Émeute anti-juive de Constantine

Émeute anti-juive de Constantine
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Photo parue dans Le Matin du .

Date au
Lieu Constantine (Algérie française)
Victimes Juifs
Type Pogrom
Morts 26 :
• 23 Juifs
• 3 musulmans
Blessés 81
Coordonnées 36° 17′ 00″ nord, 6° 37′ 00″ est
Géolocalisation sur la carte : Algérie
(Voir situation sur carte : Algérie)
Émeute anti-juive de Constantine

L'émeute anti-juive de Constantine culmine le après plusieurs jours d'affrontements entre les communautés juive et musulmane de la ville. Elle connaît à l'époque un retentissement très important et fait l'objet d'interprétations diverses.

ContexteModifier

La ville de Constantine est, en 1934, une capitale administrative et commerciale spécialisée dans les tissus et les grains. Passée de 65 000 à 99 600 habitants en une vingtaine d'années, elle fait cohabiter, dans un cadre encore très traditionnel, des communautés juxtaposées : Musulmans (52% de la population) dans la ville basse, Juifs (12-13%) sur les hauteurs, Européens entre les deux. De nombreux Juifs se sont cependant installés hors de leur quartier traditionnel[1].

Politiquement, l'antisémitisme a alors localement le vent en poupe, depuis le député-maire, le virulent Émile Morinaud, ex-radical et directeur du journal Le Républicain, jusqu'aux représentants locaux des Croix-de-Feu, en passant par les deux feuilles locales entièrement dévolues au sujet : L'Eclair et Tam-Tam[1].

Alors sous domination coloniale française, l’Algérie voit le statut de ses différentes communautés régi par les lois de la République. Tandis que la place des colons européens ne pose pas de problème particulier au législateur français, celle des Juifs et des Musulmans indigènes a fait, au fil du temps, l’objet de législations particulières.

En 1870, le décret Crémieux a ainsi conféré la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie, leur retirant officiellement l’étiquette « indigène », tandis que la population musulmane se trouve assujettie, en 1881, à un Code de l’indigénat porteur de nombreuses interdictions et sanctions spécifiques.

Toute la population vivant en Algérie est donc nominalement française, mais les colons sont les seuls à bénéficier de tous les avantages (et inconvénients) de cette reconnaissance. Les Juifs[2], devenus citoyens français de par le décret Crémieux, restent considérés à bien des égards comme des indigènes par les colons.

Les Musulmans, enfin, doublement discriminés (par rapport aux colons et par rapport aux Juifs), entament alors un long plaidoyer pour se voir reconnaître une citoyenneté pleine et entière. Ce n’est qu’après la Première Guerre mondiale que la loi Jonnart (4 février 1919) se décide à leur accorder une forme limitée de citoyenneté[3] avec droit de vote aux élections locales, mais dans un collège électoral séparé, perpétuant ainsi la discrimination entre les ex-indigènes israélites et les indigènes musulmans.

À partir de là, la minorité israélite, qui poursuit un projet d’assimilation, se trouve prise en étau entre les colons européens qui voient ses progrès comme une menace et chez lesquels prospère un antisémitisme tenace, et la population musulmane qui n’a pas obtenu la même reconnaissance sociale, mais s’est vu ouvrir un espace politique qui lui permet de faire progresser des revendications appuyées par la masse de la population[4].

Le débat sur l'origine des émeutes est ainsi résumé par Cole[4] :

« La façon la plus immédiate d’aborder ce problème est de penser que la violence de 1934 à Constantine résulte d’une dynamique des politiques locales à la suite de la tentative du régime colonial français d’offrir une forme limitée de citoyenneté aux sujets colonisés musulmans après la Première Guerre mondiale. Ces réformes ont eu pour effet d’exacerber la tendance locale à penser les intérêts politiques et sociaux en termes ethno-religieux, et d’augmenter le risque de conflits entre groupes définis en ces termes. Les rapports officiels du gouvernement à la suite de ces révoltes attribuent néanmoins cette violence à la haine atavique entre musulmans et juifs, haine décrite comme faisant partie intégrante de la société nord-africaine. Du point de vue de l’État colonisateur, cette interprétation avait l’avantage politique d’obscurcir la complexité des politiques coloniales locales. En accusant deux groupes ethno-religieux apparemment homogènes et irréconciliables – les « musulmans » et les « juifs » – l’attention pouvait être détournée des échecs des autorités françaises locales et justifier la concentration du pouvoir dans leurs mains. Cette interprétation permettait aussi d’obscurcir la façon dont l’antisémitisme était intégré aux procédés politiques de l’Algérie, et de minimiser le fait que certains colons antisémites ont pu chercher à répandre cette violence après son explosion. »

Les événements du 3 au 6 août 1934Modifier

Le vendredi 3 août 1934, Eliaou Kalifa, un maître-tailleur israélite commissionné dans un régiment de zouaves, rentre vers 20 h 30 à son domicile situé près de la mosquée Sidi Lakhdar. Pris de boisson, il injurie des Musulmans qui procèdent à leurs ablutions. L'affaire s'envenime : des Musulmans lapident les fenêtres de son logement ; les locataires juifs des immeubles voisins leur jettent en retour des projectiles divers. Dans le chaos, des coups de feu retentissent. La police, puis la troupe, s'interposent. Vers trois heures du matin, un ordre précaire est rétabli, mais on compte déjà 15 blessés, dont 3 agents de police. Un Musulman, blessé au ventre par une balle de revolver, décède peu après. Six magasins de bijouterie appartenant à des israélites ont été forcés, quelques voitures lapidées[1].

Le lendemain samedi, les notables des deux communautés, convoqués à la Préfecture, s'engagent à apaiser leurs ouailles. Vers 19 h, le Dr Bendjelloul et le cheikh Ben Badis, leaders de la communauté musulmane, confirment à la Grande Mosquée leurs consignes de calme et les engagements pris. En échange la Préfecture fait relâcher 40 manifestants musulmans arrêtés la veille[1].

Le dimanche 5 août, aux premières heures, des centaines de Musulmans se réunissent, sans doute à la suite d'un malentendu, sur le plateau de Mansourah. Vers 9 h, des querelles éclatent au marché de la place des Galettes, dans le quartier juif. Des coups de feu tirés d'un immeuble font plusieurs blessés parmi les maraîchers arabes, puis les Juifs attaquent les boutiques arabes situées dans leur quartier, faisant de nouveaux blessés par balles, aux cris de « à mort Bendjelloul ! ». Dans la confusion, les Musulmans, qui ont été rejoints par les manifestants revenant de Mansourah, imaginent que leur leader a été tué[1].

La colère s'empare de la foule qui se déchaîne contre les magasins et les personnes.

L'accès au quartier juif est limité par une compagnie de zouaves qui ne reprend le contrôle que vers midi et ne parvient pas à empêcher le pillage.

Dans la rue Nationale et les rues adjacentes, les manifestants débordent la troupe. A 10 h 45, un Musulman est tué par un coiffeur israélite : son magasin est pillé et les boutiques juives sont prises d'assaut. L'émeute fait rage jusqu'à midi. Un bataillon de tirailleurs musulmans dégage alors la rue Nationale et fait fuir les émeutiers. Le 6 à l'aube, une troupe de 600 à 800 manifestants venus de Batna est dispersée pacifiquement par les militaires. Vers 10 h, l'arrivée d'importants renforts venus d'Alger rétablit définitivement la situation[1].

Le bilan de l'émeute est lourd : officiellement, il se monte à 26 morts (23 Israélites et 3 Musulmans) et 81 blessés (38 israélites, 35 musulmans, 7 militaires et 1 pompier). On compte 1 777 sinistrés. La communauté juive fournit une liste nominative de ses victimes comprenant 24 israélites et un inconnu : « 14 hommes, 6 femmes, 5 enfants dont deux de moins de quatre ans ; parmi les victimes, quatorze avaient eu le cou sectionné ou tranché, huit étaient morts de fracture du crâne, un par coup de couteau, deux par balle, dont l'inconnu »[1].

Commission d'enquêteModifier

Le 10 août, le gouverneur général annonce la création d’une commission d’enquête administrative pour déterminer les origines de la violence et évaluer le comportement des autorités locales. La commission soumet son rapport au gouverneur général le 7 octobre après avoir reçu les témoignages de cent vingt-six personnes[4].

Le comportement des forces de l'ordreModifier

Aux obsèques des victimes israélites, la passivité des forces de l'ordre est publiquement dénoncée.

Constantine ne dispose alors que de 300 hommes de troupe, Français d'Algérie, et de 700 tirailleurs musulmans. Le samedi, la Préfecture, misant sur un contingent de 250 zouaves venant de Philippeville et pensant la situation rétablie, a refusé une offre de renforts faite par Alger. En sous-effectifs, refusant dans un premier temps d'engager les tirailleurs musulmans, réticentes à faire feu sur la foule, les autorités se trouvent dans l'impossibilité de protéger le quartier juif tout en dégageant les places et les rues.

Mais selon certains témoignages, la passivité des forces de l'ordre tourne parfois à la complicité.

« Des flacons de parfum pillés dans les magasins juifs furent offerts à la troupe par les émeutiers et tous les rapports confirment que les militaires se faisaient publiquement des frictions ; quelques-uns se laissaient décorer avec des étoffes multicolores ; selon les enquêteurs communistes, "un inspecteur de police, habillé en Arabe, donna l'ordre aux gendarmes de ne pas s'occuper des pillards. Boulevard Victor Hugo des Européens pillaient, ramassaient des étoffes, des souliers et des serviettes (…). Les Européens se montrèrent satisfaits de cette tournure [sic] et le manifestèrent aux indigènes. »

Il semble que la Préfecture ait sous-estimé la violence des émeutiers et donné aux militaires instruction de laisser piller en imaginant ainsi calmer la foule en lui abandonnant des biens matériels tout en sauvant des vies[1].

InterprétationsModifier

Dès le lendemain de l'émeute, les notabilités juives se montrent convaincues que l'affaire a été préméditée et minutieusement organisée, mais la Commission d'enquête mise sur pied pour investiguer le massacre rejette cette hypothèse.

Elle ne reconnaît pas, dans la masse de 700 à 800 personnes qui ont participé aux violences, les équipes spécialisées décrites par les victimes, et n'y voit qu'un « prolétariat d'oisifs qui a fourni les pillards et les émeutiers » accompagnés pour l'occasion d'enfants « venus à la curée » et « d'indigènes des campagnes venus s'entasser dans les taudis du Remblai ou même dormant dans la ville à la belle étoile ».

Dans les milieux politiques, cependant, on évoque, à gauche, « une provocation policière » ou « un complot impérialiste », à droite, un « mouvement insurrectionnel », une « émeute anti-française » conduite par de jeunes meneurs ambitieux instrumentalisant pour ce faire un antisémitisme sous-jacent, ce qui permet de justifier les demandes de fermeté déjà transmises à l'État, en concluant que « les massacres de Constantine ont été le résultat flagrant de campagnes nationalistes musulmanes menées par des gens qui prennent leurs directives en Égypte et au Comité syro-palestinien ».

Ces interprétations complotistes sont immédiatement dénoncées par les leaders musulmans. Le cheikh Ben Badis se contente de répondre que la Presse Libre était dans le vrai quand elle affirmait le  : « il n'y a pas eu de soulèvement musulman, mais une émeute de Musulmans. La majorité des indigènes de Constantine est aussi écœurée et peut-être plus sévère que les Européens pour les crimes atroces qui ont été commis ». Quant aux Franco-européens de Constantine, ils ne condamnent pas absolument, et certains estiment, comme le journal La Brèche de Constantine, « que les événements tragiques du 5 août ont été la résultante de l'antagonisme racial qui dresse les Musulmans contre les Israélites ».

L'enquête administrative conclut, quant à elle, au caractère local et spontané de l'émeute, les responsabilités immédiates retombant sur les Juifs qui avaient tiré les premiers coups de feu[1].

Acteurs, ressorts et retombées de l'émeuteModifier

Les émeutiers sont en majeure partie issus de la masse de miséreux générée par la crise économique : journaliers et saisonniers désœuvrés, chômeurs, ruraux déracinés et jeunes — voire très jeunes — Constantinois sans travail, sans logis et sans ressources.

Pour cette population issue principalement de la communauté musulmane, une partie de la communauté juive peut sembler privilégiée, d'autant qu'elle s'incarne souvent dans des figures d'autorité, et parfois de réussite (administrative, commerciale, politique) considérée par certains comme insolente. La communauté israélite d'Algérie se trouve alors prise en tenailles entre la montée du nazisme — qui conforte un antisémitisme très présent dans la société française de l'entre-deux-guerres —, le réveil du nationalisme arabe et les espoirs d'émancipation portés par le projet sioniste.

Dans cette dynamique globale qui sous-tend localement les relations entre Européens, Arabes et Juifs, ces derniers, surtout les plus jeunes, adoptent une position d’autodéfense agressive, formant des réseaux de quartier prêts à défendre leurs familles et leurs biens[4]. Ils se trouvent ainsi fréquemment mêlés à, et souvent à l'origine d'incidents, d'agressions, d'altercations ou de rixes (59 faits recensés dans les 5 années précédentes) les opposant à leurs voisins musulmans sous le regard ambigu des colons[1]. Selon Cole, « ces circonstances augmentaient le risque que des malentendus momentanés ou des altercations entre individus ne dégénèrent, par escalade, en conflits violents »[4].

Dans ce contexte, l'incident déclencheur du 3 août ne serait pas un acte isolé, mais « la goutte d'eau qui fait déborder le vase ». L'émeute antijuive qui s'ensuivit généra des répliques à Am Bei'da, à Jemmapes, à Hamma où des magasins juifs furent pillés. Puis vint un boycott plus ou moins général de tous les commerces juifs, à Constantine et dans d'autres villes d'Algérie. De graves incidents éclatèrent à Sétif le et à Oued Zénati le .

Constantine semble avoir été au croisement des divers courants d'agitation qui animaient la communauté musulmane, durement frappée par la crise économique, mais aussi travaillée par l'espoir d'une Renaissance nationale. Avec le recul, il apparaît que l'émeute antijuive d'août 1934 ne doit rien à une organisation clandestine, à un complot international ou à une machination policière, et qu'elle naît bien davantage de la misère, de l'envie et de la colère du sous-prolétariat de la ville[1].

RéférencesModifier

  1. a b c d e f g h i j et k Une émeute anti-juive à Constantine (août 1934) - Charles-Robert Ageron, Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, année 1973  13-14  pp. 23-40.
  2. Avec 13 110 personnes, Constantine héberge alors la troisième communauté juive d'Algérie, derrière Alger(23 550) et Oran (20 493).
  3. Elle s’applique à 425 000 indigènes musulmans, soit 43 % de la population adulte mâle.
  4. a b c d et e Antisémitisme et situation coloniale pendant l'entre-deux-guerres en Algérie - Les émeutes antijuives de Constantine (août 1934) - Joshua Cole, in Vingtième Siècle - Revue d'histoire, 2010/4 (n° 108), pages 3 à 23.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Articles connexesModifier