Tribunal populaire de Lens en 1970

Le Tribunal populaire de Lens en 1970, organisé devant 500 personnes réunies dans une grande salle de la Mairie de Lens en décembre 1970 est un Tribunal d'opinion, c'est-à-dire une assemblée délibérative dans laquelle des personnalités ont voulu dénoncer sous une forme juridique des actes qu'elles estiment répréhensibles.

Le Tribunal populaire de Lens entendait protester contre les négligences et choix industriels à l'origine du coup de grisou qui avait fait que 16 mineurs sont tués le 4 février 1970, un accident minier survenu à Fouquières-lès-Lens alors que les ingénieurs n'avaient pas fait évacuer la galerie comme il se doit[1] pendant la réparation d'un ventilateur.

Comme lors du Tribunal Russell de 1967 sur la Guerre du Vietnam[1],[2], les sentences prononcées ne pouvaient prendre effet mais les avis émis se voulaient basés sur la législation réelle et remis aux autorités, afin de faire la lumière sur ses responsabilités dans un accident minier survenu en février 1970 à Fouquières-lès-Lens.

Le contexteModifier

Le 4 février 1970, un accident minier à Fouquières-lès-Lens sous la forme de coup de grisou fait que 16 mineurs sont tués. Les ingénieurs n'avaient pas fait évacuer la galerie pendant la réparation d'un ventilateur. En réaction et sous prétexte de vengeance, le 16-17 février 1970 à Hénin-Liétard (Pas-de-Calais), la Gauche prolétarienne (GP) attaque, en pleine nuit, aux cocktails Molotov, le siège de la direction des Houillères[3]. Six militants sont arrêtés, parmi lesquels Jean Schiavo, Bernard Victorri, et quatre autres. Un tract dit « la justice prolétarienne fut rendue : les grands bureaux d’Hénin-Liétard brûlèrent ». Grâce à la dénonciation de deux des participants – qui seront exempts de peine – sept personnes sont inculpées de « destruction d’édifice par effet de substance explosible ». Leur procès doit avoir lieu le lundi 14 décembre 1970 et le Secours rouge[4], fondé le 11 juin 1970, convoque le samedi 12 décembre, à Lens, un tribunal populaire, dont le but évident est de peser sur le procès qui suit, tout en plaçant le débat sur le plan politique, avec la question de la sécurité du travail dans les mines[4].

Les contacts pris par des étudiants maoïstes venus « s’établir » dans la région, à Arras, avec la résistante Eugénie Camphin, fille de mineur, dont les trois fils avaient perdu la vie dans des conditions dramatiques amène cette figure militante locale à rejoindre le Secours Rouge aux côtés de résistants célèbres comme Charles Tillon et Roger Pannequin, l'ami de son fils Maurice Camphin[5] et à faire partie des 17 membres du comité national, en tant que directrice du journal Liberté vaincra, fondé par Marcel Deboudt, assistant en physique à l'Université de Lille, qui avait rencontré Sartre pendant la Guerre d'Algérie, pour diffuser dans le Nord les exemplaires du livre interdit de Henri Alleg, "La Question"[6]. C'est ce dernier qui va présider le tribunal populaire[6], où siège Eugénie Camphin, un ingénieur, un médecin pneumologue, un ouvrier licencié de la régie Renault et un chirurgien des Hôpitaux de l’Assistance publique[4]. Dans la salle, parmi les 500 spectateurs, beaucoup d'artistes venus de Paris, parmi lesquels le peintre Gérard Fromanger et ses amis, qui avaient fondé en Mai 68 l'atelier populaire des Beaux-Arts produisant les Affiches murales et slogans de Mai 68. Une veuve de mineur montre à Merri Jolivet l'album des souvenirs de son mari qu'elle garde comme son bien le plus précieux et les artistes décident de consacrer vingt-cinq tableaux à ces photos. Ils lancent une campagne d'affiches et vendent des œuvres d'art au profit des familles des victimes, dans la salle du tribunal[6]

Entre-temps, en avril 1970, le chef des maoistes Benny Lévy invite à la brasserie La Coupole le philosophe Jean-Paul Sartre, alors isolé et désœuvré, pour lui proposer de prendre la direction de son journal La Cause du peuple car ses dirigeants, Michel Le Bris et Jean-Pierre Le Dantec, ont été arrêtés.

Le 1er mai 1970, Jean-Paul Sartre annonce dans le no 20 de La Cause du peuple qu’il en prend la co-direction avec une de ses amies, Liliane Siegel , dont on apprendra plus tard qu'elle faisait partie des «femmes» de Sartre mais resta « clandestine » de 1960 à 1970, de son témoignage dans un livre[7].

