Raid contre Corlaer (1690)

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Raid contre Corlaer ou Massacre de Schenectady
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Carte des opérations militaires avec les principaux raids français et anglais de 1690 à 1696
Informations générales
Date
Lieu Schenectady, colonie de New York
Belligérants
Canadiens
Mohawks
Saults
Algonquins
Habitants de Schenectady
Forces en présence
210 hommes[1]
Pertes
60 hommes tués,
27 capturés[2],
80 maison incendiées[3]

Première Guerre intercoloniale
Guerres franco-iroquoises

Batailles

Baie d'Hudson


Québec et New York


Nouvelle-Angleterre, Acadie et Terre-Neuve

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Coordonnées 42° 49′ 08″ nord, 73° 56′ 53″ ouest

Le raid contre Corlaer ou massacre de Schenectady est une action montée par les Canadiens français dans le contexte des guerres franco-iroquoises et de la Première Guerre intercoloniale, pendant de la guerre de la Ligue d'Augsbourg en Amérique du Nord. Il s’agit d’une action de représailles suite au massacre de Lachine intervenu en août 1689 et qui a mis Montréal dans le plus grand émoi. Montée en plein hiver, le raid ravage le village de Corlaer ou Schenectady[4],[5],[6] dans la colonie de New York. Son retentissement y est considérable mais n’est qu’un des épisodes du cycle de violence qui oppose régulièrement colons français et anglais pour la domination de l’Amérique du nord au XVIIème et au XVIIIème siècle.

Le contexte et les préparatifs de l’expéditionModifier

Le gouverneur Frontenac, revenu de France peu après le massacre de Lachine, considère que ce sont les Anglais les vrais responsables de l’attaque iroquoise. La France étant en guerre à ce moment-là contre la presque totalité de l’Europe de l’Ouest[7], il ne dispose d’aucune aide venue de la métropole, mais décide cependant de frapper un grand coup en lançant, depuis Montréal, Trois-Rivières et Québec trois colonnes de volontaires, qui iront en plein hiver, à travers bois et marécages, porter le fer et le feu en pays ennemi[2].

La colonne formée à Montréal comprend 210 hommes[2]: 114 canadiens, 80 Iroquois du Sault et de la Montagne[8] et 16 Algonquins[9]. Elle est placée sous le commandement de trois frères Le Moyne, Sainte-Hélène, Iberville et Bienville, secondés par d’Ailleboust de Manthet[10]. Tous sont jeunes, voire très jeunes – respectivement 31, 29, 23 et 27 ans – mais sont des combattants déterminés ayant déjà fait leurs preuves dans divers engagements contre les Iroquois ou les Anglais[11]. Le Grand Agnier Togouiroui, commande les Iroquois alliés[12].

Le raid et le saccage de ShenectadyModifier

L’objectif est la place forte d’Orange (aujourd’hui Albany), l’une des plus importantes de la Nouvelle-Angleterre[2]. Le départ a lieu en janvier 1690. La colonne marche vers le sud pendant 22 jours environ, au travers les 200 milles de glace et de neige du lac Champlain et du lac George. En cours de route, les éclaireurs amérindiens font savoir que la place est sur ses gardes et qu’il vaut mieux changer d’objectif. Le choix se fait sur le village de Shenectady (« au-delà des pins » en mohawk), à six lieues de là. Shenectady est alors communément appelé Corlaer, nom de son fondateur Arendt Van Corlaer, nom symbolique sous lequel les Amérindiens connaissaient depuis cette époque le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre[2]. Il s’agit d’un village dont la majorité des habitants sont d’origine hollandaise[3], mais il y a aussi des esclaves africains.

Sur des renseignements fournis par des femmes rencontrées dans un wigwam, les dernières dispositions sont prises[2]. Le Grand Agnier Togouiroui, harangue ses guerriers iroquois chrétiens. Dans la nuit du 17 au 18 février 1690, la colonne Franco-Amérindienne est en vue de Shenectady. L’assaut est fixé à 2 heures du matin. Sainte-Hélène et d’Ailleboust d’un côté, d’Iberville et Repentigny de l’autre, doivent attaquer les portes qui ferment à chaque extrémité la longue et unique rue de Shenectady[2]. Le froid est glacial. Dans le plus grand silence, la colonne s’approche et se prépare à l’assaut.

