Ouvrir le menu principal
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Gargantua (homonymie).

Gargantua
Image illustrative de l’article Gargantua
Les pèlerins mangés en salade - Illustration de Gustave Doré, 1873.

Auteur François Rabelais
Pays France
Genre Roman
Date de parution 1534
Chronologie

La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par M. Alcofribas abstracteur de quintessence. Livre plein de Pantagruélisme, ou plus simplement Gargantua, est le deuxième roman de François Rabelais écrit en 1534. D’une structure comparable à celle de Pantagruel (1532), mais d’une écriture plus complexe, il conte les années d’apprentissage et les exploits guerriers du géant Gargantua. Plaidoyer pour une culture humaniste contre les lourdeurs d’un enseignement sorbonnard figé, Gargantua est aussi un roman plein de verve, d’une grande richesse lexicale, et d’une écriture souvent crue.

Rabelais a publié Gargantua sous le même pseudonyme que Pantagruel : Alcofribas Nasier (anagramme de François Rabelais) Abstracteur de Quintessence.

Sommaire

Origine du géantModifier

Folklore et mythologie celtiqueModifier

Article connexe : Gargantua (géant).

Avant le XIXe siècle, les lettrés crurent longtemps que Gargantua était une invention de Rabelais, jusqu'à ce que la parution d'études au XIXe siècle affirmât progressivement l'origine populaire du géant. Thomas de Saint-Mars initia ce domaine de recherches en montrant des traces du géant dans les traditions locales et la toponymie, comme le mont Gargan au nord de Nantes. En 1883, Paul Sébillot compile ces indices dans Gargantua et les traditions populaires. Henri Gaidoz, en 1863, rattache Gargantua a Gargan, un dieu celte du soleil hypothétique. Henri Dontenville a poursuivi ce travail à partir de la fin des années 1940, en localisant les traces de Gargantua et les replaçant dans un contexte mythologique médiéval[1].

Chroniques gargantuinesModifier

De 1535 à 1540, paraissent un ensemble de chroniques qui mettent en scène le personnage de Gargantua. Dans Pantagruel, le premier roman de Rabelais, le narrateur mentionne les Grandes et inestimables chroniques du grant et enorme geant Gargantua, affirmant à leur propos : « il en a esté plus vendu par les imprimeurs en deux moys qu'il ne sera acheté de Bibles en neuf ans »[2]. Rabelais, qui a sans doute participé à l'édition de 1532 de ces Chroniques, s'inscrit dans son sillage en reprenant la figure du géant et s'en inspire pour parodier à son tour le roman de chevalerie et le récit historique[3].

RésuméModifier

Prologue de GargantuaModifier

Le roman s'ouvre par un appel au lecteur qui l'invite à la bienveillance et annonce le caractère comique de l'œuvre. Cette exhortation s'explique notamment par l'hostilité des autorités ecclésiastiques, en partie à l'égard de Rabelais après la publication de Pantagruel, et plus largement envers les évangéliques dans leur ensemble[4]. Le prologue a donné lieu à de nombreux commentaires contradictoires. D'une manière en apparence paradoxale, le narrateur Alcofribas incite dans un premier temps à ne pas se fier à la dimension comique du propos, d'interpréter à plus haut sens, avant de mettre en garde contre les lectures allégoriques[MH 1]. Le prologue peut ainsi être lu comme une invitation à une lecture plurielle, ambivalente et ouverte de l'œuvre[5] ,[6] ou une illustration du procédé réthorique de la captatio benevolentiae, invitant sans ambiguïté le lecteur à rechercher un sens univoque derrière la folâtrerie et l'obscurité du texte[7].

Une jeunesse rigolarde et humanisteModifier

Généalogie et naissanceModifier

 
Illustration de Gargantua par Gustave Doré.

Le narrateur évoque tout d'abord la généalogie de Gargantua, découverte par le paysan Jean Audeau sur un manuscrit en écorce d'ormeau. Comme pour Pantagruel, la tendance des nobles à s'inventer des ancêtres prestigieux ou celle des historiens à trouver l'origine des lignées royales dans les temps les plus reculés est tournée en dérision : « Et pour vous donner à entendre moy qui parle, je cuyde que soye descendu de quelque riche roy ou prince au temps jadis[MH 2]. »). Le texte cible en particulier Lemaire de Belges, qui affirme dans ses Chroniques que les Francs descendent des Troyens[8].

Dans le second chapitre, un poème intitulé les franfreluches antidotées se présente comme un texte fragmentaire et obscur ajouté à la fin de ce manuscrit fictif et que le narrateur déclare fournir par « reverence de l'antiquaille »[MH 3]. Ce chapitre résiste encore à l'interprétation, malgré ses références manifestes à l'actualité politique de l'époque[MH 4]. Ces strophes cryptées renverraient par exemple à la diète de Nuremberg, à la répression des hérétiques ou à la paix des Dames, Marguerite d'Autriche, la tante de Charles Quint, étant qualifiée péjorativement de Pentasilée, la reine des Amazones[9].

Gargantua naît, après onze mois de grossesse, de l'union de Grangousier et de Gargamelle, fille du roi des Parpaillons, pendant un fastueux banquet lors duquel les bambocheurs tiennent des propos incohérents. Pendant les festivités, Gargamelle met au monde Gargantua de manière bien étrange : il sort de l’oreille gauche de sa mère et réclame aussitôt à boire. Cette fiction obstétrique, qui mêle vocabulaire médical technique (« cotylédons de la matrice »[MH 5]) et expressions triviales, joue en partie avec Hippocrate et Galien, les écoulements abondants de l’accouchement annonçant par exemple un risque de fausse couche[10]. Elle évoque également une légende populaire selon laquelle Jésus-Christ serait sorti de l'oreille de sa mère en entendant les paroles de l'ange Gabriel[MH 6].

Son père, en découvrant son fils qui réclame à boire, s’écrie : « Que grand tu as », sous-entendant la taille du gosier. L'enfant est ainsi baptisé Gargantua. Pour l’allaiter, il faut le lait de dix-sept mille neuf cent treize vaches.

La description des vêtements du géant tourne en dérision le motif épique de l’équipement du héros, par son caractère excessif et parfois outrancier. Elle s'attarde sur le détail absurde d'une braguette, à l’époque une poche attachée en haut des chausses[MH 7]. Qualifiée de corne d'abondance et sertie d'émeraudes, symbole de Vénus d'après Pierio Valeriano Bolzano, elle célèbre le pouvoir reproducteur, de même que la plume du chapeau renvoie à la charité chrétienne. Derrière la profusion et les matériaux nécessaires à l'accoutrement du géant, l'ornement représente un ensemble d'idéaux humanistes et religieux[11]. Gargantua est habillé de blanc et de bleu, les deux couleurs du blason de son père. Le narrateur polémique à propos de la symbolique des couleurs depuis les temps antiques. Il affirme que le blanc symbolise la joie, et le bleu les réalités célestes.

Enfance et éducationModifier

Une réhabilitation du corps ?Modifier

De trois à cinq ans, les parents de Gargantua ne lui imposent pas de limites : il boit, mange, dort, court après les papillons et se roule dans les ordures selon son bon plaisir. Gargantua se voit offrir un cheval de bois pour qu’il devienne un bon cavalier. Alors que le seigneur de Painesac lui demande où se trouve l'étable, il l'emmène dans sa chambre où il lui montre les montures qu'il a fabriquées, multipliant les jeux de mots. Il révèle également sa vivacité d'esprit à son père, de retour de bataille, en lui expliquant de manière poétique comment il a découvert le meilleur torchecul possible après avoir testé de nombreux accessoires, végétaux et animaux, composant des épigrammes et un rondeau scatologique. Il conclut ce « propos torcheculatif » que c'est un « oyzon bien dumeté, pourveu qu'on luy tienne la teste entre les jambes »[MH 8].

Le comportement sauvage de Gargantua, qui donne libre cours à ses instincts, illustre en partie les idées d'Erasme, qui incite à ne pas négliger l’instruction du petit enfant. Néanmoins, il témoigne également de l’émerveillement amusé de Rabelais devant le corps humain[12].

