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Kanesh
(tr) Kültepe
Kültepe
Ruines du kārum (quartier marchand) de Kanesh
Localisation
Pays Drapeau de la Turquie Turquie
Province Kayseri
Coordonnées 38° 51′ 00″ nord, 35° 38′ 00″ est

Géolocalisation sur la carte : Turquie

(Voir situation sur carte : Turquie)
Kanesh
Kanesh
Localisation de Kanesh et des principaux sites de l'Anatolie hittite.

Kültepe (Colline de cendres en turc) est un site archéologique de Turquie, situé à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Kayseri. Il correspond à l’ancienne ville hittite appelée Kanesh et plus tard Nesha au IIe millénaire av. J.‑C. Ce site est surtout connu pour avoir livré des milliers de tablettes rédigées par des marchands de la cité d’Assur établis dans le quartier marchand (kārum) de Kanesh entre la seconde moitié du XXe siècle av. J.-C. et le milieu du XVIIIe siècle av. J.-C., fournissant ainsi une source de premier ordre sur le commerce dans la Haute Antiquité.

Sommaire

Les fouilles et la documentation exhuméeModifier

Les premières fouilles sur le site de Kültepe sont le fait de fouilleurs clandestins, durant la seconde moitié du XIXe siècle. Ces tablettes, vendues sur le marché de Kayserı à partir de 1881, attirent l’attention de chercheurs, qui repèrent vite qu’elles proviennent d’un seul et même site, correspondant à l’antique Kanesh. Benno Landsberger identifie en 1924 le site comme étant celui de Kültepe, dont le tell a déjà été fouillé par des Français puis des Allemands, sans livrer de tablettes. L’année suivante, le philologue tchèque Bedrich Hrozny est finalement orienté vers la zone de l’ancien quartier marchand (le kārum), où il trouve un millier de tablettes. Les archéologues turcs prennent le chantier en main après 1948, et depuis le site de Kültepe fait l’objet d’une campagne de fouilles chaque année, et les trouvailles de tablettes ne se sont pas arrêtées.

Le corpus de textes livré par le kārum de Kanesh le place parmi les sites les plus prolifiques du Proche-Orient ancien : 22 000 tablettes répertoriées environ. Des près de 5 000 tablettes et fragments qui ont été exhumés avant 1948, plus des trois quarts proviennent de fouilles clandestines, et se trouvent dans des collections dispersées. Le reste, découvert depuis 1948, se trouve à Ankara. Hormis une poignée de tablettes retrouvées dans le palais royal, la documentation est le fait de marchands de la cité-État d’Assur faisant des affaires en Anatolie. Elle est rédigée dans leur langue, le paléo-assyrien (forme ancienne de l’assyrien), en cunéiforme. Une grosse partie est composée de documents de nature privée : des lettres avant tout. Les tablettes de nature juridique (contrats, actes de vente, de prêts, créances, procès-verbaux, verdicts judiciaires) sont également nombreuses. On a également retrouvé des textes de comptabilité, et quelques exercices scolaires, des incantations, et des textes littéraires.

HistoriqueModifier

La citadelle de Kültepe est habitée au moins depuis le milieu du IIIe millénaire. C'est des années 2400-2100 que date un imposant palais situé sur le tell principal, attestant de la présence sur place d'un centre de pouvoir important. Suivant un récit postérieur d'environ un millénaire, un souverain de Kanesh aurait participé à une révolte contre le roi mésopotamien Naram-Sîn d'Akkad (v. 2254-2218) aux côtés d'autres souverains d'Anatolie. L'historicité de cet événement est à démontrer, mais il apparaît au moins grâce aux nombreux sceaux mis au jour dans le palais que Kanesh était alors en relations avec la Syrie et la Mésopotamie[1].

