Économie marxiste

économie politique proposée dans les travaux de Karl Marx
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L'économie marxiste est une école de pensée économique issue des travaux de Karl Marx et de ses successeurs marxistes. On utilise l'expression pour désigner le volet économique de la pensée marxiste. L'économie marxiste est basée sur trois noyaux : les écrits économiques de Marx ; l'économie marxienne, qui se réclame de la pensée originale de Marx ; et l'économie marxiste, qui appuie sa réflexion sur le marxisme et l'élargit.

L'économie marxiste cherche à démontrer que le capitalisme aura inéluctablement une fin, et que ses crises en sont la preuve.

Fondements chez MarxModifier

Conception matérialiste de l’histoireModifier

Le pilier de la pensée de l'économie de Marx est sa conception matérialiste de l’histoire. Il s'inspire du matérialisme de Ludwig Feuerbach. Le matérialisme historique s’applique à l’étude de la vie sociale, à l’étude de la société, à l’étude de l’histoire de la société. Il considère que les hommes font leur propre histoire, mais sur la base de conditions données, héritées du passé. Parmi celles-ci, les conditions de la reproduction matérielle de la société sont déterminantes.

D'autre part, l'histoire humaine ne suit pas un déroulement linéaire vers le progrès comme le positivisme comtien le fait croire. S'inspirant d'Hegel, Marx soutient que le devenir de toute réalité se comprend dans la triade suivante : l'affirmation (la thèse), la négation (l'antithèse), et la négation de la négation (la synthèse). Toutefois, Marx s'écarte d'Hegel ; ce dernier considérait que cette évolution se déduisait de la nature de l'Esprit, alors que pour Marx, elle s'inscrit dans l’évolution de l’activité humaine. Aussi est-il amené à penser que les conditions économiques et matérielles déterminent l'anatomie d'une société. Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine la réalité, mais c'est la réalité sociale qui détermine leur conscience.

Nous retrouvons donc l'idée d'Auguste Comte selon laquelle l'Esprit est déterminé par des conditions historiques et sociales. Mais, là où Marx se démarque de Comte, c'est qu'il essaie de faire reposer cette idée sur une base scientifique et matérielle. Il rattache en effet la conscience à un mode de production, ensemble composé d'une infrastructure (nature des forces productives comme les outils et le travail, et rapports techniques et sociaux de travail) et de la superstructure (religion, Droit, morale, idéologies, science...)

Pour Marx, l'évolution de la pensée et de la société humaine, suit donc une course dialectique. Plusieurs modes de productions (féodalisme, esclavagisme, capitalisme...) se succèdent. Chaque mode se heurtant à un moment donné aux contradictions entre les institutions et les forces productives, qui trouvent leur résolution dans le mode qui leur succède.

Racines du marxisme économiqueModifier

Marx effectue une synthèse de quatre grands courants économiques.

Il reprend en partie la pensée socialiste française. À la manière de Comte, Marx pense qu'il faut découvrir des lois socio-économiques historiques. De même, comme Saint-Simon qui considérait qu'il existe un clivage entre la classe des producteurs et la classe des oisifs (bourgeois, militaires, juristes...) au fondement historique de tous les antagonismes de classe (antinomie qu'il voulait résoudre en soumettant la société à l'intérêt des producteurs, ce qui n'exclurait pas la « dictature du prolétariat »), Marx observe que la société est divisée en plusieurs classes sociales, les deux principales étant la bourgeoisie et le prolétariat. Bien sûr, il y a de nombreuses nuances entre la philosophie marxiste et la philosophie sociale de Saint-Simon. Mais dans tous les cas, le communisme vers lequel doit tendre la société est pour une grande part inspiré des penseurs utopistes français. Marx pense que la société doit se diriger vers l'abolition de la propriété privée et l'appropriation des moyens de production par les travailleurs.

Il intègre dans son cadre d'analyse l'école classique, avec notamment la théorie économique de la valeur-travail de David Ricardo.