Peut-être à cause du froid, personne ne monte la garde aux portes du village, lesquelles sont entrouvertes car « les habitants étaient fort négligents et très insoumis »[13]. Une légende locale dit même que l’entrée n’est gardée que par deux bonhommes de neige[14]. Les Franco-Amérindiens donnent l’assaut en hurlant. Les Agniers du Saut bondissent dans la place ; surpris par le détachement d’Ailleboust de Manthet, le corps de garde du fortin est passé au fil de l’épée[2]. Les assaillants vont de maison en maison en y semant la mort dans l’idée de faire subir aux habitants réveillés en sursaut les mêmes tourments que ceux éprouvés par les Français à Lachine l’été précédent[3]. 60 hommes sont tués ; autant de vieillards, de femmes et d’enfants sont épargnés[2]. Un vingtaine de Mohawks ont aussi la vie sauve, manière politique de dire que ce sont les Anglais - ou considérés comme tels - qui sont visés, pas les autochtones[15].

Le major Joannes Sanders Glen réussit à se barricader avec ses domestiques et ses Indiens de l’autre côté de la rivière. D’Iberville et le Grand Agnier Togouiroui ne donnent pas l’assaut et lui assurent qu’aucun mal ne lui sera fait en raison de l’humanité dont il a fait preuve jadis pour des prisonniers français. Quatre-vingt maisons (à peu près) sont incendiées[3], sauf celle du major et celle d’une pauvre veuve qui a 6 enfants[2]. Avant l’aube, les assaillants quittent les lieux en emmenant 27 jeunes gens en captivité[16] (dont 5 Africains) et 50 chevaux chargés du produit du pillage[13]. Quelques habitants, cependant, réussissent à la faveur de la nuit à s’enfuir vers Albany qui se trouve à quelques milles vers le sud[3]. L’incendie de la localité coûte aux Anglais la somme de 400 000 francs de l’époque[2].

Les suites de l’expéditionModifier

Le voyage de retour n’est pas facile. Il y a des imprudences, des désordres et une certaine indiscipline générale, tant de la part des Canadiens que des Amérindiens, peut-être à cause de l’ivresse vis-à-vis de ce qui semble être une victoire (ou de l’assouvissement d’une vengeance). De leur côté, les survivants qui ont réussi à arriver à Albany donnent l’alerte. La milice locale accompagnée d’alliés mohawks lance aussitôt la poursuite. Peu avant d’arriver à Montréal, elle rattrape capture ou tue 18 traînards[13]. Ce petit succès, cependant, ne peut compenser le choc moral de la nuit de terreur du 18 février, d’autant plus que les deux autres raids canadiens sont des succès : celui parti de Trois-Rivières ravage le mois suivant Salmon Falls et celui parti de Québec, saccage en mai Fort Loyal et Portland, dans le Maine[17].

Beaucoup de colons réclament des représailles, ce qui pousse les dirigeants à mettre entre parenthèses leurs divisions politiques pour tenir une convention à Albany afin de tenter de trouver une riposte commune. Les succès canadiens achèvent ainsi de faire entrer la région dans une guerre qui a commencé en 1686 dans la baie d’Hudson et qui va durer jusqu’en 1697. Elle va pousser les dirigeants des colonies anglaises à réclamer avec de plus en plus d’insistance l’aide militaire de Londres. Celle-ci va tarder à se manifester car l’Angleterre des années 1689 – 1692 vit sous la menace d’un débarquement français. En attendant, les colons décident d’une expédition contre Port-Royal en Acadie par mer (elle sera un succès) et d’une autre contre Québec par terre et par mer[18] (elle sera un retentissant échec).

Les protagonistes vont s’accuser régulièrement de commettre toutes sortes d’atrocités au fil d’engagements et d’embuscades qui vus d’Europe paraissent – en tout cas à cette époque – tout à fait secondaires. C’est la guerre de Sept Ans, 60 ans plus tard, qui fera pencher la balance du côté des colonies anglaises par une aide militaire massive de la métropole sans équivalent avec les opérations des années 1680 – 1690 n’impliquant que quelques centaines de combattants appliquant les méthodes de guerre à l’indienne.

