Empire informel

L'empire informel est un concept d'histoire servant à désigner l'influence d'un État sur un autre. Cette influence n'est pas formelle comme lors de l’établissement d'une colonie classique. L'empire informel est donc un empire « qui ne dit pas son nom[1] ».

HistoireModifier

Le concept d'empire informel est développé par les historiens John Gallagher et Ronald Robinson dans un article académique paru dans The Economic History Review en 1953.

Cet article influence le débat sur les théories de l'impérialisme au XIXe siècle. L'étude de cet impérialisme a, après le livre de John A. Hobson Imperialism: A Study, mis l'accent sur la motivation économique de l’établissement d'un empire colonial. Au lieu de cela, Gallagher et Robinson affirment que le nouvel impérialisme — « the new spate of imperial expansion that gathered momentum from the 1880s » (« la nouvelle vague d'expansion impériale qui prenait de l'ampleur à partir des années 1880 ») — pourrait être caractérisé comme la continuation d'une politique à long terme dans laquelle l'empire informel reposait sur les principes de liberté. Aussi le commerce est favorisé à la place du contrôle impérial formel à moins que les circonstances rendent une telle règle impossible[2].

Les arguments proposés dans l'article ont été développés plus tard dans un livre complet, Africa and the Victorians (1961), en collaboration avec Alice Denny. Le livre propose une explication subtilement différente de l'expansion européenne en Afrique, construite autour de la géopolitique et d'une stratégie de protection de l'Inde britannique contre l’empiétement des puissances européennes. Le modèle stratégique et sa pertinence pour l'Afrique de l'Est ont été critiqués pour sa base documentaire limitée et ses incohérences séquentielles par John Darwin en 1997[3], réfutation qui a été davantage consolidée et contextualisée par Jonas Gjersø en 2015[4].

Synthétisant le débat de la fin du XXe siècle, l'historien Martin Lynn soutient que Gallagher et Robinson ont exagéré l'impact de leur théorie. Lynn explique que la Grande-Bretagne a atteint son objectif d'accroître ses intérêts économiques dans de nombreux domaines, mais l'objectif plus large de « régénérer » les sociétés et de créer ainsi des régions liées comme « tributaires » des intérêts économiques britanniques n'a pas été atteint. Les raisons en sont multiples.

Citons :

« L'objectif de remodeler le monde à travers le libre-échange et son extension à l'étranger doit davantage à l'optimisme déplacé des décideurs politiques britanniques et à leurs visions partielles du monde qu'à une compréhension des réalités du monde du milieu du xixe siècle. les volumes de commerce et d'investissement que les Britanniques ont pu générer sont restés limités. Les économies locales et les régimes locaux se sont révélés aptes à restreindre la portée du commerce et de l'investissement britanniques. Les entraves locales aux intrusions étrangères, le faible pouvoir d'achat des habitants, la résilience de la fabrication locale et les capacités des entrepreneurs locaux signifiaient que ces zones résistaient efficacement à la pénétration économique[5]. »

Quelques aspects de la théorieModifier

L'article de Gallagher et Robinson se penche en particulier sur la période 1850 – 1860 de l'Empire britannique. Or à l'époque de la publication, il existait un large consensus dans la communauté des historiens pour dater aux années 1870 – 1880 le début de l'ère impérialiste. Gallagher et Robinson montrent que la limite précédemment tracée entre cette ère impérialiste et l'ère de libre échange du free trade qui l'a précédée est beaucoup plus floue. En effet, l'impérialisme britannique s'est nourri des avantages et de l'influence économiques gagnés durant la période du free trade. Cette influence est augmentée grâce aux traités de « libre échange et d’amitié » signés en Amérique du Sud notamment.

Cette influence économique renforcée a pu tendre vers la prise de contrôle formelle et totale du territoire soumis. Dans certaines régions du monde l'empire informel s'est donc transformé en empire formel.

Quelques exemples d'empires informelsModifier

Durant le XIXe siècle, l'Angleterre a progressivement fait entrer de nombreux pays dans son empire informel. Citons par exemple l'Argentine où le Royaume-Uni investit massivement dans les infrastructures de transport. Ces investissements font exploser la dette argentine envers l'Angleterre, et dès lors l'Argentine peut être considérée comme un État client du Royaume-Uni. L’Angleterre s'impose de la même manière tout au long de la route des Indes (Égypte, Perse) ainsi qu'en Chine.

Notes et référencesModifier

  1. « L’Empire informel : du free trade à la Pax Americana », sur Empires et impérialisme, hier et aujourd'hui (consulté le 10 août 2020).
  2. Gat, Azar (2006). War in Human Civilization. New York, NY: Oxford University Press. p. 542–557. (ISBN 978-0199236633).
  3. Darwin, John. "Imperialism and the Victorians: The dynamics of territorial expansion." English Historical Review (1997) 112#447 pp: 614–642. http://ehr.oxfordjournals.org/content/CXII/447/614.full.pdf
  4. Gjersø, Jonas Fossli (2015). "The Scramble for East Africa: British Motives Reconsidered, 1884–95". The Journal of Imperial and Commonwealth History. Taylor & Francis. 43 (5): 831–60. doi:10.1080/03086534.2015.1026131. Retrieved 4 March 2016.
  5. Martin Lynn, "British Policy, Trade, and Informal Empire in the Mid-Nineteenth Century", in Andrew Porter, ed. The Oxford History of the British Empire: Volume III: The 19th Century (1999) 3:101–21, quote at 3:118–19.