Six semaines plus tôt a lieu le 20 octobre à Paris le procès d'Alain Geismar, autre dirigeant de la Gauche Prolétarienne et leader de Mai 68, devant la 17e chambre correctionnelle. Il avait été retrouvé dans la planque où il se cachait[8] et son arrogance le dessert car le tribunal le condamne à 18 mois de prison ferme.

Le fait de « mimer » le procès dans sa forme et son déroulement est connu à gauche depuis au moins les années 1930[4]. Les « contre-procès » ont le but de dénoncer des verdicts dits « de classe » ou « de guerre » ou bien de médiatiser la proclamation symbolique de l’innocence de l’accusé[4]. Celui de Lens permet de politiser une cause, la lutte contre les accidents de travail. Mais plus que l’accident des houillères, c'est la répression contre les membres de la GP qui préside au choix d'un tribunal populaire, dans la tradition des grands mouvements de solidarité en faveur des individus ou des groupes réprimés[4].

La Gauche prolétarienne est alors en conflit virulent avec le juge d’instruction de la Cour de sûreté de l’État, une juridiction d’exception instituée en janvier 1963 pour réprimer l'Organisation de l'armée secrète (OAS)[4]. L’appartement de son président Mihcel Loir est plastiqué et les avocats militants de la Gauche prolétarienne arrivent à faire dessaisir de toutes les affaires les impliquant[4].

Serge July et Volodia Shahshahani[9] vont déménager dans la région, envoyés par la Gauche prolétarienne[9] afin de préparer le procès[9] et créer le journal Pirate.

La démarche a été parrainée par l'ex-résistante Eugénie Camphin, figure du Bassin minier du Nord-Pas-de-Calais et de la Grève des mineurs du Nord-Pas-de-Calais (1941)[10], mère de deux jeunes résistants tués sous les balles allemandes, Maurice et Paul Camphin[10], et de l'ex-communiste René Camphin, chef des FTP du Pas-de-Calais dans la Résistance[10], qui s'était suicidé en 1954 pendant la crise du PCF[10]. Eugénie Camphin avait aussi soutenu la création du Secours rouge plus tôt dans l'année.

Couverture médiatique et déroulementModifier

Le Tribunal d'opinion de 1970 a lieu le samedi 12 décembre devant 500 personnes réunies dans une grande salle de la Mairie de Lens, où les photos des mineurs décédés sont reproduites en grand, tandis qu'une banderole « Accusées, les houillères » orne la salle. Marcel Deboudt préside le tribunal populaire dont Sartre est le procureur[11] et son « profil pathétique » est dénoncé par une couverture médiatique globalement hostile[11] comme le décrit à l'époque l'envoyé spécial de France Soir[11]. Le procès populaire de Lens veut examiner si la sécurité des travailleurs n'a pas été sacrifiée à l'autel du profit et du rendement mais la presse émet des réserves sur les compétences minières de Sartre dont la probable générosité d'intention ne garantit ni la lucidité ni l'équité[12].

Les médecins du Groupe information santé participent aussi à la préparation du procès et le Tribunal d'opinion entend aussi le témoignage d'un ancien mineur, silicosé à 25 % qui cite des cas choquants comme celui d'un mineur est déclaré normal à la visite des houillères alors qu'un médecin privé lui découvre 15% de silicose[1]. Une lettre d'un mineur étranger, victime depuis 1962 d'un tassement de la colonne vertébrale, témoigne qu'il a été renvoyé de force au fond alors qu'il ne pouvait presque plus bouger. Un silicosé non reconnu est payé comme malade avec 15,50 F par jour et on lui fait reprendre le travail pour lui reconnaître ensuite 66 % de silicose[1].

Les médecins interrogés vont dresser un réquisitoire terrible contre la médecine des houillères, des employés révocables qui font les visites d'embauché et fixent les taux de silicose à la suite des visites périodiques, bien différent des médecins des caisses minières du régime spécial de sécurité sociale qui dispensent des soins gratuits moyennant une cotisation ouvrière plus forte qu'ailleurs[1].

Après les accusations « d’appel au lynchage » tenues dans la presse, Sartre fait de la publicité de la condamnation dans la presse le critère de l'exécution des décisions du Tribunal populaire[4].

Tant dans sa mise en scène, que dans ses conclusions, le Tribunal populaire de Lens affiche un mimétisme judiciaire propre à cette forme de contre-justice[4]. Les dirigeants politiques et les responsables des Houillères, appelés à comparaître, sont absents, tandis que les témoins (ingénieurs des mines, pneumologues, etc.) décrivent les conditions de travail des mineurs, les raisons des accidents et les circonstances du coup de grisou[13]. Des élèves ingénieurs de l’École des mines et des médecins apportent leur témoignage sur la silicose[9].

Le procureur général récuse la thèse de « l’homicide par imprudence » et retient « l’homicide intentionnel »[4]. Le tribunal prononce la culpabilité de l’État et des responsables des Houillères, sans pour autant prononcer de sanctions, mais leur inflige un « rappel à la loi »[4]. Il exige la libération immédiate des accusés d’Hénin-Liétard[4]. À la fin du procès, le public clame « continuons le combat », avant de chanter L’Internationale[4].

Deux jours après, le 14 décembre 1970 à Paris, la Cour de sûreté de l’État juge les inculpés de l’affaire d’Hénin-Liétard, soit Jean Schiavo, Bernard Victorri, Dominique Lecaze, Dominique Le Tocard, Pierrette Joyaud. Ils sont finalement acquittés, sauf Bernard Liscia, un des dirigeants de la GP, en fuite, qui est condamné à 5 ans de prison. Parmi les militants ainsi acquittés figurent les principaux cadres régionaux de la GP, tous « établis » dans les entreprises du Nord comme Jean Schiavo, ancien HEC, ou Bernard Victorri, venu de Normale Sup[14].

Ce Tribunal populaire de Lens en 1970 est un succès médiatique pour ses instigateurs et le 23 décembre Jean-Pierre Le Dantec, fondateur du journal La Cause du Peuple est même libéré de la Prison de la Santé grâce à une grâce présidentielle[9].

Les conséquences, la politisation des procèsModifier

André Glucksmann demande à Sartre après le procès pourquoi « Le tribunal a tenu à respecter les formes traditionnelles de la Justice » et son réquisitoire « à utiliser des catégories juridiques »[15],[4]. Sartre répond : « parce que nous sommes actuellement dans une étape intermédiaire où il s’agit de faire prendre conscience aux gens de ce qu’est la justice populaire », propos qu’il réitère quelques mois plus tard, en juin 1971, au moment de son projet inabouti d’instaurer un tribunal pour « juger la police »[4].

Cette nouvelle forme de « gauchisme médiatique » apparue au cours de l'année 1970, autour de la Gauche prolétarienne, créé en 1968, estime obtenir des succès médiatiques, culturels et judiciaires, lors d'actions symboliques comme le Tribunal populaire de Lens en 1970. Les conséquences de cette opération que la Gauche prolétarienne estime avoir réussi, sont la politisation des procès au cours de la première partie des années 1970, avec une remise en cause parfois très brutale de l'institution judiciaire.

RéférencesModifier

  1. a b c d et e "Un tribunal populaire accuse de meurtre les maîtres de la mine" par Gérard Lemahieu dans Tribune Socialiste du 17 décembre 1970 [1]
  2. Tribune Socialiste no 477, 17 décembre 1970
  3. "Chronologie des maoïsmes en France, des années 1930 à 2010", par Christian Beuvain et Florent Schoumacher, dans la revue historique Dissidences [2]
  4. a b c d e f g h i j k l m n o et p "Justice populaire et mimétisme judiciaire. Les maoïstes dans et hors la Cour de sûreté de l'État" par Vanessa Codaccioni, dans la revue Droit et société en 2015 [3]
  5. Biographie Maitron d'Eugénie Camphin [4]
  6. a b et c "Sartre, le temps des révoltes" par Jean-Pierre Barou, Stock, 2006 [5]
  7. "La clandestine: Récit" par Liliane Siegel Editions Maren Sell puis FeniXX, 1988
  8. "Les dangers du soleil", par Jean-Pierre Le Dantec, aux Editions FeniXX
  9. a b c d et e "Les emprisonnements des maoïstes et la détention politique en France (1970-1971)" par Jean-Claude Vimont [6]
  10. a b c et d Les résistants : de la guerre de l'ombre aux allées du pouvoir 1944-1989. Fayard, 1989, par Rémi Kauffer et Roger Faligot
  11. a b et c "Sartre, le temps des révoltes" par Jean-Pierre Barou, Stock, 2006
  12. "Radiographie minière: 50 ans d'histoire des Charbonnages de France", par Robert Coeuillet - 1997
  13. "La Parole et l'action: Mémoires d'un avocat militant" par Henri Leclerc, aux Éditions Fayard, 2017
  14. "Un combat pour la justice", par Henri LECLERC - 2013
  15. Dans le premier numéro de J’accuse, du 15 janvier 1971

Articles connexesModifier