Histoire de Saint-Eustache

L'histoire de Saint-Eustache, petite île des Antilles néerlandaises, en a fait un centre de commerce important après avoir été une colonie strictement agricole au milieu du XVIIIe siècle. Saint-Eustache a en particulier approvisionné les Antilles françaises en esclaves lors des premières décennies d'essor de la culture du sucre[1].

Le volcan Quill

HistoireModifier

Premiers habitantsModifier

Les premiers habitants de Saint-Eustache furent des Indiens caraïbes qui arrivèrent d'Amérique du Sud à la fin du VIIIe siècle. L'île fut aperçue par Christophe Colomb en 1493 et changea 22 fois de puissance coloniale au cours des 150 années qui suivirent. Saint-Eustache tire son nom du saint catholique du même nom.

XVIIe siècleModifier

Présence françaiseModifier

Saint-Eustache, petite île volcanique de 21 km2 seulement, au relief montagneux n'avait que peu d'intérêt pour les Anglais et les Français. Les Français tentèrent cependant une première colonisation en 1629 lorsque le gouverneur français de l'île de Saint-Christophe s'y intéressa. Le capitaine Giron y fit construire un fort au nom de Cahuzac, chef d'escadre envoyé par le cardinal de Richelieu et la Compagnie de Saint-Christophe. Le fort fut abandonné et les Néerlandais l'occupèrent quelques années plus tard.

Présence néerlandaiseModifier

En 1636, l'île fut colonisée par la kamer (chambre) de Zélande de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales. Ensuite, elle fut utilisée par les Hollandais pour des plantations de tabac, puis de coton[2], mais l'Espagne reste présente[3].

Afin de faire des économies, le gouverneur général espagnol décida l'évacuation et de détruire les installations militaires et les citernes[3]. Parmi les hommes envoyés « quelques Français et quelques Hollandais » se cachèrent dans les bois au moment de l’embarquement des Espagnols[3]. Quand les Hollandais arrivèrent à Saint-Eustache, le gouverneur de l’île, Abraham Adriensen « donna immédiatement une commission datée du 14 février 1648 à un dénommé Martin Thomas pour prendre possession de l’île au nom du prince d’Orange »[3].

Le gouverneur français de Saint-Christophe Poincy de Villiers nomma le 16 mars 1648 gouverneur son neveu avec ordre de partager l’île avec les Hollandais, et lui adjoignit 300 hommes d’armes[3]. Les Hollandais acceptèrent le marché afin de ne pas tout perdre[3]: les Français eurent les 2/3 de l’île et eux ke tiers restant mais qui renfermait la grande saline[3].

En 1648, alors que la présence néerlandaise se poursuit, le missionnaire dominicain Jean-Baptiste Du Tertre y séjourne pendant six semaines, « en habits séculiers et inconnu », tandis que le gouverneur français de l'île de Saint-Christophe, Longvilliers de Poincy, ainsi que le gouverneur de Saint-Eustache, Abraham Adriensen, cherchent à établir leur autorité sur l'île de Saint-Martin.

Le missionnaire dominicain émet après ce voyage un jugement négatif sur Saint-Eustache, ses habitants et son séjour. L'île n'ayant aucune source d'eau douce, il se plaint entre autres, « d'avoir eu plus faim et soif que jamais auparavant dans sa vie[4] ».

Une série d’arrêts et d’ordonnances ne réussit pas à couper les relations commerciales avec les marchands étrangers et Saint-Eustache devint la « plaque tournante » de la contrebande[3].

Le 22 juin 1663, une lettre du roi de France au gouverneur général, lui recommandait « de s’appliquer par tous les moyens possible de ruiner l’établissement que les Hollandais font à Saint-Eustache, sans néanmoins y employer la force ouverte »[3].

En 1678 les îles de Saint-Eustache, une partie de l'île de Saint-Martin et Saba passèrent sous le contrôle direct de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales. Un gouverneur fut installé à Saint-Eustache et avait aussi pour responsabilité la gestion des trois îles.

Deuxième guerre anglo-néerlandaiseModifier

L'île fut rendue aux Néerlandais officiellement le 16 août 1667 par le traité de Bréda, mais elle est reprise en 1672 par les Anglais lors de la guerre de Hollande, puis rendue officiellement le 18 juin aux Néerlandais.

En juillet 1665, le lieutenant général Edward Morgan arriva de la Jamaïque avec 650 hommes et les troupes du gouverneur Peter Andrianson se réfugient dans le fort. Le butin trouvé à Saint-Eustache à cette occasion par les Anglais comporte 20 canons, 131 armes, 6 barils de poudre, 300 têtes de bovins, 50 chevaux, 500 moutons et chèvres, et surtout 840 esclaves noirs et indiens, 50 000 livres de coton mais peu ou pas de rhum. La population comprenait 66 hommes, 42 femmes et 132 enfants hollandais qui furent envoyés à Saint-M artin. Une soixantaine d'nglais, d'irlandais et d'Écossais qui avaient prêté serment d'allégeance au roi d'Angleterre furent laissés dans l'île[5].

L'affaire de contrebande de Bouillante en 1670Modifier

En 1670, des marchandises qui n'avaient pas acquitté les droits d'entrée en Guadeloupe furent saisies dans un petit navire de Gaultier et Boët, marchands rochelais habitants de l'islet à Goyave (Bouillante)[1]. Elles venaient d'un navire hollandais de Saint-Eustache, probablement en échange de sucre et de rhum[1]. Gaultier et Boët, en principle chargés des douanes, servaient d'intermédiaires à Guillaume Bologne et Josse Pitre, des Hollandais du quartier de Baillif et de Bouillante[1]. Ces deux derniers passaient donc par des intermédiaires discrets pour importer des esclaves[1]. Tous deux sont emprisonnés, mais rapidement libérés grâce à une caution versée solidairement par les habitants de la côte sous le Vent[1].

L'affaire la Royal African Company en 1686Modifier

En 1686, la Royal African Company, en déplorant l'absence de loi empêchant l'importation, à titre privé, d'esclaves vers les îles britanniques[1], révèle que les gouverneurs et officiers de Nevis et de Saint-Christophe affirment publiquement qu'il est beaucoup plus pratique d' acheter les esclaves aux Hollandais de Saint-Eustache[1]. Elle déplore que cela encourage les Hollandais à établir un entrepôt d'esclaves dans la petite île[1]. L'année suivante, le capitaine George St Loe se plaint à son tour de la fraude à partir de Saint-Eustache[1], où plusieurs navires sont ancrés à vue de Saint-Christophe, franco-britannique jusqu'à 1702[1].

Passage des protestants françaisModifier

Les huguenots, comme étaient appelés les protestants français au XVIIe siècle, ont souvent tente de fuir à l'étranger au moment de la révocation de l'Edit de Nantes et partir plus ou moins rapidement vers des territoires hollandais ou anglais: ceux qui se trouvaient à Saint-Christophe, partagée entre les Français et les Anglais, gagnèrent Saint Eustache, située. Jean Olry, qui était à l’Ile à Vaches, dans la partie sud de Saint-Domingue, prit un bateau hollandais pour Curaçao d'où il alla ensuite à Saint-Eustache, rejoindre un français marchand de Mazamet dans la province du haut Languedoc. Samuel de Pechels lui aussi s’embarqua de l’île à Vaches et gagné la Jamaïque puis Londres et l’Irlande[6].

XVIIIe siècleModifier

Partenaire de CuraçaoModifier

Lorsque les Hollandais perdirent l’Asiento en 1713, les esclavagistes de la WIC, tentèrent de remplacer Curaçao par les îles Sous-le-Vent Hollandaises comme Saint-Eustache (Antilles), ce qui explique clairement le déclin de la traite négrière néerlandaise au cours de la seconde décennie du XVIIe siècle[7].

De là, les Hollandais approvisionnèrent en esclaves plusieurs colonies des Antilles, en particulier les îles françaises pendant les années 1720. Un siècle plus tôt, en attendant la flotte espagnole annoncée, en septembre 1629, des Français avaient pris la décision d'aller habiter l'île de Saint-Eustache et y firent bâtir un fort, même si elle n'est qu'à trois lieues de Saint-Christophe[1]. Jusqu'en 1700 Curaçao avait dominé la traite hollandaise des esclaves, et Saint-Eustache (Antilles) n’a jamais vraiment pu la remplacer comme centre de la traite hollandaise d'Asiento.

Culture de la canne à sucreModifier

Au XVIIIe siècle, l'île employait de nombreux esclaves amenés d'Afrique pour la la culture de la canne à sucre car elle n'était pas perturbée par les guerres européennes sévissant sur les autres îles des Antilles, lui apportant une économie florissante. La synagogue de Honen Dalim est construite en 1739 pour l'une des communautés juives d'Amérique.

Des fouilles archéologiques réalisées en avril 2021 par le Centre de recherche archéologique de Saint-Eustacheont exhumé ce qui d'après les archéologues, pourrait être l'un des plus grands sites funéraires d'esclaves de l'espace caribéen, sur l'ancienne plantation surnomée néerlandais : Gouden Rots (Rocher doré). Une pièce de monnaie à l'effigie de George II, datée de 1737, y a été découverte Jusque-là, le plus grand cimetière d'esclaves connu était à la Newton Plantation, à la Barbade, découvert dans les années 1970. Au XVIIIe siècle, l'île avait plus de 8000 habitants, dont quelque 5000 esclaves[8].

Afin de « lutter contre les Danois »[3], les droits sur les importations furent supprimés à Saint-Eustache en 1756, et dans les années 1770, l'île produisait « environ 600 000 livres de sucre mais en exportait 20 millions »[3]. Tout le commerce de l’Europe du Nord pour les salaisons, les vivres, les armes et les outils, et de l’Afrique pour les esclaves et en direction de l’Europe et de l’Amérique du Nord pour les denrées coloniales (sucre, rhum, mélasse, café, cacao, coton entre autres) transitait par Sainte-Eustache, centre d’un trafic « hors de proportions avec ses dimensions » (21 km²)[3], mais après 1794, elle « redevient une petite île, pauvre et désolée »[3].

Guerre d'indépendance américaineModifier

Lors de la Guerre d'indépendance américaine, l'île devint une plaque tournante du commerce d'armes et de munitions et permit aux Treize Colonies de s'approvisionner en armes.

Cette amitié entre les États-Unis d'Amérique et Saint-Eustache eut pour conséquence « l'incident du drapeau » lorsque le gouverneur de l'île Johannes de Graeff (en) répondit favorablement à l'appel du USS Andrew Doria recherché par les Britanniques et qu'il accueillit le . Ce fut la première reconnaissance de facto des États-Unis d'Amérique par une autre puissance. Les Britanniques n'ont pas pris cet épisode trop au sérieux bien qu'ils protestaient contre le commerce qui se déroulait entre Saint-Eustache et les États-Unis. En 1778, Lord Stortmond déclara au parlement britannique que si Saint-Eustache avait sombré dans la mer trois ans auparavant, le Royaume-Uni en aurait déjà fini avec George Washington. Le commerce entre l'île et le nouvel État fut la raison du déclenchement de la Quatrième guerre anglo-néerlandaise qui fut désastreuse pour l'économie des Provinces-Unies.

Invasion des BritanniquesModifier

Le , les Britanniques prennent Saint-Eustache. En effet, le gouverneur De Graeff n'avait pas encore été informé de la déclaration de guerre entre les deux nations et avait capitulé face aux forces britanniques de l'amiral Rodney. Dix mois plus tard, l'île est reconquise par les Français alliés des Néerlandais qui retrouvent ainsi la souveraineté sur Saint-Eustache en 1784.

Saint-Eustache a compté jusqu'à 20 000 habitants mais cette population a lentement décru au profit de Curaçao et Saint-Martin lorsque l'esclavage y fut aboli en 1863.

XXe siècleModifier

En 1954, Saint-Eustache gagne le statut de territoire associé au sein des Antilles néerlandaises et se tourne vers le tourisme et l'écotourisme grâce à ses sites de plongée sous-marine, son héritage culturel, historique, son parc national et son parc marin.

XXIe siècleModifier

En 2004, une commission des gouvernements des Antilles néerlandaises et des Pays-Bas fait état d'une nécessaire réforme du statut politique et le , les citoyens de Saint-Eustache la validèrent par référendum. Saint-Martin avait opté cinq ans plus tôt pour le statut apparte qui prévalait déjà dans le cas d'Aruba depuis la fin des années 1980. Saba et Bonaire, quant à elles, s'étaient prononcées en 2004 et désiraient renouer directement avec les Pays-Bas. Saint-Eustache décida le statu quo et Curaçao le statut aparte. Aucune ne pencha vers l'indépendance totale.

Le , un accord fut passé entre les Pays-Bas, Saba, Saint-Eustache et Bonaire afin qu'elles leur soient rattachées. Le 3 novembre suivant, un accord fut entériné entre les Pays-Bas, Sint-Maarten et Curaçao afin qu'elles jouissent d'une souveraineté étendue. Cet accord fut subséquemment rejeté par Curaçao puisque les Curaçaoans n'étaient pas convaincus que cette restructuration allait leur donner toute la latitude désirée. Le un nouvel accord fut ratifié entre l'ancienne métropole et les îles (sauf Curaçao) pour la dissolution de l'État des Antilles néerlandaises à compter du . Un accord intervint plus tard entre toutes les parties ce qui reporta la dissolution effective de cet État au .

Depuis cette date, Sint-Maarten et Curaçao jouissent officiellement du statut d'État au sein du Royaume des Pays-Bas (comme Aruba). Les plus petites îles de Bonaire, Saint-Eustache et Saba (Pays-Bas caribéens) ont réincorporé l'État néerlandais en tant qu'entité publique à statut particulier (néerlandais : openbare lichamen).

En 2018, alors que Saint-Eustache n'a plus qye 3000 habitants, le gouvernement néerlandais dénonce la "négligence" et "l'illégalité" qui y règnent: elle est accusée d'avoir laissé traîner les travaux d'amélioration des routes et de l'approvisionnement en eau,[9].

Notes et référencesModifier

  1. a b c d e f g h i j k et l "Saint-Eustache aux XVIIe et XVIIIe siècles" par Gérard Lafleur dans le Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe en 2001 [1]
  2. "Histoire maritime des petites Antilles, XVIIe et XVIIIe siècles, de l'arrivée des colons à la guerre contre les Etats-Unis d'Amérique" par Myriam Alamkan, page 75, en 2002
  3. a b c d e f g h i j k l et m "Entre calvinistes et catholiques - Les Hollandais et les Antilles françaises (XVIIe – XVIIIe siècles) - Presses universitaires de Rennes" par Jacques Lafleur en 2010 aux Presses universitaires de Rennes [2]
  4. Jean-Baptiste Du Tertre, Histoire générale des îles Saint-Christophe, de la Guadeloupe, de la Martinique et autres de l'Amérique, Chez Jacques Langlois ... et Emmanuel Langlois ..., , p. 478
  5. Public Records Office (Londres), Calendar of State Papers, Colonial Series, America and West Indies [CSP], 1665, August 23, n° 1042 : Col. Theodore Cary to the Duke of Albemarle
  6. "Les migrations des protestants de la France du sud aux Antilles françaises au XVIIe siècle" par Lucien Abénon, Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques en 2007 [3]
  7. "The Dutch Slave Trade. A Quantitative Assessment" par sem-linkJohannes Postma dans la revue Outre-Mers en 1975 [4]
  8. "Un grand cimetière d'esclaves découvert à Saint-Eustache aux Antilles" par Simon Chernern dans Le Figaro du 6 juin 2021 " [5]
  9. AFP le 5 février 2018 [6]

AnnexesModifier

Articles connexesModifier

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