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Ruwen Ogien

philosophe français
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Ruwen Ogien Prononciation du titre dans sa version originale Écouter est un philosophe libertaire français, né un 24 décembre 1949[1] à Hofgeismar et mort le à Paris[2].

Directeur de recherche au CNRS en philosophie, membre du laboratoire La République des savoirs, ses travaux portent notamment sur la philosophie morale et la philosophie des sciences sociales.

Sommaire

BiographieModifier

Ruwen Ogien naît dans une famille d'origine juive polonaise, survivante de la Shoah[1], parlant yiddish, et arrive en France en 1949 peu après sa naissance ; il apprend le français à l'école[3].

Formé à Bruxelles, Tel-Aviv, Cambridge, Paris, New York (visiting scholar à Columbia University) et Montréal, il se rattache à la philosophie analytique[4].

Il est titulaire de deux doctorats : l'un en sociologie (1978)[5] et l'autre en philosophie (1991)[6].

Il arrive à la philosophie assez tardivement, sans passer par le cursus habituel, et devient en 1981 chercheur au CNRS, où il devient directeur de recherche[3]. Il est membre collaborateur en éthique fondamentale au Centre de Recherche en Éthique (CRÉ) de l'Université de Montréal en 2006-2007, puis à partir de 2013[7].

Il est le frère d'Albert Ogien, sociologue s'inscrivant dans le courant ethnométhodologiste.

Il meurt d'un cancer le 4 mai 2017[8].

TravauxModifier

Article détaillé : Éthique minimale.

Formé à l'anthropologie sociale, il a beaucoup écrit sur la pauvreté et sur l'immigration. Sa thèse de philosophie, sous la direction de Jacques Bouveresse, est publiée sous le titre « La faiblesse de la volonté ». Ses domaines de recherche sont la philosophie morale et la philosophie des sciences sociales. Ruwen Ogien s’est aussi intéressé à la philosophie de l'action, à la notion de raison pratique ainsi qu’à l’irrationalité pratique. Ses autres travaux portent sur la question des émotions, notamment la haine et la honte.

Il s'efforce de mettre au point une théorie éthique qu'il nomme « éthique minimale ». C'est une éthique d'esprit anti-paternaliste qui voudrait donner des raisons de limiter autant que possible les domaines d'intervention de ce qu'il appelle, à la suite de John Stuart Mill, la « police morale ». L'éthique minimale se présentait initialement sous la forme de trois principes :

  1. Principe de considération égale qui nous demande d'accorder la même valeur à la voix de chacun ;
  2. Principe de neutralité à l'égard des conceptions du juste et du bien personnel ;
  3. Principe d'intervention limitée aux cas de torts flagrants causés à autrui[9].

Ruwen Ogien a essayé de les réduire à un seul : « Ne pas nuire aux autres, rien de plus[10] » en suivant le raisonnement suivant :

  1. Nous n’avons aucun devoir moral à l’égard de nous-mêmes. Nous avons seulement des devoirs moraux à l’égard des autres.
  2. Les devoirs moraux à l’égard des autres peuvent être ou bien positifs (aider, faire le bien) ou bien négatifs (ne pas nuire, ne pas faire le mal).
  3. L’option positive s’exprime dans un ensemble de principes d’assistance, de charité, de bienfaisance qui risquent d’aboutir au paternalisme, cette attitude qui consiste à vouloir faire le bien des autres sans tenir compte de leur opinion.
  4. Pour éviter le paternalisme, il vaut mieux s’en tenir au seul principe négatif de ne pas nuire aux autres.

Finalement, ce que Ruwen Ogien appelle « éthique minimale », c’est une éthique qui exclut les devoirs moraux envers soi-même et les devoirs positifs paternalistes à l’égard des autres. Elle tend à se réduire au seul principe de ne pas nuire aux autres.

En conformité avec cette conception générale de l'éthique, il soutient la liberté de faire ce qu’on veut de sa propre vie du moment qu’on ne nuit pas aux autres, ce qui implique la décriminalisation de la consommation de stupéfiants, de toutes les formes de relations sexuelles entre adultes consentants (inceste, nécrophilie), du cannibalisme et de l’aide active à mourir pour ceux qui en font la demande[11].

Un ouvrage paru en 2007, L'Éthique aujourd'hui. Maximalistes et minimalistes, développe de façon plus systématique cette « éthique minimale[12] ».

Un numéro spécial de la Revue de théologie et de philosophie a été consacré à l'éthique minimale[13].

Ruwen Ogien essaie également de mettre en relation l’éthique minimale avec les travaux sur le développement moral des enfants et la variabilité des systèmes moraux dans un livre paru en septembre 2011, L'Influence de l'odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale[14].

Convictions et engagementsModifier

Dans un entretien publié le 13 janvier 2013[15], Ruwen Ogien critique les détracteurs de la loi en faveur du mariage homosexuel. Pour lui, c’est la liberté individuelle qui doit primer, en respectant le principe de non-nuisance aux autres[15]. Ceux qui rejettent le mariage gay expriment aussi une fausse idée du mariage : aujourd’hui, dans la majorité des cas, même « ceux qui dénoncent le plus hystériquement le mariage gay », ne défendent pas vraiment le mariage dit « traditionnel ».

Il estime que deux éthiques s’opposent. Dans une conception minimaliste, « les torts qu’on se cause à soi-même (en se suicidant ou en se mentant) n’ont aucune importance éthique[15] », à l’opposé, une conception maximaliste interdit une utilisation « libre » de son corps, définissant la liberté de manière plus collective.

Dans un article de Libération du 6 avril 2015, il s'interroge sur le sens du mot « culture », en particulier sur celle qui serait propre à la France, et rejette l'idée d'un « choc des civilisations ». Il fustige notamment les politiques d'intégration culturelle, celles-ci oubliant des « valeurs » qui, selon lui, fonderaient l'identité française comme « l’arrogance culturelle, le passé colonial, le conservatisme moral, la xénophobie latente, le culte de la rente, le goût de l’alcool… »[16].

Réception critiqueModifier

Les principales critiques philosophiques adressées à Ruwen Ogien concernent son rejet de l’idée kantienne de « devoir moral envers soi-même » et de l’idée aristotélicienne de « vertu morale personnelle ». Pour Ruwen Ogien, nous n’avons aucun devoir moral envers nous-mêmes (comme ceux de s’améliorer soi-même ou de ne pas se suicider), et les vertus personnelles aristotéliciennes (comme le courage ou la fierté) n’ont rien de particulièrement moral[13].

L'écrivain suisse Julien Burri analysant Philosopher ou faire l’amour ? décrit la démarche de Ruwen Ogien comme celle d'un « philosophe branché mais peu inspiré[17]. »

Pour la philosophe Corine Pelluchon, Ruwen Ogien a toujours développé « une hantise, liée à la conscience que le pire est encore possible, que la liberté est précaire, que la démocratie et ce qui la fonde, c’est-à-dire le respect de l’autre et l’égalité, sont fragiles. Cette conscience que la liberté est précieuse et menacée confère à ses livres une profondeur à côté de laquelle il est facile de passer si l’on résume sa pensée à des arguments[18]. »

ŒuvresModifier

  • Réseaux d'immigrés : ethnographie de nulle part, (avec Jacques Katuszewski), Éditions ouvrières, 1981
  • Théories ordinaires de la pauvreté, PUF, 1983
  • Un portrait logique et moral de la haine[19], L'Éclat, 1993 ; nouvelle édition L’éclat/poche, 2017
  • La faiblesse de la volonté, PUF, 1993
  • Traduction de l'ouvrage de Thomas Nagel Qu'est-ce que tout cela veut dire ? : une très brève introduction à la philosophie, L'Éclat, 1993
  • La couleur des pensées : sentiments, émotions, intentions (avec Patricia Paperman), EHESS, coll. « Raisons pratiques », 1995
  • Les causes et les raisons : philosophie analytique et sciences humaines, Jacqueline Chambon, 1995.
  • Cotraduction de l'ouvrage de G. E. Moore, Principia Ethica, Paris, PUF, 1998
  • Le réalisme moral, Paris, PUF, 1999
  • L'enquête ontologique : du mode d’existence des objets sociaux, (avec Pierre Livet), EHESS, coll. « Raisons pratiques », 2000
  • Raison pratique et sociologie de l’éthique, Paris, CNRS éd., (avec Simone Bateman-Novaes et Patrick Pharo), 2000
  • La honte est-elle immorale ?, Bayard, 2002
  • Le Rasoir de Kant et autres essais de philosophie pratique, L'Éclat 2003
  • Penser la pornographie, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Questions d’éthique », 2003 ; 2e édition mise à jour 2008 Prix Sade 2004.
  • La philosophie morale (avec Monique Canto-Sperber), PUF, 2004 ; 3e édition mise à jour 2010
  • La panique morale, Grasset, 2004
  • Pourquoi tant de honte ? Nantes, Pleins Feux, 2005
  • La sexualité, (avec Jean-Cassien Billier), PUF, coll. « Comprendre », 2005
  • La morale a-t-elle un avenir ?, Pleins Feux, 2006
  • L'éthique aujourd'hui : maximalistes et minimalistes, Paris, Gallimard, 2007
  • La liberté d'offenser : le sexe, l'art et la morale, Paris, La Musardine, 2007
  • Les concepts de l'éthique : faut-il être conséquentialiste ?, Paris, Éditions Hermann, coll. « L'Avocat du Diable », 2009 (avec Christine Tappolet)
  • La vie, la mort, l'État : le débat bioéthique, Paris, Grasset, 2009
  • Le corps et l'argent, Paris, La Musardine, 2010
  • L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine et autres questions de philosophie morale expérimentale, Paris, Grasset, 2011 Prix Procope des lumières en 2012.
    Traduction en anglais : Human Goodness and the Smell of Warm Croissants. An introduction to Ethics, Columbia University Press, mai 2015.
  • La guerre aux pauvres commence à l'école : sur la morale laïque, Grasset, 2012
  • L'État nous rend-il meilleurs ? : essai sur la liberté politique, Gallimard, 336 pages, 2013, (ISBN 2070451917)[20]
  • Philosopher ou faire l’amour, Paris, Grasset, 2014
  • Mon dîner chez les cannibales, Paris, Grasset, 2016
  • Mes Mille et Une Nuits : la maladie comme drame et comme comédie, Albin Michel, 2017

