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Goémonier
Goémonier Da Viken ouessant.jpg
Le goémonier Da Viken en action dans l'archipel de Molène
Codes
ROME (France)
A1415

Le goémonier ou pigoulier, bezinear en breton léonard, est un pêcheur spécialisé dans la récolte des algues marines, plus précisément du goémon. Terme attesté en 1922, goémonier désigne aussi depuis 1930, par métonymie, un type de bateau utilisé pour cette récolte.

Sommaire

LocalisationModifier

 
Sénanes au goémon.

Ce métier a été pratiqué en Bretagne partout où la ressource est disponible, particulièrement dans le Pays des Abers (Plouguerneau, Landéda, etc.), le Pays pagan, le Pays d'Iroise (Le Conquet, Lampaul-Plouarzel et les communes voisines) et les îles comme celles de l'archipel de Molène, Ouessant, les Glénan, l'île Tristan, etc.

La récolte du goémonModifier

À piedModifier

Le ramassage artisanal du varech de la laisse de mer (dit "goémon de rive" ou "goémon d'épave") sur les plages reste pratiqué, notamment pour la fertilisation de jardins potagers.

Toute différente est la récolte commerciale. Celle ci se déroule à marée basse, à même les rochers, sur les « champs » d'algues qui bordent les côtes bretonnes. Elle est constituée de quelques milliers de tonnes de petit goémon (Chondrus crispus et Mastocarpus stellatus) destinées à la production de carraghénanes, et de quelques milliers de tonnes de Fucus serratus et d'Ascophyllum nodosum destinées à la production de farines alimentaires pour le bétail.

À bord d'un goémonierModifier

 
Retour d'un goémonier dans le port de Lanildut, alors que deux autres bateaux sont déchargés. Leurs « scoubidous » sont déportés sur leur tribord pour ne pas gêner la manœuvre.

Le goémonier est un bateau de petite taille, à fond plat et non ponté, équipé d'un bras mécanique articulé plongeant dans l'eau et se terminant par un « scoubidou », outil en forme de crochet sur lequel les algues sont entraînées par un mouvement de rotation puis arrachées. Les algues remontées à la surface sont ensuite stockées dans la cale du bateau, une pompe tournant en permanence pour évacuer l'eau embarquée avec les algues.

La pêche du goémon, qui connût son plein essor pendant la seconde moitié du XIXe, provoqua la création de véritables flottilles goémonières, principalement dans le Léon, en particulier à Plouguerneau, Landéda, Portsall, Saint-Pabu, etc. à partir de la décennie 1870, les pigouliers, surnom donné aux goémoniers locaux, allant cueillir le goémon de fond, le tali, principalement dans l’archipel de Molène autour des îles de Béniguet, Quéménès, Trielen et Bannec, plus secondairement autour d’autres îles (archipel des Glénan, Sein, Ouessant, etc.)[1].

Vers 1920, plus de cent vingt bateaux « font le goémon » autour des îles de l’archipel de Molène et près de cent cinquante bateaux entre 1925 et 1930, années qui marquent l’apogée de cette activité. Le Conquet était, en raison de sa proximité des îles, le port où les pigouliers effectuaient leurs ravitaillements et embarquaient matériels et cheval, venus du Pays pagan sur des charrettes goémonières le plus souvent menées par l’épouse ou par un homme âgé[1].

35 000 tonnes d'algues, soit 60 % de la récolte française[2] sont débarquées au port de Lanildut dans l'Aber-Ildut (Finistère), qui est le premier port goémonier d'Europe. Elle est constituée en presque totalité de Laminaria digitata destinée à la production d'alginates. Le niveau de production est très variable d'une année sur l'autre en fonction du cours des alginates sur le marché mondial où la production française est minime.

Les débouchésModifier

Les algues récoltées par les goémoniers sont ensuite transformées en sous-produits agricoles (engrais), alimentaires (notamment pâtes et moutardes, mais aussi algues en « salade ») ou industriels (produits chimiques, notamment gélifiant utilisée tant dans l'industrie agro-alimentaire que pour les cosmétiques).

Le métierModifier

Le métier de goémonier en 1864Modifier

 
Le brûlage, dessin d'après photographie, ca. 1898.[3].

La récolte du varech est ainsi décrite en 1864 sur les côtes du nord du Finistère :

« La coupe du varech a lieu à des époques fixes. Au jour convenu, on voit des populations entières accourir sur la grève, avec tous les moyens de transport qu'elles ont pu se procurer : chevaux, bœufs, vaches, chiens, tous les animaux sont employés, tous les instruments sont mis en réquisition ; on trouve au rendez-vous les femmes, les enfants, les vieillards ; personne ne reste au logis ce jour-là ; on dirait la récolte d'une manne céleste ! Les réunions ainsi formées, s'élèvent dans certaines baies à vingt mille personnes et plus. Chacun s'occupe de recueillir la plus grande quantité de varech possible pour en former un monceau sur le rivage ; mais il arrive nécessairement que, dans ce pillage régulier, les plus riches fermiers, qui disposent de nombreux attelages et de beaucoup de bras, sont toujours les mieux partagés.Pour obvier à cet inconvénient, les prêtres catholiques du Moyen Âge avaient établi une pratique aussi ingénieuse que touchante : c'était de n'admettre, le premier jour, à la récolte du varech, que les habitants peu aisés de la paroisse ; ceux-ci empruntaient à leurs voisins des charrettes et des chevaux, et parvenaient ainsi à faire une bonne récolte. Dans le Finistère, où les mœurs antiques se sont en partie conservées, cet usage se retrouve encore ; le premier jour de la coupe du goémon s'y appelle le "jour du pauvre" ; le prêtre vient à la grève dès le matin, et si un riche se présente pour récolter : « Laissez les pauvres gens ramasser leur pain » dit le recteur, et le riche se retire. »

« Le varech ne se recueille pas toujours sur le rivage ; il arrive souvent que les rochers auxquels il s'attache sont éloignés de la côte. Dans ce cas, les paysans ne peuvent disposer d'un nombre suffisant de bateaux pour transporter leur récolte sur la terre ferme ; ils lient les monceaux de varech avec des branches d'arbre et des cordes, et en forment d'immenses radeaux sur lesquels ils se placent avec leur famille ; une barrique est généralement attachée à l'extrémité de cette masse mouvante ; un homme s'y tient et, de cet endroit, dirige le mieux possible cet étrange navire. La mer offre alors un spectacle singulièrement bizarre ; on voit d loin ces mille montagnes flottantes dériver avec la marée vers le rivage, comme des baleines endormies. Lorsqu'elles approchent, on aperçoit sur leur sommet des têtes de femmes et d'enfants ; on entend des chants, des cris de plaisir, de gais noëls lancés au ciel ; mais parfois, au milieu de ce tumulte joyeux, un de ces monstrueux navires, écrasé par son pois, s'affaisse subitement; se rapproche du niveau de la houle ; des clameurs d'épouvante s'élèvent... la noire montagne fond dans la mer et disparaît à tous les yeux. Il est parfois impossible de lui porter secours ! « Il y a une famille de noyée » dit-on à bord des autres radeaux. Les fronts se découvrent pieusement, et le convoi poursuit sa route[4]. »

La vie quotidienne des pigouliers dans l'archipel de MolèneModifier

« Il y a là, au centre de chaque îlot, deux, trois groupes de cahutes très sordides, tandis que quelques autres se dispersent sur le pourtour de la dune, presque à l’aplomb de la grève. (…) À côté, le plus souvent, se trouve le refuge du cheval. Construites de rien, de pierres sèches et de glaise, certaines enfoncées un peu en terre, ces bicoques s’appuient le plus souvent contre un épaulement de terre. Les toits, faits de plaques métalliques rouillées, de planches et de papier goudronné, se défendent contre le vent par des mottes de terre appuyées par une bordure de galets (…). L’intérieur, un réduit sombre, plutôt carré, peut faire quatre mètres de long et presque autant de large . Dans une encoignure placée près de la porte à cause de la fumée, un trou minuscule percé dans le mur fait office de foyer. (…). Les pigouillers dormaient dans des hamacs ». « Ce qui indéniablement caractérise la vie de ces gens, c’est la dureté du métier, la lutte continuelle, dans un dénuement presque total, contre une nature inhospitalière. Dans une débauche d’efforts continuels, ils font de sacrées journées sous le soleil de l’été qui cuit leur visage, comme sous les averses cinglantes et froides des débuts de saison, où les oreilles sont enflammées et douloureuses, les mains et les doigts gourds »[1].

À bord des bateaux, chaque goémonier dispose généralement d’une paire de guillotines (une guillotine ou pigouille est une forte faucille en acier, se terminant en pointe, qui sert à trancher la stipe, c’est-à-dire la tige prolongée par un crampon qui fixe l’algue aux cailloux), l’une avec un manche de 13 pieds (4, 15 mètres), l’autre munie d’un manche de 15 pieds (4,80 mètres), utilisée dans les zones les plus profondes. C’est le lendemain de la Saint-Jean, dans la dernière semaine du mois de juin, telle est la règle, que commencent les brûlages, les premiers de la saison[1].

Un article du journal L'Ouest-Éclair décrit ainsi la vie des pigouliers en 1933 :

« Tout le long de la côte sauvage, de Carantec à Lanildut, (...) chaque mois de mars les paysans rangent leurs chapeaux à guides dans les grandes armoires de chêne, confient la maison aux femmes et aux gosses, emmanchent leurs faucilles au bout de longues perches et se refont inscrits maritimes. Deux par deux, le père avec le fils ou la fille aînée, ou bien par couples de frères, ils s'en vont moissonner aux champs marins le tali, les laminaires dont on fait la soude. (...) Des centaines partent donc avec le surnom de pigouyer de Landéda, Lilia, Plouguerneau, Saint-Pabu, dans tous les sens, vers l'Île-Grande, l'Île de Batz, l'archipel molénais, Ouessant, les Glénan. En deux voyages, ils transportent les provisions, les outils, le cheval qui amarre au pied de mât, l'arrière-train dans les brancards de sa charrette. (...) Ils débarquent (...). Ils y retrouvent une cabane de l'été d'avant qu'ils réparent tant bien que mal. (...) Chaque marée basse, on voit la flottille des pigouyers s'éparpiller entre les récifs. Ce n'est pas facile de couper le tali qui ondule un, deux ou trois mètres sous la barque, encore moins de le hisser à bord du même coup de faucille (de guillotine)avant que le courant ne l'ait entraîné.[5] »

Le déclin du métier dans la seconde moitié du XXe siècleModifier

Le métier de goémonier est en nette régression, bien que la demande en algues ne recule pas, essentiellement en raison des dangers présentés par la récolte des algues. Celles-ci colonisent en effet les zones rocheuses et affectionnent en même temps les forts courants marins, ce qui fait peser des dangers sur les occupants de bateaux de faibles dimensions. Au moins un accident survient chaque année durant la récolte du goémon. Les pêcheurs, qui auraient encore été plusieurs milliers à se consacrer à cette activité en mer durant les années 1950 au large de la Bretagne, ne seraient guère plus de 70 une cinquantaine d'années plus tard.

Utilisation du scoubidou sur un goémonier.

La modernisation des bateaux à partir de la décennie 1950, l'invention du scoubidou (un crochet en forme de tire-bouchon au bout d'un long manche, terminé par une manivelle) en 1960, puis la mise au point d'un bras hydraulique équipé d'une vis sans fin, ont transformé la vie des goémoniers. Le goémon n'est plus séché sur la dune et le débarquement est désormais mécanisé. Vers 2 000 , 60 000 tonnes de laminaires étaient pêchés chaque année, principalement sur la côte nord du Finistère, Lanildut étant le premier port goémonier d'Europe[1].

La récolte du goémon, à pied et à marée basse, a aujourd'hui presque disparu. On note en revanche l'apparition de « cultures » organisées d'algues, comme celle du wakame, acclimaté dans le Finistère, mais dont le développement en France est marginal, en comparaison avec les tonnages produits par la récolte traditionnelle par bateau.

Dans les artsModifier

  Cliquez sur une vignette pour l’agrandir.

Jean Epstein a réalisé en 1929 un film de fiction, Finis Terrae, consacré aux goémoniers de l'île de Bannec, près d'Ouessant.

La fille du goémonier[6], roman de terroir de Colette Vlérick paru en 1998, est une fiction évoquant à travers l'histoire d'une orpheline la modernisation induite par la guerre de 14-18 et un hommage de l'auteur à son pays d'adoption.

MuséesModifier

Notes et référencesModifier

  1. a b c d et e Yves Bramoullé, Goémoniers des îles. Histoires et naufrages, éditions Le Télégramme, 2000, [ (ISBN 2-909292-68-1)]
  2. Source: Communauté de communes du Pays d'Iroise
  3. J. Lavée, « les brûleurs de goémon », in P. Gruyer, Ouessant, Enez Heussa, l'île de l'Epouvante., p. 295, Hachette, Paris, 1899.
  4. La récolte du varech, "La Gazette du village", 1864, [consultable https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k1205354/f213.image.r=Ouessant.langFR]
  5. Odette de Puigaudeau, L'Île des sauveteurs. Les moissonneurs de tali, journal L'Ouest-Éclair, n° du 3 août 1933, consultable https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k659359z/f1.image.r=Lanildut?rk=2296148;4
  6. C. Vlérick, La fille du goémonier, Coll. Terres de France, Presses de la Cité, Paris, mai 1998 (ISBN 2266092723).

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

  • Yves-Marie Rudel, Goulven le goémonier, Éditions Colbert, Paris, 1943, 219 p.
  • Philippe Jacquin, Le Goémonier, Berger-Levrault, coll. « Métiers d'hier et d'aujourd'hui », Paris, 1980, 115 p. (ISBN 2-7013-0384-2).
  • Pierre Arzel, Les Goémoniers, Le Chasse Marée, Douarnenez, 1987, 305 p. (ISBN 2-903708-05-3).
Pierre Arzel est biologiste des pêches à l'IFREMER où il assure le suivi de l'exploitation des champs d'algues et leur cartographie.

DocumentairesModifier

Articles connexesModifier