Déstalinisation

La déstalinisation en Union soviétique commence aussitôt après la mort de Joseph Staline en mars 1953. Elle prend cependant un ton officiel le , lorsque Nikita Khrouchtchev, alors Secrétaire général du Comité central du Parti communiste d'Union soviétique divulgue son « Rapport secret » à la fin du XXe congrès du Parti. Pour les dirigeants soviétiques, elle consiste à abandonner le culte de la personnalité et à dénoncer les « excès » de la période du stalinisme.

Les bottes de la statue de Staline abattue lors de l'insurrection de Budapest, en 1956, conservées aujourd'hui à Memento Park.

Dans les démocraties populaires du bloc de l'Est ainsi que dans les autres pays communistes (Chine, Corée du Nord, etc.), la déstalinisation connut un rythme différent et des vicissitudes spécifiques.

Le rapport KhrouchtchevModifier

Le Rapport sur le culte de la personnalité, dit « rapport Khrouchtchev » a été communiqué le aux seuls 1 436 délégués du XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique réunis à huis clos[1]. Pour la circonstance, les membres des « Partis frères » ont été exclus de l'assemblée. À la fin de son réquisitoire, Khrouchtchev lance d'ailleurs à l'auditoire :

« Aucune nouvelle à ce sujet ne devra filtrer à l'extérieur ; la presse spécialement ne doit pas être informée. C'est donc pour cette raison que nous examinons cette question ici, en séance à huis clos du Congrès. Il y a des limites à tout. Nous ne devons pas fournir des munitions à l'ennemi ; nous ne devons pas laver notre linge sale sous ses yeux. »

— Nikita Khrouchtchev[2].

Le rapport fut initialement préparé fin 1955, Khrouchtchev divisa profondément le comité central et le praesidium, soutenu par Anastase Mikoian, Nikolaï Boulganine, Mikhaïl Pervoukhine, Mikhaïl Sabourov, Andreï Aristov, Mikhaïl Souslov mais critiqué par les staliniens historiques Viatcheslav Molotov, Lazare Kaganovitch et Kliment Vorochilov. Une commission est créée, dirigée par Piotr Pospelov, rédacteur en chef de la Pravda, qui donna son nom par éponymie à la commission. Le but de cette dernière est d'enquêter sur les causes des répressions contre les membres du comité central élus au XVIIe Congrès du Parti, en 1934, ce qui limite grandement la critique[3].

Initialement secret, le rapport n'a été publié en Russie qu'à la fin des années 1980. Mais deux personnalités hors du sérail en ont eu discrètement connaissance avec la fin  : l'ennemi no 1 de Staline, le Yougoslave Tito, et la fille de Staline, Svetlana Allilouïeva[4]. Le document fut cependant très vite connu dans le monde entier. La première information à son sujet en Occident remonte au [5], car il aurait été revendu aux services secrets étrangers par des communistes polonais hostiles à l'Union soviétique. Selon Khrouchtchev, à vil prix.

Sont dénoncés les déportations massives, les arrestations arbitraires « d'honnêtes communistes et de chefs militaires traités en ennemis du peuple », l'incapacité du dictateur dans les préparatifs de guerre, son caractère irascible, y compris dans ses rapports avec les partis communistes frères. La biographie officielle qui présente Joseph Staline comme « le plus grand stratège de tous les temps », comme un véritable sage infaillible est sévèrement critiquée.

Le rapport ouvre le procès de l'ancien dictateur mais pas celui du système qu'il a mis en place, ce qui dérive dans une réécriture historique. Stéphane Courtois parle de « blanchiment » et pour les cadres staliniens d'« auto-amnistie »[6]. Ainsi, le choix de l'année 1934 comme début de la « dégradation du caractère de Staline » est significatif : il ne remet en cause ni l'essentiel de la politique économique (planification et collectivisation) ni la répression exercée par Staline contre les compagnons de Lénine. La critique se fonde essentiellement sur la dénonciation du culte de la personnalité et s'efforce de dédouaner le parti des excès du stalinisme. « Le culte de la personnalité est un abcès superficiel sur l'organe parfaitement sain du parti », écrit la Pravda. Seules « la glorification d'un individu, son élévation au rang de surhomme doté de qualités surnaturelles comparables à celles d'un dieu » sont à bannir car « contraires aux principes du marxisme-léninisme »[7]. Il est aussi passé sous silence de nombreuses exécutions car Khrouchtchev y était également impliqué[3].

Les conséquencesModifier

Le corps de Staline était jusqu'alors exposé dans le mausolée de Lénine sur la place Rouge. En 1961, son corps fut retiré et inhumé. Dans le même temps, la ville de Stalingrad fut rebaptisée Volgograd. Presque toutes les statues à l'effigie de Staline disséminées à travers l'URSS furent démontées. Il en resta un moment trois à Tiflis (capitale de la Géorgie, dont Staline était originaire), défendues par la population, mais qui furent démontées par les Russes[N 1]. Une statue de Staline échappa pourtant à la déstalinisation : elle se trouvait à Gori, la ville natale de Staline. Son avenir était cependant menacé par les suites politiques de la deuxième guerre d'Ossétie du Sud[8]. Elle a été abattue le [9].