Notes et référencesModifier

  1. a et b « Ruwen Ogien. La morale à zéro », liberation.fr 18 avril 2013.
  2. Voir sur liberation.fr.
  3. a et b « Ruwen Ogien. La morale à zéro », Cécile Daumas, Libération, 18 avril 2013 ; voir aussi le site CERSES-CNRS.
  4. « Ruwen Ogien », sur Le Livre de Poche (consulté le 4 novembre 2015).
  5. Thèse sous la dir. de Georges Balandier sur sudoc.fr.
  6. Thèse sous la dir. de Jacques Bouveresse sur sudoc.fr.
  7. « Ruwen Ogien », sur Centre de recherche en éthique (consulté le 4 novembre 2015).
  8. « Mort de Ruwen Ogien, penseur de la liberté », sur www.franceculture.fr, (consulté le 4 mai 2017).
  9. Ogien, Ruwen, La Panique morale, Paris, Grasset, 2004, p. 30.
  10. « Ruwen Ogien : "Ne pas nuire aux autres, rien de plus" » par Roger-Pol Droit, Le Monde, mis en ligne le 16 juillet 2009.
  11. Ruwen Ogien, La Vie, la mort, l'État : Le débat bioéthique, Paris, Grasset, coll. « Mondes vécus », , 221 p. (ISBN 978-2246750116)
  12. Gallimard, coll. « Folio essais », 2007.
  13. a et b « L'éthique minimale. Dialogues philosophiques et théologiques avec Ruwen Ogien », Revue de théologie et de philosophie, vol. 140 / 2008 II-III.
  14. Ruwen Ogien, « L’éthique au quotidien, peut-on imposer une morale ? » (consulté le 31 mars 2013).
  15. a, b et c Ruwen Ogien, « Les anti-mariage gay entretiennent une panique morale », sur http://www.lepoint.fr, mis en ligne le 13 janvier 2013 (consulté le 31 mars 2013)
  16. « La guerre des civilisations n'aura pas lieu », Ruwen Ogien, liberation.fr, 6 avril 2015.
  17. La critique de Julien Burri : « Le philosophe Ruwen Ogien nous endort en parlant d’amour », hebdo.ch, 18 septembre 2014.
  18. Corine Pelluchon, « LibéRation de Philo - L’éthique minimale de Ruwen demeure vivante », Libération.fr,‎ (lire en ligne).
  19. Extraits en ligne.
  20. Babelio, notice.

Voir aussiModifier

Bibliographie et sourcesModifier

  • Cédric Enjalbert, « Ruwen Ogien “Ni la maladie ni les souffrances physiques n’ont de justification morale” », in Philosophie Magazine, n° 106, février 2017, p. 68-73, [lire en ligne].
  • Robert Maggiori, « Ruwen Ogien, la liberté à tout jamais », Libération,‎ (lire en ligne).
  • Florent Latrive, « Mort de Ruwen Ogien, penseur de la liberté », France Culture,‎ (lire en ligne).

RadioModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier