Göbekli Tepe

Site archéologique

Göbekli Tepe
Image illustrative de l’article Göbekli Tepe
Vue générale du site.
Localisation
Pays Drapeau de la Turquie Turquie
Province Şanlıurfa
District Şanlıurfa
Protection Patrimoine mondial Patrimoine mondial (2018)
Coordonnées 37° 13′ 23″ nord, 38° 55′ 21″ est
Altitude 765 m
Superficie environ 9[1] ha
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Göbekli Tepe
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Göbekli Tepe
Göbekli Tepe
Histoire
Époque Néolithique précéramique A, Néolithique précéramique B[2],[3]
Localisation des principaux sites du Néolithique précéramique B.

Göbekli Tepe est un site préhistorique du Néolithique précéramique A et B[2],[3], occupé aux Xe et IXe millénaires av. J.-C., situé dans la province de Şanlıurfa, au sud-est de l’Anatolie, en Turquie, près de la frontière avec la Syrie. Au sud-ouest se trouve la ville de Şanlıurfa. Le toponyme turc Göbekli Tepe signifie « colline en forme de ventre », en référence à sa forme.

Son occupation comprend deux niveaux, qui se chevauchent sans doute en partie. Le niveau III (v. 9600-8500 av. J.-C.) comprend un ensemble de structures mégalithiques situées dans la partie basse du site, des « enclos » de 10 à 30 mètres de large, dans lesquels sont érigés des piliers en "T" sculptés de représentations animales et humaines. Cela représente un projet d'une ampleur monumentale inconnue pour cette période. Les structures du niveau II (v. 8500-8000 av. J.-C.), dégagées au pourtour de la zone monumentale du niveau précédent sur les pentes et le sommet de la butte, sont de forme rectangulaire, plus petites, disposent encore de pilier en "T" mais en moins grand nombre.

Göbekli Tepe est un site atypique pour l'époque puisqu'il ne présente pas de trace assurée de maisons et d'activités domestiques permanentes. Il n'y a pas non plus d'indication que les communautés qui l'ont érigé aient pratiqué une agriculture ou un élevage. Ce n'est donc pas un témoin des principales évolutions associées à l'aube du Néolithique, à savoir les domestications des plantes et des animaux et le développement des villages construits par des groupes sédentaires. En revanche c'est un exemple de premier ordre des évolutions mentales accompagnant ces changements sociaux et économiques : son iconographie fait découvrir un univers symbolique riche, en lien avec le monde sauvage, et ses structures sont manifestement des lieux destinés à l'accomplissement de rituels, une architecture de type monumental. Ce site est donc interprété comme un sanctuaire servant de lieu de rassemblement pour des groupes de chasseurs-cueilleurs vivant dans la région alentour, qui s'y réunissent pour y tenir des fêtes communautaires.

Découverte et fouilles du siteModifier

Le site de Göbekli Tepe s'étend sur environ 9 hectares, mesurant 300 mètres de diamètre[4]. Il culmine à 765 mètres de hauteur, au point le plus haut des Monts Germuş qui s'étendent au nord-est de Şanlıurfa, située une quinzaine de kilomètres plus loin[5].

Il est repéré en tant que site archéologique en 1963 dans le cadre de recherches turco-américaines entre l'université d'Istanbul et l'université de Chicago. Une équipe d’archéologues américains, dont Peter Benedict, remarqua plusieurs collines étranges recouvertes de milliers de silex cassés, ce qui est un signe certain d’activité humaine, permettant de le dater de la période pré-céramique, mais sans déboucher sur des fouilles, l'architecture monumentale du site étant enfouie et donc difficilement identifiable lors de prospections de surface[6],[4].

Trois décennies plus tard, un berger de la région aperçut un groupe de pierres aux formes étranges sortant du sol poussiéreux. La « redécouverte » du site parvint aux oreilles des conservateurs du musée de la ville de Şanlıurfa, à cinquante kilomètres. Les responsables du musée contactèrent le ministère approprié, qui, en retour, se mit en relation avec l’Institut archéologique allemand à Istanbul.

