Expérience de pensée

tentative de résolution d’un problème en utilisant uniquement l’imagination et le raisonnement humain

Une expérience de pensée, expérience par la pensée ou expérience en imagination[réf. nécessaire] (en anglais : thought experiment ; en allemand : Gedankenexperiment) est une méthode qui permet de résoudre un problème en utilisant la seule puissance de l'imagination humaine. Une expérience par la pensée peut être utilisée parce que les conditions de l'expérimentation ne sont pas réalisables ou pas souhaitable.

ConceptModifier

L'expérience par la pensée est une méthode utilisée en philosophie et en science afin de résoudre, par la puissance de l'entendement et de la capacité à se figurer des images, des problèmes. On a d'autant plus recours à cette modalité d'enquête scientifique qu'il est pratiquement ou moralement impossible de conduire une expérience. Ainsi d'une chute dans le vide, comme suggéré par Galilée[1].

Cette méthode est d'autant plus nécessaire dans certains cas de figure que le réel ne peut être entièrement appréhendé par le scientifique. Le philosophie des sciences Alexandre Koyré estime en 1960 que, étant donné qu'« entre la donnée empirique et l'objet théorique, il reste, et il restera toujours, une distance impossible à franchir », l'expérience par la pensée est parfois nécessaire : « C'est là que l'imagination entre en scène. Allègrement, elle supprime l'écart. Elle ne s'embarrasse pas de limitations que nous impose le réel »[1].

Ainsi, l'utilisation en philosophie des expériences par la pensée fait partie de la méthode qui est celle de la philosophie analytique. La démarche générale qui préside aux expériences par la pensée se formule par la question : « que se passerait-il si... ? ». De nombreuses expériences par la pensée concernent les paradoxes de notre connaissance ; elles s'appliquent à des situations réelles, possibles physiquement (d'après ce que nous comprenons des lois de la nature), ou possibles dans le temps (i.e. possibles tant que nous n'en savons pas plus sur les lois de la nature) ou possibles logiquement.

HistoireModifier

Galilée a été parmi les premiers à pratiquer l'expérience par la pensée. Il en fait une des clefs de ses recherches scientifiques dès lors qu'il ne peut tester ses hypothèses. La méthode est utilisée par de nombreux penseurs, quoique l'expression ne soit pas systématiquement utilisée telle quelle. Ainsi de René Descartes qui, dans les Méditations métaphysiques, évoque l'expérience du malin génie.

L'expression est utilisée de manière complète en 1812 par Hans Christian Ørsted, dans ses Recherches sur l'identité des forces chimiques et électriques[2]. Il écrit : « Voilà donc une expérience faite dans la pensée ; quelqu'incomplète qu'elle soit elle semble du moins nous faire concevoir »[3].

C'est toutefois Ernst Mach, qui, plus tardivement, reprend, augmente et refonde la méthode. Dans son article Über Gedankenexperimente (1897, repris dans La Connaissance et l'erreur) en retrace le développement historique tout en lui fournissant une justification épistémologique[4]. Alors que la méthode était alors associée à la physique, Mach écrit : « l'architecte, le bâtisseur de châteaux en Espagne, le romancier, l'auteur d'utopies sociales et technologiques, expérimentent à partir de pensées »[5].

PrincipesModifier

Une expérience par la pensée est généralement composée de trois étapes :

Il faut bien sûr garder à l'esprit qu'une expérience par la pensée est souvent une illustration, et n'explique alors qu'imparfaitement l'idée dont elle découle. Ce n'est en aucun cas une démonstration.

Postérité et débatsModifier

L'expérience par la pensée est particulièrement utilisée par John Rawls. Cela lui permet d'imaginer le voile de l'ignorance[6]. Son utilisation, et le retentissement de son ouvrage, popularisent l'expression[7].

Le syntagme d'expression de pensée est remis en question par certains penseurs. Jean-François Chassay souligne que beaucoup considèrent que l'expression n'est pas adéquate, et que celle d'expérience en imagination est plus appropriée[8].

Exemples d'expériences par la penséeModifier

En physiqueModifier

En thermodynamique :

En relativité restreinte :

En mécanique quantique :

En philosophieModifier

En logique mathématiqueModifier

En informatiqueModifier

Notes et référencesModifier

  1. a et b Alexandre Koyré, « Le De Motu Gravium de Galilée. De l'expérience imaginaire et de son abus. », Revue d'histoire des sciences, vol. 13, no 3,‎ , p. 197–245 (DOI 10.3406/rhs.1960.3854, lire en ligne, consulté le )
  2. Mélanie Frappier, Letitia Meynell et James Robert Brown, Thought experiments in philosophy, science, and the arts, Routledge, (ISBN 978-1-136-28600-1, 1-136-28600-4 et 0-203-11327-6, OCLC 811060138, lire en ligne)
  3. Hans Christian Ørsted, Recherches sur l'identité des forces chimiques et électriques, 1813 (trad. Marcel de Serres)
  4. Ernst Mach, « L'expérimentation mentale », chap. XI de La Connaissance et l'erreur, sur gallica.bnf.fr
  5. Ernst Mach, Knowledge and error : sketches on the psychology of enquiry, D. Reidel Pub. Co, (ISBN 90-277-0281-0, 978-90-277-0281-4 et 90-277-0282-9, OCLC 1637686, lire en ligne)
  6. Danielle Zwarthoed, Comprendre la pauvreté : John Rawls, Amartya Sen, (ISBN 978-2-13-064112-4 et 2-13-064112-1, OCLC 1153567198, lire en ligne)
  7. Patrick Savidan, Dictionnaire des inégalités et de la justice sociale, (ISBN 978-2-13-062425-7 et 2-13-062425-1, OCLC 1062376062, lire en ligne)
  8. Jean-François Chassay, La monstruosité en face : essai sur les sciences et leurs monstres dans la fiction, (ISBN 978-2-7606-4417-5, 978-2-7606-4418-2 et 2-7606-4417-0, OCLC 1240248943, lire en ligne)
  9. « Philosophie/Philosophie de l'esprit/Ce que Marie ne savait pas — Wikilivres », sur fr.m.wikibooks.org (consulté le )

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier

Lien externeModifier

  • François-Xavier Demoures et Éric Monnet, « Le monde à l’épreuve de l’imagination : Sur « l’expérimentation mentale » », Tracès, ENS, no 9,‎ , p. 37-51 (DOI 10.4000/traces.177, résumé)