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Conférence de presse du général de Gaulle du 27 novembre 1967

La conférence de presse du 27 novembre 1967 est une conférence de presse donnée au palais de l'Élysée par le général de Gaulle, alors président de la République française, qui est restée célèbre pour la déclaration qu'il y a faite à propos de l'État d'Israël, du sionisme et du peuple juif.

ContexteModifier

La conférence se déroule quelques mois après la guerre des Six Jours, au cours de laquelle les relations entre la France et Israël avaient déjà été dégradées par plusieurs actions de la France : l'embargo sur les ventes d'armes décidé le 2 juin par de Gaulle, le communiqué du conseil des ministres du 15 juin condamnant l'ouverture des hostilités par Israël, et enfin le soutien de la France le 22 novembre à la résolution 242 du Conseil de sécurité des Nations unies qui demande la fin de l'occupation militaire des territoires palestiniens par Israël.

D'autre part, quelques semaines avant cette conférence, de Gaulle visitait Auschwitz[1].

Déclaration sur IsraëlModifier

Interrogé sur la situation au Proche-Orient, de Gaulle vint alors à déclarer que beaucoup se demandaient si « les Juifs, jusqu'alors dispersés, mais qui étaient restés ce qu'ils avaient été de tout temps, c'est-à-dire un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur, n'en viennent, une fois rassemblés dans le site de leur ancienne grandeur, à changer en ambition ardente et conquérante les souhaits très émouvants qu'ils formaient depuis dix-neuf siècles : l'an prochain à Jérusalem »[2].

RéactionsModifier

La célèbre “petite phrase” du général de Gaulle « peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur » eut un fort retentissement au sein de la société israélienne, des Juifs de France et aussi des nombreux politiciens sympathisants de la cause de l'État hébreu. Parmi ces réactions on peut noter un dessin de Tim dans Le Monde du 3-4 décembre 1967, représentant un déporté juif, décharné, portant l'étoile jaune, avec la main dans sa chemise à la manière de Napoléon, et le sous-titre « sûr de lui-même et dominateur »[3].

Bien que certains soient allés jusqu'à taxer le président d'antisémitisme, certains dignitaires israéliens prirent cette déclaration pour une maladresse. De sa retraite, David Ben Gourion a ainsi écrit au général une longue lettre déplorant « la critique injuste formulée par de nombreuses personnes en France, en Israël et dans d'autres pays qui, je pense, n'ont pas examiné vos propos avec tout le sérieux requis », lui indiquant néanmoins que son discours contenait « quelques propos attristants et inquiétants » et « des expressions surprenantes, dures et blessantes, basées sur des renseignements incorrects ou imprécis »[4],[5],[6].

En 1973, Jean d'Escrienne, aide de camp du général de Gaulle, relate dans son ouvrage Le Général m'a dit[7], que de Gaulle lui aurait tenu les propos suivants, lors d'une promenade dans le parc de La Boisserie à Colombey-les-Deux-Églises le dimanche suivant la conférence de presse :

« Je n'ai outragé personne ! Vous savez très bien que, quand on étudie un texte sérieusement et honnêtement, on n'isole pas une phrase de son contexte, à plus forte raison un mot à l'intérieur d'une phrase, sans quoi... on fausse l'idée exprimée. J'ai dit du peuple juif non pas qu'il était un peuple « dominateur », mais qu'il était un « peuple d'élite, sûr de lui et dominateur » : il y a tout de même une sérieuse nuance ! Dans un sens, c'est même un compliment que j'ai fait aux Juifs ; j'aurais mieux compris leur réaction indignée, si j'avais dit, par exemple, qu'ils étaient outrecuidants, ce qu'ils sont cependant, en effet, bien souvent ! Quant à la « surprise » de l'opinion, dont vous parlez, vous savez l'avertissement que j'avais donné : la France considérerait comme agresseur celui qui tirerait le premier. Les juifs n'avaient qu'à ne pas tirer les premiers ! Le fait d'aimer ou de ne pas aimer le monde arabe n'a rien à voir dans l'affaire : ce monde arabe existe, et il est présent sur un territoire qui s'étend du Pakistan jusqu'à l'Atlantique. Ça aussi, c'est une réalité. »

Raymond Aron quant à lui, tout en reconnaissant « que le général de Gaulle a voulu... repousser les accusations d'antisémitisme élevées contre lui — et je m'en réjouis — accusations que je n'ai pas prises à mon compte »[8], a anticipé dans son article « Le temps du soupçon », publié dans Le Figaro du 6 décembre 1967, les effets de cette déclaration qui désignait « le peuple juif » et non les seuls Israéliens :

« Définir un “peuple” par deux adjectifs... expliquer l'impérialisme israélien par la nature éternelle, l'instinct dominateur du peuple juif... Aucun homme d'État occidental n'avait parlé des Juifs dans ce style, ne les avait caractérisés comme “peuple” par deux adjectifs... les Juifs de France ou, pour mieux dire, du monde entier, ont immédiatement saisi la portée historique des quelques mots prononcés le 28 novembre 1967.

Le général de Gaulle a, sciemment, volontairement, ouvert une nouvelle période de l'histoire juive et peut-être de l'antisémitisme. Tout redevient possible. Tout recommence. Pas question, certes, de persécution : seulement de “malveillance”. Pas le temps du mépris : le temps du soupçon. »

— De Gaulle, Israël et les Juifs, p. 15-18.

Pierre Vidal-Naquet rapproche le qualificatif « dominateur » d'un thème classique de l'antisémitisme, la théorie du complot juif, qui se manifeste notamment dans Les Protocoles des Sages de Sion[9].

RéférencesModifier

  1. Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, vol. 3 : Tout le monde a besoin d'une France qui marche, Fallois, (ISBN 2-213-60623-4 et 2-213-60059-7), p. 283.
  2. Voir texte complet sur Wikisource.
  3. Maurice Vaïsse, La puissance ou l'influence ? : La France dans le monde depuis 1958, Fayard, (ISBN 978-2-213-63810-2), p. 366.
  4. « Lettre de M. David Ben Gourion au général de Gaulle (6 décembre) », dans la base documentaire du ministère des Affaires étrangères.
  5. « France–Israël : Lettre adressée par M. Ben Gourion au général de Gaulle (6 décembre 1967) », dans Articles et documents, no 0.1888, La Documentation française, 26 janvier 1968, p. 32–39.
  6. « Lettre de M. David Ben Gourion au général de Gaulle », dans La politique étrangère de la France, 2e trimestre 1967, La Documentation française, coll. « Notes et études documentaires » (nos 3487–3489), 10 mai 1968, p. 198–206.
  7. Jean d'Escrienne, Le Général m'a dit : 1966-1970, Paris, Plon, , 278 p., p. 148.
  8. Avant-propos à De Gaulle, Israël et les Juifs, p. 11-12.
  9. Alex Derczansky, Jean-Marie Domenach, Richard Marienstras, Paul Thibaud, Pierre Vidal-Naquet et Wladimir Rabinovitch, « Les Juifs de France ont-ils changé ? », Esprit, no 370,‎ , p. 581–608 (JSTOR 24260251, lire en ligne) cité dans Patrick Weil, « Histoire et mémoire des discriminations en matière de nationalité française », Vingtième Siècle : Revue d'histoire, no 84,‎ , p. 5–22 (DOI 10.3917/ving.084.0005).

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BibliographieModifier

Liens externesModifier