Les prisonniers politiques sont progressivement réhabilités, de telle sorte qu'en 1957, parmi les prisonniers des camps, on ne compte plus que 2 % de « politiques »[réf. nécessaire]. Mais cette « sortie de la peur » se fait dans une certaine discrétion et le parti tente de circonscrire la déstalinisation à la dénonciation du culte de la personnalité et de la répression. Les intellectuels sont ainsi encouragés à écrire des biographies des victimes de Staline : Alexandre Soljenitsyne peut publier Une journée d'Ivan Denissovitch ; Grigori Tchoukhraï réalise Ciel pur[10].

Le rapport constitue néanmoins un choc brutal, notamment pour les « partis frères » de l'Europe de l'Est, car il met à bas le principe de l'infaillibilité du Comité central. Les Hongrois exigent la destitution du stalinien Mátyás Rákosi et les Polonais et Yougoslaves expriment leur colère. D'un autre côté, les dirigeants installés par Staline, de même que les Chinois et les Albanais manifestent un vif mécontentement face à cette remise en cause : Mao Zedong adopte ainsi un credo « anti-révisionniste » afin d'éviter, en Chine, toute forme de déstalinisation, assimilée à un écart vis-à-vis du marxisme-léninisme. La Chine rompt avec l'Union soviétique au début des années 1960. La République populaire d'Albanie se brouille également avec l'URSS et s'aligne sur la Chine : le régime d'Enver Hoxha demeure le seul, en Europe, à conserver officiellement des références staliniennes.

Un espoir déçuModifier

Les intellectuels qui espéraient dépasser le strict contenu du rapport pour dénoncer globalement le système stalinien voient très vite leurs espoirs déçus. Fondamentalement, malgré la dénonciation publique des crimes de l'ancien dirigeant en 1961, le Parti continue d'accaparer le pouvoir sans modifier son idéologie.

En effet, au delà du fond du rapport qui omet plusieurs décennies et personnalités, le 30 juin 1956, deux jours après le soulèvement de Poznań en Pologne communiste, le rapport rectificatif Sur le dépassement du culte de la personnalité de Staline et ses conséquences est émit : les critiques sont considérablement édulcorées, présente une réhabilitation de Staline « grand théoricien et organisateur » et adoube le parti communiste, n'ayant jamais dévié de sa mission[3],[11].

Après le limogeage de Khrouchtchev, Léonid Brejnev, plus conservateur, voulant éviter un relâchement des mœurs et souhaitant promouvoir la grande guerre patriotique, interrompt la déstalinisation et fit une réhabilitation progressive de Staline. Il faut attendre la glasnost et l'ouverture des archives pour avoir une vision négative.

Déstalinisation post-1989Modifier

La chute du mur de Berlin en 1989 et la fin de l’URSS en 1991 ont amené plusieurs des anciennes « démocraties populaires » à supprimer toute référence au culte de la personnalité de Staline et à criminaliser l’apologie du totalitarisme soviétique en général. Par exemple, lors de son arrivée au pouvoir en 2004, le président de Géorgie, Mikheil Saakachvili a lancé une politique de déstalinisation : en 2010, il fait déboulonner une immense statue de Staline qui restait à Tiflis, et en 2011, il fait voter par le Parlement l’interdiction des symboles soviétiques. Néanmoins, deux villes à l’ouest de Tiflis, Akura et Alvani, ont érigé en décembre 2012 deux statues à la gloire de Staline ; celles-ci ont été déboulonnées en par des inconnus ; à noter qu’il existe toujours un musée Staline à Gori célébrant son culte de la personnalité[12].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Les habitants de Tbilissi s'étaient organisés pour surveiller 24 heures sur 24 les trois statues et empêcher qu'elle ne fussent démontées. Mais les autorités organisèrent une fausse alerte aérienne nucléaire et, profitant du fait que la population s'était réfugiée dans les abris anti-aériens, démontèrent rapidement les statues.

RéférencesModifier

  1. Branko Lazitch 1976, p. 13
  2. Branko Lazitch 1976, p. 15
  3. a b et c « Les crimes du communisme - Révélations sur le rapport Khrouchtchev », sur L'Histoire,
  4. Branko Lazitch 1976, p. 16
  5. Cité par Branko Lazitch 1976, p. 17
  6. Lénine, L'inventeur du totalitarisme, 2017, p.18
  7. Andreï Kozovoï, Russie, réformes et dictatures, Perrin, coll. « Tempus », (ISBN 9782262035464), p. 46-47
  8. Problèmes en Géorgie? La faute incombe à Staline, RIA Novosti, 8 octobre 2008.
  9. Le Monde, 25 juin 2010
  10. Armand Gaspard, « Dix années de "dégel" », Politique étrangère, vol. 28, no 1,‎ , p. 58-79 (lire en ligne)
  11. Thierry Wolton, Histoire mondiale du communisme, tome 1: Les bourreaux, chap. 12
  12. Isabelle Lasserre, « Staline statufié mais déboulonné en Géorgie », in Le Figaro, lundi 11 février 2013, p. 10.

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Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

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