des barrages.

Manic-5-PAModifier

Afin de répondre aux besoins de pointe, la centrale Manic-5-PA (Puissance Additionnelle), dernière à ce jour du complexe Manic-Outardes, entre en service en 1989 en face de son aïeul (Manic-5) et ajoute 1 064 MW de puissance au parc existant. Manic-5 devient donc le premier lieu d’installations hydroélectrique où on ajoute une centrale. Celle-ci est une centrale souterraine, ce qui a permis d’optimiser la hauteur de chute et ainsi la puissance.

Impact environnementalModifier

Les questions environnementales n'ont pas été l'objet d'un examen spécifique avant et pendant la construction. Ainsi, la réalisation d'un inventaire de la région inondée par la création du réservoir Manicouagan avait été proposée par des biologistes du Centre d'études nordiques de l'Université Laval mais déclinée par Hydro-Québec, qui «ne voyait pas alors l'intérêt d'une étude portant sur les poissons d'une région aussi éloignée».

Les aménagements du complexeModifier

Les 11 centrales du complexe Manic-Outardes constituent le deuxième complexe hydroélectrique en service au Québec, avec une puissance installée totale de 8 545 MW, derrière le complexe La Grande à la Baie James. Cinq de ces centrales ont une puissance installée totale de plus de 1 000 MW.

Centrales du complexe Manic-Outardes (2020)[14]
Puissance installée (MW) Nombre de groupes Hauteur de chute (m) Mise en service
Bassin versant de la rivière Manicouagan
Hart-Jaune 51 3 39,6 1960
Manic-5 1 596 8 141,8 1970
Manic-5-PA 1 064 4 144,5 1989
René-Lévesque (Manic-3) 1 326 6 94,19 1975
Toulnustouc 526 2 152 2005
Jean-Lesage (Manic-2) 1 229 8 70,11 1965-1967
McCormick 235 7 37,8 1952
Manic-1 184 3 36,58 1966-1967
Bassin versant de la rivière aux Outardes
Outardes-4 785 4 120,55 1969
Outardes-3 1 026 4 143,57 1969
Outardes-2 523 3 82,3 1978
Total 8 545

Notes et référencesModifier

  1. Hydro-Québec 2009, p. 124
  2. Radio-Canada, « L'œil du Québec : un livre pour exprimer la fierté nord-côtière », sur ICI Côte-Nord, (consulté le 2 août 2020)
  3. Monique Durand, « Sur la route 389: l’œil du Québec », sur Le Devoir, (consulté le 2 août 2020)
  4. Québec, Ministère de l'Environnement, « Le bassin versant de la rivière Manicouagan », sur Ministère de l'Environnement et de la lutte contre les changements climatiques, (consulté le 2 août 2020)
  5. a et b Robert Dion, Jacques Lambert, Marcel Corbeau, Félicien Gagnon, Armour Landry et Jean Desraspes, Manicouagan, Imprimerie Pierre DesMarais,
  6. a et b Ville de Baie-Comeau, « Les débuts de Baie-Comeau », sur Ville de Baie-Comeau, s.d. (consulté le 2 août 2020)
  7. a b c d et e Pierre Frenette et Jacques Bérubé, « Manic-outardes : chronologie d’un savoir-faire », Continuité, no 80,‎ , p. 37-38 (lire en ligne)
  8. Frenette 1996.
  9. Archambault 1984
  10. a b et c « Les Grands Projets Québécois - Manic-5 », (consulté le 15 août 2016)
  11. Égré et al. 2004, p. 14.
  12. Bolduc 2000, p. 83
  13. [PDF] (en) « Power Contract Between the Quebec Hydroelectric Commission and the Churchill Falls (Labrador) Corporation », sur archive.org, Montréal, (consulté le 2 décembre 2009)
  14. Hydro-Québec, « Centrales », sur Hydro-Québec Production (consulté le 2 août 2020)

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

  • Yves Bélanger et Robert Comeau, Hydro-Québec : Autres temps, autres défis, Sainte-Foy, Presses de l'Université du Québec, , 352 p. (ISBN 2-7605-0809-9)
  • André Bolduc, Du génie au pouvoir : Robert A. Boyd, à la gouverne d'Hydro-Québec aux années glorieuses, Montréal, Libre Expression, , 259 p. (ISBN 2-89111-829-4)
  • André Bolduc, Clarence Hogue et Daniel Larouche, Hydro-Québec, l'héritage d'un siècle d'électricité, Montréal, Libre Expression / Forces, , 3e éd. (1re éd. 1979), 341 p. (ISBN 2-89111-388-8)
  • Dominique Égré, Vincent Roquet, Guillaume Couture, Carine Durocher, Geneviève Dionne, Véronique Gilain et Caroline Desrosiers, Historique du complexe Manic-Outardes : retombées économiques, campements et vie de chantier, Montréal, Vincent Roquet & Associés inc., , 189 p.
  • Pierre Frenette, Histoire de la Côte-Nord, Sainte-Foy, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, , 667 p. (ISBN 2-89224-266-5)
  • Paul Paradis, Manic-Outardes, Montréal, Hydro-Québec, , 52 p.
  • Hydro-Québec, Rapport annuel 2008 : L'énergie de notre avenir, Montréal, Hydro-Québec, (ISBN 978-2-550-55044-0, lire en ligne)
  • Hydro-Québec, Rapport annuel 2009 : Façonner l'avenir, Montréal, Hydro-Québec, (ISBN 978-2-550-58099-7, lire en ligne)
  • Jean-Jacques Archambault, « Une technologie maîtrisée », dans Marcel Couture (dir.), Hydro-Québec : des premiers défis à l'aube de l'an 2000, Montréal, (ISBN 2-89111-191-5), p. 125-138

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Articles connexesModifier