Malédiction du sang

Ponce Pilate se lavant les mains, par Le Tintoret (1566-1567), Scuola Grande de San Rocco, Venise.

La malédiction du sang est la phrase que le peuple juif aurait prononcée lors du procès de Jésus devant Ponce Pilate, dans l’Évangile selon Matthieu (Mt 27:25). Le préfet romain, s’étant lavé les mains à l’idée d’exécuter un « juste », interroge la foule, qui exige alors la condamnation de Jésus au cri de : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ! » En grec : « Τὸ αἷμα αὐτοῦ ἐφ’ ἡμᾶς καὶ ἐπὶ τὰ τέκνα ἡμῶν », littéralement « Son sang sur nous et sur nos enfants. »

Cette péricope, qui ne figure dans aucun autre passage du Nouveau Testament, appartient au Sondergut matthéen. La longueur de cette phrase, dix mots, est inversement proportionnelle à ses conséquences. Pendant des siècles, en effet, elle a servi de fondement scripturaire au mythe du peuple déicide et à l’antisémitisme chrétien.

Texte bibliqueModifier

« Pilate, voyant qu’il ne gagnait rien, mais que le tumulte augmentait, prit de l’eau, se lava les mains en présence de la foule, et dit : Je suis innocent du sang de ce juste. Cela vous regarde. Et tout le peuple répondit : Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants[1] ! »

HistoricitéModifier

Le procès de Jésus devant le Sanhédrin, l’épisode de Barabbas et le rôle de Ponce Pilate tels que les décrivent les Évangiles canoniques posent de multiples questions à la recherche contemporaine, qui en conteste l’historicité notamment à propos de la responsabilité exacte de Pilate dans la crucifixion de Jésus. Le récit néotestamentaire tend à en exonérer le préfet romain[2], contrairement à toute vraisemblance[3],[4], avec pour résultat d’en accuser les Juifs.

La phrase d’auto-incrimination propre à l’Évangile selon Matthieu renforce leur culpabilité collective avec cette « déclaration du peuple assumant pleinement la responsabilité de cet acte[5] » : « un point de non-retour est désormais atteint[5] ». Pour Ulrich Luz, l’évangéliste dénote par là même une intention polémique d’une grande virulence à l’encontre de l’ensemble des Juifs[5],[6], alors que cet ajout constitue à ses yeux, ni plus ni moins, une « fiction rédactionnelle » inventée par l’auteur de l’évangile matthéen[7].

Notes et référencesModifier

  1. Mt 27:24-25, traduction Louis Segond (1910).
  2. S. G. F. Brandon, Jésus et les Zélotes, Flammarion, Paris, 1975, p. 294-295.
  3. Marie-Françoise Baslez, Bible et Histoire : Judaïsme, hellénisme, christianisme, Folio/Histoire, 1998 (ISBN 2-07-042418-9), p. 211-213.
  4. Paul Winter, Geza Vermes, On the Trial of Jesus, 1974, Walter de Gruyter, Berlin - New York, p. 142.
  5. a b et c Élian Cuvillier, « L’Évangile selon Matthieu », in Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 (ISBN 978-2-8309-1289-0), p. 89-91.
  6. Ulrich Luz, « Le problème historique et théologique de l’antijudaïsme dans l’évangile de Matthieu », in Daniel Marguerat (éd.), Le Déchirement : Juifs et chrétiens au premier siècle, Labor et Fides, 1996, p. 127-150.
  7. Ulrich Luz, Studies in Matthew, William B. Eerdmans Publishing, 2005, p. 58.

BibliographieModifier

  • Raymond E. Brown, The Death of the Messiah, from Gethsemane to the grave. A commentary on the Passion narratives of the four Gospels, Doubleday, 1994
  • Simon Légasse, Le Procès de Jésus : 1, Le Cerf, 1994, rééd. 2013, 208 p.
  • Simon Légasse, Le Procès de Jésus : 2, Le Cerf, 1995, 640 p.
  • Daniel Marguerat (dir.), Introduction au Nouveau Testament : Son histoire, son écriture, sa théologie, Labor et Fides, 2008 (ISBN 978-2-8309-1289-0)
  • Daniel Marguerat, Jésus et Matthieu : À la recherche du Jésus de l'histoire, Labor et Fides/Bayard, 2016 (ISBN 978-2-8309-1589-1)

Articles connexesModifier