Il reprend la théorie du circuit aux physiocrates.

La théorie de la plus-value et de l'exploitation, enfin, est empruntée à Pierre-Joseph Proudhon.

Principe de l'exploitationModifier

Étudiant le mode de production capitaliste, Marx considère qu'il révèle une opposition entre deux classes sociales (bien qu'il puisse y avoir d’autres classes) : la classe bourgeoise qui détient le capital, et la classe prolétarienne, qui ne dispose que de sa force de travail. S'inspirant de l'idée d'exploitation des travailleurs lancée par Proudhon, ainsi que de la pensée ricardienne qui ramène la valeur économique à la valeur-travail, Marx pense que le capitaliste exploite le travailleur en lui subtilisant une plus-value (c’est le « sur-travail »). En effet le capitaliste ne paye que la valeur de la force de travail. Or la valeur de la force de travail et la valeur que cette force produit sont deux choses différentes. Ce que coûte un ouvrier pour pouvoir travailler et le coût réel de son produit diffèrent énormément. Un travailleur produit plus de valeur qu'il ne lui en coûte pour travailler et vivre lui et sa famille. Le capitaliste tire son profit de cette différence, qui est la plus-value.

Dans la valeur du produit il y a ainsi :

  • la valeur des moyens de production consommés dans la fabrication du produit ;
  • la valeur du travail payé (constitué par la valeur de la force de travail utilisée, donc le montant des salaires) ;
  • et une autre partie du travail fourni par l'ouvrier qui n'est pas payée et qui constitue la plus-value empochée par le propriétaire des moyens de production qui devient par ce mécanisme un capitaliste.

Il tire de ces fondamentaux une théorie selon laquelle les tendances internes du système capitaliste recèlent des contradictions indépassables qui vont déclencher systématiquement et de manière récurrente, des crises économiques.

Le mécanisme économique qu'il décrit est le suivant[1].

Circuit économiqueModifier

Marx emprunte certains éléments de réflexion à Ricardo. Il distingue tout d'abord, les biens qui sont produits et consommés par le producteur direct (et la communauté dans laquelle il vit) et les marchandises qui sont produites pour l'échange direct ou le commerce. Ensuite, Marx utilise la distinction entre valeur d'usage d'une marchandise (subjective et variable d'un agent à un autre et qui change aussi avec le développement technique) et valeur d'échange (acceptable par tous les agents, ceci pour permettre justement l'échange). Enfin, Marx suppose que la « valeur » d'une marchandise est une donnée objective, fixée par la quantité de travail incorporée en elle, c'est le temps socialement nécessaire pour la produire. Elle prend forme ou se réalise grâce à l'échange et apparait comme « valeur d'échange ».

Ce qui intéresse Marx, c'est de comprendre la logique qui amène dans un premier temps la circulation simple des marchandises et celle du capital ensuite. Si la circulation simple de marchandises M-A-M (échange marchandise-argent et ensuite échange argent-marchandise) où l'argent intervient comme moyen de circulation (moyen d'achat) et fonctionne comme équivalent général, le troc M-M (échange marchandise contre marchandise) est caractérisé par un échange direct de valeurs où l'argent n'est pas nécessaire. La circulation M-A-M aboutit à échanger un produit contre un autre par l'intermédiaire de l'argent. Le but de l'échangiste, qui après avoir vendu quelque chose dont il n'a pas besoin, achète la marchandise qu'il désire, c'est de consommer mieux et plus. En revanche la circulation du capital A-M-A renferme en elle un objectif tout autre qui est celui d'acheter des marchandises pour les vendre plus cher. Là le but n'est pas la consommation mais l'enrichissement, faire avec l'argent plus d'argent, c'est faire du capital. Le capital est le résultat d'un long processus de développement social et n'apparait que là où la circulation simple des marchandises est déjà très développée. Enfin au stade plus évolué le capital s'assujettit la production proprement dite pour la transformer en mode de production capitaliste c’est-à-dire produire non seulement des objets d'utilité sociale, des valeurs d'usage mais surtout des marchandises, des valeurs et par-dessus tout de la plus value. Produire de la plus value est le but du mode de production capitaliste. C'est sa raison d'être. Il ne stimule la production que là où il y a de la plus value.

Exploitation du travailleur et principe de la plus-valueModifier

Marx considère que les capitaux engagés A se décomposent en deux parts : le capital constant c (les machines, les matières premières et les matières auxiliaires) et le capital variable v (les salaires). La valeur de A est donc A = c + v.

Il suppose de plus que le capital constant ne fournit aucun surplus au capitaliste, ce n'est que le capital variable qui est source de valeur, et cette valeur est proportionnée au temps de travail social nécessaire à la production de la marchandise. Celui-ci comprend le travail indirect et le travail direct.

L'exploitation des capitalistes s'exprime alors dans le fait que la force de travail utilisée n'est pas payée par le capitaliste au prorata de sa valeur. Le travailleur est payé, dans la logique de l'économie classique, au minimum vital qui permet sa subsistance. Sous la pression d'un chômage permanent, les salaires seront toujours ramenés à long terme vers le salaire minimum. Le capitaliste récupère donc une différence : la plus-value, notée pl. On a donc : A' = c + v + pl. On peut dès lors définir :

  • le taux de plus value : pl/v qui exprime le niveau d'exploitation du travailleur.
  • le taux de profit : pl/(c+v), qui mesure le gain du capitaliste sur le capital engagé.

La valeur produite se répartit alors dans :

  • Les salaires qui tendent vers le minimum vital.
  • Les profits, donnés par la somme des plus-values, différence entre le travail total mis en œuvre et le travail nécessaire.
  • Les intérêts et les rentes. Ils sont considérés par Marx comme une répartition de second degré prélevés sur les profits. Ils dépendent de facteurs monétaires ou financiers.

Trois possibilités s'offrent aux capitalistes pour accroître la plus value :

  • Augmenter la durée du travail (c'est la plus-value absolue).
  • Diminuer le temps de travail pour produire l'équivalent du minimum de subsistance (c'est la plus-value relative), en pesant par exemple sur la production agricole, en améliorant le progrès technique ou en important de l'étranger - ce qui expliquerait l'impérialisme.
  • Produire une quantité de produit plus importante pour un même temps de travail en découvrant une innovation technologique (c'est la plus-value différentielle). Seulement, lorsque cette innovation est généralisée, du fait de la concurrence, la plus-value relative disparaît, le prix de vente rejoint le prix de production.

Baisse tendancielle du taux de profitModifier

Marx explique donc la répartition du capital et l'exploitation des travailleurs, mais il lui reste à expliquer la contradiction fondamentale du capitalisme qui conduit à l'apparition récurrente de crises.

Il l'explique par le concept de baisse tendancielle du taux de profit. Marx considère que les capitalistes sont tentés d'accroître leurs capacités de production par des innovations technologiques pour obtenir un avantage temporaire sur leurs concurrents, appelé plus-value relative. Il s'ensuit qu'ils substituent des machines à la main d'œuvre, autrement dit ils substituent du capital constant c à du capital variable v, ce qui a pour conséquence d'augmenter l'intensité capitalistique de la composition organique du capital (proportion de c et v dans le capital). Comme la plus-value est donnée par l'utilisation de travail direct, et que le taux de profit est pl / (c + v), il vient une baisse tendancielle du taux de profit qui provoque des crises. En clair le capitaliste a tendance à rechercher la meilleure combinaison capital/travail, à augmenter au mieux l'intensité capitalistique de façon à réduire le prix de vente dans une situation concurrentielle vis-à-vis des autres producteurs ; cependant cette substitution de la machine c au travailleur v a pour conséquence à terme la réduction de la plus-value du capitaliste puisque celle-ci provient de la baisse du salaire du travailleur ou du jeu fait sur celui-ci.

Cependant, Marx dit qu'il existe des contre-tendances à cette baisse. Les capitalistes tentent de la compenser en accroissant leur débouchés (impérialisme), ou en augmentant le taux de plus-value (qui est le taux d'exploitation pl / v, donc en baissant les salaires par exemple), et on pourrait envisager un état stationnaire, mais le problème est que la substitution du travail par le capital engendre de plus en plus de chômage, une armée de réserve de travailleurs, ce qui conduit inexorablement la société vers des conflits sociaux.

À terme donc, le capitalisme croule sous le poids de ses contradictions, c'est l'état de crise permanent, qui ne peut être évité que temporairement par l'expansion économique à des marchés vierges, ou par l'emballement de la croissance technologique.

Toutefois, pour mieux établir les contradictions du capitalisme, il faut s'interroger sur qui paie vraiment de sa poche le capital « C » et le capital « V » de la formule. En considérant à son époque la relation capitaliste (qui détient les moyens de production)-ouvriers (qui n'a que sa force de travail)[2] Marx écrit dans tous ses écrits économiques (ex : Le Capital, Travail salarié et Capital) que c'est le capitaliste qui y va de sa poche. De nos jours, on considère le plus souvent la relation capitaliste-entreprise (avec son collectif de travail) et la question alors se pose : qui paye « C » et « V » de sa poche ? » Le capitaliste ou l'entreprise ?.

Le taux de profit du capitaliste et le taux de l'entreprise dépendent alors aussi (1-) de la mise du capitaliste (capital social initial et à la suite d'augmentations de capital), (2-) des dividendes et rachat d'actions reversés par l'entreprise au capitaliste, et (3-) pour le capitaliste seul, de la plus-value éventuelle à la suite de la revente de ses actions.

Dans le chapitre Critiques et débats, cette question est abordé plus complètement.

Le marxisme économique après MarxModifier

Le marxisme économique a eu une grande influence sur la pensée économique du XIXe et du XXe siècle. Celle-ci s'est exercée de différentes manières.

Courants en prolongation directe de l'économie politique de MarxModifier

On distingue généralement les marxiens des marxistes (on introduit aussi parfois le terme de marxologue pour désigner les chercheurs qui étudient l'œuvre de Marx). La délimitation est cependant assez floue.

Écoles marxiennes issues du milieu universitaire. On englobe dans l'expression écoles marxiennes des théories directement inspirées des travaux de Marx, mais qui s'en démarquent de différentes manières. Les auteurs marxiens reviennent aux travaux économiques de Marx tout en laissant le plus souvent de côté l'aspect idéologique ou métaphysique des écrits de Marx. L'école de la régulation s'inscrit dans cette lignée.

Écoles marxistes issues du mouvement révolutionnaire communiste. Le marxisme est, selon ses promoteurs, la théorie scientifique de la libération du prolétariat. Elle dispose, à l'origine, de deux composantes principales : une théorie historique (L'Idéologie allemande, le Manifeste du parti communiste, Lettre à J. Weydemeyer, , etc), et une théorie économique (Misère de la philosophie, Travail salarié et capital, Salaire, prix et profit, Le Capital) qui se combinent dans le but de réaliser un projet politique : la révolution communiste.

Différents courants de pensée semblent aujourd'hui développer des approches qui s'appuient sur un marxisme économique rénové. C'est le cas notamment de certains courants de pensée proches de l'altermondialisme. On peut penser par exemple à l'apport récent de Michael Hardt et Antonio Negri.

Courants qui s'inspirent du marxisme économiqueModifier

Le marxisme économique a inspiré les travaux de nombreux économistes. Les concepts introduits par Marx se sont retrouvés dans des travaux aux origines très diverses. Il est donc devenu presque impossible de décrire exhaustivement l'influence de son œuvre. Voici quelques exemples de théories qui s'en sont inspirées :

  • École historique allemande. L'économie politique de Marx a fortement influencé l'école historique allemande. Les travaux de Joseph Schumpeter traduisent ainsi un intérêt marqué pour les écrits de Marx.
  • École du circuit. L'école du circuit est un courant en partie d'inspiration marxiste qui insiste essentiellement sur les travaux de Marx qui sont relatifs à sa conception du circuit économique. Un des principaux représentants de ce courant est l'économiste Frédéric Poulon.
  • Post-marxisme.

Synthèses entre le marxisme et d'autres courantsModifier

Les travaux d'Oskar Lange ou Michio Morishima, dans la lignée de ceux de John von Neumann sur l'équilibre général, ouvre des passerelles entre la pensée de Marx et celle de Léon Walras, jugées jusque-là antagonistes.

Le marxisme a donné lieu à des synthèses avec les travaux des keynésiens. Par exemple, Michał Kalecki introduira des concepts marxistes dans ses théories.

Dans les pays anglo-saxons se profile un courant marxiste assez particulier, le marxisme analytique. Les marxistes analytiques réinterprètent les propositions fondamentales de Marx en les éclairant à la lumière des théories individualistes (rationalité, intérêt...), de la microéconomie et de la philosophie analytique. Gerald Cohen, John Roemer, Philippe Van Parijs, Jon Elster ont fait partie, à des degrés divers, de ce mouvement (Elster s'en étant distancé dans les années 1990 et Van Parijs ayant participé aux travaux du groupe de Septembre sans pour autant se proclamer marxiste). Le marxisme analytique prend place parmi les débats ouverts par la Théorie de la justice (1971) de John Rawls et sa critique libertarienne par Robert Nozick dans Anarchie, État et utopie (1974).

Critiques et débatsModifier

Avant d'aborder les différentes critiques faites à l'économie marxiste, il convient de rappeler les trois circuits qui fondent le capitalisme actuel : (1-) circuit de production des biens et des services générant la plus-value, (2-) circuit de production et de reproduction de la force de travail, (3-) circuit de production et de reproduction des moyens de production. Le « bon » fonctionnement du circuit (1-) principal, celui générant la plus-value est lié au fonctionnement au moindre coût des circuits (2-) et (3-) relatifs à tous les facteurs de production : les facteurs objectifs ou moyens de production, le facteur personnel ou force de travail »[3]. Marx n'a étudié que le premier circuit, celui générant la plus-value.

Élargir le débat : les trois circuits du capitalismeModifier

Dans tous ses ouvrages économiques, dont Le Capital, Marx traite du circuit de production des biens et des services générant la plus-value et plus précisément:

(a-) de la relation capitaliste (qui détient les moyens de production)-ouvrier (qui n'a que sa force de travail)[4],

(b-) de l'extorsion de plus-value (fondée sur sa théorie de la valeur) du fait de cette relation.

Avant d'aborder les critiques et débats sur ce circuit étudié par Marx, il faut considérer rapidement les deux autres circuits:

(1-) Le circuit de production et reproduction des moyens de production: les relations capitaliste-ouvriers sont alors remplacées par les relations capitaliste-entreprise (avec son collectif de travail) afin de répondre à la question « Qui fait quoi et surtout qui paye quoi de sa poche ? » Le capitaliste ou l'entreprise ?.(Quant à la question « qui s'enrichit ? », la réponse est inchangée vue l'évolution de la répartition de la richesse produite entre capital et travail[5].)

(2-) Le circuit de la production et reproduction de la force de travail (ex : faire, élever, éduquer les enfants).

Production et reproduction des moyens de productionModifier

Dans tous ses ouvrages économiques (ex : Travail salarié et Capital, Le Capital), Marx fusionne financièrement le capitaliste et son entreprise : concrètement, le capitaliste semble le propriétaire du compte en banque qu'il affecte à l'entreprise, compte utilisé pour tout payer (salaires, métiers à tisser, fil) et alimenté en permanence « avec une partie de SA fortune actuelle, de SON capital ». Bref, le capitaliste achète à peu près tout de sa poche (avec une partie de sa fortune actuelle, de son capital) : salaires (la force de travail du tisserand), matière première (le fil) et surtout les moyens de production (le métier à tisser).

Toutefois, depuis les années 1860[6], deux fondements juridiques conduisent à briser cette fusion pour bien distinguer qui paye quoi entre le capitaliste et l'entreprise dont la société n'est que le « support juridique[7] », chacun, capitaliste et entreprise, ayant son compte en banque. Ces deux fondements sont : (1-) la « responsabilité limitée[8] » (bien utile si l'entreprise doit emprunter pour acheter des machines sans faire prendre de risque au capitaliste) et (2-) la non réalité juridique de l'entreprise (elle ne peut donc être propriétaire de ce qu'elle achète : seul le capitaliste qui détient les actions l'est, même s'il ne met plus un sous dans l'entreprise pour acheter de nouvelles machines).

Au départ, le capitaliste verse sa mise (le capital social) sur le compte de l'entreprise. Certes, dans un premier temps, l'entreprise paye les premiers moyens de production (ex : locaux loués), les premiers salaires, un peu de matière première, grâce à la mise versée sur son compte d'entreprise. Ensuite, c'est bien entendu l'entreprise, son collectif de travail, qui SE paye SES salaires (dont ceux du personnel entretenant et réparant les moyens de production), SA matière première, SES machines supplémentaires, les charges et taxes diverses ET bien sûr des dividendes au capitaliste et même le rachat d'une partie des actions du capitaliste. Tous ces paiements sont possible grâce aux produits des ventes et grâce aux emprunts contractés directement par l'entreprise[9] et remboursés par elle. Tout cela sans que le capitaliste n'y rajoute un sous de sa fortune actuelle.

Bien qu'il n'ait pas rajouté un sous, le capitaliste est de fait propriétaire de toutes les machines supplémentaires en plus des premières entretenus en bon état de marche (sinon, que valent elles?).

Certes, le capitaliste peut parfois augmenter sa mise (lors d'une émission d'actions) mais si ça marche bien avec cette entreprise, il préfère miser sa fortune actuelle dans une autre.

Les deux fondements juridiques cités permettent donc la mise en œuvre de toutes sortes de procédés minimisant la mise du capitaliste pour l'acquisition de moyens de production (effet de levier), mais également pour l'acquisition d'autres entreprises (rachat à effet de levier) et enfin lui permettent même de récupérer une partie de sa mise (rachat d'actions) sans perte d'aucune de ses prérogatives et quitte à ce que l'entreprise s'endette pour cela.

Enfin, cette distinction triviale entre le compte en banque du capitaliste et celui de l'entreprise pour discerner qui paye quoi, qui emprunte et qui rembourse, conduit à se poser la question suivante à propos de la « baisse tendancielle du taux de profit » : il s'agit du profit de qui ? Sachant que la plus grande partie de « C » et surtout de « V » dans la formule Tprofit = Pl/(C+V) est payé par l'entreprise. Ce point est évoqué en fin du chapitre ci-dessus baisse tendancielle du taux de profit.

Reproduction de la force de travail ?Modifier

Dans son ouvrage Travail salarié et Capital, à propos de la force de travail, Marx prend acte que « la classe ouvrière est dans l'impossibilité de prendre la résolution de ne pas faire d'enfants, sa situation fait au contraire du désir sexuel son plaisir principal et le développe exclusivement » et souligne que « La grande industrie a constamment besoin d'une armée de réserve d'ouvriers non occupés pour les moments de surproduction » et donc que « La surpopulation est donc dans l'intérêt de la bourgeoisie ».

Toutefois, ni dans cet ouvrage, ni dans aucun autre, Marx n'analyse le circuit de reproduction de la force de travail et ce dans le cadre de la reproduction sociale. C'est ce que regrettent des historiennes et philosophes matérialistes et féministes comme Silvia Federici, Tithi Bhattacharya[10]. Pour Tithi Bhattacharya, il semble « que la clé pour développer une compréhension assez dynamique de la classe laborieuse est le cadre de la reproduction sociale. Il est essentiel de reconnaître que les travailleurs et travailleuses ont une existence au-delà du lieu de travail dans notre approche de la classe laborieuse ». Enfin, en citant d'autres auteurs comme M. A. Lebowitz[11] elle pose l'existence d'un second circuit : « Mais qu’en est-il du circuit de reproduction du travail salarié ? L’« unicité » de la force de travail réside dans le fait que, bien quelle ne soit pas produite et reproduite par le capital, elle est vitale pour le circuit de production de ce dernier. Dans Le Capital, Marx ne théorise pas cette seconde circulation mais note simplement que « la conservation et la reproduction constante de la classe ouvrière demeurent une condition constante de la reproduction du capital » et que « le capitaliste n’a pas de souci à se faire : il peut faire confiance à l’instinct de conservation et à l’instinct sexuel des ouvriers »[12]. Lebowitz remarque ici qu’il manque un circuit de production et de reproduction : celui de la force de travail. Marx aurait peut-être abordé cette question dans des ouvrages ultérieurs au Capital ».

Critiques par les marxistesModifier

La séparation du marxisme en différentes branches (marxisme économique, politique et sociologique) n'est pas considérée comme pertinente par tous les marxistes. Karl Korsch la conteste par exemple vigoureusement.

Critiques sur les concepts fondateurs de l'économie marxisteModifier

Le marxisme économique a fait l'objet des interrogations suivantes :

  • la théorie de la valeur travail garde-t-elle un sens dans l'optique marginaliste utilisée depuis la fin du XIXe siècle ?
  • la baisse tendancielle du taux de profit dans une technologie reste-t-elle aussi importante avec les renouvellements incessants de technologie

Erreurs de prévisions et manque de fondement théoriqueModifier

Les « prévisions » de Marx telles que la paupérisation de la population et l'écroulement du système capitaliste ne s'étant pas réalisées, cela ne suggère-t-il pas l'oubli de facteurs dans son analyse, comme les notions de culture libre et de biens communs (voir Lawrence Lessig) ?

Marx ne confère-t-il pas une intention collective à une classe bourgeoise moins homogène et soudée qu'il ne le prétend ?

Notes et référencesModifier

  1. Pour cette partie, voir Delfaud, 1997.
  2. Dans le livre 1 du capital, le « capitaliste » apparaît 886 fois et l'« ouvrier » 763 fois.
  3. Karl Marx, Le Capital 1,Chap. V - Procès de travail et procès de valorisation
  4. Dans le livre 1 du capital, le « capitaliste » apparaît 886 fois et l'« ouvrier » 763 fois
  5. Rapport « Perspectives de l'emploi de l'OCDE 2012 », chap 3 « Partage de la valeur ajoutée entre travail et capital : Comment expliquer la diminution de la part du travail »
  6. Rappel : Travail salarié et Capital a été édité en 1849 et Le Capital à partir de septembre 1867
  7. Voir J.P. Robé : publication L’entreprise et le droit, Puf, collection Que sais-je ?no 3442.) au cours du séminaire « L’entreprise oubliée par le droit » du 01/01/2001 de Vie des Affaires organisé « grâce aux parrains de l’École de Paris »
  8. en France, lois du 23 mai 1863 puis du 24 juillet 1867 ; en Angleterre lois de 1856 à 1862
  9. En 2016 investissement par émission d'actions : 22 M€ ; par emprunt des entreprises : 297 M€ (source : LaTribune et Insee)
  10. Silvia Federici, Caliban and the Witch : Women, Body and Primitive Accumulation ; Tithi Bhattacharya, Avant 8 heures, après 17 heures
  11. Lebowitz Michael A., Beyond Capital: Marx’s Political Economy of the Working Class, 2e édition, Basinest l Palgrave Macmillan, 2003 [1992]
  12. Karl Marx, Le Capital 1, Chap. XXI - Reproduction simple

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

BibliographieModifier

Liens externesModifier