Le site a fait l’objet de fouilles à partir de 1995, année durant laquelle le musée archéologique de Şanlıurfa et l’Institut archéologique allemand (DAI, Berlin et antenne d'Istanbul) commencèrent la fouille du site[5]. Klaus Schmidt dirigea le chantier archéologique de 1995 à sa mort, en 2014. Les fouilles continuent sous la coordination de Lee Clare[7].

Göbekli Tepe a été proposé en 2011 pour une inscription au patrimoine mondial et a été inscrit en juillet 2018 par l’UNESCO dans la catégorie patrimoine culturel[8].

ArchitectureModifier

 
Le chantier de fouilles, zone principale, vue au sol depuis l'est : au premier plan, l'enclos C ; à droite, l'enclos D ; au second plan, enclos A (gauche) et B (centre), et structures de la phase II.
 
Le chantier de fouilles, zone principale, vue aérienne ; de bas en haut, enclos circulaires A, B, C et D du niveau III ; les structures rectangulaires du niveau II sont situées au pourtour, notamment visibles dans la partie haute (Institut archéologique allemand, photo E. Kücük[9]).

Niveau IIIModifier

Le niveau III est le niveau le plus ancien du site, daté du Néolithique précéramique A (PPNA) et du Néolithique précéramique B (PPNB) ancien, soit au plus large de 9600 à 8500 av. J.-C.[10],[11]

À noter que de manière générale, pour ce site comme pour tous les sites archéologiques, aucune technique actuelle ne permet la datation de la taille d'une pierre, et donc la détermination directe de la période d'édification du site. Seule la remise dans le contexte archéologique, historique et géographique, au travers du style de la gravure, des objets retrouvés sur le site, et la datation (notamment au carbone 14) d'éventuels restes organiques permettent de faire l'hypothèse d'une période[11].

Les structuresModifier

Ce niveau comprend un ensemble de structures de forme ovoïde ou circulaire délimitées par des enclos et ornées de piliers en forme de T. Quatre ont été dégagées durant les premières campagnes de fouilles dans la partie sud-est du site, en zone basse, et nommées de A à D dans leur ordre de découverte[12]. Par la suite une cinquième structure de grande taille, la structure H, a été repérée et dégagée dans l'espace central[13]. En revanche les structures de même forme mais plus petites à l'ouest de cet espace central, F et G, moins profondes, pourraient dater de périodes plus récentes[14]. Les analyses géomagnétiques indiquent qu'au moins une quinzaine de structures de ce type se trouvaient sur ce site[15]. De fait, dans des sondages effectués sur le site, qui ont pu donner lieu à des fouilles plus poussées, d'autres structures similaires avec des piliers en T qui pourraient être datables du niveau III ont été repérées[16].

Les datations au radiocarbone semblent indiquer que les structures du niveau III n'ont pas été érigées et utilisées au même moment, les structures D et C de l'espace central étant apparemment les plus anciennes, la première étant érigée vers le milieu du Xe millénaire av. J.‑C.. La structure A semble plus récente, ce que semble également indiquer sa forme, moins arrondie que les précédentes, ce qui la rapproche des structures plus petites et rectangulaires du niveau II[10],[11]. Il a néanmoins été proposé que les structures B, C et D forment un ensemble cohérent réalisé vers la même période suivant un module géométrique pensé à l'avance, puisque si on relie leurs points centraux (à mi-distance entre leurs piliers centraux) cela forme un triangle aux côtés quasiment égaux[17].