Devant l’intelligence de son fils dévoyée par le manque d'éducation, Grandgousier décide de lui faire apprendre les lettres latines par un sophiste réputé[a], Thubal Holoferne. Ce dernier lui apprend à réciter par cœur, à l’endroit et à l’envers, le savoir scolastique. Le formalisme et l'insignifiance de la grammaire modiste sont ainsi tournés en dérision[MH 9]. Le précepteur, emporté par la vérole, est brièvement remplacé par un maître aussi incompétent, Janotus bridé. Le roi s'apercevant de la bêtise croissante de Gargantua, décide lui donner un nouveau professeur.

Sophistes et sorbonicolesModifier

Remarquant l'apathie de son rejeton, Grandgousier se plaint à don Philippe des Marays Viceroy de Papeligosse [b] qui lui recommande Ponocrates, un précepteur humaniste. Pour preuve de son talent, il lui présente l'un de ses élèves, Eudémon, qui déclame un éloge de Gargantua avec aisance, dans un latin parfait et en respectant les règles de la rhétorique, ce qui incite Grandgousier à engager ce pédagogue pour son fils.

Grandgousier reçoit en cadeau du roi de Numidie une énorme jument inspirée du folklore médiéval et présente dans les Grandes chroniques. Grâce à cette offrande, Gargantua part pour Paris avec son précepteur et ses gens pour voir comment étudient les jouvenceaux de la capitale. Sur la route, la jument chasse « mouches bovines et freslons »[MH 10] de sa queue avec une telle force qu’elle rase toute la forêt d'Orléans, spectacle devant lequel Gargantua s'exclame « Je trouve beau ce », étymologie fantaisiste et peut-être ironique pour la région de Beauce. Ce récit toponymique laisse poindre une désapprobation à l'égard des arasements sauvages plutôt qu'une admiration paysagère, comme l'évoque le fait que tout le pays fut « reduict en campagne »[MH 11], c'est-à-dire transformé en terres agricoles dépouillé d'arbres[13].

Gargantua arrive dans la cité de Paris et suscite la curiosité inopportune des habitants. Contraint de se réfugier sur les tours de Notre-Dame, il compisse ses poursuivants et en noie « deux cens soixante mille, quatre cent dix et huyt. Sans les femmes et petits enfans »[MH 12]. Ce déluge d'urine donne lieu à une nouvelle facétie étmymologique, les uns jurant en colère, les autres « par ris » (Paris). Il emporte les cloches de la cathédrale pour les accrocher au cou de sa jument. Le doyen de la Sorbonne, Janotus de Bragmardo, est envoyé par l'université pour tenter de le convaincre de les rendre. Il déclame sa harangue sans savoir que le géant a déjà satisfait sa demande. Le discours est une caricature carnavalesque des maîtres scolastiques et des théologiens de la faculté, principalement constituée de quinte de toux et de fautes de latin. Eudemon et Ponocrates éclatent de rire si fort qu'ils pensent mourir en riant comme Philémon[c]. Janotus demande à être récompensé pour avoir récupéré les cloches, les confrères refusent, ce qui entraîne un procès infini dont l'arrêt est renvoyé aux calendes grecques.

Un enseignement humanisteModifier

Ponocrates observe d'abord le comportement de Gargantua afin de comprendre la méthode de ces anciens précepteurs. Le régime de vie imposé par ces derniers accordait un long temps de repos, une absence d'hygiène et une nourrituré réglée sur l’appétit, à l’encontre des préceptes définis par un pédagogue comme Vivès}[MH 13]. Le récit inclut une longue liste de jeux à laquelle s'adonne le géant, comme le trictrac et colin-maillard.

Le précepteur décide de modifier son douceur l'éducation de Gargantua et demande à un médecin de lui administrer de l'ellébore d'Anticyre, réputée soigner la folie, ce qui efface les mauvaises habitudes et le savoir corrompu de son élève[MH 14]. Gargantua suit alors une éducation complète, encyclopédique et morale, dans laquelle l’exercice physique et l’hygiène corporelle tiennent également une place centrale. Il découvre les auteurs grecs et latins, apprend l'arithmétique en jouant aux dés ou aux cartes et s'exerce à la musique. L'écuyer Gymnaste lui apprend la pratique des armes et de la cavalerie ; Ponocrates et Eudémon développent son goût à l'effort, son sens de la justice et son esprit critique.

Quand le temps restreint les occupations extérieures, il mène des activités artistiques et artisanales, comme la peinture et la métallurgie, écoute les leçons publiques, s'entraîne à l’escrime, s'intéresse à l’herboristerie, sonde les boniments des commerçants et modère ses repas. Ce programme, en apparence démesuré, est à la mesure d'un géant et vise à rattraper six décennies perdues[MH 15]. Il s'inscrit dans la perspective humaniste étayée par Érasme, en faveur d'une pédagogie fondée sur la compréhension et le développement des facultés individuelles [MH 14]. Une fois par mois, Ponocrates et Gargantua profitent d'un jour ensoleillé pour aller à la campagne, faire grande chère sans omettre de réciter ou de composer des poèmes.

La guerre picrocholineModifier

Déclenchement des hostilitésModifier

Alors que les bergers du pays du pays de Gargantua demandent aux fouaciers de Lerné de leur vendre leur fouaces, ceux-ci les insultent. L'insulte vire au pugilat, un marchand est blessé. L'incident provoque la colère de Picrochole, roi de Lerné, dont le nom signifie justement « qui a une bile amère »[MH 16]. La guerre qui s'annonce est une satire des visées expansionnistes de Charles Quint[MH 17]. Elle se déroule aux alentours de la Devinière, dans le Chinonais. Cet ancrage rural et localisé contraste avec les accents homériques du conflit[14]

L'armée pille et saccage les terres de Grandgousier. L'attaque du clos de l'abbaye de Seuillé voit l'entrée en scène du personnage de Frère Jean des Entommeures, personnage haut en couleurs qui massacre avec entrain les pillards. Cet épisode rappelle le sac de Rome, le saccage de la vigne évoquant l'Église menacée[MH 18].

Picrochole s'empare du château de La Roche-Clermault, où il se barricade solidement. Dans une volonté d'apaisement, Grandgousier envoie son maître des requêtes Ulrich Gallet haranguer l'envahisseur, tout en rappelant dans une lettre à son fils la nécessité de défendre ses sujets. Dans un esprit érasmien, il déclare « je n'entreprendray guerre, que je n'aye essayé tous les ars et moyens de la paix »[MH 19] et tente d'acheter celle-ci en dédommageant les fouaciers. Picrochole y voit un aveu de faiblesse ; ses conseillers encouragent ses visées impérialistes et l'invitent à conquérir toutes les terres aux alentours, jusqu'en Asie mineure.

Arrivés à Parilly après avoir quitté Paris, Gargantua et ses gens décident de s'informer de la situation auprès du seigneur de Vauguyon. Partis en reconnaissance, Gymnaste et l'écuyer Prelingand rencontrent des belligérants menés par le capitaine Tripet. Gymnaste les défait par la ruse et son agilité, notamment parce qu'il persuade ses interlocuteurs de sa nature diabolique[MH 20].

Gargantua, informé de l'impréparation militaire des ennemis par cet incident, se met en route un arbre à la main. Sa jument provoque le débordement de la rivière en urinant, ce qui noie les troupes ennemies en aval du Gué de Vède. Il rase le château après avoir reçu des coups de canons, de fauconneau et d'arquebuses avant d'arriver dans le domaine de Grandgousier. Ce dernier croit alors que son fils amène des « éperviers de Montagu », autrement dit des poux, alors qu'il s'agit des boulets d'artillerie, interprétés précédemment par Gargantua comme des grains de raisins. Ces mésinterprétatios reposent sur un procédé comique courant qui tient à la disproportion des géants[MH 21]. Un festin se prépare alors pour fêter ce retour au château familial.

Propos de tableModifier

Lors de ce repas fastueux, Gargantua avale involontairement des pélerins cachés dans la laitue de son jardin. Ils survivent en s'accrochant aux dents du géant, qui les retire à l'aide d'un cure-dent. Une fois tirés d'affaire, un pèlerin cite les Psaumes pour expliquer que leur aventure était prédite par le roi David. Reprenant le motif de l'avalage cher aux récits de géants, ce chapitre raille la pratique des pèlerinages, ainsi que la lecture naïve et littérale du texte biblique[MH 22].

Apprenant les prouesses de Frère Jean, Gargantua le mande à sa table. Ces derniers s’apprécient et, avec les convives, ils boivent, divaguent et multiplient les jeux de mots dans la tradition des joyeux propos de tables[MH 23]. A la suite d'une remarque d'Eudemon, Gargantua se livre à une diatribe contre les moines, accusés de ne pas travailler de leurs mains, de marmoner des prières sans les comprendre et de déranger leur entourage, à la différence de Frère Jean, travailleur et courageux[MH 24]. Lorsqu'il demande pourquoi ce compagnon possède un long nez, Grandgousier affirme qu'il s'agit de la volonté divine, Ponocrates par sa présence opportune à la foire au nez et le concerné prétend que son appendice grandissait dans les seins de sa nourrice comme la pâte avec du levain. Cette question rejoint le goût d'alors pour les devinettes, comme les cultive souvent Rabelais[MH 25].

Batailles et prisonniersModifier

Après avoir aidé Gargantua à s'endormir l'aide des Psaumes, le moine s’éveille en sursaut et réveille tous ses compagnons d’armes pour mener une escarmouche nocturne. Le moine encourage ses compagnons d’armes mais surestime ses capacités guerrières. Vitupérant contre l’ennemi, il passe sous un noyer, y reste accroché et se trouve alors comparé à Absalon pendu. Il reproche à ses compagnons de préférer disserter à la manière des prêcheurs décrétalistes plutôt que de venir l'aider. Gymnaste grimpe dans l’arbre et décroche le moine. Frère Jean abandonne son équipement guerrier et ne garde que son bâton, sa mésaventure s'expliquant par le fait d'avoir accepté de vêtir une armure étrangère à sa nature[MH 26].

Alerté de la déroute de Tripet, et croyant que Gargantua est réellement accompagné de démons, Picrochole envoie une avant-garde aspergée d’eau bénite. Les deux groupes se rencontrent. Les troupes picrocholines, terrorisées par Frère Jean qui crie « Choqcquons, diables, chocquons »[MH 27]s’enfuient sauf leur chef, Tyravant, qui charge tête baissée. Frère Jean l’assomme puis, seul, poursuit l’armée en déroute, ce que désaprouve Gargantua, la discipline militaire exigeant de ne pas acculer un ennemi au désespoir.

Finalement, frère Jean est fait prisonnier et l’avant-garde contre-attaque. Gargantua reprend le dessus de la bataille. Entretemps, le moine tue ses deux gardiens et fond sur les arrières de l’armée ennemie en pleine confusion. Un nouveau carnage riche de descriptions anatomiques précises se déclenche alors, en écho à celui de l'abbaye[MH 28]. Il emprisonne Toucquedillon, l’aide de camp de Picrochole. Gargantua est très malheureux pour son ami qu’il pense toujours prisonnier. Soudain, ce dernier apparaît avec Toucquedillon et cinq pèlerins que Picrochole gardait en otages. Ils festoient. Gargantua questionne les pèlerins, peste contre les prêcheurs à l'origine de ces voyages où les crédules délaissent les leurs au péril de leur vie, encourage les voyageurs à abandonner le culte des saints et leur offre des chevaux pour rentrer chez eux. Cette critique rejoint une idée commune chez les humanistes et les luthériens, par exemple développée en 1526 dans le colloque d'Erasme Peregrinatio religionis ergo[MH 29]

Assaut de Roche-Clermault et défaite de PicrocholeModifier

Toucquedillon est présenté à Grandgousier. Le roi lui déclarque que le « temps n'est d'ainsi concquester les royaulmes avecque dommaige de son prochain frere christian »[MH 30] et, après un discours antibelliqueux, le libère et l’invite à raisonner son chef.

Les pays amis de Grandgousier lui proposent leur aide, mais il la refuse car ses forces sont suffisantes. Il mobilise ses légions. Toucquedillon propose à Picrochole de se réconcilier avec Grandgousier. Hastiveau déclare que Toucquedillon est un traître mais ce dernier le tue. Et à son tour Toucquedillon est mis en pièces par ordre de Picrochole. Gargantua et ses hommes assiègent le château. Les défenseurs hésitent sur la conduite à tenir. Gargantua passe à l’assaut et frère Jean tue quelques soldats de Picrochole. Les deux armées s'opposent ainsi dans un schéma caricatural, entre l'une disciplinée et puissante, et l'autre désorganisée et isolée[MH 31],

Voyant sa défaite inéluctable, Picrochole décide de fuir. Sur la route, son cheval trébuche et par colère il le tue. Il tente alors de voler un âne à des meuniers qui réagissent violemment et finalement le volent. Et depuis, personne ne sait ce qu’il est devenu. Quant à Gargantua, il recense les rescapés par bienveillance, il libère les soldats faits prisonniers et il leur verse trois mois de solde afin qu’ils puissent rentrer chez eux et indemnise les paysans victimes de la guerre. Sa harangue adressée aux vaincus, où il affirme le caractère primordial de la clémence et de l'équanimité de la part du vainqueur, s'inspire dans sa forme réthorique de Melanchthon et vise encore la politique militaire agressive de Charles Quint, en particulier à l'égard François Ier[MH 32]

Il organise un festin grandiose où il offre à ses seigneurs terres et privilèges : à Gymnaste, le Couldray, à Eudemon, Montpensier, à Tolmere, le Rivau, à Ithybole, Montsoreau, et à Acamas, Candes, entre autres.

L'abbaye de ThélèmeModifier

En récompense de sa bravoure, Gargantua propose plusieurs abbayes à Frère Jean, qui commence par refuser : « Car comment (disoit il) pourroy je gouverner aultruy, qui moymesmes gouverner ne sçaurois[MH 33] ? » Il accepte de fonder à son gré une abbaye dans le pays de Thélème, dont l’architecture est en partie inspirée des châteaux de Chambord et de Madrid[MH 34]. La vie des moines y est ordonnée à la fois selon un idéal égalitaire et la volonté personnelle, comme l'illustre leur règle unique « Fay ce que tu vouldras »[MH 35]. Les hommes et les femmes vivent ensemble, aucune fortification n'entoure l’édifice et la pauvreté n'y existe pas. Ce lieu a été à la fois interprété comme une anti-abbaye, une satire monacale, une utopie, un paradis terrestre, un modèle de raffinement et une école de préparation au mariage[15]. Faisant écho à la lecture allégorique évoquée au début du roman, un poème remanié de Mellin de Saint-Gelais conclut le roman, l’« Énigme en prophétie ». Gargantua y lit le déroulement de la volonté divine tandis que Frère Jean l'interprète comme une description du jeu de paume.

Postérité, reprises et inspirationsModifier

Parc d'attractionModifier

Gargantua était représenté dans une grande statue située dans l'ancien parc d'attractions Mirapolis près de Paris[16]. La statue creuse était la plus grande d'Europe[17] et la deuxième plus grande du monde derrière la statue de la liberté.

BibliographieModifier

ÉditionsModifier

Chroniques gargantuines du XVIe siècleModifier

  • Les grandes et inestimables Cronicques du grant et énorme géant Gargantua, Lyon, 1532 - Rééd. Editions des Quatre Chemins, 1925.
  • Le vroy Gargantua, 1533. Réédition : Nizet, 1949.
  • Les Croniques admirables du puissant roy Gargantua, 1534. Réédition : Éditions Gay, 1956.

GargantuaModifier

Éditions anciennesModifier

Une dizaine d'éditions de Gargantua sont parues du temps de l'écrivain[18].

