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Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Révolution conservatrice.

L'expression révolution conservatrice (« Konservative Revolution ») est popularisée en 1927 par Hugo von Hofmannsthal dans un discours sur les Lettres comme espace spirituel de la nation. C'est après-guerre, en 1949, que l'expression est employée comme concept par Armin Mohler pour sa thèse de doctorat menée sous la direction de Karl Jaspers et intitulée Die Konservative Revolution in Deutschland 1918-1932.

Sommaire

HistoriqueModifier

La révolution conservatrice, ce « préfascisme allemand » selon l'expression de Louis Dupeux, est ce mouvement théorique qui, en Allemagne entre les deux guerres, précède le nazisme (et s'en distingue fortement) ; tous les historiens ne sont cependant pas d'accord sur les liens entre nazisme et révolution conservatrice : Louis Dupeux propose une synthèse des différents points de vue en affirmant que si dans une certaine mesure la révolution conservatrice a « préparé » le nazisme, elle n'y est aucunement assimilable. Stefan Breuer est moins convaincu de l'existence d'un lien direct entre nazisme et révolution conservatrice. Cette dernière est notamment caractérisée par la variété des courants qui s'y rattachent (Ernst Jünger, Carl Schmitt et Ernst Niekisch ne partagent absolument pas la même vision du monde), mais aussi, entre autres, par l'intérêt porté à l'individu et au particulier. Synthèse étrange qu'indique son appellation, ce mouvement est à la fois conservateur en ce qu'il déplore et critique du même geste le déclin de la civilisation et les effets de la modernité aveugle à elle-même, et en même temps révolutionnaire car il ne s'agit pas seulement de prôner un retour à une tradition : sa critique s'énonce d'un point de vue radical et révolutionnaire dans la mesure où son engagement est antibourgeois, antidémocratique et antilibéral. Gilbert Merlio considère en revanche que la révolution conservatrice a clairement fait le lit du nazisme en développant « un climat antidémocratique qui n'a pas permis à la Première République allemande, secouée par la crise, de trouver une légitimité solide auprès du peuple allemand »[1].

Ce mouvement fut un vaste laboratoire d'idées dont le nazisme va s'inspirer dans une certaine mesure. L'étude de cette nébuleuse permet à l'historien de la révolution conservatrice qu'est Louis Dupeux, de distinguer deux courants qui s'enracinent dans la même idéologie et partagent la même haine de la démocratie et des valeurs libérales, mais qui divergent cependant par leur style, comme sur l'idée de l'Allemagne nouvelle que souhaitent ses promoteurs — dans leur vocabulaire : l'Allemagne régénérée décrite face à l'Allemagne dégénérée.

La révolution conservatrice à la fois prolonge et se distingue du traditionalisme allemand. Comme celui-ci, elle est imprégnée de la pensée de la décadence et du déclin (« Kulturpessimismus »), mais elle est réactionnaire en politique et volontariste. Elle a pour projet d'inventer un ordre politique nouveau d'où renaitrait la civilisation sur son déclin. La figure de proue de cette nébuleuse idéologique est un écrivain berlinois, Arthur Moeller van den Bruck. Volontiers classé parmi les écrivains décadents avant 1914 par l'historien Walter Laqueur, il incarne, après la guerre, cette contre-culture d'une droite convaincue qu'il faut renverser les constructions intellectuelles qui minent l'Allemagne depuis les Lumières. Son ouvrage, Le IIIe Reich (Das Dritte Reich), publié en 1923, se veut à la fois révolutionnaire, socialiste et prolétaire — révolutionnaire, au sens des jeunes nations ou encore des nations prolétaires, thèmes venus du fascisme italien et plus précisément d'un de ses prédécesseurs, Corradini. Moeller van den Bruck met en forme une doctrine de l'impérialisme social, réactionnaire et conservateur. Une langue de l'enthousiasme volontaire et vitaliste est mise en œuvre au service d'un projet d'expansion.

L'autre grand penseur de la révolution conservatrice est Oswald Spengler, auteur du Déclin de l'Occident. La philosophie de l'histoire qui est la sienne relève d'une conception organique des civilisations. Seule l'Allemagne peut assurer l'avenir de l'Occident, comme Rome autrefois reprit et releva l'héritage grec. Mais cet empire germanique ne réussira à s'imposer qu'à condition de réconcilier les ouvriers et les conservateurs (Socialisme et prussianisme, 1920).

Cette mouvance de la révolution conservatrice comprend aussi les frères Jünger ainsi que le juriste Carl Schmitt, dont on sait qu'il critique par de nombreux aspects l'État libéral, et fait de la politique d'abord l'art de distinguer l'ami de l'ennemi (c'est-à-dire celui à qui on fait la guerre).

Autre figure importante encore, Ernst Niekisch, fondateur du national-bolchévisme, un ancien social-démocrate de tendance communiste, admirateur de la Russie stalinienne et fasciné par sa capacité à réaliser la « mobilisation totale », thème qui aura un grand avenir dans le nazisme.

Louis Dupeux recense la très importante activité des néoconservateurs au sein du mouvement de la révolution conservatrice, à savoir qu'ils produisent d'une part un nombre impressionnant de revues et publications (plusieurs centaines), et fondent près de quatre cents organisations, qui vont des formations paramilitaires aux ligues, ainsi que de multiples cercles exerçant une influence considérable sur la droite classique, via, par exemple, le « club des Seigneurs » (Herrenklub).

Les cinq groupesModifier

Même s'il est difficile de classer un courant multiforme essentiellement composé d'intellectuels aux opinions souvent divergentes, Armin Mohler, dans sa thèse, distingue cinq groupes différents:

1. les VölkischenModifier

Le mot völkisch dérive de Volk, dont la traduction la plus simple est “peuple”. Dans la tradition nationale allemande, le Volk devient une sorte d’entité métaphysique éternelle et renvoie à tout un système de valeurs absolues. Cet usage remonte à Johann Gottfried Herder (1744-1803), qui voit dans “l’âme du Volk” une réalité demeurée inchangée au travers de l’histoire. Reprenant les thèses du publiciste Justus Möser (Histoire allemande, 1773), Herder estime que le peuple allemand doit redevenir conscient de son caractère national d’origine.

Pour les Völkischen, il s’agit avant tout de s’opposer au "processus de désagrégation" qui menace le peuple, et de l’inciter à une plus forte conscience de soi. Les Völkischen mettent l’accent sur la “race”, qui est censée fonder la spécificité du Volk. Mais leur conception, voire leur définition de la race est éminemment variable. Les uns la conçoivent d’un point de vue purement biologique, les autres y voient une sorte d’unité exemplaire du "corporel" et du "spirituel". Il y a en effet une profonde religiosité völkisch, qui cherche généralement à se manifester dans un renouveau religieux antichrétien, soit que l’on proclame un “christianisme germanique” ou une “foi allemande” (Deutschglaube), soit que l’on essaie de ressusciter le culte des divinités anciennes en les replaçant dans une perspective moderne[2].

2. les Jungkonservativen ("jeunes-conservateurs")Modifier

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Il y a eu de nombreux cercles distincts de Jungkonservativen : Cercles de Berlin (Moeller van den Bruck, von Gleichen), de Hambourg (Wilhelm Stapel), de Munich (Edgar Julius Jung), de Vienne (Othmar Spann), auxquels s’ajoutent un certain nombre d’isolés. Le point de départ du " néo-conservatisme " est la révolte contre la signature du Traité de Versailles, en juin 1919 : c’est à cette date que le "Club de Juin" (Juni-Klub) est fondé, à Berlin, par Moeller van den Bruck et von Gleichen. L’organe du Club est l’hebdomadaire Gewissen (Conscience), auquel succèderont Der Ring et la Konservative Wochenschrift. Les éditions Ring-Verlag, à Berlin, serviront de local au Juni-Klub, puis au Jungkonservative Klub, en sorte que la Ring-Bewegung (Mouvement de l’Anneau) deviendra très vite synonyme de Mouvement néo-conservateur. Il y aura par la suite des développements d’une très grande complexité. En décembre 1924, Heinrich von Gleichen fondera le Herren-Klub (Club des Messieurs).


Les Jungkonservativen se préoccupent avant tout de réaliser la "mission du Volk", qui est à leurs yeux l’édification d’un nouvel Empire (Reich). Leurs chefs spirituels, Edgar J. Jung (future victime de la “nuit des longs couteaux”), Arthur Moeller van den Bruck, Heinrich von Gleichen, etc. voient en fait dans le Reich « l’organisation de tous les peuples dans un ensemble supra-étatique, dominée par un principe supérieur, sous la responsabilité suprême d’un seul peuple ». Il ne s’agit pourtant pas de nationalisme. Les Jungkonservativen condamnent le nationalisme, considérant qu’il « transfère au niveau de l’État national les doctrines égoïstes de l’individu »[2]

3. les Nationalrevolutionäre (nationaux-révolutionnaires)Modifier

Les nationaux-révolutionnaires ont presque tous été formés par l’expérience des orages d’acier et le "camaradisme" des tranchées. Pour eux, la “nation” n’est autre que le Volk rassemblé et "mis en mouvement" par la guerre. Les nationaux-révolutionnaires acceptent le progrès technique, non parce qu’ils cèdent à "la dangereuse tentation de l’admirer", mais parce qu’ils veulent "le dominer, et rien de plus". Il s’agit pour eux, dit l’un de leurs chefs de file, Franz Sauwecker, d'« en finir avec le temps linéaire ». Vivant dans l’interregnum, ils considèrent que le temps du nihilisme positif est venu. Leur élan révolutionnaire et leur formation prussienne se conjuguent pour soutenir leur volonté de détruire “l’ordre bourgeois” ; leur “nationalisme de soldats” ne fait plus qu’un avec le “socialisme des camarades”. Un sentiment tragique aigu de l’histoire et de la vie constitue la toile de fond, sombre et lumineuse à la fois, de leur aventure révolutionnaire[2].

On doit ici encore distinguer entre deux sous-courants profondément distincts. D'un côté, on a le "nationalisme soldatique" de gens comme Ernst Jünger et Schauwecker , et de l'autre les "nationaux-bolchéviques" (Ernst Niekisch, Karl-Otto Paetel, les frères Otto et Gregor Strasser)[3], dont on a dit qu'ils étaient les "gens de gauche de la droite" (Linke Leute von rechts)[4].

Robert Steuckers, dans un ouvrage récent[5], va encore distinguer trois vagues différentes dans l'histoire du sous-groupe du "national-bolchévisme",

4. les BündischenModifier

C’est par contre bien avant la Première Guerre mondiale que le mouvement du Bund a pris son essor, issu, à l’aube du siècle, d’un vaste mouvement de jeunesse (Jugendbewegung), rattaché lui-même au Wandervogel (oiseaux migrateurs), soudaine explosion, sans couleur politique définie, d’un état d’âme ayant déferlé sur l’Allemagne tout entière. Avec le Bund, la jeunesse de l’interregnum découvre obscurément qu’elle a charge d’avenir, et que lui échoit la tâche immense de produire le "retournement du temps historique". La Bündische Jugend témoigne avant tout d’une attitude devant la vie, commandée par une sorte d’inconscient collectif. Tout à la fois “mouvement de jeunesse” et “société d’hommes”, le Bund entend former une élite, certes destinée, à l’âge adulte, à se disperser dans les directions les plus lointaines, mais qui doit faire connaître partout l’état d’âme et les aspirations de la Konservative Revolution. Dans tous les secteurs politiques, à droite, à gauche comme au centre, on voit ainsi fleurir des organisations de jeunesse (et aussi des formations paramilitaires)[2].

5. le Landvolksbewegung (mouvement paysan)[6],[2].Modifier

Armin Mohler voit une cinquième tendance de la KR dans la Landvolkbewegung ou “mouvement de la paysannerie”. La revendication corporative du Landvolk, contrainte par les circonstances à se donner une couleur politique, tomba presque irrésistiblement dans l’orbite de la Konservative Revolution, dont les tenants lui avaient prodigué le soutien le plus sincère et les plus vigoureux. Elle fut ensuite insensiblement absorbée par le national-socialisme, du fait de la poussée de l’évolution historique, et de l’action personnelle de Walther Darré, théoricien du Bauernadel (aristocratie paysanne)[7].


La révolution conservatrice à MontréalModifier

Ce mouvement d’intellectuels traversa les frontières, dont celles du Canada, durant l'exil d'Otto Strasser à Montréal.