Le diamètre de ces structures ou enclos fait entre 10 et 30 mètres. Elle comprennent en général entre 10 et 12 piliers en forme de T d'environ 3-4 mètres de haut, qui délimitent leurs rebords, et sont reliés entre eux par des murs en pierre hauts d'environ 2,5 mètres, certains ayant sur le longueur des sortes de banquettes. Deux piliers sont érigés en leur centre, plus élevés que les autres, d'environ 5,5 mètres. Ces mégalithes sont extraits des plateaux calcaires entourant le site, où des carrières ont été identifiées, une comprenant un pilier non achevé. Le sol de cet espace est taillé directement dans la roche (enclos C et D) ou bien (sans doute pour les niveaux plus récents) pavé avec la technique du terrazzo employant de petites pierres. Ces constructions ont peut-être eu une toiture ; il a été proposé que ces enclos aient été semi-enterrés, avec un accès se faisant par les toits, mais il n'y a pas d'arguments décisif allant dans ce sens[18],[19],[20].

Ces structures ne sont pas toutes similaires par leur organisation. La structure C en particulier : plus vaste, avec environ 30 mètres de diamètre, elle comprend plusieurs enclos concentriques (trois, peut-être quatre) délimités par des piliers, et son espace central est creusé dans la roche-mère, les deux piliers centraux étant encastrés dans des socles taillés eux aussi dans la roche. Un passage étroit délimité par des murs en dalles de pierre permettait d'y accéder, dont l'entrée était marquée par un seuil en pierre en forme de U, et des marches avaient été taillées dans la roche afin d'y accéder ; cet accès fut muré à un moment[21]. La structure connaît manifestement plusieurs réorganisations durant les siècles pendant lesquels elle a servi : l'enclos extérieur est le plus ancien, les deux autres ont été ajoutés successivement, réduisant à chaque fois l'espace intérieur ; cela s'est accompagné d'un déplacement des piliers vers les nouveaux enclos ; de plus chacun des enclos a connu plusieurs phases de construction (trois pour les deux premiers, quatre pour le dernier)[20]. La structure D, qui comprend le plus large enclos et le mieux préservé, devait disposer de 11 piliers à l'origine, les deux piliers centraux s'élevant à 5,5 mètres de haut[22].

Dernières utilisations et enfouissementModifier

Le niveau III s'achève par un enfouissement intentionnel de ces structures, peut-être entamé dès la fin du Xe millénaire av. J.‑C. ou le début du IXe millénaire av. J.‑C., mais des datations obtenues dans l'enclos A pour le milieu du IXe millénaire av. J.‑C. indiqueraient qu'il a été recouvert seulement après cette période, ce qui n'empêche pas que les autres structures l'aient été avant[10],[11]. L'enfouissement délibéré se fait sur une hauteur de 5 mètres, avec des morceaux de calcaire et de la terre. Cela représente un travail considérable, Schmidt ayant estimé qu'il aura fallu environ 300 m³ de remblai pour combler une seule structure[23].

Il semble donc probable au regard de ces données que certaines des structures du niveau III aient encore été en usage à l'époque du niveau II[24]. De cette période de chevauchement entre usage des niveaux III et II semble dater un mur de terrassement entoure les structures de la zone basse. Il sert peut-être pour limiter le glissement du terrain de la colline en direction des constructions monumentales. Un escalier permet l'accès à ces dernières. De plus il a été constaté que les constructions du niveau II ont été érigées au rebord de ce mur en évitant d'empiéter sur l'espace monumental[25].

Niveau IIModifier

Les structures appartenant au niveau II ont été dégagées dans les zones de fouilles situées aux alentours de la partie centrale du niveau III, sur les pentes et la partie haute du site. Ces niveaux sont datés du Néolithique précéramique B (PPNB) ancien et moyen, donc autour de la seconde moitié du IXe millénaire av. J.‑C. Comme vu plus haut, leurs premières phases sont donc contemporaines des dernières phases de certains enclos du niveau III, mais en plusieurs endroits hors de la zone centrale des constructions du niveau II recouvrent des bâtiments du niveau III[24].

Les structures du niveau II s'inscrivent dans la continuité de celles du précédent, mais elles sont de dimensions plus modestes, ce qui confirme une tendance au rétrécissement déjà visible dans l'évolution des enclos du niveau III. Les constructions mises au jour sont essentiellement de forme rectangulaire, avec une chambre centrale, mesurant entre 5 et 29 m². Leur sol est de type terrazzo. Elles devaient avoir un seul niveau, avec un toit en terrasse par lequel se faisait l'accès. Les plus grandes constructions comprennent des piliers en forme de T, plus petits que les précédents, autour de 2 mètres de haut, et aussi des banquettes. Ces bâtiments sont accolés les uns aux autres, partageant parfois un mur mitoyen. Ils semblent avoir tous été construits vers la même période, mais les fouilles ne s'étant pas aventurées au-delà de leur sol le plus récent, leur histoire plus ancienne est en général difficile à reconstituer[26].

Parmi ces structures plus importantes, le bâtiment 16, construit au nord de l'enclos D, mesure 3,8 × 3,6 mètres et comprend quatre piliers. Il est érigé au sein d'un ensemble de bâtiments plus petits (autour de 2 mètres de long) construits au même moment que lui[27]. Le plus vaste bâtiment 38, ou bâtiment aux piliers à lions, situé sur le point le plus haut de la pente nord, mesure 6,6 × 4,4 mètres et ses murs sont préservés sur 2,10 mètres de hauteur. Il comprend quatre piliers sur pied et deux autres incorporés dans le mur. Il semble témoigner de plusieurs phases de construction[27]. Le bâtiment 9, construit sur la pente sud-ouest surplombant l'enclos B, mesure 5,80 × 3,60 et comprend également 4 piliers, avec quatre phases de construction identifiées[28].

Cette phase comprend sans doute aussi des enclos suivant le modèle du niveau III puisque certaines structures de ce dernier semblent encore utilisées au moins au début (la A), et que les enclos E, F et G semblent datables de cette phase. Dans l'enclos G, situé sur le rebord de la pente sud-ouest, peu exploré, ont été dégagés deux piliers, une partie du mur circulaire, et le sol en terrazzo a été atteint. L'enclos F, situé plus loin sur la colline sud-ouest, a une organisation similaire à celle des enclos du niveau III, mais est plus petit[14].

Selon les datations au radiocarbone, la dernière période d'activité du niveau II est datable de 8240-7780 av. J.-C. calibré[29]. Le niveau I qui lui succède est en fait la désignation du sol de surface. Il est formé par une accumulation résultant de l'érosion et de la sédimentation, dues à des activités agricoles ayant eu lieu depuis la fin de l'époque médiévale[30].

ArtModifier

L'iconographie des piliersModifier

Les piliers des enclos de Göbekli Tepe ont une forme en "T", qui se retrouve sur d'autres sites du néolithique précéramique.

Beaucoup de ces piliers sont sculptés, généralement en bas-relief, parfois en haut-relief. Les représentations les plus courantes sont des animaux : serpents, renards et sangliers avant tout, aussi des aurochs, gazelles, mouflons, onagres, grues, canards et vautours. À chaque fois qu'ils sont identifiables, le sexe de ces animaux est masculin, et ils sont à plusieurs reprises représentés dans une posture agressive[31],[32].

Les représentations comprennent aussi des symboles abstraits : surtout un symbole en forme de H, droit ou couché, aussi des croissants et disques, des signes opposés. Les représentations humaines sont rares : le pilier 43 de l'enclos D semble représenter en bas à droite un homme sans tête et ithyphallique. La forme en T est manifestement anthropomorphe : le corps est représenté par le fût et le sommet vertical représente la tête. Certains piliers comportent, en plus de représentations animales, des sculptures de bras, de mains et de pagnes[33].

Les deux piliers centraux occupent manifestement une place à part dans les enclos. Ceux de l'enclos D sont manifestement des représentations d'humains puisqu'ils ont des bras et portent une ceinture, tenant une pièce de tissu qui cache les parties génitales. Le sexe de ces individus ne peut donc être décelé, et rien n'indique clairement s'ils représentent un homme ou une femme, Schmidt proposant qu'ils représentent plutôt deux hommes car les ceintures qu'ils portent semblent plutôt un attribut masculin dans l'iconographie de la période. Il n'y a qu'une représentation assurée de femme, nue, sur le site, une gravure sur une dalle[33].

Les autres objets sculptésModifier

Les structures de Göbekli Tepe, niveau III et II, ont de plus livré plusieurs petites sculptures sur pierre, qu'il est en général impossible d'attribuer à une période ou à une autre. Le répertoire iconographique est là encore très riche, et similaire à celui des piliers du niveau III, avec surtout des représentations animales, mais aussi humaines, et une nouvelle fois essentiellement masculines[34],[35].

Un « totem » a été mis au jour dans une des structures du niveau II, brisé. Une fois reconstitué, il mesure 1,92 mètres de haut et diamètre moyen de 30 centimètres. Il représente trois figures, de haut en bas : un prédateur (ours ou gros félin) dont la tête a disparu, avec un cou et des bras qui ressemblent à ceux d'un humain ; puis un autre personnage dont la tête a disparu, avec des bras humains, sans doute un homme ; et un troisième personnage, un homme dont le visage est cette fois-ci préservé, plus petit. Des serpents sont sculptés de chaque côté. Il pourrait dater du niveau III mais avoir été utilisé jusqu'au niveau suivant, ce qui expliquerait son contexte de découverte[36].

En revanche aucune figurine en terre cuite n'a été mise au jour, alors qu'elles sont nombreuses sur le site voisin de Nevalı Çori[37].

Culture matérielleModifier

En dehors de ses objets artistiques spécifiques, le site de Göbekli Tepe comporte les éléments caractéristiques de la culture matérielle du Néolithique précéramique, qui se retrouvent sur les sites voisins de la même époque (Çayönü, Nevalı Çori, Körtik Tepe, Jerf el Ahmar, Tell Abr, Tell Qaramel). L'industrie lithique est généralement constituée de lames débitées suivant la méthode bipolaire, à partir de nucléus naviformes, répandue au début du Néolithique précéramique B. Elle est en très grande majorité taillée dans du silex de couleur sombre de grande qualité, très peu en obsidienne, et les objets sont des pointes de flèches, burins, grattoirs, et autres, notamment des pointes de type Byblos, Nemrik et à retouche Helwan courantes à ces périodes. L'outillage en os et en bois de cervidé est rare, alors que les poinçons en os sont répandus sur les sites contemporains. Le mobilier lourd en pierre polie servant à la mouture est très standardisé : gros mortiers en basalte de forme ovoïde, accompagnés de pilons cylindriques ou coniques produits également à partir de basalte. De gros contenants en calcaire ont également été retrouvés, ainsi que des dalles en calcaire avec des marques en forme de petites coupes et de gros anneaux en calcaire de 0,5 à 1 mètre de diamètre dont la fonction n'a pas pu être identifiée. La petite vaisselle en pierre a des parois fines, et des décors incisés géométriques et figuratifs (type Hallan Çemi)[38].

SubsistanceModifier

Aucune trace de pratique de l'agriculture ou de l'élevage n'a été identifiée sur le site de Göbekli Tepe, qui est donc considéré comme l’œuvre de groupes de chasseurs-cueilleurs, mode de subsistance des populations de ces périodes[39]. Les expérimentations qui devaient conduire à la domestication de plantes et des animaux (un stade « pré-domestique ») sont identifiées pour les époques contemporaines et juste après sur des sites voisins (Çayönü, Cafer Höyük, Jerf el Ahmar)[40]. Les objets et installations liées à l'alimentation mis au jour à Göbekli Tepe sont atypiques dans le contexte de cette période. Le site n'a en effet pas livré de foyers ou de fours, ni de silos, mais en revanche ses deux niveaux comprennent une concentration anormalement élevée d'instruments de broyage des grains. De même les outils liés à la chasse sont très présents, ainsi que les restes d'animaux (avant tout des gazelles, des aurochs et des hémiones[41]). On trouve également de nombreux fragments de coupes à boire en pierre. Il n'y a pas de source d'eau à proximité du site, des citernes ont été repérées sur le plateau calcaire le surplombant, mais leur capacité est de 153 m³, ce qui est limité pour alimenter un village en eau. Tout cela concourt à indiquer que le site n'est pas peuplé en permanence et ne sert que pour des événements occasionnels, festifs, entraînant des pics de consommation saisonniers importants, qui nécessitent une production de nourriture conséquente, et apparemment aussi de boissons fermentées[42].

InterprétationsModifier

Un site rituelModifier

 
Reproduction de l'enclos D au musée archéologique de Şanlıurfa.

L'interprétation de Göbekli Tepe par K. Schmidt et son équipe de fouilles, formulée dès sa mise au jour et valant aussi bien pour le niveau III que pour le II, est que les structures mises au jour sont des sanctuaires, sans présence d'espaces domestiques, et même les « premiers temples » connus. Ils serviraient dans le cadre d'un culte regroupant plusieurs groupes de chasseurs-cueilleurs, à une échelle « supra-régionale ». Ils formeraient une « communauté rituelle », à laquelle il faudrait intégrer d'autres sites disposant de piliers en "T" situés dans le voisinage de Göbekli Tepe, mais pas encore fouillés : Sefer Tepe, Karahan Tepe, Hamzan Tepe[43]. Ces groupes se sont mobilisés pour construire un sanctuaire mégalithique monumental, destiné à devenir un lieu de rencontre, où se tiennent des festivités nécessitant d'importantes ressources alimentaires[44]. Ce sanctuaire peut donc avoir fonctionné grâce à une sorte d'« amphictyonie », ligue de communautés locales ayant une finalité cultuelle[45].

Ces idées rejoignent d'autres théories formulées sur les pratiques rituelles et plus largement les reconstructions de la religion aux premiers lueurs de la néolithisation : la « révolution des symboles » envisagée par J. Cauvin, selon laquelle se produit un changement dans les mentalités débouchant sur les premières expériences de domestication des plantes et des animaux et ouvrant la voie à ces changements[46], et les propositions de B. Hayden selon lesquelles l'organisation des fêtes aurait entraîné à cette période une nécessité d'exploiter plus intensément les ressources alimentaires, et incité à la recherche de nouvelles voies, donc la domestication, et aussi des organisations collectives plus importantes[47].

 
Reconstitution du sanctuaire de Nevalı Çori au musée archéologique de Şanlıurfa.

L'interprétation du site ne se comprend assurément pas sans la comparaison avec les autres sites de la Haute Mésopotamie du néolithique précéramique, des villages de chasseurs-cueilleurs sédentaires développant les premières expérimentations devant conduire à l'apparition de l'agriculture et de l'élevage (une phase « pré-domestique »), qui partagent alors un ensemble de traits communs qui laissent penser qu'ils pratiquent des rituels communs (symboles, pratiques funéraires), et où on voit apparaître des espaces qui peuvent être caractérisés comme rituels, ou du moins non domestiques[48]. C'est le cas des bâtiments communautaires circulaires des villages du Moyen Euphrate du PPNA (Jerf el Ahmar, Tell Abr, Mureybet)[49] et des édifices du PPNB de Çayönü et Nevalı Çori, situés à proximité de Göbekli Tepe, qui sont similaires à ceux du niveau II de ce dernier[50]. Göbekli Tepe partage avec eux le fait d'être un témoignage de l'apparition d'une architecture collective, publique, des monuments servant à des communautés pour s'affirmer symboliquement en tant que groupe par le biais de constructions[51].

Par son absence d'installation domestique permanente, Göbekli Tepe a manifestement une place singulière dans son contexte historique, puisqu'il devait servir de point de ralliement à des communautés de chasseurs-cueilleurs vivant autour[52]. Il faut aussi mettre en avant la singularité de la durée d'occupation du site et de sa monumentalité, alors que la grande majorité des sites de cette période sont des habitats temporaires ou occupés quelques générations, et de dimension modeste[53].

L'interprétation de Göbekli Tepe en tant que sanctuaire a été contestée par E. B. Banning, qui considère que l'on peut bien identifier des espaces domestiques sur le site. Selon lui, ces bâtiments présentent certes une iconographie très riche de sens symbolique, mais cela ne suffit pas à exclure la possibilité qu'ils aient servi de résidences. Cette proposition n'a pas particulièrement suscité l'adhésion[54] et l'équipe du fouilles a maintenu son approche cultuelle[55], tout en admettant la nécessité de l'amender en réfléchissant sur l'imbrication entre activités rituelles et domestiques sur le site[56],[57].

L'iconographie, les croyances et les pratiques religieusesModifier

L'analyse des piliers en "T" et de leur iconographie est vue comme la clé pour comprendre l'univers mental et rituel de cette communauté, mais elle ne peut être que conjecturale, puisque les parallèles tracés concernent soient des périodes historiques de la même région, très postérieures à celle d'activité du site, ou bien des parallèles ethnographiques venant d'autres lieux et époques. Schmidt veut voir dans les personnages représentés par les piliers des êtres surnaturels, tandis que les autres représentations anthropomorphes, plus petites, mises au jour sur le site ou d'autres des mêmes époques (Nevalı Çori) seraient des sortes de gardiens de l'autre-monde, de statut inférieur[37].

Concernant les animaux représentés, ils correspondent à la faune qui se trouvait alors autour du site et qui était chassée, même si les animaux qui étaient le plus souvent au menu des fêtes de Göbekli Tepe (gazelles, bovidés, hémiones) ne sont pas ceux qui y sont les plus représentés (serpents, renards, sangliers). Cette inadéquation laisse à penser que ces représentations renvoient plutôt à des motifs mythologiques qu'à des rituels liés à la chasse. Le fait qu'ils soient souvent représentés en posture agressive pourrait indiquer qu'ils servent de protecteurs pour les piliers anthropomorphes, mais cette option n'est pas forcément suffisante car le message symbolique gravé semble plus complexe, notamment parce que les motifs animaliers coexistent avec d'autres qui ne le sont pas. Les représentations de vautours pourraient renvoyer au thème de la mort, le site ayant peut-être servi pour des rites funéraires. Le serpent est couramment représenté sur les sites de la période (sur de la vaisselle et des plaques gravées). La présence courante du renard est plus difficile à interpréter, cet animal n'apparaissant plus trop dans le répertoire iconographique proche-oriental par la suite. Des différences ont également été constatées entre les enclos du niveau III : le serpent est plus représenté dans la structure A, le renard dans la B, le sanglier dans la C, tandis que la D présente une imagerie plus variée, où les oiseaux (vautours notamment) occupent une place importante, et dans la H les félins semblent plus présents. Il pourrait s'agir d'animaux « totémiques » servant d'emblèmes à différents groupes se partageant le site[58],[59],[35].

En comparant les données de Göbekli Tepe et celles du site néolithique plus tardif de Çatal Höyük, en Anatolie centrale (v. 7400-6000 av. J.-C.), I. Hodder et L. Meskell ont proposé de repérer trois thèmes symboliques principaux : la mise en avant des pénis dans l'iconographie, un aspect phallocentrique du culte, ce qui va à l'encontre de l'idée répandue de l'importance d'un culte de la fertilité lié à une « grande déesse » durant le Néolithique proche-oriental ; la mise en avant des animaux sauvages et dangereux, comme l'implique la présence dominante de prédateurs, souvent en posture menaçante, avec les griffes et les crocs clairement soulignés, dans le répertoire iconographique de Göbekli Tepe (plus qu'à Çatal Höyük) ; et les pratiques de transpercement et de manipulation des corps, notamment le retrait des crânes des humains comme des animaux. Toute cette symbolique et les rituels qui lui sont liés auraient une dimension mémorielle et historique, visible dans la continuité d'occupation et les différentes phases de reconstruction de ces sites. La maîtrise du monde sauvage et la manipulation des corps participeraient aux changements accompagnant la mise en place du processus de domestication[60].