  • Gargantua, François Juste, 1534-1535, Lire en ligne
  • La vie treshorrificque du grand Gargantua, François Juste, 1542
  • La Plaisante, et joyeuse histoyre du grand Geant Gargantua, Etienne Dolet, 1542
Éditions modernesModifier
  • François Rabelais (édition établie, présentée et annotée par Mireille Huchon ; avec la collaboration de François Moreau), Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade » (no 15), , 1801 p., 18 cm (ISBN 978-2-07-011340-8, notice BnF no FRBNF35732557)
  • François Rabelais (édition établie, présentée et annotée par Mireille Huchon), Gargantua, Paris, Gallimard, coll. « Folio » (no 4535), , 673 p. (ISBN 978-2-07-0317363)

Travaux critiquesModifier

Origine et nature du géant GargantuaModifier

  • Guy-Édouard Pillard, Le Vrai Gargantua : mythologie d'un géant, Paris, Imago, , 200 p. (ISBN 2-902702-38-8, présentation en ligne)
  • Bruno Braunrot, « Hommes et géants : la conception du compagnonnage dans le Gargantua-Pantagruel », dans Michel Simonin (dir.), Rabelais pour le XXIe siècle : actes du Colloque du Centre d’Etudes supérieures de la Renaissance, Chinon-Tours, 1994, Genève, Droz, coll. « Études rabelaisiennes » (no XXXIII), , p. 1991-1999
  • Walter Stephens (trad. Florian Preisig), Les Géants de Rabelais : folklore, histoire ancienne, nationalisme [« Giants in Those Days : Folklore, Ancien History, and Nationalism »], Paris, Honoré Champion, coll. « Études et essais sur la Renaissance / La Renaissance française » (no LXIX), (1re éd. 1989), 590 p. (ISBN 2-7453-1399-1)

Genre, style et narrationModifier

  • François Rigolot, Les Langages de Rabelais, Genève, Droz, coll. « Titre courant », , 195 p. (ISBN 2-600-00506-4)
  • Mireille Huchon, « Rabelais et les genres d’escrire », dans Raymond C. La Charité (dir.), Rabelais’s Incomparable Book : essays on his art, Lexington, French Forum, , p. 226-247
  • Philippe de Lajarte, « De l’enfance du héros à l’utopie thélémite : ruptures du discours et logique du récit dans le Gargantua », Seizième Siècle, no 8,‎ , p. 275-286 (lire en ligne, consulté le 26 janvier 2019)

Humanisme, éducationModifier

  • Martine Sauret, Gargantua et les délits du corps, New York, Peter Lang, coll. « Studies in the humanities » (no 33), , 145 p.
  • Marc Durand, « De la scolastique à l'humanisme. Généalogie d'une révolution idéologique : l'éducation corporelle de Gargantua », Staps, n° 65, 3/2004, p. 43-59, lire en ligne
  • Bakutyte Ingrida, J. Smith Paul, « La naissance de Gargantua, le choix d'Hercule et les inondations du Nil », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 113, 1/2013, p. 3-14, lire en ligne
  • Christine Seutin, « Démesure, folie et sagesse dans le Gargantua de Rabelais », dans Denise Alexandre (dir.), Héroïsme et démesure dans la littérature de la Renaissance : les avatars de l’épopée, Saint-Etienne, Publications de l’université de Saint-Etienne, (présentation en ligne), p. 113-134.

AdaptationsModifier

Les adaptations inspirées de l'univers rabelaisien ou de la geste pantagruélique dans son ensemble et non au seul roman Gargantua sont regroupées dans l'article François Rabelais.

Série animéeModifier

Sous la houlette de Bernard Deyries, une série animée de 26 épisodes a été produite en 1993 et diffusée sur France 3, dans l'émission Les Minikeums[19].

NotesModifier

  1. Dans la première version du roman, Rabelais utilise le terme de théologien, remplacé par celui de sophiste en 1542. Le premier terme s'attaquait directement à la Sorbonne, le second désigne au XVIe siècle le professeur de dialectique (Note 1 de Mireille Huchon, p. 148).
  2. Le prénom Philippe évoque l'humaniste Philippe Mélanchthon, actif dans le renouveau de l'art oratoire antique, Des Marays se rapproche du nom latin d'Érasme, Erasmus.(Note 1 de Mireille Huchon, p. 154)
  3. Ajout de 1542. (Note 3 de Mireille Huchon, p. 184)