GalerieModifier

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Notes et référencesModifier

  1. La Roncière 1930, p. 39-41, (Lacoursière 2013, p. 176).
  2. a b c d e f g h i j et k La Roncière 1930, p. 39-41.
  3. a b c d et e Dictionnaire biographique du Canada, article Le Moyne de Sainte-Hélène Jacques.
  4. Les Français écrivaient Corlar le nom d'Arendt Van Corlaer; les Anglais l'écrivaient Van Curler.
  5. Yon 1970
  6. « Early in the spring of 1662 Van Curler led his fourteen freemen and their families into their new possession. Travelling westward, up what is now Clinton Avenue in Albany, until they reached Norman's Kill, they struck northward, following the Indian trail of blazed trees, until after a circuit of twenty miles they reached fheir future home, on a low plateau on the banks of the Mohawk. On this old site of an Indian village they began the erection of their houses, mill, church, and palisades. The aboriginal name of the village, from which the Mohawks had removed, pointed to the vast piles of driftwood deposited on the river-flats after the spring floods; but not till after the English conquest did any one apply the old Indian name of the site of Albany — that is, "Schenectady " — to Van Curler's new settlement. Both French and Indians called the village "Corlaer," even as they also called the Mohawk River "the river of Corlaer," and the sheet of water in which he was drowned, not after its discoverer, Champlain, but "Corlaer's Lake." Nevertheless, since the Mohawks had already retired from the Hudson River, and "the place outside the door of the Long House" was no longer Albany, but "Corlaer," they and the Europeans, soon after 1664, began to speak of the new settlement as "Schenectady;" especially, as by their farther retirement up the valley, "Corlaer" was now the true "Schenectady;" that is, outside the door of the Iroquois confederacy or Long House. »
  7. Bély 2015, p. 773-775.
  8. « Les Gens du Sault, en 1701, regroupaient en majorité des Iroquois, principalement des Agniers, qui s’étaient convertis au catholicisme, affranchis de la Confédération iroquoise et établis au Sault-Saint-Louis. » (Gens du Sault)
  9. Histoire populaire du Québec (Lacoursière 2013, p. 176)
  10. Pothier 1991. Sur le papier, ce sont les deux plus âgés Sainte-Hélène et Ailleboust de Manthet qui assument le commandement. Dictionnaire biographique du Canada, article Le Moyne de Sainte-Hélène Jacques.
  11. « Monsieur le comte de Frontenac a donné à ces jeunes conquérants tant de preuve de son expérience au fait de la guerre, qu’ils ont sucé insensiblement cet air martial qu’il leur a inspiré » note un chroniqueur de l’époque, Bacqueville de la Potherie. Cité par La Roncière 1930, p. 39.
  12. Iroquoisie: 1688-1701 (Desrosiers 1999, p. 58).
  13. a b et c Dictionnaire biographique du Canada, article Le Moyne d’Iberville Pierre.
  14. Wells 2000, p. 28.
  15. Pearson 1883, p. 244-270.
  16. Parmi eux se trouve John Lahey. Lacoursière 1995
  17. Goodspeed 1967
  18. Eccles 1964, p. 180-3.

BibliographieModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

en français
  • Lucien Bély, Dictionnaire Louis XIV, éditions Robert Laffont, coll. « Bouquins », , 1405 p. (ISBN 978-2-221-12482-6).  
  • Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec : Des origines à 1791, t. 1, , 696 p. (ISBN 9782894487396, 9782896641185 et 9782896646708, présentation en ligne).  
  • Jean Blain, Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, (1re éd. 1969) (lire en ligne), « Ailleboust de Manthet Nicolas d’ »
  • Bernard Pothier, Dictionnaire biographique du Canada, vol. 2, Université Laval/University of Toronto, (1re éd. 1969) (lire en ligne), « Le Moyne d’Iberville et d’Ardillères, Pierre ».  
  • Jean Blain, Dictionnaire biographique du Canada, vol. 1, Université Laval/University of Toronto, (1re éd. 1966) (lire en ligne), « Le Moyne de Sainte-Héléne Jacques ».  
  • Léo-Paul Desrosiers, Iroquoisie: 1688-1701, t. 4, Les éditions du Septentrion, , 368 p. (ISBN 9782896642106 et 9782894481240, présentation en ligne)
  • Armand Yon D. PH., L. ÈS L. (uri: id.erudit.org/iderudit/1025274ar), « François de Salignac-Fénelon, sulpicien : Son Mémoire sur le Canada [1670] », Les Cahiers des dix, no 35,‎ , p. 141-190 (DOI 10.7202/1025274ar, présentation en ligne, lire en ligne [PDF])
  • Goodspeed (Rédigé par le lieutenant-colonel D. J. Goodspeed, C.D., Direction des Services Historiques, Quartier Général des Forces canadiennes, Ottawa), Les forces armées du Canada, 1867-1967, (lire en ligne).  
  • Charles La Roncière, Une épopée canadienne, Paris, La Renaissance du livre, coll. « La Grande Légende de la mer », , 255 p.  
en anglais
  • (en) W. J. Eccles, Canada Under Louis XIV, Toronto, MacMillan and Stewart, (ISBN 9780196902678).  
  • (en) W.J. Eccles, France in America, New York, Harper & Row, Publishers, (présentation en ligne)
  • (en) William Elliot Griffis, Sir William Johnson and the Six Nations, Dodd, Mead and company, , 227 p. (présentation en ligne, lire en ligne)
  • (en) Jonathan Pearson, A History of the Schenectady Patent in the Dutch and English Times : being contributions toward a history of the lower Mohawk Valley, Albany, New York, J. W. MacMurray, A. M., , 466 p. (lire en ligne).  
  • (en) Robert V. Wells, Facing the King of Terrors : Death and Society in an American Community, 1750-1990, Cambridge University Press, (ISBN 0521633192).  

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier