Ouvrir le menu principal
Le fragment de mandibule et ses deux molaires, exposé au musée des Trois Gorges à Chongqing

L'Homme de Wushan (chinois : 巫山人 ; pinyin : wūshān rén) est le nom donné à des fragments fossiles d'hominidé, constitués d'une portion de mandibule droite portant deux molaires usées et d'une incisive maxillaire isolée, découverts en 1985 sur le site de Longgupo, dans le xian de Wushan de la municipalité de Chongqing, en Chine centrale.

Datée d'environ 2,5 millions d'années, cette mandibule fossile appartient à la famille des hominidés, mais son attribution précise demeure débattue entre la sous-famille des ponginés et la sous-tribu des hominines, avec une appartenance possible au genre Homo.

Sommaire

DécouverteModifier

La grotte de Longgupo est appelée « Éboulis de l'os de dragon », en raison de l'effondrement du toit et des murs de la grotte[1]. Elle se situe dans le village de Zhenlongping, bourg de Miaoyu (zh), dans le xian de Wushan de la municipalité de Chongqing, dans la zone des Trois Gorges, à 20 km au sud du Yangzi Jiang[1]. Elle a été reconnue comme site fossilifère en 1984, et a d'abord été fouillée de 1985 à 1988 par une équipe de scientifiques chinois dirigée par Huang Wanpo, de l'Institut de paléontologie des vertébrés et de paléoanthropologie de Pékin, et par le Musée national de Chongqing. Les dépôts dans le sol de la grotte ont plus de vingt-deux mètres de profondeur, dont dix contenant des fossiles, recouverts par douze mètres d'où ils sont absents[1].

En 1985, une incisive supérieure et un fragment droit de mandibule contenant une prémolaire et une molaire furent découverts avec des fossiles d'animaux, dont les dents d'un type éteint de grand singe, le gigantopithèque, et des restes d’Ailuropoda microta, un ancêtre du panda géant.

Les premiers rapports de fouille parurent dans des revues chinoises et n'attirèrent pas l'attention en dehors de la Chine[2]. En 1992, le paléontologue Russell Ciochon fut invité à Longgupo pour examiner la mandibule et tenter de déterminer sa taxonomie. Ciochon et des paléoanthropologues chinois publièrent leurs conclusions en 1995 dans la revue Nature, attribuant les fossiles à une espèce d'hominine encore inconnue[1].

Les fouilles menées entre 1997 et 1999, puis entre 2003 et 2006, permirent de mettre au jour des outils de pierre et d'autres fossiles d'animaux, comprenant les restes de 120 espèces de vertébrés, dont 116 de mammifères[3]. Ceci suggère que ces animaux vivaient alors dans un environnement de forêt subtropicale.

Premières datationsModifier

La présence de fossiles de Sinomastodon, de Nestoritherium, d'Equus yunnanensis, et d'Ailuropoda microta dans le niveau où a été trouvée la mandibule suggérait que celle-ci remontait au Pléistocène inférieur ou au Pliocène supérieur, c'est-à-dire à une époque d'environ - 2,6 millions d'années[1].

En 1992, une équipe de recherche sino-américano-canadienne avait daté par résonance paramagnétique électronique une dent de cerf trouvée dans l'un des niveaux supérieurs de la grotte, trois mètres au-dessus de celle contenant la mandibule. Elle lui avait attribué un âge minimum de 750 000 ans, et plus probablement d'un million, ce qui indiquait que les couches inférieures étaient plus anciennes encore. Une seconde série de datations des couches contenant les restes fossiles avait été faite par archéomagnétisme et avait donné des âges compris entre 1,78 et 1,98 million d'années.

En 2007, des datations des couches contenant les fossiles, réalisées par des paléoanthropologues chinois, ont donné un âge compris entre 2 et 2,04 millions d'années[4].

ImplicationsModifier

D'après l'article de Nature publié en 1995,

« Cette nouvelle preuve suggère que les hominines sont entrés en Asie il y a plus de deux millions d'années, ce qui coïncide avec la première diversification du genre Homo en Afrique. De toute évidence, le premier hominine à pénétrer en Asie était une espèce différente d'Homo erectus, et qui possédait une technologie basée sur l'utilisation de la pierre. Un hominine pré-erectus présent sur ce continent dès -1,9 Ma fournit les bases les plus probables pour l'évolution in situ de l'Homo erectus en Asie[1]. »

Cela rendait son statut d'une importance cruciale pour l'étude de l'origine de l'Humanité, car elle suggérait qu'Homo ergaster n'était pas la première espèce humaine à avoir quitté l'Afrique, et pouvait soutenir la théorie d'une évolution d'une forme archaïque vers Homo erectus en Asie et non en Afrique[5].

La découverte de l'Homme de Florès apporta également une preuve importante de l'existence d'hominines pré-erectus en Asie. Des recherches ultérieures montrèrent en effet que les os de ses poignets et de ses pieds étaient anatomiquement proches de ceux d'Homo habilis ou des Australopithèques[6]. L'existence d'un Homo pré-erectus en Asie serait cohérente avec une telle origine[7].

Premiers doutesModifier

Dans un article de Science paru en 1995 à propos de la découverte, plusieurs doutes furent émis, dont un par Milford H. Wolpoff :

«  Milford Wolpoff, de l'Université du Michigan, qui avait pu examiner la mandibule lors d'un voyage en Chine plusieurs années auparavant, n'était pas convaincu qu'il s'agissait d'une mandibule d'hominine : « Je crois que c'est une partie d'un orang-outan ou d'un autre Pongo », déclarait-il. Il fondait cette conclusion sur l'usure d'une face de la prémolaire préservée, qui lui indiquait que la dent voisine manquante ressemblait plus à celle d'un orang-outan qu'à celle d'un humain[2]. »

Jeffrey Schwartz et Ian Tattersall publièrent également un article dans Nature, dans lequel ils écrivaient que les dents trouvées à Longgupo étaient celles d'un orang-outan[8]. D'autres ont alors estimé qu'elles n'entraient pas dans la gamme des variations des dents des orangs-outans, ce qui aurait exclu cette possibilité[9].

Plus récemment, le fragment de mandibule a été décrit comme ne pouvant être distingué de ceux de singes du genre Lufengpithecus vivants sur le territoire de l'actuelle Chine au Miocène supérieur et au Pliocène inférieur[10],[11]. Il a également été avancé que l'incisive pouvait être celle d'un humain récent entrée accidentellement sur le site, « apportée par l'eau ou d'autres forces dans la fissure des dépôts relativement anciens de la grotte de Longgupo »[10].

RétractationModifier

Dans le numéro du 18 juin 2009 de Nature, Russell Ciochon, qui avait le premier déclaré le fragment de mandibule de Longgupo comme humain[1], annonça qu'il avait changé d'avis et qu'il considérait maintenant qu'il appartenait à une espèce de singe éteinte et inconnue[7] :

« Je suis maintenant convaincu que le fossile de Longgupo et d'autres semblables ne représentent pas un humain pré-erectus, mais plutôt un ou plusieurs singes mystérieux qui vivaient au Pléistocène dans la forêt primaire d'Asie du Sud-Est. En revanche [je pense qu’] Homo erectus est arrivé en Asie il y a environ 1,6 million d'années, mais évitait la forêt et recherchait les plaines. Il n'y avait aucune espèce de pré-erectus en Asie du Sud, après tout[7]. »

Russell Ciochon a changé d'avis car il ne croit plus, comme auparavant, que Gigantopithecus et Homo erectus coexistaient dans le même environnement[7] - une réflexion dont il avait fait un livre en 1990, Other Origins : The Search for the Giant Ape in Human Prehistory (« Autres origines : à la recherche du singe géant dans la préhistoire humaine »)[12] :

« Sans l'hypothèse que Gigantopithecus et Homo erectus ont vécu ensemble, tout a changé : si les premiers humains ne faisaient pas partie de la faune Stegodon-Ailuropoda, j'ai dû envisager à la place un singe de la taille d'un chimpanzé : un descendant de Lufengpithecus ou un genre de singe précédemment inconnu[7]. »

Un facteur clé dans son changement d'opinion fut une visite en 2005 au Museum d'Histoire Naturelle du Guangxi à Nanning, où il a examiné de nombreuses dents de primates du Pléistocène[7]. Il estima également que les premiers humains ne vivaient pas dans les forêts subtropicales qui existaient à Longgupo à cette époque :

« Homo erectus, de ce point de vue, chassait les mammifères herbivores dans les plaines, et n'a pas ou ne pouvait pas pénétrer dans la forêt subtropicale dense[7]. »

Néanmoins, bien que Russell Ciochon ne croie plus que la mandibule appartenait à un être humain, il revendique toujours que les deux outils de pierre trouvés avec elle ont été faits par des humains. Mais d'après lui, « ils doivent être des ajouts plus récents au site »[7].

Confirmation de la datation hauteModifier

Depuis 2009, la stratigraphie de l'ancienne grotte a été entièrement revue et la distinction des couches clarifiée.

Avec la publication en 2017 des résultats de la recherche de l'équipe franco-chinoise conduite par Éric Boëda, les restes fossiles d'hominidé (C III) identifiés sur le site de Longgupo, niveaux 7 et 8, sont maintenant datés de 2,48 millions d'années[13].

AnalyseModifier

Le fragment de mandibule était associé à des outils et des assemblages fauniques également datés de 2,48 Ma[13], et reste attribuable au genre Homo, le genre Australopithèque étant considéré par la grande majorité des paléontologues comme un taxon exclusivement africain.

La question s'est posée de savoir si ce fossile pouvait être celui d'une espèce inconnue et éteinte de grand singe asiatique. À ce jour, trois genres ont été découverts à l'état fossile en Chine, le Lufengpithecus, le Gigantopithecus, et Pongo. Le Lufengpithecus a disparu entre 6 et 5 millions d'années et n'est connu que dans le sud de la Chine, au Yunnan et dans le nord-ouest du Guizhou, soit 1 000 km au sud-ouest de Longgupo. Bien que des dents de Gigantopithecus soient associées à la mandibule de Wushan, celle-ci a des dimensions trop petites pour leur correspondre. L'orang-outan, ou Pongo, est connu en Chine depuis le Pléistocène mais son aire de répartition est comparable à Lufengpithecus et ne dépasse pas la province du Guizhou[14].

Dans l'état actuel des connaissances, l'attribution du fossile au genre Homo reste possible. Elle est soutenue par la présence d'outils lithiques, l'absence de fossiles de ponginés en Chine centrale, et par la découverte en 2016 d'activités de type anthropique à une latitude proche, à Masol en Inde sous-himalayenne, datées d'au moins 2,6 Ma[15],[16].

La théorie d'une sortie d'Afrique du genre Homo, ou d'un genre voisin, antérieure aux quelque 2 millions d'années admis jusqu'à présent, se trouve ainsi renforcée. Compte tenu des rares fossiles anciens découverts à ce jour en Asie, il est en revanche encore trop tôt pour trancher entre la théorie d'une origine africaine de l'Homme de Wushan et celle d'un foyer d'hominisation en Asie qui aurait vu l'émergence d'un genre d'hominine encore inconnu.

RéférencesModifier

  1. a b c d e f et g W Huang, R Ciochon, Y Gu, R Larick, F Qiren, H Schwarcz, C Yonge, J de Vos, W. et al. Rink et and others, « Early Homo and associated artefacts from Asia », Nature, vol. 378, no 6554,‎ , p. 275–8 (PMID 7477345, DOI 10.1038/378275a0)
  2. a et b E. Culotta (1995), Asian Hominids Grow Older, Science, 270 : (5239), 1116-1117 JSTOR:2889189
  3. E. Boëda et Y-M Hou, Le site de Longgupo. Chongqing-Chine., L’Anthropologie. vol. 115, n°1, Elsevier, , 196 p.
  4. W. Hongjiang (13 Nov. 2007) New human fossil find adds millennia to China's history, ChinaView
  5. B. Sautman (2001), Peking Man and the Politics of Paleoanthropological Nationalism in China, Journal of Asian Studies, 60 : 95-124 JSTOR:2659506
  6. WL Jungers, SG Larson, W Harcourt-Smith, MJ Morwood, T Sutikna, R Due Awe et T Djubiantono, « Descriptions of the lower limb skeleton of Homo floresiensis. », Journal of Human Evolution, vol. 57, no 5,‎ , p. 538–54 (PMID 19062072, DOI 10.1016/j.jhevol.2008.08.014)
  7. a b c d e f g et h Ciochon RL. (2009). "The mystery ape of Pleistocene Asia. Nature. 459: 910-911. DOI:10.1038/459910a. This piece in Nature is based on a contribution to the forthcoming book" Out of Africa I: Who, When and Where? (eds, Fleagle, J. G. et al. Springer, 2009)
  8. JH Schwartz et I Tattersall, « Whose teeth? », Nature, vol. 381, no 6579,‎ , p. 201–2 (PMID 8622760, DOI 10.1038/381201a0)
  9. Huang W P, Gu Y M, Ciochon R, et al. (1996), Reply to Whose teeth ?, Nature, 381 : 202
  10. a et b Etler DA, Crummett TL, and Wolpoff MH. (2001). "Longgupo: Early Homo Colonizer or Late Pliocene Lufengpithecus Survivor in South China?" Human Evolution 16: 1-12. DOI:10.1007/BF02438918
  11. X. Wu (2000),Longgupo Hominoid Mandible Belongs to Ape, Acta Anthrop. Sin. 19 : 1-10
  12. Ciochon RL. Olsen JW. James J. (1990). Other origins : the search for the giant ape in human prehistory, New York : Bantam Books (ISBN 978-0-553-07081-1)
  13. a et b (en) Fei Han, Jean-Jacques Bahain, Chenglong Deng et Éric Boëda, « The earliest evidence of hominid settlement in China: Combined electron spin resonance and uranium series (ESR/U-series) dating of mammalian fossil teeth from Longgupo cave », sur siencedirect.com, (consulté le 3 mai 2016) : Quaternary International, Elsevier, 20/03/2015
  14. (en) Zhao et al., « Fossil Orangutan-like hominoid teeth from Late Pleis- tocene human site of Mulanshan cave in Chongzuo of Guangxi and implications on taxonomy and evolution of orangutan », Chinese Science Bulletin,‎ (lire en ligne)
  15. Anne Dambricourt-Malassé : Human origins in the Indian sub-continent, Palevol, vol 15, n° 3-4, p. 279-452
  16. Le site de Masol, région de Chandigarh : Anne Dambricourt-Malassé, « Apparition de l'homme : Un nouveau foyer en Asie ? », Archéologia, no 542,‎ , p. 24-29 (lire en ligne, consulté le 3 juin 2016)
(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Wushan Man » (voir la liste des auteurs).

Voir aussiModifier