Principaux intellectuels associés à la « révolution conservatrice »Modifier

Notes et référencesModifier

  1. Gilbert Merlio, « La « révolution conservatrice », contre-révolution ou révolution d'un autre type ? » dans Manfred Gangl (dir.), Hélène Roussel (dir.), Les intellectuels et l'État sous la République de Weimar, Éditions MSH, 1993, p. 54.
  2. a b c d et e Armin Mohler , La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, Puiseaux,
  3. Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice. Essai sur les différents sens de l'expression « National-bolchevisme » en Allemagne, sous la République de Weimar (1919-1933), (Lille, Service de reproduction des thèses de l'Université) Paris, Librairie H. Champion, 1976, 627 p.
  4. Schüddekopf, Otto Ernst., Nationalbolschewismus in Deutschland 1918-1933, Ullstein, (ISBN 3548029965 et 9783548029962, OCLC 1346020, lire en ligne)
  5. Steuckers, Robert., La révolution conservatrice allemande : biographies de ses principaux acteurs et textes choisis, Les Éd. du Lore, impr. 2014, cop. 2014 (ISBN 9782353520428 et 2353520421, OCLC 934434707, lire en ligne)
  6. Mohler, Armin, 1920-, Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932 : ein Handbuch, Ares, (ISBN 3902475021 et 9783902475022, OCLC 62229724, lire en ligne)
  7. Giorgio Locchi, Die konservative Revolution in Deutschland 1918-1932 - essai d’Armin Mohler in: Nouvelle École n°23, 1973.

AnnexeModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

BibliographieModifier

  • Louis Dupeux, La révolution conservatrice allemande sous la république de Weimar, Kimé, coll. « Histoire des idées, théorie politique et recherches en sciences sociales » (ISBN 2908212188).
  • Louis Dupeux, Stratégie communiste et dynamique conservatrice. Essai sur les différents sens de l'expression « National-bolchevisme » en Allemagne, sous la République de Weimar (1919-1933), (Lille, Service de reproduction des thèses de l'Université) Paris, Librairie H. Champion, 1976, 627 p.
  • Barbara Koehn, La Révolution conservatrice et les élites intellectuelles, Presses universitaires de Rennes (ISBN 2868477879).
  • Les Carnets, numéro 6, « Les frères Jünger et la « Révolution conservatrice » allemande », Revue du centre de recherche et de documentation Ernst Jünger, Montpellier, 2001, 225 p.
  • Adriano Romualdi, Correnti politiche e ideologiche della destra tedesca dal 1918 al 1932 [« Courants politiques et idéologiques de la droite allemande de 1918 à 1932 », thèse de doctorat], 1981 ; 2013 (ISBN 978-8861481091)
  • Stefan Breuer, Anatomie de la Révolution conservatrice, éd. Maison des Sciences de l'Homme, 260 p.
  • Jean-Pierre Faye, Langages totalitaires, Paris: Hermann, 1972. Nouvelle édition, 2004, 771 p. (ISBN 2705664807)
  • Armin Mohler, Die Konservative Revolution in Deutschland 1918–1932. Ein Handbuch. 6. A. Ares, Graz 2005, (ISBN 3-902475-02-1) (Zugleich Diss. Basel 1949; in d. 6. A. neu bearb. v. Karlheinz Weißmann), traduction française: La Révolution conservatrice en Allemagne, 1918-1932, Pardès, Puiseaux, 1993.
  • Robert Steuckers, La révolution conservatrice allemande, éditions du Lore, 2014, (ISBN 978-2353520428)
  • Robert Steuckers, La révolution conservatrice allemande, tome deuxième, sa philosophie, sa géopolitique et autres fragments, éditions du Lore, 2018 (ISBN 978-2-35352-532-4).
  • Alain de Benoist, Quatre figures de la Révolution Conservatrice allemande - Werner Sombart -Arthur Moeller van den Bruck -Ernst Niekisch - Oswald Spengler, Éditions Les Amis d'Alain de Benoist, 2014.
  • Karl Otto Paetel, Nationalbolschewismus und nationalrevolutionäre Bewegungen in Deutschland - Geschichte, Ideologie, Personen (1918 bis 1933), Bublies Verlag, 1999, 336 p., (ISBN 978-3926584496).
  • Otto-Ernst Schüddekopf, Leute von Rechts. Die nationalrevolutionären Minderheiten und der Kommunismus in der Weimarer Republik. Stuttgart 1960 (Nouvelle édition: Nationalbolschewismus in Deutschland 1918–1933. Frankfurt am Main 1973, (ISBN 3-548-02996-5).