RéférencesModifier

Gargantua, édition de Mireille Huchon, Gallimard, 2007Modifier

Autres sourcesModifier

  1. Pillard 1987, p. 13-17
  2. François Rabelais,(éd. par Pierre Michel), Pantagruel, Gallimard, 1964, p.39
  3. Diane Desrosiers-Bonin,, « Les Chroniques gargantuines et la parodie du chevaleresque », Études françaises, vol. 32, no 1,‎ , p. 85-95 (DOI 10.7202/036013ar, lire en ligne)
  4. Michel Jeanneret, « « Amis lecteurs » : Rabelais, interprétation et éthique », Poétique, vol. 164, n°4, 2010, pp. 419-431, Lire en ligne
  5. André Gendre, « Le prologue de Pantagruel, le prologue De Gargantua : examen comparatif », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 74, no 1,‎ , p. 3-19 (lire en ligne, consulté le 15 mars 2019)
  6. Terence Cave, Michel Jeanneret et François Rigolot, « Sur la prétendue transparence de Rabelais », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 86, no 4,‎ , p. 709-716 (lire en ligne, consulté le 15 mars 2019)
  7. Gérard Defaux, « D'un problème l'autre : herméneutique de l’altior sensus et captatio lectoris dans le prologue de Gargantua », Revue d'histoire littéraire de la France, vol. 86, no 2,‎ , p. 195-216 (lire en ligne, consulté le 15 mars 2019)
  8. (en) Peter Gilman et Abraham C. Keller, « « Et fut trouvée par Jean Audeau dans en un pré » », dans Études rabelaisiennes, t. XXX, Genève, Droz, (ISBN 2-600-00061-5), p. 99-110
  9. Jacques Pons, « Recherches sur les « Fanfreluches antidotées » (suite) », Bulletin de l'Association des Amis de la Devinière, vol. 5, no 9,‎ , p. 569-588 (lire en ligne, consulté le 29 mars 2019)
  10. Romain Menini, « L’accouchement de Gargamelle (Gargantua, VI) : Hippocrate et Galien cul par-dessus tête », Op. Cit. Revue des littératures et des arts, no 17 « Agrégation Lettres 2018 »,‎ , p. 7-11 (lire en ligne, consulté le 12 mars 2019)
  11. Florence Weinberg, « « Comment on vestit Gargantua » : déguisement comique d'idéaux pauliniens et platoniciens », dans Rabelais et les leçons du rire : paraboles évangéliques et néoplatoniciennes, Orléans, Paradigme, (ISBN 2-86878-193-4), p. 27-41
  12. Florence Weinberg, « Rabelais et Érasme : leurs idées sur la pédagogie et sur la guerre », dans Rabelais et les leçons du rire : paraboles évangéliques et néoplatoniciennes, Orléans, Paradigme, (ISBN 2-86878-193-4), p. 43-62
  13. Guy Demerson, « Je trouve beau ce » (Gargantua, ch. 16) Rabelais paysagiste, ou Gargantua dans ses campagnes ? », Réforme, Humanisme, Renaissance, no 60,‎ , p. 31-49 (lire en ligne, consulté le 27 mars 2019)
  14. Michel Jeanneret, « Quand le sens passe par les sens : Rabelais et l’intelligence des corps », Poétique, vol. 178, no. 2, 2015, pp. 147-162, Lire en ligne
  15. « Thélème, Abbaye of » de Marian Rothstein, dans The Rabelais Encyclopedia, (éd. par Elizabeth Chesney Zegura) Greenwood Press, 2004, pp. 243-244
  16. « Le parc Mirapolis se convertit en village écologique - Les Echos », sur www.lesechos.fr (consulté le 3 juin 2018)
  17. « Gargantua : Les Attractions - Mirapolis.fr », sur www.mirapolis.fr (consulté le 3 juin 2018)
  18. Nicolas Le Cadet, « Éditions Lyonnaises de Romans du XVIe siècle (1501-1600) », sur Renaissance, Humanisme, Réforme, (consulté le 26 janvier 2019)
  19. « Gargantua - L'Encyclopédie des dessins animés », sur Toutelatele.com (consulté le 2 novembre 2012)

Voir aussiModifier

Sur les autres projets Wikimedia :

Articles connexesModifier

Liens externesModifier