L'association entre piliers de forme humaine et représentations d'animaux (en particulier sur le pilier 43 de l'enclos D, le plus riche du point de vue iconographique), combinée à l'analyse d'autres représentations artistiques de la même époque, a pu également être interprétée comme renvoyant à des pratiques chamanistiques[61],[62].

Des représentations d'humains sans tête et des fragments de crânes mis au jour à Göbekli Tepe indiquent qu'un « culte des crânes » (couramment interprété comme une forme de culte ancestral) y était pratiqué, comme sur plusieurs sites du Levant de la même époque. Néanmoins ces crânes présentent des spécificités non attestées ailleurs : des incisions profondes, qui semblent indiquer une forme de décoration inconnue par ailleurs. Il s'agit donc d'une variation inédite de ce genre de culte[63].

Notes et référencesModifier

  1. Schmidt 2012, p. 150.
  2. a et b Hauptmann 2009, p. 363.
  3. a et b Schmidt 2012, p. 146 et 151.
  4. a et b (en) « The Site », sur The Tepe Telegraph, (consulté le 17 juin 2020).
  5. a et b Schmidt 2011, p. 917.
  6. (en) Peter Benedict, « Survey Work in Southeastern Anatolia », dans Halet Çambel et Robert J. Braidwood (dir.), Prehistoric Research in Southeastern Anatolia, Istanbul, University of Istanbul, Faculty of Letters Press, (lire en ligne), p. 179 et 181-182
  7. (en) « Research Staff », sur The Tepe Telegraph, (consulté le 17 juin 2020).
  8. (en) UNESCO World Heritage Centre, « The Archaeological Site of Göbeklitepe - UNESCO World Heritage Centre », sur whc.unesco.org (consulté le 20 mars 2018).
  9. « Cereal processing at Early Neolithic Göbekli Tepe, southeastern Turkey », PLOS ONE, vol. 14, no 5,‎ , e0215214 (ISSN 1932-6203, DOI 10.1371/journal.pone.0215214, lire en ligne, consulté le 3 juillet 2020).
  10. a b et c (en) Oliver Dietrich, « Radiocarbon dating the first temples of mankind. Comments on 14C-dates from Göbekli Tepe », Zeitschrift fürr Orient-Archaölogie, vol. 4,‎ , p. 12–25.
  11. a b c et d (en) Oliver Dietrich, Çiğdem Köksal-Schmidt, Jens Notroff et Klaus Schmidt, « Establishing a Radiocarbon Sequence for Göbekli Tepe. State of Research and New Data », Neo-Lithics, nos 2013/1,‎ , p. 36-41 (lire en ligne).
  12. Schmidt 2000, p. 49-51.
  13. Dietrich et al. 2014, p. 14.
  14. a et b (en) Oliver Dietrich, « Radiocarbon dating the first temples of mankind. Comments on 14C-dates from Göbekli Tepe », Zeitschrift für Orient-Archäologie, vol. 4,‎ , p. 14 et 20.
  15. Hauptmann 2009, p. 364.
  16. Dietrich et al. 2014, p. 12-13.
  17. (en) Gil Haklay et Avi Gopher, « Geometry and Architectural Planning at Göbekli Tepe, Turkey », Cambridge Archaeological Journal, vol. 30, no 2,‎ , p. 343-357 (DOI 10.1017/S0959774319000660)
  18. Hauptmann 2009, p. 363-364.
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BibliographieModifier

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