Son histoire devient plus claire grâce aux archives paléo-assyriennes de la première moitié du IIe millénaire. Si l’histoire du kārum se divise en quatre niveau archéologiques (les deux premiers remontant à la seconde moitié du IIIe millénaire), les tablettes proviennent majoritairement du niveau II, qui correspond à la période allant environ de 1945 à 1835 av. J.-C., soit du règne de Erishum Ier d’Assur à celui de Naram-Sîn d’Assur. Après un trou d’une vingtaine d’années dans les archives, dont la cause exacte n’est pas élucidée, environ 400 tablettes nous sont parvenues du niveau Ib, correspondant à la période durant laquelle Assur est dominée par la dynastie d’Ekallatum, représentée par Shamshi-Adad Ier (Samsi-Addu) et son fils Ishme-Dagan (d’environ 1800 à 1750 av. J.-C.).

 
Tête de lance en bronze inscrite au nom du roi Anitta de Kussara.

Les sources paléo-assyriennes nous renseignent également sur la situation politique de l’Anatolie à cette période. La cité de Kanesh se trouve dans une région habitée avant tout par des populations indo-européennes, notamment des Hittites. La fin de la période des archives assyriennes correspond à un changement de la situation politique en Anatolie : la région est en voie d’unification sous la houlette des souverains de la cité de Kussara, située au nord de Kanesh, Pithana puis son successeur Anitta. Une inscription au nom de ce dernier a été retrouvée sur une tête de lance mise au jour dans le palais royal. Il semble avoir fait de Kanesh sa capitale.

Après cette époque, le royaume hittite se constitue, dans des circonstances encore non élucidées. Kanesh est en tout cas une ville de ce royaume, et le palais de la citadelle comporte un niveau remontant à la période impériale hittite (XIVe-XIIe siècles). La ville occupe apparemment une position importante dans l’histoire des origines des Hittites, puisque la langue de ce peuple est alors qualifiée de nešumnili, c'est-à-dire la langue « de Nesha », autre nom de Kanesh. Un récit légendaire, parfois appelé Légende de la Reine de Kanesh (CTH 3), renvoie également à la place de la cité dans la tradition relative aux origines du peuple hittite.

Le site de KültepeModifier

 
Plan du site de Kültepe, divisé entre la ville haute de forme circulaire et la ville basse abritant le « comptoir » des marchands assyriens.

La ville basse : le kārumModifier

Le quartier des marchands (kārum) d’Assur était bâti sur la partie basse du tell de Kültepe, protégé par une enceinte. Quatre phases d’occupation y ont été identifiées, celles datant de la première moitié du IIe millénaire, ayant vu l’installation des Assyriens à Kanesh. Le niveau II est celui qui connaît l’occupation la plus importante, et a livré le plus de tablettes. Le kārum est abandonné après la période Ia, qui correspond aux années précédent la constitution du royaume hittite.

 
Rhyton en forme de lion retrouvé dans le kārum.

Le quartier des marchands est un espace relativement ouvert, traversé par des voies larges, et percé de sortes de places. Les maisons sont regroupées en îlots. Elles connaissent une division classique autour d’un espace central, en trois espaces : magasins (renfermant souvent les archives), bureau et habitation. Certaines possédaient un étage. D’autres habitations de taille réduite ne comportaient que deux salles avec éventuellement une petite cour. Le matériel archéologique retrouvé dans les résidences est toujours de type anatolien. On y a notamment trouvé de la vaisselle : des pots en céramique, des rhytons souvent zoomorphes (lions, aigles), et aussi des objets en métal. Les tombes se trouvaient sous les maisons, et ont également livré quelques objets (armes, bijoux, vaisselle).

En l’absence de matériel archéologique assyrien, ce sont donc les trouvailles de tablettes paléo-assyriennes qui permettent d’identifier les résidences des marchands d’Assur. Celles-ci se trouvent surtout vers le nord du kārum, le sud étant habité surtout par des Anatoliens. Les textes pouvaient être conservés dans des jarres, des paniers, des caisses, ou bien sur des étagères.

Des ateliers ont également été mis au jour : céramistes, métallurgistes, travail de la pierre. Les archéologues pensent également avoir identifié des tavernes. En revanche, aucun bâtiment religieux ou public n’a été identifié, bien qu’ils soient mentionnés dans les textes.

La citadelle et le palaisModifier

Le sommet du tell surplombe la plaine d’une vingtaine de mètres. La citadelle dont il abrite les ruines a été bâtie vers le milieu du IIIe millénaire. Des niveaux de la période de l’Empire hittite y ont été repérés, mais les fouilles ont surtout concerné la période pré-hittite, dans le palais dit « de Warshama », du nom d’un des rois de Kanesh de l’époque du second comptoir assyrien. Ce palais a brûlé, et on y a retrouvé des poutres en bois qui ont permis de dater sa construction par le procédé de dendrochronologie : le palais aurait été construit vers 1836-1825 av. J.-C., et restauré par endroits vers 1775-1764 av. J.-C.[2]

Le commerce assyrienModifier

L’intérêt principal des fouilles de Kültepe est d’avoir livré une quantité énorme de tablettes concernant les affaires commerciales des marchands assyriens : correspondance à but professionnel, consistant en des lettres reçues depuis Assur ou des villes d'Anatolie, quelques copies de lettres envoyées depuis Kanesh, ainsi que des actes de créances, des contrats commerciaux, des décisions de justice concernant des litiges commerciaux, des documents de comptabilité[3]. De nombreuses études ont ainsi permis la reconstitution progressive des activités de ces marchands, ce qui nous permet aujourd’hui d’en dresser un tableau très riche[4].

Un réseau de comptoirsModifier

 
Les localités mentionnées dans les archives de Kültepe à l'époque des comptoirs assyriens. La localisation de plusieurs sites reste incertaine.

Le commerce assyrien reposait sur un réseau de comptoirs (plus que des « colonies ») en Anatolie centrale, dont Kanesh était la base. On distingue dans les textes entre deux types d’établissements : kārum (littéralement « quai », plus largement « quartier marchands ») et wabartum (« poste commercial »)[5]. Une trentaine ont pu être identifiés dans les textes[6], et quelques-uns ont été identifiés sur des sites archéologiques : à Acemhöyük, probablement l’antique Burushattum, et à Boğazköi, l’antique Hattusa, où la correspondance d’un marchand assyrien a été exhumée dans la ville basse[7], et aussi à Alişar (Ankuwa ?).

Le kārum de Kanesh était le plus important de tous, d’où l’abondance de la documentation qui y a été retrouvée. On y trouvait l’autorité administrative supérieure du réseau de comptoirs, le bēt kārim, extension des institutions politiques assyriennes en Anatolie, qui réglait notamment les litiges commerciaux, mais également les relations avec les potentats autochtones. Elle était néanmoins placée sous la direction de l’administration d’Assur, en premier lieu de bēt āli (« Hôtel de Ville »), qui exerçait également un pouvoir judiciaire[8].

Les Assyriens passaient des accords diplomatiques (māmītum) avec les rois d’Anatolie, dont trois ont été retrouvés dans le kārum[9], et également avec des rois de pays se trouvant sur la route vers l’Anatolie, un exemplaire de traité ayant été retrouvé à Tell Leilan/Shekhna en Syrie du nord[10]. Passés au nom de la cité d’Assur, ces traités concernent avant tout des litiges commerciaux, la condition juridique des résidents Assyriens dans leur ville d’accueil et les taxes à payer. Chaque État traversé prélevait en effet une taxe sur les cargaisons, en échange de la sécurité pour le commerce. L’action de l’État d’Assur dans le commerce de ses marchands est donc loin d’être négligeable, signe de l’importance de ceux-ci et de leur activité pour la cité-État[11].

« (Lorsque) dans ton pays il y a corde et piquet (référence aux limites du territoire dominé par le roi), aucun Assyrien ne doit subir de perte (de marchandise). S'il devait y avoir des pertes dans ton pays, tu devrais (alors) rechercher (ce qui a été perdu) et nous (le) renvoyer. S'il devait y avoir effusion de sang dans ton pays, tu devrais nous livrer les meurtriers et nous les tuerions. Tu ne dois pas laisser venir des Akkadiens, si (quelques-uns) devaient monter vers ton pays, tu devrais nous les livrer et nous les tuerions. Tu ne dois rien nous réclamer. De même que ton père (le faisait), de (chaque) caravane (qui) monte tu prélèveras 12 sicles d'étain. De (chacune qui) redescend, de même que ton père, tu bénéficieras de 1 1/4 sicle d'argent par âne. Tu ne recevras rien de plus. S'il devait y avoir une guerre ou si aucune caravane ne pouvait venir, alors on t'enverrait 5 mines d'étain depuis Hahhum. »

Clauses d'un accord entre les marchands d'Assur et un souverain d'Anatolie, prévoyant des garanties de sécurité pour les marchands assyriens et le montant des taxes qu'ils ont à acquitter[12].

Les circuits commerciauxModifier

 
Schéma représentant les circuits du commerce entre Assur et Kanesh.

L’activité des marchands assyriens en Anatolie s’inscrit dans un réseau commercial de très grande ampleur, et qui s’effectue sur de très longues distances. Les Assyriens vendent en Anatolie de l’étain originaire du plateau iranien ou d’Asie centrale. On ignore la façon dont ils se le procurent. Ils réalisent des profits substantiels : une même quantité d’étain vaut deux fois plus d’argent (le métal) en Anatolie qu’à Assur, ce qui permet de doubler l’investissement. Cet étain sert à fondre du bronze, avec le cuivre extrait en Anatolie. Les Assyriens importent également des étoffes, qui sont fabriquées à Assur par les épouses des marchands et leurs filles, ou bien sont produites en Mésopotamie du sud (des marchands assyriens sont attestés dans des textes contemporains de Sippar[13]) et transitent par Assur. Les profits sont là aussi très importants, parfois les marchands peuvent faire plus que tripler leur mise.

Le commerce assyrien repose également sur des produits allant de l’Anatolie vers Assur. L’export principal de la région est le minerai d’argent, obtenu contre de l’étain avec les profits vus plus haut. De l’or transite également dans ce sens, mais en quantité bien plus faible.

Dans ce système, Kanesh et Assur jouent un rôle de places commerciales servant à redistribuer les produits qui transitent dans leurs kārū. Ce sont les deux pivots de ce réseau se basant sur plusieurs dizaines de comptoirs. Le voyage entre les deux villes est très long : plus de 1 000 kilomètres, soit plus de six semaines de trajet, sur des routes coupant la vallée du Khabur, puis remontant vers l’Anti-Taurus par la vallée du haut Euphrate, pour rejoindre finalement la Cappadoce. Les caravanes sont constituées d’ânes, capables de porter jusqu’à 90 kg de charge (3 sacs de minerai, d’environ 30 kg ; ou une trentaine de rouleaux d’étoffes). Les caravanes pouvaient comprendre jusqu’à 300 ânes en tout, mais un marchand n’avait souvent que deux à six ânes dans ce convoi. Les routes ne sont praticables qu’à la belle saison : le premier convoi part d’Assur au début du printemps, et le dernier arrive avant l’hiver. Les frais de transport sont donc très élevés et s'ajoutent aux droits payés au profit des pays traversés, ce qui relativise beaucoup le profit obtenu des échanges.

« Dis à Shalim-ahum : ainsi (parle) Pushu-ken :

Relativement aux 30 mines qu'Assur-tab et Usur-sha-Assur m'ont empruntées, (il y a) 10 sicles de déductions (et) j'ai ajouté 1/3 mine d'argent sur mes propres fonds. Par conséquent, Shu-Ishtar, fils de Dadanum, t'apporte 30 mines d'argent à mon sceau, taxe de consignation réglée. Tu m'as écrit ceci : « En plus de cet argent, ajoute 10 mines d'argent et envoie-moi un serviteur ! » Je vais confier pour transport à Dan-Assur le montant du prix des étoffes et celui du prix de 50 mines d'étain, à savoir un talent de mines d'argent. Il doit arriver dans deux jours et je te l'enverrai. Mes instructions précises t'arriveront avec lui. Quant à l'étain, si (on en trouve) pour 15 sicles (d'étain) le (sicle d'argent) ou plus, alors achètes-en pour un montant de 40 mines d'argent et que, jusqu'à l'arrivée de Dan-Assur, il reste (à Assur). (Dan-Assur) ne doit pas s'attarder là-bas, renvoie-le (vite). »

Instructions d'un marchand assyrien résidant en Anatolie pour l'achat d'étain et d'étoffes à Assur en vue de leur importation en Anatolie[14].

Réseaux familiaux et associations commercialesModifier

Le système commercial assyrien s’effectuait sur une base familiale, chaque famille composant une sorte de « firme » dans laquelle chaque membre a un rôle bien déterminé[15]. Un modèle de famille de marchands d’Assur peut se résumer ainsi : le chef de famille dirige l’affaire depuis Assur, tandis que son fils aîné est à Kanesh, où il se charge des affaires de Cappadoce ; les autres frères en âge de commercer sont placés dans d’autres comptoirs ; la mère de famille, assistée des filles non mariées, tisse notamment les étoffes qui sont exportées en Anatolie[16].

« Dis à Pushu-ken et Innaya : ainsi (parle) Shu-Kubum :

1 talent 20 mines d'étain scellé, 35 étoffes-kutanum , 18 mines d'étain (pour les dépenses) courantes, 2 ânes noirs et leur harnachement, (ainsi qu')1/3 mine d'argent : capital d'exploitation d'Amur-Shamash. En outre, 3 étoffes-kutanum ont été empaquetées pour son capital d'exploitation. Atata vous conduit tout cela. Vous (êtes) mes frères. Prenez (chacun) la moitié de l'étain et des étoffes, et déposez vous-mêmes l'équivalent en argent, en me faisant une faveur. Que l'argent me parvienne par le transport d'Innaya (afin que) je ne sois pas contrarié. Si vous ne me faites pas la faveur de prendre l'étain et les étoffes, alors vendez-(les) soit au comptant, soit à long terme, soit à court terme ; agissez dans mon intérêt, et que votre rapport me parvienne. »

Instructions de Shu-Kubum, chef de « firme » résidant à Assur, à ses partenaires en Anatolie, dont son frère Innaya[17].

Mais ce système ne suffit pas tout le temps, et il est fréquent que les marchands s’associent entre eux pour une expédition commerciale, ou bien fassent appel à de riches bailleurs de fonds (ummi'ānum) résidant à Assur, qui espèrent obtenir d'importants gains en investissant dans le commerce anatolien[18]. Pour cela de plusieurs instruments de financement existent. D’abord le prêt commercial (à la grosse aventure), souvent pourvu par les chefs des familles les plus riches. Il existe également des contrats montant des associations commerciales. Certaines ne valent que pour un seul voyage, donc du court terme, avec répartition proportionnelle des coûts et profits, stipulée par contrat, de même que les éventuelles pertes : l'association-tappûtum associe un bailleur de fonds et un ou plusieurs marchands chargés de conduire l'expédition commerciale ; l'association-ellatum regroupe plusieurs marchands qui apportent argent et marchandises. D’autres valent pour un plus long terme, comme l’association-naruqqum, qui tire son nom du sac en cuir dans lequel les partenaires versent l’argent nécessaire à l’expédition, avant de le confier à un mandataire, qui reverse à chacun sa part du bénéfice durant plusieurs années selon des règles précises : 1/3 au mandataire, et 2/3 aux bailleurs[19].

C’est donc tout un ensemble complexe de personnes ayant diverses spécialisations qui se retrouve impliqué dans ce commerce. Chaque comptoir comporte ses marchands, représentants de « firmes » familiales, bailleurs de fonds, chefs caravaniers, et employés subalternes, donc une véritable micro-société gravitant autour de l’activité commerciale et des profits qu’elle génère.

Le statut des femmes assyriennes et anatoliennesModifier

L'étude des tablettes exhumées sur le site a permis de connaître précisément le statut et le rôle des femmes dans la société assyrienne[20]. Sur ces tablettes, les archéologues ont trouvé des contrats commerciaux, des contrats familiaux et des correspondances privées entre les marchands installés en Anatolie et leur épouse restée à Assur. Celles-ci ont leur propres revenus ; elles vendent les étoffes qu'elles tissent[16] ; elles signent des contrats. Elles marient leur fille sans l'accord du mari, elles peuvent demander le divorce. Les contrats de mariage prévoient la séparation des capitaux. Par contre, elles ne participe à la vie politique de la cité qui est gérée par un roi et une assemblée masculine[21].

Les marchands résidant une grande partie de l’année en Anatolie y prennent couramment une épouse locale, dérogation à la coutume, aussi bien assyrienne qu'anatolienne, qui est la monogamie. L'origine ethnique de ces épouses est parfois mixte : si certaines semblent être originaires de familles anatoliennes, en revanche d'autres semblent être des filles d'Assyriens et d'Anatoliennes, ce qui indique qu'un métissage s'est accompli après plusieurs générations d'existence des comptoirs commerciaux. Ces épouses « anatoliennes » ne pratiquent pas le tissage, mais elles s'occupent des affaires domestiques, et parfois commerciales. Le statut de ces secondes épouses n'est pas le même que celui de la première épouse restée à Assur. Lorsque les marchands reviennent à Assur, ils divorcent de leur seconde épouse et leur paient une indemnité et leur laissent leur résidence, même en cas de remariage de celle-ci. Ce statut est donc apparemment très avantageux pour les femmes anatoliennes[21].

Litiges et fraudesModifier

Les affaires commerciales ne se passent pas toujours sans heurts, et il est courant que certaines finissent en procès, du fait du non-respect de l’accord par une partie, parfois compliqué par un décès parmi les associés. De nombreux documents rapportent de tels cas[22].

Certains marchands essayent également de faire de la contrebande pour payer moins de taxes : des lettres portent même les recommandations de pères à leurs fils pour que ces derniers sachent comment bien frauder. On pouvait dissimuler des objets dans la cargaison, s’appuyer sur des complicités d’autochtones. Une autre solution était de contourner les routes traditionnelles, en passant par des chemins moins praticables et moins pratiqués, ce qui donne un trajet plus long et plus risqué car moins bien protégé que la voie classique. Mais le jeu en valait apparemment la chandelle puisque certains s’y risquaient[23].

Notes et référencesModifier

  1. (en) F. Kulakoğlu et G. Öztürk, « New evidence for international trade in Bronze Age central Anatolia: recently discovered bullae at Kültepe-Kanesh », sur Antiquity Journal, (consulté le 21 août 2015)
  2. (en) M. W. Newton et P. I. Kuniholm, « A Dendrochronological Framework for the Assyrian Colony Period in Asia Minor », dans Türkiye Bilimler Akademisi Arkeoloji Dergisi 7 VII, 2004, p. 165–176.
  3. (en) K. R. Veenhof, « Archives of Old Assyrian Traders », dans M. Brosius (dir.), Archives and Archival Tradition: Concepts of Record Keeping in the Ancient World, Oxford, 2003, p. 78-123
  4. Des ouvrages concernant le commerce assyrien en Anatolie, on retiendra notamment : P. Garelli, Les Assyriens en Cappadoce, Istanbul, 1963 ; (en) M. T. Larsen, Old Assyrian Caravan Procedures, Istanbul, 1967 ; (en) K. R. Veenhof, Aspects of Old-Assyrian Trade and Its Terminology, Leyde, 1972 ; (en) J. G. Dercksen, The Old Assyrian Copper Trade in Anatolia, Istanbul, 1996
  5. Michel 2001, p. 59-60
  6. Michel 2001, p. 95-115
  7. (en) J. G. Dercksen, « When we met in Hattuš », dans W. H. van Soldt (éd.), Veenhof Anniversary Volume, Leyde, 2001, p. 39-66
  8. Michel 2001, p. 55-61. Sur les institutions paléo-assyriennes, voir la courte synthèse (en) K. R. Veenhof, « The Old Assyrian Period », dans R. Westbrook (dir.), A History of Ancient Near Eastern Law, vol. 1, Leyde, 2003, p. 431-484.
  9. (en) C. Günbattı, « Two Treaty Texts found at Kültepe », dans J. G. Dercksen (dir.), Assyria and Beyond, Studies presented to Morgens Trolle Larsen, Leyde, 2004, p. 249-268
  10. (en) J. Eidem, « An Old Assyrian Treaty from Tell Leilan », dans D. Charpin et F. Joannès (dir.), Marchands, diplomates et empereurs, Études sur la civilisation mésopotamienne offertes à Paul Garelli, Paris, 1991, p. 109-135
  11. (en) K. R. Veenhof, « Trade and Politics in Ancient Assur: Balancing of Public, Colonial and Entrepreneurial Interests », dans C. Zaccagnini (dir.), Mercanti e Politica nel Mondo Antico, Rome, 2003, p. 69-118
  12. Michel 2001, p. 150-151
  13. (en) C. Walker, « Some Assyrians at Sippar in the Old Babylonian Period », dans Anatolian Studies 30, 1980, p. 15-22
  14. Michel 2001, p. 177
  15. Michel 2001, p. 359-362
  16. a et b C. Michel, « Femmes et production textile à Aššur au début du IIe millénaire avant J.-C. », dans Techniques et culture 46, 2006, p. 281-297
  17. Michel 2001, p. 390-391
  18. Michel 2001, p. 306-309
  19. Michel 2001, p. 303-306 et 314-357
  20. Michel 2001, p. 419-425
  21. a et b C. Michel, « Femmes au foyer et femmes en voyage. Le cas des épouses des marchands assyriens au début du IIe millénaire av. J.-C. », Clio. Histoire‚ femmes et sociétés, no 28,‎ (lire en ligne) ; « Il y a 4 000 ans, les femmes assyriennes à l’égal des hommes ? », National Geographic,‎ (lire en ligne)
  22. C. Michel, « Les litiges commerciaux paléo-assyriens », dans F. Joannès (dir.), Rendre la Justice en Mésopotamie, Saint-Denis, 2000, p. 113-139
  23. Michel 2001, p. 235-301

AnnexesModifier

Liens externesModifier

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BibliographieModifier

  • (en) Tahsin Özgüç, « Kaneš », dans Eric M. Meyers (dir.), Oxford Encyclopaedia of Archaeology in the Ancient Near East, vol. 3, Oxford et New York, Oxford University Press, , p. 266-268
  • Cécile Michel, Correspondance des marchands de Kaniš au début du IIe millénaire avant J.-C., Paris, Le Cerf, coll. « Littératures anciennes du Proche-Orient »,
  • (en) Klaas R. Veenhof, « The Old Assyrian Period », dans Klaas R. Veenhof et Jesper Eidem, Mesopotamia, The Old Assyrian Period, Fribourg et Göttingen, Universitätsverlag Freiburg Schweiz et Vandenhoeck & Ruprecht, coll. « Orbis Biblicus et Orientalis » (no 160/5), , p. 13-264
  • (en) Levent Atici, Fikri Kulakoğlu, Gojko Barjamovic et Andrew Fairbairn (dir.), Current Research at Kültepe-Kanesh: An Interdisciplinary and Integrative Approach to Trade Networks, Internationalism, and Identity, Atlanta, Lockwood Press, coll. « The Journal of Cuneiform Studies Supplemental Series » (no 4),